RETOUR A LA VILLE
Lagorgote avait été tout près de se Êicher ; mais, en présence du quatrain qui précède, il rit et se calma ; tant il est vrai que , même au village , on est sensible aux beaux vers.
Les vacances malheureusement approchaient de leur terme , et je dus , un matin , remonter avec Lagorgote dans sa voiture à veaux , pour retourner à la ville.
J'eusse été inconsolable de quitter la ferme sans le désir très vif que j'avais de revoir ma mère , mon père et mes sœurs. Quant à Messieurs mes frères , j'avais hâte de les entendre parler de leur voyage , espérant bien aussi leur parler du mien , et persuadé que , dans mes récits , j'aurais sur eux l'avantage ; car il ne me venait pas en tête qu'ils eussent pu rien voir à Paris de plus beau que la ferme de Lagorgote.
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Mais , sur ce point . mon imbécillité ne tarda de m'ètre révélée.
Mes frères étaient revenus de Paris avec tant d'aplomb , avec un tel air de suffisance ; ils avaient d'ailleurs des manières si polies , tandis que moi , j'étais devenu si rustique , si simple et si benêt , que j'en fus décontenancé.
Ils parlaient , parlaient avec d'interminables éloges des palais , des jardins , des monuments , des rues ; mais l'enthousiasme était à son comble quand ils en venaient au chapitre théâtres. Us m'en racontaient les merveilles, m'en décrivaient les décors ( paysages , campagnes et forêts magnifiques ), n est vrai que ce qu'ils avaient vu en imitation et en peinture , moi,, je l'avais eu dans la réalité ; mais , pour rien au monde , je n'eusse osé en &ire la réflexion tout haut. Mes soeurs me vantaient , pleines d'émotion , les concerts qu'elles avaient entendus. Comment leur dire , ô mon Dieu! que j'avais appris d'un vacher à jouer du galoubet ? C'eût été me couvrir d'un ridicule éternel.
. Un autre trait me condamna " tout^-à-iait au sUwice :
Mes frères avaient feit la connaissance du fils
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d'un député mâuent, et qui peut-être, disaientils , allait devenir ministre. Ce fils de député était un garçon de quinze ans , dont on parlait avec un t«l enthousiasme , que je n'osai souffler mot de Goi^otin ni de Gorgotine , et bien moins encore du pauvre Désir, mon mïùtre de musique.
Je voyais bien, d'ailleurs, quetout le monde me trouvait . sans le dire , plus niais encore que par lapasse , et vraiment j'étais en cela de l'avis de. tout le monde ; mais je Vai déjà dit , le sentiment de cette infériorité ne m'attristait pas. Je me trouvais bien d'être ainsi.
Je repris ma vie silencieuse au collège. Le monotone établissement ne me paraissait d'fùUeurs ni plus ni moins triste que les années précédentes. Ma plus vive préoccupation était de savoir si je pourrais passer à la ferme les autres vacances. J'en eusse acheté la permission au prix des plus grands sacrifices ; aussi Ëiisais-je démon mieux pour contenter mon père. Ma conduite fut bonne ; mais je continuai d'être djms les denùers aux compositions , tant ma cervéUe était réfpactaife à toutes les leçons. J'eus pourtant d'assez bonnes places en arithmétique.
Désir, qui calculait très bien, m'avait donné du
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goût pour ce genre d'étude , et je tenais à ne lui être inférieur en rien ; je m'étais promis , si je retournais à la ferme , d'en revenir son ^al , même en l'art de jouer du galoubet.
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HËMomes d'un imbécile.
LE JEUNE ARTHDE.
Les écoliers ont une manière à eux de diviser l'année, basée sur ces deux dates solennelles : grandes vacances et vacances de Pâques. .
Les vacances de Pâques amenèrent pour nous, cette année-là , un événement d'importance. J'ai parlé du jeune Parisien dont mes frères avaient ûiit la connaissance. Eh bien! il nous fut annoncé que M. Arthur ( c'était son nom ) viendrait passer sa semaine de congé chez nous.
Recevoir un Parisien , c'était en province une chose rare alors , car on voyageait peu , et l'invention des chemins de fer n'était pas même encore au rang des choses rêvées ; qui l'eût annoncée eût passé pour un fou.
Je me rappelle les rires ,.les exclamations d'incrédulité qui accueillirent , quelques années plus tard , la nouvelle que quelqu'un avait eu la
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pensée de faire tnuner par une machine à vapeur des voitures placées sur des rails en fer ou en bois. Les gens d'esprït furent unanimes à déclarer impossible une telle entreprise. Je n'ètîds qu'un en^t < sans moyens , » mais j'eus un tel désir que l'invention fût possible , qu'en vérité, je me la figurai telle.
Mais revenons à notre jeune Arthur , pour lequel, huit jours à l'avance, on faisait des préparatifs ; car ma mère et mes sœurs se faisaient une afiaire de cette réception d'un bambin de quinze ans. H est vrai que ce bambin était fils d'un orateur politique très en vue. D'ailleurs, je l'ai dit , on ne voyait pas en province des Parisiens tous les jours, et n'en recevait pas chez soi qui voulait.
Le jeune Arthur nous arriva donc un soir par la diligence.
Aux éloges incessants que l'on faisait de lui . je m'étais figuré un superbe gaillard , brillant et vigoureux ; mais voilà que M. Arthur était un petit être pâle , fluet , fragile, myope, ne voyant
à dix pas Sa figure eût pu être agréable,
mais l'habitude du loi^non l'âvait rendue grimaçante.
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28 IIÉUOIRES d'on imbécilb.
Quant à de l'esprit , il en avait ; mais il en eût eu davantage si sou babil , quoique amusant , n'eût été un babil d'emprunt. 11 est vrai que , même à travers tout cela, on sentait le bon garçon. Plusieurs choses en lui cependant me blessaient : l'absence de laisser-aller, de spontanéité, de candeur. Je ne dis rien de mon appréciation à personne , mais je plaçai dans mon estime l'ami de mes frères bien au-dessous de mes amis à moi. Désir et Goi^otin.
Je fus mis cependant à une rude épreuve. Arthur jouait de la clarinette , et même il en jouait avec talent , avec goût , comme quelqu'un qui a reçu d'excellentes leçons ; mais , sans entamer là-dessus aucune discussion avec personne , je continuai à ne trouver, pour moi , lien de comparable au galoubet de mon ami Désir : tant sont indestructibles les impressions premières I En voulez-vous la preuve? J'ai la certitude aujourd'hui que le galoubet n'est qu'un pauvre instrument, j'ai la certitude que Désir n'était et n'est encore {qu'il me le pardonne ! ) qu'un pauvre musicien ; eh bien I même en sachant cela , rien n'est capable de me remuer le cœur comme d'entendre au loin , le soir , dans la vallée , résonner le cher
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instrumait. Daas le pins aombre exil , un air de galoubet m'eût rendu la patrie ; la clarinette , jamais.
Disons, pour terminer ce cliapttre, qu'on promena partout le jeune Parisien ; qu'il vit , avec mes frères , les curiosités de la ville , mais que rien ne semldait l'intéresser beaucoup , parce que rien , à ses yeux , n'était comparable à Paris , parce que , volontiers , il eût trouvé le ciel moins brillant en province qu'au Palais-Royal,
n avait une grande politesse , mais cette politesse était froide et me tint à distance ; il en fut tout autrement de mes frères , qui prirent pour lui beaucoup d'amitié.
Sa visite n'en eut pas moins sur mon esprit une influence décLSive; elle fut cause que, de |dus en plus , je m'attachai à la campagne , k la ferme, aux amis que j'y avais laissés, et que j'espérais tant y revoir aux grandes vacances.
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MÉIIOIRBS d'un imbécile.