‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 30 sur 31 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

^Madame, et IMonsitur "Lebarrot ont Vljomitur de vous faire part du mariage de ^tojisieur ^aul '^apf, leur fils et leur leau-fils, avec mademoiselle ^Amélie U\ic^uaTac.

'^t vous -prient cL' asôiiter à la cérémonie àmlc qui aura lieu le lundi 22 juin i$OS, a iû ij2 du matin, à la ^latrie du i6" arrondissement.

^t a la lénédiction nuptiale qui leur sera donnée le vi'eme jour à midi, en l'église jSaint-^onoré d"^ylau.

CHAPITEE XXXIV

ou LE BESOIN SE FAIT SENTIR d'uN ÉPILOGUE.

Ceci est le dernier chapitre de la partie la plus mouvementée, la plus pittoresque de ma vie. Le reste, ce qui me surviendra plus tard, ne méritera pas que je le raconte : je sens que je rentre dans l'effroyable banalité qui guette tous les hommes forcés de régulariser leur imagination, du moment qu'ils sont époux et pères de famille.

Ma femme n'a pas été pour moi, comme je le redoutais tout d'abord, une source de déceptions. Elle n'est pas la petite folle que je craignais. Après quelques semaines passées dans l'enivrement des fêtes et des dîners, elle s'est aperçue qu'elle était attirée vers moi par un élan du cœur irrésistible. Il lui était arrivé ce qui arrive à toutes les jeunes filles qui, initiées au cliarme d'un sentiment jusqu'alors inexploré, en subissent volontiers le doux servage. Elle sacrifia donc le désir de ses amusements mondains aux satisfactions plus profondes du tête-à-tête conjugal.

Hélas! Les mêmes gestes uniformément répétés

MÉMOIRES d'un JEUNE OBSERTATEUE 281

engendrent la monotonie. Déjà, depuis nn an que dure cette plate tranquillité, l'habitude s'est installée entre nous, atténuant l'enthousiasme et ce petit frisson qui donne l'envie de faire des bêtises. Xous n'avons plus la même gaieté de jadis, au temps de notre « jeunesse » (la vraie jeunesse ne finit-elle pas là ou les vrais devoirs commencent?).

Des discussions naissent au sujet d'un potage qui sent le brûlé, d'un œuf trop cuit, d'une salade mal épluchée. Et je pense, moi, qu'il me faut payer mon terme, acquitter les factures de la couturière de ma femme, songer à la dot de mon fils...

Car nous avons un fils. Un petit Dapy de six semaines, que je n'ai pas appelé Paul, mais Emmanuel, sûr que ce prénom ne prêterait pas à l'un de ces jeux de mots lamentables dont j'avais souffert toute ma vie.

Tout en écrivant ces lignes que je considère comme la fin de mes Mémoires, installé auprès du berceau de mon rejeton en proie à un admirable sommeil, je considère de tous mes yeux, de tout mon cerveau ce petit être qui m'appartient, dont j'ai la paternelle r ^^Donsabilité.

C'est tout petiot, tout frêle, tout mignon, tout rose... tout rempli d'inconnu. Il dort dans la béatitude : je contemple son petit corps satisfait, ses yeux clos qui ne s'ouvriront tout à l'heure que pour s'étonnner de la vie.

Que sera-t-il? Quel avenir le guette? Quelque espoir que sur lui je fonde, de quelque tendresse, de quels soins que je l'enveloppe, son cerveau encore indécis répondra-t-il à mon désir?

Dans l'atmosplière qui m'entoure flottent des idées graves. Il me semble que dans ce morceau d'homme immense et minuscule se fonde le peu qui me restait d'observation légère, fantaisiste, que remplace un sentiment d'amour et d'inquiétude.

L'amour se réfugie dans ces menottes fortement crispées, dans ce front qui abrite un mystère, dans l'imprévu pressenti de ses gestes futurs, dans la volonté que l'on devine prête à grandir, à s'affirmer.

L'inquiétude, c'est l'idée que ce bébé dont la chair paraît en ce moment ;si faible, si malléable, ne porte peut-êtie pas en lui la matière essentielle au personnage dont la silhouette vous hante et dont on souhaite la ressemblance avec soi-même.

Ressemblance physique, soit : morale, je n'y tiens guère. Mon rêve eût été que mon enfant à moi possédât, encastrée dans sa matière grise, la cellule de la gaieté. Je n'avais jamais ri que du bout des lèvres : j'aurais voulu que le rire de mon fils fût sincère, instinctif et sonore.

Cette pensée m'obsède. Je continue à regarder le cher mignon : il n'y a pas à dire, il n'a pas — ce qu'on remarque dans la graine de bons vivants — il n'a pas le sommeil rigolo.

Au contraire, il fronce légèrement le sourcil ; il contracte sa bouchette en un pli d'amertume... J'ai une envie folle de le réveiller. Je n'ose pas! L'enfant qui dort commande près de lui le silence.

Pourquoi hésite-t-on davantage à réveiller un enfant qu'un homme? Il y a pourtant bien des chances pour que le réveil de Tun soit une source

de joies et celui de l'autre une source de peines. De sorte que la pitié qu'on ressent pour le bébé dont on trouble le repos n'a pas de raison d'être.

Mais il se dégage de ce calme vivant une telle tranquillité qu'elle vous envahit, influence bienfaisante, produisant en vous une heureuse détente... et que c'est vous, plutôt que l'enfantelet, que vous n'osez pas réveiller.

Un chien aboie furieusement dans la rue ; le piano du dessus résonne sous les accents martelés de la marche de Crimée... Mon petit Emmanuel s'agite, grogne, ouvre l'œil.

Il m'aperçoit, me tend les bras, — mais ne sourit pas. Je fais marcher près de lui la boîte à musique dont son grand-oncle Cyriaque lui a fait cadeau le jour de sa naissance — mais il ne sourit pas. La mère s'installe pour, lui donner son repas quotidien : — devant le couvert mis Emmanuel ne sourit pas.

Mon fils a un nez, une bouche, des yeux, des pieds, des mains, tout enfin comme les autres : mais il n'a pas le sourire!...

J'appelle à mon aide les phrases les plus cocasses, je lui débite les calembours les plus désopilants... Cet enfant de sis semaines ne comprend rien à la vieille gaieté française.

Me voilà obligé de renoncer à de doux projets d'avenir. J'espérais le guider dans la voie du rire, collaborer avec lui à des vaudevilles pour le Palais-Royal, le pousser à écrire des vers amorphes, en un mot le créer e auteur gai »... jS^on! Il n'avait certes pas l'étoffe d'un humouriste. Hélas! Après avoir pensé en faire un Georges

Courteline, j'en arrivais à craindre qu'il ne fût qu'un Henri Brisson.

En vérité il tenait de moi ; en outre il s'aggravait de mon expérience. L'atavisme avait fait son œuvre. Ma' manie d'observation m'avait vieilli avant l'âge. J'avais vingt ans : mon fils était un enfant de vieux. Je lui avais transmis des microbes tristes!

Dans une dernière tentative, au gosse qui tétait en agitant ses jambes roses je pris le pied en manière de plaisanterie et lui en cbatouillai la plante.

Emmanuel s'interrompit de boire, me regarda d'un air furieux, d'un air de dire : a Tu sais, je n'aime pas ces plaisanteries-là ! » et, se retournant avec brusquerie, me lança un grand coup de genou dans les gencives.

— Allons! pensai- je mélancoliquement, j'ai bien fait de prendre un peu de bon temps quand j'étais jeune. Maintenant je m'enfermerai pour me raconter des bêtises.

Or tout cela n'était rien auprès de ce que je vis le soir. Profitant du sommeil de l'enfant, Amélie et moi, avec deux voisins, faisions une partie de cartes, quand un bruit attira mon attention. Emmanuel s'était réveillé. Négligeant son bocbet et son lapin qui bat du tambour, il ne quittait pas l'atout du regard...

Mon fils apprenait à jouer au bridge!

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