UNE VISITE A EDGAR
Cependant rien de ce qui touche à la Révolution ne m'est indifférent, et durant les vacances, au cours d'un voyage en Suisse, je suis allé rendre visite et présenter mes hommages à un vieux de 1848 qui malgré l'amnistie refusa de rentrer en France sous le règne de César. Une aussi fîère altitude m'impose, bien que j'eusse préféré voir au milieu de nous des chefs vénérables assumer le commandement et nous mener au bon combat.
Mais ces preux, stupétiés par le 2 décembre, n'ont-ils pas à redouter de Ronaparle, appuyé sur les suffrages universels, le guet-apens de quelque loi de sûreté générale, la déportation, la prison? Leur rôle, au delà des frontières, s'exerce par des écrits et les livres. Je n'en
sens pas toute l'efficacilé; mon impatience n'admet que les hommes d'aclion.
Edgar Quinet est un des publicistes et des orateurs qui du haut de la chaire professorale remuèrent les étudiants, nos aînés. A ma sollicitation d'entrevue, il répond une lettre fort aimable. An jour, à l'heure dite, j'accours.
Sa maison, sise à Montreux, devant un superbe paysage lacustre, est enfouie sous la verdure et les fleurs, précédée d'un joli jardinet où l'eau jaillit des rocailles. Sur le seuil, Edgar me tend les bras pour y serrer le représentant de la génération nouvelle. Mais à ma première émotion, succède quelque désappointement. Ce bonhomme en longue robe de chambre, à la tête bénigne et douce de vieux magister retraité, coiffée d'une calotte de velours, ne remplit pas le type attendu, imaginé, de farouche adversaire des jésuites, de fougueux pamphlétaire. Bientôt, quand il m'a fait asseoir et montré en discours formels une haine de l'Empire pareille à la mienne, je me reproche mon irrévérence. Parfois il s'interrompt pour prendre sur sa cheminée une photographie d'Henri Rochefort qu'il embrasse passionnément :
UNE VISITE A EDCAU 90
« — Voilà, voilà celui qui nous délivrera du parjure et de son infâme régime! »
Son enthousiasme pour la Lanterne est égal au mien. Son ardeur réveillée le soulève de son fauleuil et voici que comme jadis du haut de sa chaire, il tonne contre l'infâme, contre le clergé, complice des tyrans.
A ses éclats de voix la porte s'ouvre et une vieille dame coquette, en bonnet enrubanné, à figure d'institutrice anglaise, entre dans le salon :
— « Voyons, Edgar! ne t'emporte pas, tu vas encore te faire mal », dit-elle en lançant sur mon importune personne un regard peu aimable.
— (( La compagne de ma vie, la seule joie de mon exil » a murmuré Edgar, puis :
— (( Ne t'inquiète pas, ma chérie, mais tu sais que je ne puis parler de l'Empire sans colère! »
— « Il faut être calme, il faut conseiller la patience à cette imprudente jeunesse, reprend la vieille. Ce n'est pas par un coup de force, mais par la philosophie et la science que vous convertirez les hommes à la liberté. »
Le proscrit rasséréné abonde dans le sens