CONSPUEZ LABOULAYE
L'opposition parlementaire, au corps législatif ne satisfait point notre passion révolutionnaire et les députés de la gauche, prudents, modérés, incapables d'action, nous paraissent d'indignes trembleurs; il s'en faut de peu que nous ne les haïssions autant que le régime impérial dont ils sont un des organes.
Notre intransigeance ne saurait souffrir les mœurs douces de ces avocats. Ils sont conciliants et ondoyants, amollis par l'habitude de plaider le pour et le contre, plies aux opinions contradictoires, assouplis aux rapports aimables avec les fonctionnaires impériaux, enclins à se contenter des exercices oratoires du Palais-Bourbon, à contenir leur mission politique en quelque succès de tribune, — succès personnel sans résultat, ni conséquence.
CONSPUEZ LAROULAYE 103
Leur opposition revêt une forme tempérée; s'ils espèrent encore plus qu'ils ne hâtent la fin du règne, c'est avec l'ambition secrète d'arriver au gouvernement par l'étiquette républicaine. Impatients d'être revêtus, de conviction changeante, plus d'un aurait accepté l'offre d'un ministère comme fit Emile OUivier. Ainsi ont accoutumé les politiciens de tous les parlis : leur foi ne résiste point à l'éloignement des affaires et ils ne manquent pas de prétexte raisonnable à capitulation.
Donc, nous ne dissimulions pas notre mépris des émasculés de la gauche; nous nous irritions de ce qu'ils détinssent des sièges qui auraient dû appartenir à d'autres plus vaillants, ennemis irréconciliables de l'Empire; nous leur manifestions publiquement, en toute occasion, nos sentiments hostiles. Eux, les avocats, évitaient les discussions, les rencontres, se gardant de laisser voir .à quel point nous étions leurs bêtes noires et comme ils nous souhaitaient enfouis au fond de quelque prison bien close!
Peut-être notre ardeur était-elle intempestive; peut-être si les députés étaient « descendus dans la rue », n'auraient-ils été suivis que par une poignée d'écervelés comme moi;
104 MÉxMOIRES D'UN JEUiNE HOMME
mais, pourrail-on dire qui des fous ou des sages avait raison? Songez quelle rétroversion de l'histoire, si Napoléon lll eût été détrôné un an plus tôt!
Un besoin inassouvi d'action me pousse un premier rang chaque fois que « le vieux quartier latin » se réveille et manifeste.
D'abord c'est le chahut à Laboulaye, professeur au Collège de France. Auteur de jolis pamphlets, comme Paris en Amérique et le 'prince Caniche^ le libéral s'est rallié à l'Empire par lettre publique. Les étudiants ne sauraient permettre Fapostasie d'un de leurs maîtres. Aussi, la veille de son cours, circule à travers les cafés de la rive gauche une feuille manuscrite relatant les circonstances de sa palinodie et invitant tous les jeunes gens des écoles à s'empresser au Collège de France pour réclamer à Laboulaye l'encrier d'honneur qui lui fut offert par la ville de Strasbourg.
Je n'ai garde de manquer au rendez-vous et m'y suis préparé durant la nuit précédente par une lecture attentive des deux ouvrages de Laboulaye. La salle du cours est surveillée ; des huissiers en interdisent l'accès à la foule; mais d'une poussée énergique, nous les écartons et pénétrons dans l'enceinte parmi les
CONSPUKZ LAnOULAYl^: i05
rangs pressés. Une agilation fiévreuse règne sur lous les bancs: les uns çommenlenl la lettre du professeur, les autres (létrissenl sa conduite; quelques timides voix essaient de le défendre et de le justifier.
Enfin il paraît, un peu pâle, à la table, et soudain mille clameurs déchirent l'air :
— « Rendez l'encrier ! Au Sénat! conspuez Laboulaye! »
La foule se précipite en avant, vers la chaire dans une bousculade impétueuse. Lui, étend la main, du geste suppliant qui sollicite le silence. On crie : « Laissez-le parler! » et le brouhaha s'apaise un peu. C'est le moment que j*ai choisi pour un effet inattendu. Secondé par les uns, repoussé par les autres, j'ai franchi les bancs et me suis frayé une route jusqu'au bord de la table, à côté du professeur. Alors grimpé sur une chaise, je sors un volume de ma poche en clamant de toute la force de mes poumons : « Laboulaye jugé par luimême ! » Et aussitôt je lis un passage du livre 011, de satire aiguë, il fustige les variations d'opinion. Un formidable cri de haro éclate au bout de la lecture, et pendant que le pauvre homme ahuri hésite s'il ne doit pas quitter la place, je passe derrière lui et, sur un tableau
noir, j'inscris à la craie, en lettres énormes, ces deux mots :
Laboulaye judas!
Ils sont salués par des salves d'applaudissements; les vociférations deviennent furieuses :
— Conspuez Laboulaye, conspuez ! rendez ï encrier ! Au Sénat !
Les gros sous commencent à pleuvoir autour du victime : il est obligé de céder, il se retire sous la mitraille et les huées.
Nous restons maîtres de la place, et après force colloques et discussions bruyantes nous quittons la salle. Mais dans la rue les sergents de ville apostés ont vite fait par leurs bourrades de disperser les groupes.
Le lendemain tous les journaux contèrent par le menu l'incident tapageur, et ce ne fut pas sans orgueilleux plaisir que j'y trouvai le récit de mes prouesses.
Et pourtant je n'avais cure de la renommée. J'agissais par goût du tapage ; ma grande colère contre Laboulaye ne dura pas plus loin que cette séance.
Ce fut pareille turbulence, avec une passion politique plus ardente, qui me ^oria au chahut Tardieu à l'École de médecine. Le célèbre pro-
CONSPUEZ LAIiOULAYE 107
fesseur de médecine légale, d'humeur complaisante au pouvoir, appelé en qualité d'expert, lors du procès de Tours, s'était prononcé dans un sens favorable au prince Pierre Bonaparte accusé d'avoir assassiné le journaliste Victor Noir. Or sa consultation, qui peutêtre reposait sur une conviction, nous parut servile et contraire à l'honneur professionnel. Aussi Tardieu dut-il abandonner son cours, poursuivi par les huées, conspué, renvoyé au Sénat. Mon personnage, cette fois, se trouva plus effacé; il n'empêche que, comme les étudiants en médecine, dans un esprit de particularisme comique, prétendaient empêcher les étudiants en droit de participer au tumulte et demandaient qu'on leur fermât les grilles de l'Ecole, je me juchai sur la statue de Bichat et, de cette tribune improvisée, à titre d'inscrit aux deux Facultés, je reprochai leur intolérance mesquine à mes camarades et leur en démontrai l'absurdité puisque l'expertise , participant de la médecine et du droit pénal, intéresse également bazochiens et carabins.
Donc les étudiants en droit me durent de tenir leur partie dans ce concert et de pouvoir « conspuer Tardieu » à bouche-que-veux-tu.
Cependant, m'empressant partout où il y avait des coups à recevoir, à donner, j'étais devenu hôte assidu des réunions publiques. J'entendis là des discours d'une violence singulière qui, parfois, si enragé que je fusse^ me choquèreut par leur incohérence. Parmi les orateurs, plusieurs, soit ouvriers, soit jeunes bourgeois, parlaient d'une éloquence passionnée, imagée et pittoresque, bien plus vivante que les discours des avocats et des parlementaires; j'en fus ravi. Du reste, presque tous les tribuns populaires avaient le verbe facile et coloré, la facilité de parole qui s'acquiert vite par l'exercice. Leur défaut commun était de renchérir de violences les uns sur les autres pour obtenir les applaudissements des auditeurs.
Le public de plébéiens un peu rudes et grossiers, aux fortes senteurs, ne laissait pas que de m' effaroucher, mais je ne tardai point à me familiariser avec ce monde-là. J'y tins mon pelit boutde succès en vociférant sur l'estrade, bon moment de vanité quand le président d'une réunion publique, salle de l'avenue d'Italie, prononça la formule:
« La parole est au citoyen Jacques. » Après les bafouillements de la première soi-