‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 15 sur 54 · LA BRASSERIE GLASER · texte numérisé non relu

LA BRASSERIE GLASER

son contradicteur. Sans doute il pensait comme il disait. Mais sa disposition la plus sincère était un goût de la police assez fréquent parmi les révolutionnaires. Il prenait vif plaisir à jiler les agents de la brigade politique chargés de surveiller les républicains; il était parvenu à connaîlre un à un les noms de tous ces mouchards, à retourner contre eux leurs armes habituelles. C'était joie, sitôt qu'il pouvait les brider en publiant dans les journaux leur signalement et leur adresse. x\insi il y avait, dans ce gamin terrible, du diable au corps, de la force redoutable, du cynisme et de l'audace imperturbable.

Rigault m'avait d'abord étonné et un peu effrayé. Il bouleversait mes idées sur la Révolution française en insultant les hommes que j'avais accoutumé d'admirer, en exaltant des sanguinaires comme Hébert, comme ce Fouquier-Tinville qui me révoltait d'un mot odieux : a La République n'a pas besoin de savants ». A ce moment-là. Girondin tout au rêve d'une révolution élégante et humaine, j'avais un secret dégoût pour cet énergumène. Ma naïveté, ma violence de modérantisme, ma susceptibilité, ma timidité et mes emportements eurent le don de l'agacer. Use moquait

de moi et haussait les épaules à mes arguments me tenant pour un niais. 11 ne manquait point pourtant d'ajouter en guise de conclusion ordinaire :

— (( N'empêche, mon petit Jacques, que je te ferais fusiller, comme un homme. »

Mais même les exagérations, la fantaisie de politique enragée partaient d'une conviction sincère, de désintéressement et de courage.

Une anomalie singulière, était de rencontrer, en ce clan de républicains socialistes, un bourgeois égoïste, épais, à la nature \ulgaire, aux sens rassis, incapable de générosité dans les idées, de dévouement et d'action : je vous présente Tubercal. Imaginez un gros garçon de vingt-six ans, aux traits secs et durs sous l'estompe de la graisse et du poil follet, venu d'Angers pour suivre les cours de l'Ecole de droit dont sa paresse foncière l'avait éloigné comme de tout autre travail. 11 vivotait doucement au Quartier Latin d'une rente suffisante, passant les jours à ne rien faire elles soirs à la brasserie où je ne sais quelle loi des contrastes l'avait fourvoyé parmi des jeunes gens hardis et enthousiastes. Son égoïsme

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irréduclible s'affirmail sur toute sa personne, dans ses vêlemenls, ses regards et ses poses, dans le gesle dont il ouvrait son portemonnaie et buvait son café. Or, Tégoïsme, explicable à quarante ans par le frottement et l'usure de l'existence, est odieux cliez un jeune homme. Au milieu de sectaires désintéressés, conjurés pour réformer l'inégalité des conditions sociales et la distribution des richesses, cet égoïste suprême n'eût en aucun cas prêté quarante sous à un misérable pour le sauver de la faim. Bien mieux, c'était un de ces êtres exemplaires ayant en leur aspect \e je ?îe sais quoi écartant toute idée de prêt ou de service, devant qui les affamés pâtissent sans oser demander un morceau de pain. Parfois il était accompagné d'une longue femme anguleuse, déjà mûre, qui avait l'air de la veuve de Joseph Prudhomme et réservait sans doute à ses amants de maigres joies.

Tubercal me détesta tout de suite à cause de ma naïvelé, de ma bonne foi, de mon tempérament de casse-cou si opposés à sia lenteur et à sa prudence. Sa médisance de provincial s'exerçait sur mes écarts, mes emportements juvéniles; elle devint plus réservée du soir où il sentit près de sa joue grassouillelle le vent

de ma main. Depuis, jusqu'à sa mort d'apoplexie, il ne cessa de grogner à mes talons et de me faire tout le mal qu'il pouvait sans danger. Pauvre Tubercal! Je le décris tel qu'il fut et n'en ai plus ni amertume ni rancune. A quoi bon ! Sans doute, alors j'étais un petit personnage insupportable de tapage, de coups de tête, d'entreprises déraisonnables! Peutêtre aussi que sous l'égoïsme et la mauvaise qualité du camarade veillait une lueur d'idéal, l'âme des causes généreuses.

N'est-ce pas niaiserie, intolérance et inhumanité de ne concevoir que des hommes parfaits !

Je revois la petite brasserie, le tonneau de verre de l'enseigne aux flancs illuminés qui incite à entrer, le gaz qui rougeoie dans la salle en boyau entre les labiés chargées de soucoupes, la poussée, sur les banquettes, des amis de même opinion opposés aux contradicteurs véhéments; j'entends retentir la voix de Longuet comme trompette, parfois un peu fêlée :

— (( Je vous dis que les Girondins furent les premiers républicains et les grands novateurs de la Révolution, Athées avec Guadet, socialistes avec Brissot, politiques avec Ver-

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gnaiiU; c'est eux qui eurent Thonneur de déclarer la guerre h l'Europe et de lancer à travers lé monde le soleil de l'idée révolutionnaire. »

— « Les Girondins? d'odieux bourgeois provinciaux, des réactionnaires, bons pour la guillotine. C'est la Commune révolutionnaire qui fit triompher la République, » reprenait Rigault.

— « Allez à l'école, mon cher, et lisez Proudhon. »

— (( Proudhon est un bourgeois que j'aurais eu du plaisir à faire fusiller à côté de tous les fédéralistes comme vous. »

— « Vous êtes un fou et n'aurez jamais personne à fusiller parce que vous serez mis aux petites maisons. »

— « Je serai délégué à la sûreté générale et procureur syndic de la commune de Paris, » vociférait Raoul Rigault.

Et il le fut, et cette prédiction que j'entendis, en fanfare de bravade, plus de dix fois se trouva vérifiée par les événements, et il ne tint pas à lui qu'il n'achevât son programme en remettant, au peloton d'exécution, fédéralistes, individualistes et mutuellistes. Mais il n'y suffit point! c'est lui, qui collé au mur

devant douze fusils, mourut crânement, sous les balles des Yersaillais, signe héroïque, avec une clameur hautaine et révolutionnaire.

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