‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 19 sur 54 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

L'intrusion d'un gamin de dix-huit ans dans la nriêlée politique ne laissait pas que d'agacer les tribuns de réunions publiques, mes collègues. Ils m'auraient volontiers renvoyé à l'école attendre que je fusse devenu citoyen majeur. Ils affectaient de traiter dédaigneusement l'auxiliaire importun, l'hurluberlu, compromettant par ses emportements la cause qu'il prétendait servir. Sans doute mon zèle était souvent inconsidéré et imprudente ma bonne volonté; mais je crois que ma petite popularité croissant aux éclats de la tribune indisposait surtout d'ombrageux camarades. Cependant j'enrageais de ma jeunesse, de -M n'être pas pris au sérieux, de ne trouver point un emploi périlleux pour mon activité. Lors-

CONDAMMÎ; POLITIQUE 111

qu'un nouveau venu m'interrogeait sur mon âge, très troublé par cette question, je me donnais deux ou trois années de renfort ; il me manquait tout à fait la barbe qui impose : ma mine juvénile, naïve et timide trahissait la supercherie.

Seuls, les ouvriers habitués des clubs me prêtaient quelque conséquence, à cause de ma qualité d'étudiant, par l'etTet d'un symbolisme instinctif, par affinité entre le travail intellectuel et le labeur manuel. Il règne à tous les âges chez l'homme du peuple une fraîcheur d'impressions, une naïveté de sensations, une générosité de croyances qui confinaient aux miennes. Ma jeunesse insupportable aux autres attirait ces plébéiens puériles. Je me liai d'amitié avec plusieurs d'entre eux, et bientôt nous nous réunîmes presque chaque soir dans une petite salle de marchand de vin, rue de La Harpe. Nous venions là six ou sept que même ardeur, même désir d'action contre l'Empire animaient. Mais le plus impatient était un grand diable d'oitvrier fondeur de trente à trente-cinq ans nommé Graiiidon. Son épaisse barbe brune, ses yeux noirs enfoncés dans l'orbite, son teint jaune, son dur visage m'impressionnaient. 11 était invariablement

il2 MÉMOIRES D'UN JEUNE HOMME

vêtu d'une blouse de toile bleue el d'un pantalon de drap à carreaux. Sombre et concentré, il répugnait à parler el formulait son opinion extrême par des phrases courtes, violentes et grossières.

Combien de projets extravagants ne roulâmes-nous pas en cette arrière-boutique de marchand de vin; que d'idées insensées nous avons agitées! Pendant une semaine, il fut décidé de piller Farmurier du boulevard Saint- Michel, d'arrêter l'omnibus de la rue Saint- Jacques, de construire une barricade, de la défendre à coups de fusil de chasse et de revolver, appelant par notre exemple le peuple aux armes. Mais à la fin Graindon s'opposa à ce beau dessein parce que sept hommes ne suffisent pas à une révolution, parce que nous cour/ons le risque d'être pris pour des agents provocateurs et de rester isolés, impuissants.

Nous ne pouvions nous résoudre à n'agir point. Aussi accueillîmes-nous d'enthousiasme la proposition de Graindon qui consistait à fabriquer des bombes explosibles comme celles d'Orsini. Armés des engins formidables, ^ nous pénétrions la nuit aux Tuileries, nous mettions en déroute les cent-gardes veillant sur César, nous nous emparions de TEmpe-

reurque nous portions, au pied des Tuileries, sur la Seine, dans un canot préparé ; puis nous faisions force de rames, et menions notre otage en une petile île déserte, au-dessous de Saint-Germain. Là, nous l'obligions à signer son abdication et le gardions prisonnier jusqu'à ce que la République proclamée eût ordonné sa mise en jugement.

J'avais promis d'êlre le banquier de l'expédition. L'ouvrier fondeur me demanda cinquante francs pour la fabrication des bombes. Huit jours après, il nous montra trois paires d'hémisplières en cuivre jaune qui adaptés l'un à l'autre^ avaient la forme et la grosseur d'une pomme. J'éprouvai une joie niaise à manier, à garder entre les mains ces précurseurs de la République. L'un de nous, chimiste dans une fabrique de droguerie, remit à Graindon la formule du picrate de potasse et lui indiqua le moyen de s'en procurer les éléments. 11 fut convenu que huit jours plus tard, un lundi, à dix heures du soir, au même cabaret, Graindon nous remettrait à chacun trois bombes chargées et que, quatre heures plus tard, nous marcherions sur les Tuileries.

Nous avions décidé par prudence de ne pas

nous réunir avant le soir fixé ; aussi durant la semaine, je ne songeai à notre expédition qu'en envoyant au bombardier cent francs réclamés pour les derniers préparatifs. Mais le dimanche, la pensée du lendemain glorieux m'envahit tout entier. J'allai dîner à Vincennes, en compagnie de ma mère, chez un brave homme de commerçant dont les fils avaient été mes camarades de collège et en ce milieu bourgeois, je savourai mon importance et la gravité de mon secret. Ils ne se doutaient pas le bonhomme et les candides commis, ses fils, quel rôle m'était désigné. 11 ferait beau voir leur surprise quand ils apprendraient, le surlendemain, ma mission triomphante et libératrice. Cette perspective ne m'ôta pourtant pas la modestie, mais détermina une gaieté un peu nerveuse qui n'échappa pas à ma mère :

(( — Qu'as-tu donc, Jacques? me dit-elle. Tu ne semblés pas dans ton état naturel. Tu n'as presque pas mangé ni bu et on te dirait grisé. »

Le lendemain soir, à dix heures, haletant d'impatience, un peu fiévreux, couteau de chasse sous la redingote, revolver en poche, je suis le premier au rendez-vous du marchand

CONDAMNÉ POLITIQUE li.'»

de vin, à dix heures. Graindon ne larde pas h me joindre. Il n'a pas apporté les bombes qui sont loutes prèles en lieu sûr où il les dislribuera tranquillement aux conjurés, sans nul risque d'explosion. Je ne puis que louer sa prudence. Nous attendons les autres qui ne se hâtent point d'arriver. Onze heures I personne ne vient et nous commençons à nous jeter des regards inquiets.

« — Quelle inexactitude! » murmurai-je.

Le quart, la demie, minuit sonnent et pas un n'a paru.

« — Oh! les lâches, les menteurs, déserter au dernier moment devant le danger!

« — Ils ont sans doute été arrêtés, reprend Graindon.

« — Allons nous en assurer chez eux, criai-je.

(( — Pour nous faire pincer aussi. Tu es bête, mon pelit Jacques!

« — Alors donne-moi les bombes ; marchons seuls !

« — Tu deviens fou! Deux hommes contre cent ne réussiraient même pas à se faire tuer utilement ! C'est partie remise ! »

C'est partie finie. J'ai appris le lendemain que les gaillards étaient prudemment restés

au logis : désillusion comique! La cruelle fut plus tard, où je sus que Graindon était de la police.

Toute celte histoire de brigands me coûta cent cinquante francs.

Ce n'est pas cher !

Donc les palmes du martyre continuent de se refuser à mon front. Je suis entouré de vaillanls qui ont souffert pour la bonne cause dans les prisons de César ; j'aspire aux mêmes épreuves, à des persécutions semblables et ne sais point les mériter. En vain, je m'évertue, je conspire, je profère en public des propos séditieux. La répression semble se détourner de moi, comme si j'étais un trop petit garçon.

Enfin me voilà cité devant M. Querenet, juge d'instruction, à la suite d'une réunion publique, à Charenton, maintenue après que la dissolution a été prononcée par le commissaire de police. Je néglige de me rendre au jour dit, à la citation du magistrat : quarante-huit heures plus tard deux agents m'arrêtent sur le boulevard Saint-Michel et m'incarcèrent au Dépôt de la préfecture de police. Malgré les formalités humiliantes de l'écrou, la saleté de la cellule, j'ai la joie de l'épreuve qui commence. Le lendemain je suis conduit à Tins-

truction. J'avais préparé une fière déclaration de principes pour un Laiïémas. Le magistral est poli, presque aimable : « — Je vous ai fait arrêter, monsieur, parce que vous avez cru devoir ne pas répondre à ma citation ; vous êtes accusé de contravention à la loi sur les réunions publiques et d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement.

« — Je refuse de répondre et de signer! »

Celait le b-a ba de la tactique des adversaires

de l'Empire. En refusant de répondre aux

juges, ils évitaient les pièges de l'instruction.

Le magistrat n'en paraît pas du tout offensé :

« — Greffier! écrivez que, interpellé, le sieur Jacques a refusé de répondre et de signer; je n'ai, ajoute-t-il en se retournant vers moi, aucune raison de vous retenir en prison préventive, vous êtes libre! »

Je ne puis rester en prison malgré le juge et je quitte la cellule qui ne m'a gardé que vingtquatre heures.

Bientôt je reçois une citation à comparaître en police correctionnelle, et j'interroge les anciens surTatlilude à prendre. L'un me con-

seille d'affirmer mes opinions républicaines; un autre, un pur de 48, m'engage à mépriser la justice de César el à ne point me défendre; je choisis le moyen terme, c'est-à-dire que je n'aurai pas d'avocat et plaiderai moimême, changeant mon procès en imprécations contre l'Empire. Mais au jour de l'audience, mon affaire prend un tour inallendu. Brunet, le président de la huitième chambre correctionnelle, est un pelit homme chauve, au visage glabre, de physionomie spirituelle et narquoise. 11 me regarde attentivement et un sourire de bienveillance railleuse erre sur ses lèvres quand il m'interroge et me demande mon âge : J'ai dit v'mgt ans^ mais il se tourne vers le procureur impérial et murmure en riant :

« — Il n'a que dix-huit ans ! »

Ceci me déconcerte ; j'ai préparé des phrases agressives : je ne trouve plus mes mois, et le mahn magistrat m'amène à répondre sur les faits qui me sont reprochés.

Deux ouvriers céramistes, assesseurs de la réunion, sont assis âmes côtés sur le banc des accusés et poursuivis au même tilre que moi. Les pauvres gens, effrayés, s'expliquent et se disculpent de leur mieux. Mais le procureur

COiNDAMiNE POLITIQUE H9

impérial, dans un réquisitoire plein de morgue et d'impertinence, insiste sur leur responsabilité, s'acharne sur eux, puis il me fait la leçon, me morigène et conclut qu'un peu d'indulgence ne sera pas déplacée en faveur de mon jeune âge et de ma naïveté.

Je bouillonne d'indignation et de confusion, et quand le président m'autorise à parler, je déclare <( n'accepter aucune indulgence des juges d'un régime criminel trempé dans la boue et le sang de Décembre »

(( — Jacques I interrompt le président, vous n'êtes point cité ici pour juger le coup d'Etat du 2 Décembre mais pour répondre du délit d'une réunion illégale tenue à Charenton. Renfermez-vous dans votre défense, sinon je vous ôte la parole ! »

Je reprends :

a — Il n'y a pas de délit, pas de loi, pas de justice sous le règne de l'homme qui a violé la loi

(( — Monsieur Jacques, asseyez-vous, je vous oie la parole, dit froidement le président.

« — Alors la défense n'est pas libre I

« — Non! la défense n'est pas libre! du reste la cause est entendue. »

Et le tribunal jugeant séance tenante, rend un arrêt qui frappe mes coaccusés de un, deux et trois mois de prison et « attendu qu'il doit être tenu compte à l'accusé Jacques de son extrême jeunesse, le condamne à... cinquante francs d'amende ».

Le président Brunet m'a lancé un coup d'œil bienveillant et railleur en prononçant ces derniers mots. Concevez l'exaspéralion oh me met son humiliante indulgence. La colère, la honte me privaient de voix pour apostropher les juges, et je comprends fort bien les accusés qui en des circonstances tout opposées se déchaussent et jettent leur soulier à la tête du magistrat.

Page 1