‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ou JE CONTINUE A RASSEMBLER MES SOUVENIRS d' EN- FANCE, ET DÉCOUVRE SUR LA PRONONCIATION CERTAINS APERÇUS QUI NE LAISSENT PAS QUE DE M'ÉTONNER.

Bien que mon père, retenu au dehors par se3 occupations professorales ne fût jamais chez lui, il tenait tout de même une certaine place dans « son intérieur, » Toute la semaine il était absent, rentrant le soir quand sa femme venait de s'endormir, sortant le matin avant qu'elle fût éveillée. Mais les dimanches et fêtes, il restait chez lui, n'en bougeait pas.

De sorte que, devenue veuve, ma mère éprouva un double et curieux sentiment.

Du lundi au samedi, comme rien ne se trouvait changé dans son existence, elle était, comme autrefois, d'une gaieté communicative. Mais quand arrivait le dimanche, elle s'apercevait tout à coup qu'elle était seule ; son mari lui manquait, et durant vingt-quatre heures, elle était triste à fendre l'âme. Après quoi elle reprenait sa belle insouciance à laquelle se mêlait une joie instinctive de vivre.

MÉMOIRES d'un JEUNE OBSEEVATEUE 17

Ce singulier état d'âme influait même sur sa toilette. Pendant six jours elle mettait volontiers des robes de couleur voyante, des chapeaux jaunes, des cravates vertes : le dimanche, elle s'habillait tout en noir, corsage de crêpe et grand voile de deuil.

Ainsi elle accordait les signes extérieurs au désarroi de sa pensée. Nul ne -s'y méprenait : on savait quand elle avait du chagrin et l'on agissait en. conséquence.

Au rebours de bien des jeunes veuves qui affichent une mise contraire à leurs préoccupations, elle guidait obligeamment ses amis qui se mettaient au diapason de son âme. Elle leur évitait ainsi de ces maladresses fâcheuses qui jettent un froid dans un salon. Quoi de plus vexant, en effet, que d'accabler de phrases émues une personne qui vient de lancer gaiement une plaisanterie?

La légende raconte qu'un écrivain célèbre ôtait son ruban de la Légion d'honneur au cours d'une heure d'entraînement à des amours de passage : le deuil n'est pas un uniforme qui doive recouvrir continuellement la fragilité de nos âmes changeantes. Et j'ai connu par là que ma mère, sans le faire exprès d'ailleurs, agissait avec sagesse.

Il faut dire que, répugnant à ce qu'une créature jeune encore et de santé florissante se laissât déprimer par un chagrin éternel, je faisais ce que je pouvais pour lui changer les idées. Je l'occupais sans ^ répit, la ramenant impitoyablement aux devoirs de sa maternité. C'était des cris, des gazouillements, des pleurs au besoin.

— Pauvre mignon! Il demande à prendre eon bain.

Ou bien :

— C'eàt qu'il a faim, madame!

Ou encore :

— Quoi l'y veut? Attraper des mou-mouches? Si bien que je prenais dans l'existence de maman

une place considérable et qu'elle ne pensait plus à rien d'autre qu'à moi. Peu à peu je l'avais complètement abrutie. D'ailleurs la Providence qui veille à tout réservait bientôt une distraction nouvelle à la pauvre éplorée.

Un 14 Juillet, mis en belle humeur par les accents braillards d'un orgue de Barbarie, je me mis à parler.

Evidemment je ne fis pas un discours de longue haleine, mais étant donné que je débutais, ce que que je prononçai fut fort convenable, et, je puis le dire, inattendu. Car mon premier mot fut : Mystification.

C'était un mot difficile. Il étonna ceux qui l'entendirent. D'habitude ce qu'un bébé commence à articuler, c'est « papa », <r dodo », « pipi ». Mais a mystification », il n'y avait pas d'exemple.

Au fond rien n'était plus logique. La qualité qui dominait en moi, c'était l'amonr-propre, et, au lieu d'appliquer durant de longs mois mon attention d'enfant à la prononciation de mots d'un usage courant, j'avais tenu à attaquer de front la difficulté.

Cela m'amusait d'épater les gens.

Maman qui, dans le cercle de ses relations, passait pourtant pour avoir l'esprit assez vif, ne com-

prit pas tout d'abord ce que je disais. Elle crut que j'articulais des syllables dépourvues de signification et, comme toutes les mères disposées à se pâmer devant les moindres gestes de leur enfant, elle rit et me trouva très drôle. Il fallut que mon oncle Cyriaque, dont j'avais souvent eu l'occasion dl'apprécier les reparties sensées, lui expliquât l'originalité de ma tentative, ajoutant que ce premier mot éclos dans ma bouche enfantine était probablement l'indice d'un caractère plaisant.

— Alors, s'écria maman, j'aurai donc un fils farceur?

Cette prévision la mit de bonne humeur, dissipa les nuages de tristesse que le souvenir du cher défunt accumulait aux jours de fêtes, et l'image bien aimée de son mari s'effaça peu à peu.

Son premier soin fut de m'emmener rendre visite à celles de ses bonnes amies qui avaient des enfants de mon âge. Eli© était fière de me produire, et caressait l'espoir que je l'emporterais haut la main sur l'intelligence de mes petits camarades. En premier lieu elle se présenta chez Mme Lebarrot, la femme de l'architecte bien connu, dont la fillette d'aspect naïf et lent était de l'aveu de tous prodigieusement en retard.

Nous fîmes notre entrée dans le salon à l'heure où une dizaine de dames, dont un monsieur, prenaient le thé. Ma mère, craignant que quelque départ se produisît, aborda sans tarder le sujet de sa visite et conta le grand événement du jour. Aussitôt s'élevèrent des cris de surprise et l'on se répandit en compliments sans fin. Si jeune et si avancé! Vraiment ces mioches aont impossibles!

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Où votre fils a-t-il été prendre ce mot-là, madame? Grisé par ces flatteries et fier d'être traité en objet curieux, je ne m'arrêtais pas de prononcer : mystification, mystification, mystifie... jusqu'au moment où Mme Lebarrot s'écria vexée :

— Mais ma petite Marthe aussi pourrait dire : mystification... si elle voulait!

On fit venir la pauvre petite qui passa vraiment un vilain quart d'heure. Les dix dames, dont le monsieur, étaient tous après elle pour lui faire dire une chose qui évidemment lui faisait peur, car elle ouvrait sur ce cercle d'agités des yeux ronds et très inquiets. Ils parlaient tous à la fois, me tiraient par le bras pour m'approcher d'elle et me citer en exemple, m'encourageaient à répéter le mot que de mon côté je m'obstinais à ne plus faire sortir.

Si bien que Marthe se mit tout à coup à pleurer.

— Ah! c'est comme ça... hurla Mme Lebarrot. Je vais te faire pleurer pour quelque chose !

Elle mit l'enfant sous son bras, retroussa ses jupes et d'une main ferme vengea sur son derrière nu la supériorité de mon intelligence.

Maman prit alors congé et se retira ravie, tandis que j'emportais en moi l'impression d'une injustice et une pensée sympathique à cette fillette que je devais retrouver par la suite en des circonstances plus convenables.

Comme le premier pas, il n'y a que le premier mot qui coûte. Les autres suivirent aisément, puis les phrases, et je connus la joie de pouvoir m'exprimer. Mais le cerveau d'un enfant est comme la cire molle qui recouvre les rouleaux d'un pho-

nographe et où se gravent avec exactitude les moindres vibrations. Et je ne fus pas mis suffisamment en surveillance.

Nous avions alors pour domestique un vieux serviteur (il n'était chez nous que depuis quinze jours, mais il approchait bien de la soixantaine) en qui ma mère avait une confiance, je ne dirai pas aveugle, mais borgne certainement. Elle me confia à lui pendant qu'elle allait faire ses courses. Le brave homme me causait toute la journée de ses petites affaires et je faisais de graudiS progrès en sa compagnie. Seulement il n'avait plus de dents : elles s'étaient égrenées une à une comme des perles. Il n'avait jamais voulu mettre de râtelier, sous prétexte que ça le ferait ressembler à un cheval. De sorte qu'on s'aperçut un beau jour que j'avais une prononciation ridicule.

C'était à déjeuner. Le vieux serviteur sans dents m'avait coupé dans mon assiette un rond de saticisson, en y ajoutant par mégarde une pincée de sel. Je me tournai vers lui et lui dit :

— Che chauchichon che chert chans chel. Ce qui signifiait :

— Ce saucisson se sert sans sel.

N'est-ce pas, pour comprendre, il fallait être prévenu? Immédiatement on m'enleva aux soins du pauvre mercenaire, et je fus confié à mon oncle Cyriaque qui réclama l'honneur et le plaisir de me débarrasser de ma prononciation défectueuse.

Il y réussit d'ailleurs admirablement. Six mois après je prononçais : saucisse, saucisson, — comme le premier charcutier venu.

Seulement mon oncle Cyriaque était bègue. Il redoublait les syllabes avec une remarquable ténacité, car il ne s'en doutait pas. Il existe, en effet, beaucoup de bègues inconscients. Leurs répétitions syllabiques leur semblent habilement calculées ; ils le^ mettent sur le compte d'une hésitation prudente. Ainsi les mots, plus longtemps attendus, frappent davantage, et la preuve apparaît d'un effort consciencieux fait pour conquérir le terme propre. J'en sais à qui ce défaut nerveux valut une chaire d'orateur, en ce sens qu'ils passaient pour des esprits réfléchis, incapables de lancer une phrase à la légère.

Depuis quarante ans que mon cucle usait de son bégaiement en famille, on y était habitué, de même que, lorsqu'on habite un appartement sur le chemin de fer de ceinture, on ne fait plus attention au sifflet des locomotives. Personne ne lui en avait jamais fait reproche de peur de le froisser, et puiî3 parce qu'il était vieux garçon et que chacun espérait avoir un petit souvenir de lui après sa mort. Sa susceptibilité légendaire avait même donné naissance à un propos plaisant qu'on se repassait à l'oreille pendant les longues soirées d'kiver : « Ne vous y fiez pas... Il a bègue et oncle! » Petite saillie inoffensive, reflet de celles dont on s'amusait tant jadis et qui, malgré le progrès, se retrouvent encore dans certains milieux de bourgeoisisme paisible et honnête.

Je passais donc mon temps à répéter deux fois les syllabes et les mots, ce qui me constituait une perte de temps considérable et menaçait un jour de retarder d'autant mes études.

Maman résolut de remédier à cet état de choses. Mais comment couper court à mes leçons de prononciation auxquelles mon oncle sacrifiait ses loisirs arec un dévouement regrettable? Il ne fallait pas songer à lui dire la vérité, toujours par crainte de le vexer et de perdre le fameux héritage. On usa donc d'un stratagème.

On lui persuada que j'étais en si grande admiration devant tout ce qui tombait de ses lèvres, que je répétais deux fois les mêmes phrases pour mieux me les fixer dans la mémoire.

— Imagine, mon frère, où cela peut conduire ce malheureux enfant! A bégayer peut-être?

— Quelle hor... orreur, ma chère Thé... Thé... ma' chère Thérèse! Vois-tu qu'il y ait un b... un b... un bègue dans la famille!

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