OU JE CONTINUE MON RÔI,E
Ces fêtes nous mirent en réputation dans le pays plus que n'avaient pu Êiîre quarante ans de vie honnête et laborieuse. L'eflfet produit fut tel, qu'une élection générale devant avoir lieu, on voulut absolument me nommer député. Malgré rinsistance et l'éloquence (assez creuse et verbeuse) des délégués qui vinrent m'offrir cette candidature , j'osai ne la pas accepter.
~ Eh bien ! dirent-ils (après un long débat) , nous ne partirons pas d'ici que vous-même n'ayez désigné quelqu'un de votre colonie qui puisse accepter le mandat au lieu de vous.
Sur ce point encore je voulais m'abstenir , ne croyant pas l'heure venue pour nous de jouer aucun rôle public.
Mais, cette fois, il me fallut céder; je répondis
QUATHIËME PARTIE. 257
donc qu'Amédée paraissait , de nous tous , le mieux préparé au mandat de député.
L'élection, quelques jours après, avait lieu; Amédée fut nommé.
Je dois dire que lui-même , avant d'accepter la candidature, il eut contre mon persistant refus de tout rôle offlcid une belle sortie :
— Je vois maintenant , mon oncle , à quel point vous êtes resté homme d>'instinct. I^a science , l'expérience n'y font rien : le paysan en vous l'fflnporte sur tout le reste; le rôle de citqyen vous effraie , vous voulez être gouverné !
-^ Oh I que non pas , mon neveu ! je n'ai rien tant à-.cœur , au contraire , que de n'être plus gouverné du tout , pas même par messieurs les révolutionnîûres.
En revanche ; j'entends aussi ne pas gouverner les autres . et voilà pourquoi tu ne me verras entrer dans la politique a^u^u, jour {trop éloigné pour moi) où elle ne consistera plus à gouverner les hommes par millions à ia fois. Un petit groupe à administrer , conseiller, diriger, je le conçois : mais des nations entières!... Pour des peuples restés à l'état de troupeau , ce système est peut-être raisonnable , et , dans ce cas.
c..,Googic
258 MÉMOIRES D'DN IUBËCILB.
il stifBt d'un berger. Mais chez les peuples libres et vraimeat éclairés , un titre supérieur à celui de pare de famille ou de patriarche d'une colonie me paraît hors de nature, ou tout au moins hora de ma nature k moi. C'est donc un tort que de vouloir me l'imposer... Accepte la candidature ; je te promets ma vcàr , «t , si tu le veux bien , en ma qualité d'oncle , en ma qualité d'électeur, je te donnerai mes conseils.
Âmèdée , je l'ai dit , fut élu , et le jeune député est en ce moment à Pans . où il se plaît beaucoup , ainsi que le témoigne la lettre suivante:
QtlATRIÈHE PARTIE.
LA LETTRE D'AHÉDÉE.
Cher oncle ,
Il n'y a pas deux mois que j'ai quitté la ferme ; mais , en ces deux mois , que de choses apprises! car Paris, pour qui veut s'instruire , est une école incomparable. Je ne pense pas qu'il y ait un lieu analogue actuellement sur le globe.
Parmi les nouveaux députés mes collègues , j'ai distingué quelques hommes de très grand mérite , et bonne part des autres me paraissent bien intentionnés.
De mes conversations avec une cinquantaine d'entre eux , il résulte que la France , plus dévdoppée qu'aucun autre peuple par sa capitale , est en arrière des autres par ses provinces. Enlevez-nous Paris , nous voilà tout de suite le plus arriéré des peuples.
L'excès de centralisation a produit cette ano-
c..,Googic
260 HÊHOinss d'uh imbécile.
malie. Mais les provinces tenues habilement isolées du mouvemeat moderne et refoulées dans l'ignorance n'ont pas pour cela perdu la ^ultè d'apprendre ; que les circonstances redeviennent favorables à leur éducation , on les verra très bien se mettre au pas.
II n'y a donc guère à s'alarmer de ce côté-là ; d'ailleurs , il me semble que Paris seul suffirait à transformer le monde.
1/esprit scientifique , vraie force des sociétés modernes , n'est nulle part plus hardiment représenté qu'ici. Et quels prt^rès de ce côté se sont réalisés seulement depuis mon installation à la colonie I
Si voua lisez les journaux, vous aurez pu voir combien la nouvelle assemblée est supérieure à toutes les précédentes ; mais les corpptes-rendus , les résumés les mieux faits, et même la reproduction in extenso des séances ne peuvent donner de son esprit , de ses tendances (très bonnes) qu'une idée incomplète ; il &ut , pour bien apprécier une grande assemblée, la voir en dehors des séances publiques , dans les réunions préparatoires, dans les commissions , dans les conversations de couloir et même de buvette.
jiic^djjfGoogle
OtIATHIËME PARTIE. 251
Eh bien ! si vous êtes à peu près content de ce que vous montreot les journaux , vous le seriez tout-â-&it de la réalité vue de près.
P.-S. J'ai dîné hier avec Froment chez Droz et Colzette ; il y avait les deux fils de votre ancien ami Edouard, qui m'ont beaucoup plu. Tous deux , professeurs dans le même collège, venaient d'être reçus docteurs es sciences ; — ils ont dû vous l'écrire.
Après le dîner, nous sommes aUès à la Comédie- Française. Ah ! que vous auriez été heureux des applaudissements que nous y avons entendus, et auxquels Froment et moi , dans notre enthousiasme , nous avons applaudi de toutes nos forces. Le talent des chers enfants gagne en naturel tous les jours* Demain dimanche nous visitons le Musée du Louvre , où Froment , lui aussi , avec ses paysages , fait , dit-on , très bonne contenance; je vous en dirai mon avis. A bientôt 1 L'incluse pour Désirée.
Tendresses , poignées de main, amitiés à tous.
,-....,Googk
MÉMOIRES d'dX lUBËCILE.