‹ Mémoires d'un imbécile: écrits par lui-mêmeChapitre 87 sur 98 · QUATRIÈME PARTIE. 2i · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE. 2i

naissez-vous . à l'heure qu'il est^ en Europe , un

seul peuple capable de ces infamies?

Voilà donc à quelles réflexions m'avaient conduit ces quati^ semaines de lecture. J'avais à ma disposition , outre les poètes ( importés par Droz et Colzette) , des philosophes , des polémistes , des économistes ( importés par Amédée) ; j'avais aussi des historiens , et parmi ceux-là , je l'avoue , quelques-uns m'ont vivement ému , et j'y ai puisé de nouveaux motifs de respecter notre âge!

— Eh I quoi ! vous admirez ce siècle I Mais les coquins , les scélérats , les niais , les ignorants , les affreux hypocrites , ne les avez-vous point vus?

— Oui, je les ai vus s'agiter par cents et par mille ; mais j'ai réussi à me faire chez mol une société Ipj'ale , intelligente , instruite . que j'ai vue prospérer, se développer et se perfectionner toujours. Comment me plaindrais-je et comment pourrais-je ( chers amis , j'ai soixante-dix ans ) me décider à vous quitter avec une figure maussade et rechignée î

conscience ! est-ce ainsi qu'on doit p congé ?

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2it «ËMOIRES d'un imbécile.

Telles furent mes pensées pendant que ma jambe de jour en jour se rétablissait , et pendant qu'autour de moi j'entendais Gorgotine. Toinette, Abeille , raisonner des dispositions à prendre pour la fédération de juin , qui tout-à-l'heure allait avoir lieu. Des lettres nous étaient venues de Paria . et la Êiinille y devait être au complet , avec promesse de grandes nouveautés. Je pns heureusement, deux jours avant la fête, recommencer à marcher.

Les lectures , les réflexions que je venais dé faire , l'espoir de revoir dans quelques heures nos enfants , et de les revoir cette fois encore rayonnants de leur art et de leur talent , le bien-être que j'éprouvais à recouvrer l'usage de ma jambe , la douce sensation des premières promenades , après un mois d'immobilité , la vue de nos cliamps plus beaux et plus riches que jamais, tout cela me plongeait dans une félicité indicible.

QUATRIKMB PARTIE.

LES MASIOHNETTES.

BoD ! nous n'atteodions les enlants qu'aprèsdemain , niaia Froment tout-à-l'heure arrive bruyant et joyeux ; il a devancé les autres de quarante-huit heures, pour se donner le temps de disposer un nouveau décor préparé à Paris,

Grande joie de cette surprise !

Le dîner s'est passé en récits , en brusques interruptions , en exclamations désordonnées et en éclats de rire.

Cependant , mes quatre semaines de lecture me bourdonnant encore dans la tête, j'amenai la conversation sur l'état des esprits , et nous en arrivâmes à parler art , science et littérature. Froment était lui-même un lecteur passionné et intelligent.

— Père, dît-il , tout se prépare pour un complet renouvellement des choses, renouvellement

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2Î(> MÉKOIBBS d'un iBIHÉCILE.

que les découvertes scientifiques ont rendu inévitable en nous conduisant à une conception nouvelle de l'univers. Cette conception, en effet, nous enlève absolument aux anciennes idées, dont la Révolution elle-même n'avmt su se dégager. La Révolution mit les esprits en liberté , et vous savez si , pendant cinquante ans , notre littérature a battu la campagne ; ce fut le régne de la fentaisie à outrance. Aujourd'hui , nous rentrons dans le réel ; en tout art on retrouve des sj'mptômes de cette transformation ,' mais nulle part autant que dans la littérature.

Les plus célèbres, les plus populaires, les plus puissants de nos fantaisistes , poètes et romanciers , sont maintenant délaissés : les plus avisés ont commencé de suivre le mouvement ; quant aux autres, voyez à quel point ils pataugent! Pour moi. je suis en admiration tous les jours devant leur dégringolade. Pourtant , quelques bonshommes de 1830

— Eii ! merci , dis-je , j'ai l'honneur d'être de ces bonshommes!

— Toi , père ! allons donc ! Il n'y a pas au mon le un esprit plus jeune. Eusses-tu cent ans, que jamais tu ne seras de ces gens-là.

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— Ainsi soit-il!.... Mais continue, je suis heureux , très heureux de tout ce que tu nous apprends.

— Je disais donc que les vieux de 1830 crient à la décadence . ne comprenant pas ( et cela par ignorance 1 ) combien la réalité l'emporte en grandeur, en magnificence , en variété, en charme, sur toutes leurs Ëtntaisies et imaginations,

— Comment donc, toi , as-tu si bien compris ça?

— Parce que vous nous avez ici toujours nourris de réalité , parce que dès l'enfence nous n'avons eu pour maîtres que nature et raison.

La conversation dura une demi-heure sur ce ton . et puis les enfants d'Amédée , de François , de Sainfoin, ayant envahi la salle , il fallut bien qu'où s'occupât d'eux et qu'on les fît assister au déballage des décors.

Mais une grande nouveauté avait été annoncée. Or , cette nouveauté , c'était un théâtre de marionnettes, que Froment manœuvrait à ravir. Ses acteurs , qu'il taillait , sculptait , enluminait et habillait lui-même , représentaient en charge toutes nos célébrités contemporaines. Nous l'ai-

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•i\S HÉMOIRSS d'un IUBËCILE.

dames à les tirer de leur boîte. Vous devinez si les en&Dts s'en donnèrent à cœur joie. Il n'y eut pas de repos pour Froment qu'il n'eût , séance tenante , monté son théâtre et joué quelque scène préparatoire , en attendant les grandes comédies du lendemain. Nous assistâmes donc à un petit dialogue qui causa des transports de joie aux plus jeunes spectateurs , et qui , je vous l'avoue, amusa beaucoup même les plus vieux.

Nous passâmes à ce spectacle une partie de la nuit, les enfants l'y eussent volontiers passée tout entière.

Ah! quelles joies on se promettait pour les jours suivants !

QUATRtËME PARTIE.

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