CHAPITRE PREMIER
ou je trouve bon de dissiper le vague qui planait jusqu'ici sur ma personnalité, et de révéler sur mon enfance des détails entièrement inédits.
Bien que je n'aie jamais compris le besoin immodéré qu'éprouvent certaines personnes d'étendre leurs relations, j'estime que la présentation est d'un usage correct. Par elle on facilite les propos, et des gaffes sont évitées. Sans compter qu'il est bon de ne pas ignorer à qui l'on a affaire : pour peu que vos intérêts matériels soient en jeu, vous aimez fort que celui à qui vous êtes peut-être appelé à les confier soit un honnête bomme ; si au contraire il ne s'agit que des intérêts d'autrui, comme généralement autrui vous est indifférent, il ne vous déplaît pas de penser qu'il peut être roulé par une canaille.
Moi je ne suis ni l'un ni l'autre, ni trop honnête, par crainte d'être dupe, ni trop canaille par peur des gendarmes.
Bien que nageant, comme vous voyez, pour ainsi dire entre deux eaux, je crois pourtant ma silhouette exempte de banalité, et que ceux qui m'ont jusqu'ici accompagné dans la vie de leur précieuse sympathie ne seront pas fâchés de voir mon profil sortir des nimbes où jusqu'à présent il se tenait volontairement caché.
Mon père était professeur de mathématiques. Ma mère était demoiselle du téléphone. Papa l'avait tenue un jour au bout du fil : il avait été charmée par sa voix aigre mais volontaire et l'expression hautaine de ses réponses. Il pensa qu'elle saurait parler aux domestiques, fit appeler la surveillante, s'enquit de la personnalité de son employée, et, sans la voir, lui fit demander sa main.
Il se trouva que cette jeune fille n'était pas laide, mais ne répondait pas au type idéal dont, en ses soirées de isolitude, il se plaisait à imaginer les traits. Peu lui importait du reste. Lorsqu'il voulait être heureux il en était quitte pour l'entourer d'ombre, et l'écoutâit avec délices. Il avait épousé sa voix.
Le jour de leur mariage fut marqué par un incident fâcheux. Tonneau, le petit chien préféré de maman, fut trouvé dans la cave, mort d'insolation.
Ma mère déclara qu'elle ne voulait plus avoir d'enfant.
Mais la Providence veillait. Onze mois plus tard je faisais mon entrée dans le monde, l'œil vif et le sourire sur les lèvres, bien décidé, quoi qu'il pût arriver au cours de mon existence, à ne pas me faire de bile.
Pourtant comme je jetais autour de moi des
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regards empreints de curiosité, je me surpris à faire la grimace : mon nouveau logement ne me satisfaisait guère.
Le médecin étant resté en tête-à-tête avec maman, on m'avait transporté dans un salonbureau, bas de plafond, et dont les tentures me parurent de mauvais goût. Les rouleaux de papier qui recouvraient les murs représentaient le même paysage cent fois répété : une allée du parc Monceau où jouait au cerceau un enfant bleu surveillé par une nourrice mauve. Tous ces enfants et toutes ces nourrices me donnaient l'impression que je n'étais pas seul chez moi; je ne me sentais pas à l'aise parmi ces étrangers. J'en conçus également une répulsion pour le jeu du cerceau, auquel je refusai toujours de me prêter, ne voulant pas ressembler à l'enfant bleu que je trouvais ridicule.
Le mobilier manquait de confortable : mon père, habitué aux cbiffres, avait limité ses achats au strict nécessaire ; préoccupé de ses problèmes, il avait agencé son intérieur d'une façon géométrique. C'était sec, anguleux et cassant. Cela sentait la pauvreté voulue, l'entraînement à cette espèce dp sport moral que pratiquent même certaines personnes riches et qui consiste à se priver pour le plaisir d'un tas de choses agréables.
Je me dis : a Mon bonhomme, tes parents sont comme ça, tu n'y peux rien... C'est à toi de te créer les ressources suffisantes pour contenter tes besoins de luxe. »
Comme je disais ces mots, je sentis brusquement s'ouvrir dans ma cervelle la case de l'Ingéniosité.
Mon premier soin, profitant du remue-ménage inséparable de l'arrivée d'un tiers dans un milieu bien ordonné, fut de me regarder dans un miroir pendu auprès de mon berceau.
Mon nez me parut frémissant, impatient de vivre ; ma bouche empreinte de bonté, portant au coin des lèvres une expression fine d'ironie; mon menton rondouillard, signe de gourmandise, avec le bout relevé, gros comme une noisette, signe de sensualité. Mes yeux étaient vairons, c'est-à-dire de couleur différente : l'œil droit était bleu faïence, l'œil gauche était jaune chamois. Quant à ma chevelure, comme j'en manquais totalement, il me fut impossible d'en déterminer la nuance.
Ce dernier détail me vexa, et tout à coup je désirai vieillir, bien qu'une chose un brin me consolât : je n'avais pas de dents gâtées.
Mon examen fut interrompu par le bruit d'une discussion dans la pièce voisine. J'aperçus maman, couchée auprès de moi, qui prêtait l'oreille. Je dressai la mienne, et reconnus la voix de mon père et celle du docteur. Papa semblait irrité. Il disait :
— Evidemment je suis content que ça se soit bien passé... Mais je m'attendais à autre chose. Yous m'aviez tellement affirmé que si je suivais vos prescriptions j'aurais une fille!
— C'est que, répliqua le docteur, vous n'aurez pas strictement observé votre régime.
— Je vous demande pardon. Pendant deux mois je n'ai mangé que de la viande blanche et des épinards, et bu que de l'eau... Et ça n'a servi à rien qu'à me détraquer l'estomac!
— L'ordonnance est généralement infaillible.
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— Enfin, moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu... Et c'est raté, entendez-vous? Eaté!
Eaté! Décidément pour mes débuts dans le monde, j'avais, comme on dit, iino mauvaise presse. 8i je n'avais rien de ce qu'il fallait pour faire une fille, était-ce donc ma faute? Et mon père devait-il en prendre prétexte pour clierclier querelle au médecin et faire claquer les portes?
Il rentra dans la chambre, la face congestionnée. Je n'avais certes pas lieu d'être satisfait. Devais-je paraître vexé? Devais-je au contraire y mettre du mien et inaugurer déjà l'ère des concessions?
- — - Bah ! penscâ-je, nous n'allons pas aujourd'hui commencer les scènes de famille!
Je souris donc et lui tendis les bras. Lui aussi avança les bras et se mit à sourire, et dans ses larges mains prit mes menottes qu'il couvrit de baisers très doux, serrés comme les gouttes d'une pluie fine, en murmurant malgré lui :
— Il est tout de même gentil, ce petiot.
— Tu vois bien ! dit maman qui ajouta à voix basse en l'attirant vers elle : Ne te mets pas en colère... Que veux-tu, mon chéri, c'est la première foisi
Une des choses qui, ce jour-là, me stupéfièrent le plus fut le nombre de personnes que dérangea l'événement de ma naissance. Je m'amusai à les compter. Je n'étais pas encore quelqu'un que déjà ils étaient sept : maman bien entendu, papa, mon oncle Cyriaque, brave homme mais vieux garçon dont j'aurai l'occasion de reparler, le docteur, la garde-malade, la bonne, occupée à faire chaufPer
de l'eau, la concierge, que les autres locataires envoyaient aux nouvelles. Sans compter le laitier, le pharmacien, l'épicier pour le savon, le ferblantier pour la baignoire, le marchand de layettes, les employés des postes et ceux du télégraphe.
Je vis à quel point dans une société bien organisée il était difficile de naître inaperçu. A peine avaisje eu le temps de pousser mon premier cri, que j'étais devenu un rouage de cette machine immense, absorbante et tyrannique, entre les griffes de laquelle j'allais me débattre toute ma vie. Mais comme les inconvénients ne me sautaient pas encore aux yeux, de tout ce que je voyais de nouveau je n'éprouvais qu'une vaste curiosité. Songez qu'au moment où ces réflexions me travaillaient la cervelle, je n'étais âgé que de cinq heures et demie.
Cependant il fallut s'enquérir d'une nourrice. Ma mère en voulait une sur lieu. Mon père penchait pour la nourriture animale. Il disait qu'à Paris surtout, on est plus sûr d'une bête que d'une femme. Impatienté, il finit par prendre son chapeau et partit en acquiesçant : mais moi, qui le connaissais bien, je voyais qu'il emmenait une idée de derrière la tête.
En effet, au bout d'une heure, il revint aviec une vache. Jn grand bruit s'éleva, et des paroles s'échangèrent avec les concierges qui se refusaient obstinément à ce que le quadrupède fît son entrée dans le petit pavillon que nous habitions au fond de la cour. Mon père tirait l'animal par les cornes, le concierge par la queue, si bien que la vache emplit la maison de ses mugissements. Des loca-
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taires survinrent qui coururent chercher la garde : force dut rester à la loi.
Papa furieux, rentra et dit :
— Il suffit qu'on agite une question d'humanité pour que la civilisation, représentée par le sabre, s'oppose à ce qu'elle soit résolue.
Il fallut aussi me choisir un nom. Mon père s'arrêta à un nom très simple : Paul. « Paul », c'est court, euphonique, et ne fait pas d'embarras. On prononce « Paul » naturellement, sans y prendre garde. C'est un nom qui S'e place bien dans la' bouche et n'attire pas exagérément l'attention.
Malheureusement mon pauvre papa, qui s'appelait Robert Dapy, n'avait pas réfléchi à une chose : c'est que je m'appellerais Paul Dapy, et que tout le monde entendrait et comprendrait : Pomme d'api. Combien crurent à une plaisanterie ou à un surnom! Cette déformation venait si logiquement à l'esprit que même ceux qui étaient au courant de mon nom de Paul m'appelaient 0 Pomme » par gentillesse, se figurant montrer par là qu'ils m'affectionnaient davantage : si bien que mon père, victime d'un excès de précaution, avait abouti au contraire de son désir.
A ceux qui font de l'amour paternel un bloc et n'admettent pas qu'on l'analyse, je dois dire ceci :
Mes parents ne m'aimèrent pas tout de suite avec véhémence et je crois qu'il doit en advenir ainsi pour tous les êtres équilibrés. Le sentiment instinctif est contrarié par un sentiment factice, particulier à notre monde où prévaut le besoin de confort et de luxe. L'enfant, qui tombe des nues,
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bouleverse les habitudes, donne un surcroît d'occupations, ouvre un horizon vague d'inquiétude : par là il crée, dans les premiers temps, une atmosphère de gêne.
Je le sentis bien aux premiers baisers qui, durant quelques joure, furent ou hésitants ou trop précipités. Leur ardeur exagérée me démontrait la volonté de m'aimer plus tard d'une façon calme et régulière, ce qui est la vraie sécurité de l'amour.
Et le jour où ma mère, m'enveloppant d'un regard tranquille, m'embrassa sans m'étouffer, je compris dans la douceur sincère de sa longue caresse que cette fois j'étais bien de la famille.
Je n'insisterai pas sur le temps qui s'enfuit entre mes mois de nourrice et mou enfance proprement dite : cette époque transitoire, consacrée à la stricte observation des règles de l'hygiène, de la nourriture, des jeux et du sommeil, s'écoula; dans l'éternelle banalité des choses.
Un seul détail me frappa que, pour mon instruction personnelle, je n'eus garde d'oublier.
Comme un enfant aussi profondément jeune passe pour n'avoir pas encore conscience du bien et du mal, personne ne se gênait en ma présence... pour faire le mal, bien entendu. Ma bonne, par exemple, ne pouvait pas voir traîner sous un meuble une pièce de vingt sous sans la fourrer furtivement dans sa poche, ce dont cci-tainement elle se serait bien gardée si elle s'était sentie surveillée.
De môme pour le frotteur qui, sans s'occuper de mes yeux grands ouverts, après avoir bu la moitié du flacon de cognac, le remplissait rapidement
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aviec de l'eau, — et avec de l'eau de Seine, ce qui était encore plus vilain.
Mon père lui-même, qui passait pour un homme correct, traversant un soir ma chambre dans l'obscurité avec une amie de maman, assez jolie ma foi, s'arrêta près de moi et l'embrassa à la dérobée, ce qu'il ne se fût jamais permis en présence d'un étranger.
Tous ces gens là «avaient fort bien que, privé de l'usage de la parole, je ne les trahirais pas. J'eus alors une vision nette de l'iiypocrisie du raoude et des difficultés qu'il me faudrait vaincre pour ne pas laisser éclater plus tard mon indignation.
Ge fut à cette époque que j'eus à supporter mon premier grand chagrin; je perdis papa bien inopinément. Certaine nuit de décembre il réveilla maman pour lui dire un mot d'esprit. Une heure après il était mort.
a Homme consciencieux et doux, parla-t-ou « sur sa tombe, et qu'il ne fallait pas faire brus- « quement sortir de ses habitudes. »