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CHAPITRE XIII

CAULET DE TAYAC

J'eus des amis et leur société allégea mes années de prison. Ils me pardonnèrent Texubérance, les échappées, les emportements, les défauts incommodes de la jeunesse fougueuse en faveur d'une nature affectueuse et sensible.

Pendant cinq ans, mon compagnon de tous les jours est Caulet de Tayac : nous prenons nos repas ensemble, nous avons mêmes lectures, mêmes préoccupations, mômes sentiments, et si la communauté d'existence, les causeries continuelles déterminent parfois un mouvement d'ennui, de mauvaise humeur, le lendemain c'est à qui s'accusera d'irritabilité. Outre une afiection éprouvée et comme fraternelle, nous ne saurions nous

priver de mutuelle sociélé. Avec qui nous entendrions-nous, au milieu de sept cents plébéiens si différents de notre éducation et de nos habitudes inlellecluelles?

Caulet est mon aîné d'une dizaine d'années. Il connaît le monde, que, passé du lycée à la prison, j'ignore entièrement. Sous l'angle de son esprit pénétrant, il su-t observer et retenir. Il acquit la science de la vie et il m'apprend, par les anecdotes, les souvenirs personnels, ces vérités humaines que les livres ne contiennent pas. Sa mémoire est munie de faits : je ne me lasse point d'écouter sa parole brillante, incisive et un peu amère. Il a souffert les débuts pénibles, les labeurs ingrats, la gêne et les privations de l'homme de lettres qui n'arrive pas à la notoriété. Lors de la déclaration de guerre en 1870, il s'est engagé et a fait toute la campagne de l'Est oii les rigueurs de l'hiver, le froid, les marches forcées l'exténuèreni. Le régime de la prison l'acheva, ses poumons sont irrémédiablement atteints.

D'abord, à l'arrivée en Nouvelle-Calédonie, il toussait un peu et ne se plaignait point. La toux sèche et brève monta bientôt par saccades fréquentes : les quintes succédèrent, secouant son maigre corps de phtisique, Fin-

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nondant toule la nuit d'une sueur glacée. 11 Hvail la pudeur, il éprouvait riiumilialion de son mal el redoutait qu'on lui en parlât. Quand, au malin d'une nuit oii ses voisins avaient ouï les suiïocations et les râles de sa toux, je lui demandais s'il se sentait mal, — la figure hâve^ le nez pincé, les pommettes saignantes, les yeux agrandis, il répondait d\ine voix enrouée :

— « Mais... je vais très bien ! »

Entre une lettre de France et la réponse, il ne s'écoulait pas moins de cinq mois. Le courrier nous apportait les lettres de famille, d'amis et Caulet attendait impatiemment celles de sa mère. Une fois il ne reçut pas de nouvelles et comme, dans une lettre précédente, sa mère s'était plainte de son état de santé, il eut de l'inquiétude. Je lâchai de le distraire et de le rassurer.

Quinze jours plus loin, nous étions dans ma case et lisions : mon ami se lève et sort pour un besoin naturel. Soudain il rentre le visage décomposé, et me tendant un fragment de journal, il s'aiïaisse, la tête dans ses mains, sur le bord de la table, sutfoqué de sanglots :

— « Oh ! maman ! ma pauvre maman ! »

Et je lis sur le morceau de papier, à la troisième ligne, aux déclarations de décès : a M"^*' Caulet de Tayac. »

Lors sa maladie s'aggrava de jour en jour : fréquemment il rendait des caillots de sang, était saisi de tremblements et mouillé de sueur. Je ne pouvais me faire d'illusions sur le dénouement prochain et le médecin de marine affecté à la presqu'île Ducos, un excellent et généreux jeune homme, le D' Corlieu, me confia que notre ami ne durerait pas au delà de six mois.

Précisément, peu après, il échut à Caulet la grosse part de l'héritage d'une parente éloignée. La fortune inopinée survenue au prisonnier, au malade, semblait une moquerie du sort. 11 n'en devait point jouir... il n'aurait connu de l'existence que les moments difficiles. Ces sentiments, il ne les exprima pas, mais j'en compris l'amertume au changement de son caractère, à Tassombrissement de son humeur auparavant si égale.

Pourtant il goûta la joie suprême de revoir la France avant de mourir. Le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie avait informé le ministère que les jours de Caulet de Tayac étaient comptés. On le gracia. Toute la délicatesse de

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son cœur, toute son affection d'ami parurent dans Tair dont il m'annonça l'heureuse nouvelle de sa délivrance et de son départ immédiat :

— (( Mon cher Jacques, je viens de recevoir ma grâce et je te jure que le bonheur de ma liberté est gâté par le regret de te laisser ici. »

J'allai l'aider dans ses préparatifs. L'émotion, la fatigue de visites nombreuses lui causèrent plusieurs quintes de toux suivies d'un vomissement violent de sang.

— (' Tiens ! me dit-il avec un sourire désespéré, en me désignant de la tête la flaque sanguinolente, voilà la liberté ! »

Le lendemain, je l'accompagnai jusqu'à la limite de l'enceinte fortifiée : je le vis pendant un quart d'heure contourner la montagne, au bord de la mer, sur le petit chemin conduisant au camp militaire, puis je rentrai dans ma case, tout seul désormais.

Je ne l'ai point revu. De Sydney, il m'écrivit une lettre d'espoir et de réconfort. Ce fut tout. Il mourut un mois après son arrivée à Paris, au milieu des siens, et je l'appris par un journal. Mais, pendant des années et des années, l'esprit de mon ami vécut en moi

par ses locutions, ses mots, par certaines intonations même que j'avais accoutumées. Aujourd'hui encore, prenant à ma bibliothèque un volume jauni par les ans, VAntéchrïsi^ de Renan, qu'il me donna à l'heure du départ, je retrouve écrits sur la première page ses prédictions d'avenir, ses souhaits à peu près exaucés... je revis avec mon frère d'exil, avec le très cher ami disparu, environné de son âme admirable et charmante.

CUAPITRE XIV

A rextrémité de la vallée Tindu, au flanc de la montagne, sur un terre-plein, au-dessus de la mer, se trouve le cimetière des déportés, un carré de cinquante pieds de côté, clôturé de tils de fer. Je me suis promené dans l'enclos aux premiers moments de mon séjour ; j'ai frappé du pied le sol encore vierge, supposant qu'il ne serait jamais retourné, tellement la pensée de la mort est loin des jeunes hommes. Mais cette terre inocupée durant quelques semaines a été bientôt creusée et remplie. Une soixantaine de tombes s'y alignent au bout de huit années : les déportés dans une enceinte fortifiée ont été à peu près décimés.

Le premier de qui l'on creusa la fosse est

Zo

un membre de la Commune nommé Verdure.

A cinquante ans, ii n'a pu supporter l'épreuve de la prison, du long voyage, de l'éloignement de sa femme et de sa fille. Le bonhomme silencieux cachait son tourment; il en mourut trois mois après notre arrivée sans s'être confié à personne.

Cinq ou six autres déportés le suivent de près : on dirait qu'ils attendaient son exemple pour céder au changement de climat, à l'usure corporelle, aux maladies anciennes. Les plus éprouvés sont les hommes parvenus au milieu de la vie, les quadragénaires ; les jeunes gens et les vieillards résistent mieux.

Mes camarades ont donné au cimetière le nom du déporté qui en est le fossoyeur. Presque chaque mois, nous nous y retrouvons tous autour d'une tombe. Il est de mes codéportés qu'en la bande de terre oii nous sommes captifs, jamais je ne rencontrai ni ne connus, dont j'apprends le nom au bord de leur fosse. N'est-ce point assez de la fin naturelle des existences : voici les morts volontaires ! Un brave et honnête garçon de vingt-deux ans s'est pendu par désespoir d'amour à une poutre de sa case ; le surlendemain, deux autres se suicident ensemble de la même façon.

Au bout du champ de délivrance est, tombe écartée des autres, la tombe d'un supplicié. Là gît un gars de « la tierce », surnommé Sansonnet, qui attira dans un guet-apens certain de ses amis et lui ouvrit le ventre à coups de couteau. Il fut pour ce meurtre condamné à mort.

Je vis passer Sansonnet, entre les soldats, le matin qu'on le mena à la fusillade au bord de la mer. Il était livide et ses yeux vitreux trahissaient son angoisse ; les entraves aux pieds et aux mains ralentissaient ses pas ; pourtant, durant la route d'une demi-heure, il marcha bien. Il franchit sans faiblesse la pente abrupte qui accédait au col Tindu ; il descendit par les hauteurs de la vallée le chemin rapide aboutissant au rivage. Là, il s'adossa au poteau et, sans mot dire, attendit le feu de peloton. Il subit le châtiment courageusement, sous les regards de ses plus chers compagnons qu'il sentait fixés sur lui.

Entre les tombes, deux ou trois croix de bois noir gardent les noms des défunts qui, au moment suprême, ne repoussèrent pas l'aumônier; tous les autres sont morts (( dans rimpénitence finale », fidèles à leur drapeau de libre-pensée el d'anticléricalisme. Quel-

ques pierres aussi, taillées et gravées, posées à certaines places, témoignent de la piété d'amis sincères. Une jeune fille est enterrée là — l'enfant de l'un de nous, qui était venue rejoindre son père. Sa mort touchante, à seize ans, inspira à Lucien Henry, un arlisle déporté, la pensée de symboliser, dans le monument funéraire élevé à cette enfant, la déportation elle-même. Pendant plusieurs mois, il travaille à la statue, il y met tout le talent de son cœur, il réussit à la cuire, à la transporter sur son socle et un jour, au milieu du cimetière, se dresse l'émouvante effigie... Et la nuit même, un misérable, jaloux du succès du sculpteur, escalade la clôture, se glisse auprès de l'œuvre, en casse les bras et en mutile le visage.

• L'odieux méfait provoqua dans les camps un mouvement d'indignation furieux. On se réunit et l'on se promit de rechercher le malfaiteur. Mais, si nous le soupçonnâmes, nous ne pûmes acquérir de preuves contre lui. m

Le culte des morts dure en nous à travers les désillusions et les amertumes des années de prison. Nul n'aurait garde de manquer à l'enterrement d'un camarade : une telle abs-

lention susciterait ranimadversion générale. A l'heure dite, les déportés s'assemblent dans la cour de l'hôpital ; six d'entre les plus valides portent le cercueil sur leurs épaules et nous nous acheminons derrière eux. Le cortège gravit les pentes au-dessus de la vallée de Numbo, s'allonge vers Tindu sur les flancs rocailleux de la montagne d'où se découvre le fond de la baie de Nouméa et la haute mer à l'horizon. Au cimetière, devant la fosse, quelqu'un prononce les paroles d'hommage funèbre, et c'est fini. Le spectacle des sept cents hommes silencieux, échelonnés derrière une bière, tantôt apparaissant aux crêtes, tantôt disparus aux déclivités des sentiers parmi les arbres et les paquets de brousse, est imposant. Je n'ai jamais pu me défendre d'émotion profonde à ce simple appareil où pourtant la mort pouvait être considérée comme une délivrance.

Cependant à certains enterrements le cortège faisait défaut; il n'y avait pas de déporté derrière le cercueil. Six forçats commandés de corvée portaient le corps de celui qui avait reçu les derniers sacrements et que, seul, le prêtre accompagnait.

Assurément le souvenir de ces morts que leurs camarades se refusaient à porter, l'im-

pression navrante de mépris et d'abandon dut prémunir plus d'un agonisant contre tout retour à la religion. Certains se trouvèrent-ils ainsi privés d'une consolation suprême et finirent-ils en libres-penseurs malgré eux? Je ne saurais le dire. Lors, la religion signifiait pour nous un principe hostile contre lequel nous avions combattu. N'était-ce pas renier notre toi et passer h l'ennemi au moment du danger que recevoir le prêtre? Du reste, l'aumônier de la presqu'île Ducosne nous fatiguait pas d'un prosélytisme dont il avait tout de suite compris l'importunité. C'était un Père mariste d'une soixantaine d'années, très instruit et très estimé. A notre arrivée, il se présenta à quelques déportés qui ne l'accueillirent pas bien. Lorsqu'il vint chez moi, volontiers j'eusse causé avec lui du pays et des Canaques sur qui il avait écrit un volume curieux ; mais qu'auraient pensé les camarades de l'accointance? Je le mis poliment à la porte.

Aussi bien, le Père renonça-t-il aux conversions et vécut, sans presque jamais se montrer, dans sa petite maison, près de l'hôpital, adonné à ses chers travaux ethnographiques. S'il reçut la visite d'une demi-douzaine de déportés, ils n'appartenaient pas à la caté-

gorie qu il aiirail souhaité voir. Les Irisles hôtes tachaient de hii soutirer de l'argent et des cadeaux. A la fin, il en eut un pour domeslique : vous supposez de quelle sorte pouvait être ce déporté.

L'un des derniers que j'ai accompagnés au cimetière est Passedouet. Je l'avais connu dans les réunions publiques, à la fin de l'Empire ; à la prison de Versailles se forma entre nous une vive amitié.

A quarante ans, il était d'intelligence claire et précise, de caractère ferme et droit. Le bon sens, la raison souriante et pratique qui n'excluent pas l'action le placèrent au-dessus des têtes du parti révolutionnaire. Son instruction élendue, il l'a acquise par la volonté et la patience, pauvre être abandonné, élevé à l'école des enfants de troupe du régiment. A la proclamation de la République, au 4 septembre, il fut nommé maire du XHL arrondissement et garda ses fonctions difficiles pendant tout le siège de Paris. Lors de la Commune, il hésitait à s'y rallier, mais son lempérament de révolté, ses relations antérieures, ses convictions plus fortes que la prudence ou l'ambition le mirent aux pre-

miers rangs de l'armée révolutionnaire. Chef de bataillon fédéré, fait prisonnier le 28 mai 1871 les armes à la main, par une chance extraordinaire il échappa à l'exécution sommaire. Le conseil de guerre le condamna trois mois plus tard à la déporlation dans une enceinte fortifiée.

Cet homme énergique n'a pas résisté à la ruine de sa vie, à la défaite de ses ambitions, à l'anéantissement de ses espérances.

Je l'^i précédé de deux ans en Nouvelle- Calédonie et comme je m'enquiers de lui à l'arrivée d'un transport :

— <( Votre ami Passedouet débarquera tout à l'heure. // est bien fatigué, le pauiTe homme! »

Les ravages de la détention s'accusent par les traits tirés et assombris du visage, au rictus nerveux des lèvres, dans la maigreur du buste infléchi et des épaules courbées, dans le mouvement des mains frémissantes qui ne peuvent plus retenir aucun objet. Mais quelques jours plus loin j'ai perçu le mal terrible qui a frappé le cerveau de mon ami. Lui naguère à la parole si nette et si facile, il ne trouve plus ses mots : il hésite, il les cherche les embrouille sous sa langue pesante

OU se trompe sur leur signification; il appelle la table une chaise et le mouchoir une chemise. Il esl devenu d'une maladresse aflligeante, brisant tout ce qu'il touche, s'asseyant à côté des sièges, se pinçant les doigts aux portes; il ne sort point sans revenir déchiré par quelque chute. Il faut veiller sur lui comme sur un enfant.

Je l'ai fraternellement accueilli, j'ai partagé ma case avec lui et l'hospitalité ne tarde pas à m'être pénible. Il reste de longues heures assis à la même place, incapable d'aucune volition, puis soudain, au plus futile prétexte, même sans nul motif, il entre en fureur, criant, gesticulant jusqu'à la crise de pleurs et de sanglots. Souvent, la nuit, il m'éveille par des plaintes sourdes, des mots inarticulés, comme gémis, et j'éprouve un sentiment d'effroi.

Passedouet attendait sa femme qui peu de lemps après son départ s'était embarquée pour le rejoindre en Nouvelle-Calédonie. Enfin elle arrive à la presqu'île Ducos. M'"' Passedouet, mi-ouvrière, mi-petite bourgeoise, possède les qualités de sa classe intermédiaire, honnête, résolue, active et laborieuse.

Epouse dévouée, femme de tête, elle a l'orgueil de son mari au point que d'abord elle

se refuse à voirie mal de l'infortuné et qu'ensuite elle dissimule son profond désespoir.

Cependant l'état du dément ne fait que s'aggraver; il se livre à des actes délirants que sa femme essaie en vain de cacher. Doucement je lui conseille de conduire Passedouet à l'hôpital, en lui représentant le danger de le garder auprès d'elle, et j'ai encore dans l'oreille la fierté de ton, la tristesse d'accent dont elle me répond, le visage enflammé de douleur :

— « Mais mon mari n'est pas fou! »

Hélas! peu après, un matin, à l'issue d'une nuit terrible, la malheureuse femme a dû, malgré tout son courage, réclamer du secours pour mener l'aliéné à l'hôpital.

Je suis allé l'y voir un de ses derniers jours de lucidité. Nous nous sommes promenés bras dessus bras dessous en causerie affectueuse, formant des projets d'avenir et je le croyais guéri. Soudain il passe son bras sur mon épaule comme d'un mouvement cordial, il m'enserre le cou en ricanant, il m'ôte la respiration, me renverse, et si je n'eusse été de vigueur peu commune il m'aurait étranglé.

On le surveilla de près, car il était dangereux d'approcher de lui. L'affreuse agonie de

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son à me se prolongea durant quelques semaines. A l'heure de la mort, il sembla sortir de son étal comateux et se dressant sur son lit la face rassérénée, avec un long regard autour de lui, il murmura : « Quelle existence! quelle existence! » Et il retomba inerte.

Il était délivré.

CHAPITRK XV

Chaque mois, le courrier d'Australie apporte à Nouméa les correspondances de France arrivées par voie anglaise. Il n'existe pas de service postal direct. Pour qu'une lettre d'Europe parvienne en Nouvelle-Calédonie, il faut deux ou trois mois, et il s'en écoule cinq ou six entre les demandes et les réponses.

Les lettres sont attendues anxieusement. Ce pli que m'a remis régulièrement le vaguemestre contient toute mon espérance, ma seule joie; il, répand sur moi un part'um d'amour et de dévouement. Dans le coin du monde où isolé, humilié, en proie aux gardes-chiourmes, je végète tristement, — comme elles me rendent le courage et me refont l'âme, les lettres de ma mère chérie ! Pauvre maman privée de son

unique enfant, persécutée à cause de moi, — quelles peines, quels déboires ne lui ai-je pas causés! Que d'affection elle me prouve, que d'admirable énergie pour adoucir mon sort et liàler ma délivrance!

Les enveloppes si précieuses ne me parviennent pas intactes. Un surveillant chef les déchire et les scrute, il macule de ses doigts, il j)ollue de ses regards d'espion la trace des larmes maternelles. Il communique à la chiourme les pages de recommandations puériles, de confidences douloureuses : il en ricane avec elle. Une fois j'ai été mis à la prison quinze jours pour avoir protesté avec véhémence contre pareille divulgation.

Pendant les premières années de déportation, les lettres arrivent assez nombreuses; il en est, par courrier, distribué une centaine qui apportent aux exilés les nouvelles, les marques d'affection de parents, de femmes, d'enfants, avec quelque argent destiné à améliorer leur condition matérielle. Mais peu à peu la correspondance se fait plus rare et diminue. Au jour du courrier, de tristes oubliés s'assemblent autour du vaguemestre et espèrent vainement l'appel de leur nom. Lorsque la distribution est achevée, ils se font encore

répéter qu'il n'y a rien pour eux; ils s'en vont mornes, silencieux, jetant un coup d'œil sombre sur les favorisés absorbés dans la lecture des feuillets bienfaisants, au milieu de la route.

Privés de toute communication avec le dehors, des moindres témoignages affectueux, les « sans-lettres » regagnent leurs cases et y claquemurent leur chagrin. Après trois ou quatre déceptions pareilles, ils ne doutent plus, celui-ci de la trahison de sa femme, cet autre de la chute de sa fille, un troisième de l'ingratitude de ses enfants. Ils n'ont pas su contenir leur douleur , ils se sont confiés à un codéporté etbientôtle bruit dételles disgrâces familiales s'est répandu dans le camp, grossi de commentaires malveillants.

Car les résolutions de solidarité, de fraternité, d'union et de tenue sous l'œil des vainqueurs, tous les bons sentiments affirmés au commencement de la déportation s'atténuèrent à l'épreuve des années, de la misère physique et de la détresse morale. Dans le troupeau d'hommes relégués à six mille cinq cents lieues de leur pays, accolés les uns aux autres, régna un esprit de suspicion, de jalousie, de médisance, de dénigrement, de calomnie,

semblable aux pires villes de province. Les compagnons d'infortune devinrent des loups les uns pour les autres, des loups furieux d'oisiveté et d'ennui. Les ouvriers, les manœuvres, remplissent leur journée par le travail et n'ont pas le loisir de s'occuper du voisin. Mais il y a une cinquantaine de camarades qui ne savent aucun métier ou estiment tout labeur indigne de leur situation politique; il est tels déclassés, des aventuriers ou des coquins, qui essaient de se rendre populaires en excitant les niais et les hargneux contre les bourgeois de ma sorte. A cent pas de ma case, sous l'ombre d'un gros arbre, s'étend chaque après-midi une couche de bavards qu'on a surnommés « le comité de salut public d. Ces gens-là concentrent toutes les médisances des vallées de Numbo et de Tindu, se communiquent leurs inventions mutuelles. Puis rétrogradant dans l'histoire, ils pérorent contre les fautes de la Commune, reprochent à ses chefs les conséquences de la défaite et forment des projets au lendemain de la revanche prochaine. Ils se désignent aux places, aux emplois, aux hautes fonctions, aux grands commandements, et, ayant institué un tribunal révolutionnaire, ils condamnent à mort un

menuisier qui travaille pour Tadininistration ou tel autre camarade soupçonné d'opinions antisocialistes. L'appariteur du comité s'est même cru un jour autorisé à m'interpellersur le ton de la menace : il s'ensuivit une scène pénible oii mes poings ont malmené sa magistrature.

Cependant je souffre profondément par rhostilité et la haine de plusieurs. Je ne sais pas me faire aimer... Mon caractère excessif, ma manière d'être, mon allure attirent nécessairement l'impopularité. Ainsi j'ai le tort de ne pas mesurer mes paroles et de ne tenir compte ni du peu d'éducation ni des préjugés des gens avec qui je parle. J'use en toute occasion d'une extrême franchise et ne me préoccupe pas de ménager mon interlocuteur. Je ne me possède point dans la discussion; j'y mets une ardeur passionnée souverainement déplaisante. Mes défauts de caractère sont encore plus choquants. Au lieu de me tenir sur la réserve, de ne pas fréquenter avec des camarades grossiers, j'en tolère la familiarité, puis, subitement offensé de leur langage et de leurs façons, je les écarte par un ton glacial. Avec d'autres, marchands, trafiquants, ouvriers, j'use de complaisance

déraisonnable, je permets vingt petites friponneries pour me fâcher et m'emporler bruyamment à la fin. En toute agglomération d'hommes il se trouve de mauvais drôles dont il faut éviter l'approche et mépriser les propos. Mon tempérament ne me laisse pas insensible à l'injure ou dédaigneux. J'y riposte, je me fâche, j'en viens aux mains : voilà des mœurs intéressantes et aimables. Enfin je dispose de quelque argent par oii j'évite les corvées ennuyeuses ; je porte des vêtements taillés en France quand la plupart se contentent des costumes de toile administratifs. Comment mes malheureux compagnons n'éprouveraient-ils pas de l'animosité à mon égard? Je m'étonne qu'auprès de haineux et d'envieux j'aie rencontré autant de braves garçons incapables d'un mauvais sentiment.

J'ai vingt-cinq ans ; depuis six ans je suis en prison, depuis cinq ans à la presqu'île Ducos. Je connais chaque pierre, chaque arbre de son territoire ; j'ai franchi des centaines et des centaines de fois la montagne qui sépare en deux bandes de rivage étroit notre petite péninsule. Je sais l'heure exacte du lever du soleil et de son coucher pour faire

place à la soudaine obscurité. J'ai, après les journées lourdes, respiré la fraîcheur des nuits constellées, sous un ciel radieux, peuplé de myriades d'étoiles inconnues ; j'ai écouté le silence de la nuit sans lune ni clarté, et couché sur les rochers, auprès du feu de branches, j'ai rêvé dans la voix des flots au mystère des eaux profondes. J'ignorais la nature : elle m'a pénétré de sa beauté et de son harmonie ; elle m'a livré le secret de ses métamorphoses, les raisons de ses variations, l'ordre de ses changements. Pendant les premières années de mon séjour, j*observai, puis j'attendis curieusement les torrents d'eau durant les quarante jours de la saison des pluies qui s'opposaient à la monotonie du soleil de feu. Je prenais plaisir au spectacle de magnifiques orages qui incendiaient le ciel d'éclairs, roulant le tonnerre en décharge de cent batteries de canon et broyant les arbres énormes comme fétu de paille. Mais le retour régulier de la pluie et de la tempête me devint aussi fastidieux que la série des belles et brûlante^ journées. Indifférent à la nature au milieu de laquelle j'étais confiné : la salubrité du climat, la pureté de l'air, la qualilé de la végétation plus douce que celle des pays tropicaux ajou-

taient encore à l'uniformilé de Texisleuce. 11 fallait, pour distraire mon ennui, les bouleversemenl inattendus : tremblements de terre, cyclones, invasion pullulante d'insectes dévoraleurs. Une nuit je fus tiré du sommeil par trois secousses successives qui durèrent près d'une minute ; il me semblait que mon lit oscillât sous l'action d'une main invisible et qu'il allait s'engloutir dans la terre entr'ouverte. En même temps, un gros rat qui grignotait le pain suspendu par une ficelle au faite de la case était projeté sur le sol et y demeurait assommé.

Le tremblement de terre fut un mince incident auprès du cyclone de 1877. La tourmente furieuse se déchaîna de quatre à neuf heures du soir, poussant à travers le camp ses tourbillons de vent, ses paquets d'eau plus forts qu'une décharge de mine, déracinant les arbres, arrachant les toitures, enfonçant les murs. Les toits de zinc de l'hôpital furent enlevés, les baraquements, la plupart des cases abattus. Les branches, les plaques de tôle, les pierres volaient de toutes parts en projectiles meurtriers. J'essayai de sortir mais au bout de quelques pas le vent m'enleva de terre, me renversa, et tout contus je regagnai ma case à

plat ventre. Elle ne résista pas au choc de l'ouragan, ma bicoque de boue et de terre : l'un des murs s'écroula entraînant la toiture dans sa chute.

Je ne la regrettai point et le changement de logis m'intéressa pendant quelques semaines. Je m'employai à faire construire une case neuve plus grande et plus confortable, divisée en deux compartiments. Cette seconde habitation aux murs de boue blanchis à la lerre calcaire, était divisée en chambre à coucher et salle à manger, agrémentée de deux fenêtres vitrées. Je commençai un jardin mais peu après, les sauterelles dévastèrent la Nouvelle-Calédonie. Les bandes innombrables et obscures s'abattirent pendant plusieurs jours sur la presqu'île Ducos et ne laissèrent sur le sol pelé ni une plante ni un brin d'herbe. Ainsi le travail de mes camarades jardiniers fut anéanti à Numbo comme à Tindu et toute l'île fut privée longtemps de légumes verts et de fruits.

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