‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 28 sur 54 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

J'assistai à la journée du 31 octobre et jouai mon personnage au rudiment de révolution.

D'abord, vers midi, quand la nouvelle de la reddition de Metz, de la trahison de Bazaine a été connue, une foule énorme de gardes nationaux sans armes, sans mot d'ordre, sans officiers, sans commandement, afflue de tous les quartiers sur la place de l'Hôtel-de-Ville. La masse houleuse roule des quais à la rue de Rivoli, incertaine de son but, attendant l'événement. Les visages sont empreints de curiosité, d'inquiétude plutôt que de menace. Des groupes se forment, tribune en plein air où les orateurs frénétiques accusent le gouvernement d'affamer systématiquement la population, de se refuser à la sortie en masse ;

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en un mot, de pactiser avec l'ennemi; il faut envahir THôlel de Ville, jeter par les fenêtres ces menteurs, ces incapables elles remplacer par un comité d'hommes énergiques et de bons ciloyens. — « Point de divisions intestines, de lutles fratricides, ripostent çà et là quelques modérés. Assurément, le gouvernement a commis des fautes, de grandes fautes; on lui en demandera compte après la guerre. Mais chassons d'abord les Prussiens î »

Je suis accouru sur la place, enragé et farouche, espérant l'action contre ce gouvernemont maudit que je rends responsable de la perte de notre dernière armée, de la reddition de Metz, pour en avoir caché la nouvelle. Il me semble criminel que des hommes placés à la tête d'une cité de deux millions d'habitants, aient hésité à révéler une catastrophe suprême dont ils redoutaient l'effet de démoralisation, les conséquences immédiates d'exaspération.

L'événement de la journée paraît long à mon impatience et je m'irrite contre le peuple de curieux qui piétine et bavarde les bras ballants, regardant niaisement les fenêtres

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au lieu d'enfoncer les perles et d'envahir l'Hôtel de Ville.

Les dispositions de la foule sont bizarres el contradictoires. Ainsi, un homme ayant au centre de la place tiré un coup de revolver en Fair, soit pour faire du bruit, soit pour exciter à l'action, la cohue se rue sur lui en poussant des cris de mort, et le frappe, et le renverse. A une dizaine, nous l'arrachons non sans peine aux coups des furieux et l'amenons, pour l'empêcher d'être massacré, au poste du coin de la place. Quel est-il, d'où vient-il, le mobile de sa démonstration, nous ne nous en soucions même pas.

Il y a plus d'une heure "que j'attends sur la chaussée lorsqu'un bataillon débouche de la rue du Temple et s'aligne devant la grille de l'Hôtel de Ville, salué par une clameur d'enthousiasme :

— Flourens, vive Flourens!

Ce sont les Bellevillois, « les vengeurs de Flourens », commandés par leur chef populaire. Les nouveaux venus ne tergiversent point : ils ont vite fait d'escalader les grilles; ils se précipitent vers la grande porte qui s'ouvre je ne sais comment et envahissent THôtel de Ville. A leur suite, la foule déborde

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dans les escaliers, bousculant les mobiles bretons, garde particulière du gouvernement, qui ne s'est pas décidée à se servir de ses fusils. Du palier, je contemple un moment la vague humaine déferlant sur les marches; j'aperçois au milieu de la place, les curieux qui ne bougent pas, prudentes gens craignant de se compromettre, de se mêler à la bagarre.

Dans la grande salle, Flourens a arrêté les membres du gouvernement de la Défense nationale et les retient prisonniers au milieu d'un peloton de ses hommes.

— « A mort, fusillez-les! » crient quelques exaltés.

Mais nos sentiments, ceux du colonel des vengeurs, ne vont pas aux mesures extrêmes. L'outrance de la proposition fait horreur; nos protestations couvrent la clameur de mort: nous sommes des révolutionnaires au cœur tendre.

Cependant les prisonniers font bonne contenance; Jules Favre, l'un des plus impopulaires, garde parmi les huées et les menaces un sourire amer et dédaigneux de défi. Seul, une vieille caricature de 1848, par sa mine et son poil, son haut col droit et sa cravate,

tremble de tous ses membres et vacille sur ses guiboles. Ce lâche vieillard se nomme Garnier-Pagès ; il a eu l'impudence d'assumer une part de la Défense nationale :

Vieillard, va-t'en donner mesure au fossoyeur!

En voilà un que je n'eusse pas hésité à mettre au bout de mon fusil.

La salle est remplie de confusion, de tumulte, de clameurs. Près de moi, vocifère, perché sur une chaise, le maire d'un arrondissement, placier en bijouterie avant le 4 septembre. Maigre, hargneux, il fait des grands bras pour fixer l'attention ; il proteste contre l'invasion de l'Hôtel de Ville, u l'illégalité des faits brutaux )>, tout en ménageant les révolutionnaires avec la souplesse d'un politicien rongé d'ambition qui pécherait volontiers un bon poste en eau trouble. Peines superflues, personne n'écoute ce Tirard; tous les assistants suivent les paroles et les gestes de Flourens qui, botté et éperonné, en longue capote, en képi galonné, debout sur une table au milieu de la pièce, dominant de sa haute taille la mêlée, le pied pour ainsi dire sur nos têtes, proclame la déchéance du gouvernement de

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