‹ Mémoires d'un jeune hommeChapitre 52 sur 54 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

L'amnistie a été proposée au Parlement.

Députés et sénateurs ont débattu notre sort et voté contre la clémence. Cependant, si jamais révolution comportait tout au moins des excuses, c'était celle du 18 mars qui résultait de l'excitation causée par le siège de Paris, — de ce qu'on a appelé « la maladie obsidionale ». Aussi bien la Commune n'était-elle pas plus illégale que le gouvernement de la Défense nationale et pouvait-elle se réclamer comme lui du suffrage des Parisiens.

On ne saurait demander aux hommes un équitable jugement des événements auxquels ils participèrent. Les députés de Versailles n'étaient pas enclins à pardonner aux vaincus dont ils avaient eu peur. La haine étant un

sentiment naturel qui s'exerce le plus souvent contre les adversaires désarmés et malheureux, il ne m'étonnait pas que l'amnistie fût repoussée, mais je m'indignais de l'hypocrisie des poliLiciens. Nul n'avouait ses vrais motifs et n'avait le courage de ses rancunes Pour décider le rejet de la proposition, afin d'entraîner la majorité, les uns invoquaient des raisons d'Etat qui n'existaient pas, les autres, opposés à toute mesure gracieuse, promettaient de nombreuses grâces individuelles.

Le rejet de l'amnistie n'affecta pas de même manière tous les déportés de la presqu'île Ducos. Combien d'entre eux acceptent celte prison lointaine, en ont l'accoutumance, y vivent insoucieusement, incapables de s'émouvoir de rien ! D'autres, braves gens naïfs, bercés d'illusion, attendant leur délivrance de mois en mois, croyant l'amnistie décrétée chaque fois que le mot est imprimé dans un journal, sont consternés par la ruine de leurs espérances. Certains dénient l'authenticité du fait et répètent que les journaux sont remplis de menteries. Il en est qui, peu habitués à la lecture dos feuilles, y voient seulement les paroles des orateurs favorables à leur cause et en tirent une conclusion selon leurs vœux. Ils

AMNISTIK 3H

dispulenl, ils s'irrilent contre quiconque essaie de les désabuser. Leur erreur ne se dissipe qu'à la longue.

L'événement n'est pas pour me surprendre. Dès le début de noire captivité, je supposai qu'elle durerait cinq ans au moins et dix ans au plus : je le dis à mes camarades qui enragèrent contre ce pessimisme. Lors du dépôt du projet d'amnistie, je n'ai pas cru du tout à à une solution heureuse. Je sens bien que, même après six ans, l'apaisement et l'oubli ne sont pas encore venus ; je comprends que, par le refus de la clémence, le gouvernement se concilie toutes les passions réactionnaires ; mais la clairvoyance n'abolit pas tout espoir. La réflexion et la raison me font pressentir le vote de la Chambre et cependant je me flatte qu'en ce débat oii mon sort est en jeu il interviendra une cause inconnue de salut. Cette vague espérance s'oppose au sentiment de la vérité : un jeune homme n'est jamais las d'espérer.

Pourtant, à la nouvelle officielle du rejet de la loi, le désespoir m'envahit et m'abat. La Hberté me semble maintenant perdue pour toujours. Je n'ai môme plus d'espoir de sortir jamais de la presqu'île Ducos. Dans cette en-

ceinte s'est écoulée ma jeunesse, j'y porterai le fardeau des années, j'y vieillirai inutile. Ah! combien vaines les promesses de la vie à mon imagination! Sans cesse je pense à tout ce qui remplit ailleurs l'existence des jeunes hommes de mon âge : je songe aux joies et au roman de l'amour, au plaisir de l'action, à l'emploi des forces intellectuelles et morales, de l'énergie et de la volonté. Quelle destinée de dépendre du caprice d'un garde-chiourme, d'être épié et commandé, de traîner d'interminables heures d'affreux ennui!

Bientôt par l'obsession des mêmes pensées pendant les jours et les nuits, l'angoisse m'oppresse. J'ai perdu sommeil et appétit. Mon estomac serré ne peut plus recevoir d'aliments : il est des semaines où j'ai vécu de quelques tasses de thé. Avec quelle ardeur j'ai souhaité la mort qui délivre! Déjà mon énergie est morte, comme ensevelie sous le linceul de cheveux blancs qui parsèment ma tête.

La crise s'est achevée en une déchéance. Au plus vif de ma détresse s'est présentée l'idée de demander ma grâce, de solliciter le pardon promis par le gouvernement. Demander grâce... moi qui jugeais avec une telle

luiulcur de mépris, si impitoyablement, les camarades coupables de semblable capitulation ! J'en ai écarté de moi la pensée honteuse, mais elle est revenue et m'a hanté ; elle m'a imposé l'espoir de respirer, de revivre, d'ôtre un homme enfin — et j'ai succombé à la tentation! J'ai fait, par mon recours en grâce, acte de soumission au gouvernement de la République et prié le maréchal-président de commuer ma peine en bannissement.

Les deux jours qui suivirent l'envoi du recours ont été les plus douloureux de ma vie. J'ai pleuré de honte désespérément sur la défaite de mon orgueil et de ma fierté, sur cet abandon de courage et de dignité. L'acte en soi se peut discuter mais la signification que j'y ai attachée me condamne. Du moment que je considère comme une déchéance le recours en grâce et que je m'y résigne contre ma conscience, j'ai déchu. Le blâme que j'infligeais aux autres en pareille occurrence retombe lourdement sur moi et m'humilie. J'ai été faible et, le mot me coûte à écrire, d'un lâche cœur. A mes côtés, des plébéiens, des ouvriers honnêtes et dignes qui n'ont ni l'aide morale de l'instruction, de la lecture, ni aucun adoucissement matériel m'offrent

Texemple de la fermeté et de l'intransigeance. Comme les qualités robustes de ces hommes du peuple résistent à l'épreuve! Comme leur conviction énergique est supérieure aux enthousiasmes passagers, à la fougue désordonnée d'un jeune bourgeois trop vite amolli!

Cependant, après une période d'affaissement et de peine, la capitulation m'a soulagé; j'ai retrouvé le calme et le repos. Je pouvais dissimuler mon acte de faiblesse : j'en ai fait l'aveu à mes camarades qui, contrairement à mes suppositions, ne me l'ont point reproché. C'est que les années de captivité distendirent les caractères et produisirent une sorle d'indulgence pour tout ce qui n'était ni des relations immédiates ni de l'existence journalière. Là régnaient, de plus en plus, la méfiance, l'aigreur, le dénigrement et l'hostilité.

La crise avait été trop violente pour qu'une déception nouvelle m'accablât davantage. Je me laissais désormais aller machinalement au cours de la vie, et quand dix mois plus loin le refus de ma grâce me fut officiellement annoncé, je ne souffris point : je souris amèrement en recevant le prix mérité de ma soumission. Ainsi la commission des grâces avait estimé les crimes politiques d'un enfant de

dix-neuf ans indignes de pardon ; elle refusait après sept années d'emprisonnement aux antipodes de commuer ma peine en celle du bannissement; elle m'interdisait d'aller vivre et travailler parmi les hommes, sur une terre étrangère; elle me condamnait à languir, à mourir dans l'enceinte fortifiée de la presqu'île Ducos.

J'y suis resté deux ans encore, n'espérant plus rien, atteint d'une misanthropie qui m'incline à la solitude. Je fuis les relations, j'évite les conversations, je ne sors plus jamais de ma case, je végète, replié sur moi-même. Je relis une centaine de volumes, mes meilleurs compagnons; je les ai annotés, je les possède à fond ; le livre choisi pour ma lecture quotidienne s'ouvre tout de suite au passage que j'aime. Mais pendant des heures interminables je vais et je viens entre ces murs de terre où je me sens plus libre qu'au dehors. En cet étroit espace, je me suis habitué à réfléchir et je lutte contre l'ennui. J'ai examiné, et compris la raison des choses qui était obscure pour moi et, très las, je suis arrivé à l'apaisement, à la résignation. L'isolement, qui trempe les caractères, m'a corrigé de défauts, de puérilités, et m'a fait homme. Je suis

devenu un être méditatif, morne, silencieux, avec des échappées de passion et de violence. L'habitude du silence et de la solitude m'a ôté le goût de la parole : ce m'est devenu effort pénible de parler et lorsque j'entre dans une réunion d'hommes je suis pris d'une timidité farouche; je ressens un malaise comme si je me trouvais au milieu d'ennemis. L'inquiétude, le mutisme^ le doute de soi-même et des autres ont duré bien au delà de ma prison.

Enfin l'épreuve s'est achevée au moment oii je n'espérais plus qu'elle finît jamais. La démission du maréchal de Mac-Mahon, l'avènement du président Grévy, la réélection d'une majorité républicaine, la consolidation de la République ont provoqué un mouvement d'opinion vers la clémence. Le Parlement vote en 1879 une loi d'amnistie partielle dont bénéficieront seulement ceux qui dans un délai de deux mois seront inscrits sur les listes de grâce dressées au ministère de la justice. Le nouveau gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, l'amiral Olry, homme d'un généreux esprit et d'une grande bonté, m'avait autorisé à résider à Nouméa lorsque les listes y parvinrent. Hélas! mon nom n'était pas sur les tables

de liberté ; on m'avait sans doute noté personnage dangereux à maintenir relégué. Je vis s'embarquer la plupart des déportés de la presqu'île Ducos, de l'île des Pins, d'autres encore qui, comme Alphonse Humbert, avaient enduré les travaux forcés du bagne. Ma tristesse accrut, mais je m'accoutumai à Tidée de traîner mon existence dans la colonie pénale, employé d'épicerie, comptable ou stockmann.

Au commencement de juillet, le lendemain du jour qu'avait été affichée la dernière liste de grâces, le facteur me remet un pli arrivé par le courrier d'Australie. C'était un télégramme de ma mère, contenant ces mots :

(( Amnistié, Envoie argent consul pour retour, »

D'un dévouement infatigable, ma chère maman avait vaincu les résistances des bureaux et forcé mon inscription sur une liste supplémentaire de délivrance.

Je suis libre, et la nouvelle qui devrait me transporter de joie, me faire le plus heureux des hommes, me laisse presque indifférent. Tous les ressorts de mon être sont brisés, ma sensibilité est abolie, je n'ai plus de force pour le bonheur. La liberté que j'ai tant souhaitée m'est-elle rendue trop tard? Suis-je

un être fini, abruti par Fennui, la tristesse et la douleur? Ai-je perdu toute personnalité et toute conscience? Telle est l'angoisse d'impressions que je ne manque pas d'analyser.

Je suis allé au bureau du service pénitentiaire demander confirmation de la dépêche. Le directeur de la déportation, un commissaire de la marine, enrage conlre l'amnistie qui abrège sa fonction lucrative. Il lui semble que chaque déporté gracié emporte un écu de sa solde. Donc il me reçoit fort mal et répond sèchement à mes questions : — « Vous n'êtes pas amnistié, vous ne le serez pas : la liste est close ».

— « Cependant une dépêche de ma mère m'annonce...

— ^( Votre mère ne sait pas ce qu'elle dit! ■ — (( Nous verrons bien, Monsieur. »

Malgré cet accueil, je ne doute point de ma

délivrance ; ou cet homme m'a trompé pour me chagriner une dernière fois, ou bien, par négligence de bon fonctionnaire, il n'a pas encore lu tous les plis officiels du dernier courrier.

Quarante-huit heures plus tard, un planton vient m'inviter à me rendre au bureau de la déportation où je me trouve en présence de

mon chef. Il nie dit d'un air grincheux, en contemplant ses ongles soigneusement polis :

— (( J'ai à vous communiquer une décision ofticielle adjoignant votre nom à la liste des grâces comportant amnistie; je vous remets également une lettre adressée par votre mère au consul de France à Sydney et contenant un mandat de deux mille francs. Vous prendrez le courrier prochain, puisque maintenant les condamnés se rapatrient par voie rapide, comme des officiers.

— « Suis-je encore condamné — ou amnistié?

— (' Vous êtes libre et pas grâce à moi.

— « Eh bien! vous êtes bête et méchant. » Et je lui tourne le dos.

Le 19 juillet, je m'embarquai pour l'Australie; depuis huit ans et un mois, j'étais prisonnier et ma déportation en Nouvelle- Calédonie avait duré sept années. De la traversée à bord du steamer la Lmitania^ du séjour en Australie, des escales à Aden et à Port-Saïd, il ne me reste que sensations confuses. La hâte d'arriver au terme m'ôtait la faculté de regarder et de voir.

Par une brumeuse matinée d'octobre, je

descendis du train à la gare du Nord. C'était toujours les mêmes formalités de douane, mêmes facteurs^ mêmes fiacres, même aspect mélancolique de Paris qui s'éveille; il n'y avait que moi de changé. Je rentrais vieilli, désillusionné, dans la ville où je ne connaissais plus personne, où mes amis m'avaient oublié, où j'étais un étranger marqué de l'épithète hostile de « communard ».

Ne tarderais-je pas à apprendre que, s'il est cruel de perdre huit années à six mille cinq cents lieues du monde, il en coûte de recommencer sa route parmi les hommes!

Page 1