‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 27 sur 54 · LE SIEGE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE SIEGE DE PARIS

Cependant les jours se succèdent, sans nouveauté, sans action héroïque, et l'investissement s'achève : l^arib est privé de communications avec le reste du monde.

Les habitants, surexcités, nerveux, ne rêvent plus qu'espionnage et trahison ; les fausses nouvelles, les désastres s'ajoutant aux désastres expliquent suffisamment leur humeur. Continuellement, par les places publiques et les rues, la foule court sus à d'inoffensifs passants, les maltraite et les traîne au poste. Il ne faut pas avoir la barbe ou les cheveux blonds, la taille au-dessus de la moyenne. A ce moment-là, j'ai compris comment, durant le choléra de 1832, la populace affolée se ruait, pour les massacrer, sur de pauvres diables accusés d'empoisonner les

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foiilaines. Le palriotisme de la garde nalionale revêt trop souveDl la forme du patrouïllotïsme ^ selon le mol de Camille Desmoulins. Quand vient la nuit, il n'est pas prudent pour les locataires de l'étage supérieur des maisons de garder lampes ou chandelles allumées. Les lumières qui brillent à la mansarde et aux greniers paraissent signaux à Tennemi. Aussitôt un attroupement se fornie sur la chaussée : cent bras se désignent la tenêlre, la lucarne éclairée ; la patrouille envahit la maison et perquisitionne, suivie de tous les curieux.

Il serait vain de parler raison aux affolés, de montrer le ridicule de pareilles appréhensions, de prouver qu'à quinze kilomètres les Prussiens ne sauraient distinguer une lueur entre les cent mille lumières de la grande ville. Une fois j'essayai de l'expliquer à des gardes nationaux assemblés autour d'une maison suspectée; ils me regardèrent d'un œil défiant et mauvais; ils m'ont interrompu en me demandant brutalement qui j'étais, d'oiJ je venais.

La suspicion exaspérée tourna plus d'une fois aux incidenls bouffons. Cerlain soir d'octobre que je retournais chez moi par le quai

du Louvre, je m'arrêlai à une cohue d'hommes et de femmes gesticulant et criant devant une haute maison où au dernier étage une lumière s'agitail derrière la croisée.

— « Ce sont des signaux, vous voyez ! Mort aux espions ! »

Une patrouille de gardes nationaux ne tarde pas qui, aux exhortations de tous, frappe à la porte. Le concierge se présente en chemise, très effrayé : un lieulenant l'interroge :

— Vous avez des espions dans la maison?

— Non, mon officier, il n'y a personne ; tous les locataires sont partis!...

— Je vous dis que vous cachez des espions; ils sont logés au sixième oii ils font des signaux aux Prussiens. Tout le monde voit les lumières aller et venir depuis une heure. Allons ! montrez-nous le chemin !

Deux gardes empoignent et poussent non sans rudesse le pauvre portier qui proteste :

— Mais, messieurs, je vous jure que c'est une demoiselle à quij'ai loué un cabinet meublé au sixième ; elle est avec un de ses amis qui vient coucher tous les mardis. Citoyens, laissez-moi m'habiller ; j'ai froid !

On ne permet pas même au concierge de se chausser, et avec lui gravissent les six étages,

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lieiilenanl, gardes et curieux. J'en suis. Les coups de crosse ébranlenl Thuis de la mansarde qui s'ouvre, laissant voir une jeune femme sur le seuil, dans le plus simple appareil, un Monsieur qui, assis sur le lil, à demi couvert par les draps, regarde très étonné^ enfin au milieu de la chambre, certain petit meuble rempli d'eau.

— « Qu'est-ce que vous voulez, qu'est-ce qui vous prend ! demanda la femme avec colère.

— (( Vous faites des signaux! » reprend le lieutenant interloqué.

— « Des signaux, tas de moules I des signaux! c'est Jules qui donne le signal et moi qui fais les petits gardes nationaux ! »

Tous les assistants éclatenl de rire et la patrouille de redescendre avec l'officier penaud, dans un concert de plaisanteries salées.

Des hommes enrégimentés, armés, en uniforme, chauffés par la parole, les affiches et les journaux, ne resteront pas inactifs : ils joueront au soldai, ils souhaiteront se servir de leurs armes, ils s'emporteront aux folies s'ils ne sont pas disciplinés ou éprouvés par l'action. La discipline n'était point possible en ces bataillons d'ouvriers oii les grades

s'obtenaient à l'élection; la règle de Tobéissance passive n'avait pas résisté aux défaites successives, à la piteuse figure des armées impériales, à la maladresse des généraux sur les champs de bataille. Les chefs de la garde nationale nommés à la majorité des voix n'avaient aucune autorité sur des hommes, leurs voisins, leurs compagnons, leurs égaux, pour lesquels ils manquaient absolument de prestige. Mais, ce rassemblement d'hommes armés eût dû être employé aux sorties, aux efforts désespérés, honorables pour tous.

Le gouvernement de la Défense n'osa pas assumer la responsabilité de lancer trois cent mille Parisiens aux hasards des combats. Ce n'est pas qu'il doutât du courage des bataillons de marche, mais il redoutait les conséquences d'une tuerie où eussent été atteintes toutes les classes de la population. Pour le général Trochu, stratège de cabinet, il croyait peu aux armées improvisées et ne faisait pas fonds sur la résistance de ses troupes nationales; convaincu de l'inutilité d'un effort héroïque, il n'en voulut pas non plus tenter les risques sanglants. Ainsi par les appréhensions, l'irrésolution^ la politique ambiguë du gouvernement et du commandement, toutes les

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bonnes volontés furent paralysées et deux cent mille hommes vigoureux, déterminés, brûlant de combattre, restèrent sans emploi, voués à l'oisiveté funeste, aux bavardages de club, aux slalions chez le marchand de vin. En cette cohue armée, furieuse de ne rien faire, enragée de patriotisme, fermentèrent bonnes et mauvaises passions, généreuses et batailleuses ardeurs, haines civiles, pensée de révolution sociale, paresse, misère et déceptions, tous les éléments qu'on laissa se combiner pour un éclat terrible.

L'explosion ultérieure d'atroce guerre civile est imputable au gouvernement de la Défense nationale qui eût pu la prévenir et ne fit que la préparer. S'il répugnait aux mesures extrêmes, aux responsabilités dangereuses, pourquoi, incapable, ambitieux, accepta-t-il le péril du pouvoir en des circonstances extraordinaires qui réclamaient une énergie exceptionnelle? Interdire aux braves gens de Paris la bataille contre les Allemands etdisposer les Parisiens à une lutte ultérieure contre la France : telle fut la destination de la politique de ces avocats.

Que de misères fièrement, presque gaiement supportées pour venir à s'entre-déchirer :

l'hiver le plus rigoureux du siècle et la disette de combustible, le rationnement, les longues attentes, avant le jour, des femmes à la porte des boucheries et des boulangeries, le pain d'une composition légendaire, les viandes immondes : chien, chat, rat, souris qui font prime! La famine ne m'a pas paru trop cruelle; je trempe le morceau de pain de son et de paille que me va quérir mon logeur dans le verre de bière chauffée sur le poêle de fonte de la brasserie, et cette soupe à la bière devient le meilleur de mon alimentation. De ci de là, il m'arrive des aubaines : un interne de mes amis m'invite à venir manger à son ambulance un chien à la gelée, un caniche accommodé par l'élève pharmacien; la chair a le goût du veau, et je me lèche les lèvres de ce plat délicieux. Un autre repas me réussit moins : Marie, que j'ai rencontrée, m'a offert une tranche de pâté à la chair fade que mon estomac rejette une demi -heure après.

Horreur! C'était du rat! Enfin, ma mère que je vais voir aux Ternes, par un triste jour de janvier, me promet repas succulent. Elle va au marché et revient triomphante avec une surprise qu'elle dissimule sous son châle, un morceau de cinquante francs.

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— Devine ce que c'est, mon pelit Jacques?

— Un poulet.

— Tu es fou !

— Un lapin?

— A peu près!

Et elle tire du panier et jette sur la table le cadavre d'un chat jaune et maigre.

— Comment, Jacques, lu n'es pas satisfait?

— Oh! non, par exemple, je ne mangerai pas de celle pauvre bête !

La cuisinière a fait une gibelotte de minet. Quand elle l'apporte sur la table, je détourne la têle; mais le fumet du gibier me monte au nez, le ventre est plus fort ([ue mes répugnances : je tâte d'un petit peu de sauce, et finis par croquer les morceaux jusqu'aux os.

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