‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 64 sur 98 · DIALOGUE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

DIALOGUE LITTÉRAIRE

Quelle pitié ! quelle pitié profonde eussent inspirée ces Mémoires à mon frère, le romancierpoëte , s'il eût pu les connaître I

— Imbécile! m'eût-il dit très amicalement, tu avais dan3 cette donnée la matière de dix volumes : tes amours avec Gorgotine faisaient un roman ou un poème. Les amours d'Amédée en disaient un autre. Bien filés, chacun de ces ouvrages donnait deux volumes , et tu en avais deux autres , tout différents , dans le récit de tes travaux agricoles , ce qui feisait six ; pour septième et huitième, venaient tes réflexions sur la science et l'agriculture ; enfin , les tmnes IX et X eussent pu traiter du passé, du pi-ésenl et de l'avenir des campagnes.

Dix volumes , ô maître imbécile I dix volumes sur des matières importantes entremêlées de Êintaisie et de roman, cela pose un homme ; mais avec la matière de ces dix volumes , tu nous en fais bêtement un à grand'peine. De quoi te mèles-tu , malheureux? laisse, laisse la plume aux t artistes divins » qui savent la tenir, et

reste à tes bestiaux

J'eusse timidement répondu à mon frère :

— Tu es un homme de lettres et tu parles en homme de lettres ; mais tu oublies que le public de tes livres n'est pas le public du mien ; car tes livres à toi, malgré leur célébrité, sonMls lus au village, et même y sont^ils lisibles? Je ne le pense pas. Vous autres gens de lettres , vous ûdtes du métier, et vous le laites quelquefois avec un grand talent ; mais le lecteur naïf veut plutôt la simplicité. La phrase , à nous gens de labeur, est insupportable ; nous aimons que , tout de suite , on nous conduise au but. Voilà pourquoi j'ai mis ce que j'avais à dire en un volume , et même en un petit volume. 11 iaut que chacun aille selon sa nature et selon son milieu. Je ne suis pas un phrasier (ou frasier) ; au-delà du Élit , je ne sais plus rien dire

TROISIÈME PARTIB. 177

Du reste , ami lecteur, ce sont là des discours tout-à-feit supposés , car mon frère n'a pas connu ces Mémoires; il ne les a même jamais soupçonnés, puisqu'il mourut avant que je les eusse commencés.

MÉMOIRES d'un lUStlCILE.

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