‹ Mèmoires d'un jeune observateurChapitre 29 sur 31 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

ou PARFOIS IL PEUT ÊTRE PLUS LUCRATIF QU' HONNÊTE DE RAPPORTEE UN PORTEFEUILLE.

Yingt-quatre lieures pour me créer une situation! Cela me semblait diablement court. C'était pourtant la seule façon de me tirer de la passe lamentable qu'un sort fatal me faisait traverser. Et puis de notre idylle en l'étable du Pré-Cat-elan j'avais gardé un fidèle souvenir : la peau blanche de rousse qui faisait la gloire de Mlle Riquarac, et son regard noir, un peu flambant, qui par deux fois m'avait cbaulïé la gorge.

En rentrant cbez moi je trouvai sur ma tablebureau une immense enveloppe à côté d'une toute petite contenant ce simple mot d'A. Braham :

a Mon vieux,

a Ne pouvant te rembouser tes titres de rente permets-moi de les remplacer par des titres de noblesse ».

MÉMOIRES d'un JEUNE OBSEETATEUK 273

L'immense enveloppe contenait de larges parchemins scellés de cires jaunes, vertes et rouges qui me conféraient des titres de comte, de marquis, de prince, en veux-tu en voilà! Mon ami avait même poussé l'attention jusqu'à y joindre un cent de cartes à la minute portant une couronne et ces deux mots qui avaient, ma foi, bonne allure :

Prince d'Ayy.

Mis d'abord en gaieté par cette noblesse de contrebande, qui me semblait la chose la plus comique du monde, je réfléchis que ces cartes étaient de nature à éblouir quiconque en subirait la pompeuse exhibition. Pour si peu je n'étais tout de même pas tiré d'embarras.

Je n'avais pas fait deux pas dans la rue à la recherche d'une position sociale que je me heurtai à mon autre ancien camarade de lycée, le futur ministre aux oreilles de lièvre. En quelques mots je le mis au courant; il me répondit :

— Une situation du jour au lendemain? Fichtre ! Cela ne se trouve pas comme un tas de cailloux. C'est ce qu'on appelle jouer la difficulté. D'abord, réponds-moi franchement : est-ce bien indispensable ?

— Si je ne réussis pas, mon mariage est flambé.

— Bon. Mais aimes-tu ta fiancée au point de te donner tout ce mal ?

— Je ne sais pas bien si je l'aime. Ce que je sais, c'est que mon amour-propre est engagé. J'ai pour principe qu'on doit venir à bout de tout dans la vie.

— Alors c'est un pari?

— Moral : un pari avec moi-mêm«. Au fond ça m'amuse.

— Ta fiancée ? Jolie ?

— Une peau blanche de rousse admirable et des yeux noirs qui vous chauffent la gorge,

— Oui... ce sont plutôt les yeux noirs et la peau blanche qui t'amusfent. Eh bien, écoute. Tu peux évidemment et sans difficulté te faire en cinq minutes ramasseur de mégots ou ouvreur de portières.

— Je vise plus haut.

— Soit... Mais ce sont presque les seules professions libres et ouvertes à tous. Les autres : cochers, balayeurs, distributeurs de prospectus, etc.. exigent toutes de hautes protections.

— Alors? Tu ne vois rien!

— ■ Attends donc! Je connais un vieux rond de cuir, attaché au cabinet du Ministre des Affaires étrangères, section des colonies... Je vais te donner pour lui une lettre dé recommandation.

— ■ C'est que... pour entrer dans un ministère, il faut plus de vingt-quatre heures.

— Ah! zut! Tu m'embêtes à la fin. Voilà assez longtemps en somme que je m'occupe de toi!

Cette sortie intempestive, venant d'un camarade du dévouement duquel je ne croyais pas pouvoir douter, m'apprit qu'il ne fallait jamais abuser de la bonne volonté des gens, fussent-ils nos meilleurs amis. Je pris donc la lettre qu'il consentit à m'écrire et, après l'avoir remercié plus que ça ne valait, comme il convient de le faire chaque fois qu'on reçoit l'ombre d'un service, je

me précipitai quai d'Orsay, chez le vieux rond-decuir.

Le découvrir ne fut pas cliose facile. J'errai de couloir en couloir, renvoyé d'ici là, de là ici, eU' long, en large, en zigzag, en rond, jusqu'à l'anticliambre définitive.

— ■ Monsieur X...? (1) demandai-je à un huissier occupé à mettre en ordre des numéros du Journal Officiel.

— Monsieur X... ne reçoit pas aujourd'hui.

— J'ai une lettre de recommandation.

Le brave fonctionnaire sursauta indigné.

— Pensez-vous donc qu'une lettre puisse vous faire obtenir un tour de faveur? Il suffit qu'un solliciteur se fasse pistonner pour qu'il soit immédiatement flanqué à la porte. Nous ne sommes pas un gouvernement de favoritisme ! .

— Ah! j'ignorais... Je vous salue.

Sans insister autrement je fis mine de me retirer, et négligemment je laissai tomber une de mes cartes.

— • Monsieur... Vous perdez quelque chose.

L'huissier venait de ramasser mon petit carton. Soudain il se redressa.

— Prince d'Apy! Mais il fallait donc le dire... Je vais annoncer Son Excellence aux représentants de la Eépublique française.

Il sortit impétueusement. Presque aussitôt une nouvelle porte s'ouvrit. Un important personnage parut, tenant sous le bras un large portefeuille.

(1) Je l'appelle : Monsieur X.. ., jugeant utile de lui conserver l'incognito, étant donné ce qui va suivre.

— Le Ministre! pensai-je.

' J'avais vu en effet son portrait dans les journaux. Celui-ci traversa l'anticliambre, puis brusquement s'arrêta, pâlit, fit une grimace angoissée et disparut au galop. A ce moment mon regard fut attiré par des papiers qui sortaient à demi du portefeuille. Je m'approchai et lus :

a Dossier secret, b

En une seconde un plan génial surgit en moi comme cliez les grands capitaines. Au même instant rh.uissier reparaissait disant :

— Son Excellence le prince d'Apy veut-elle se donner la peine d'entrer?

Je m'emparai délibérément du portefeuille et pénétrai dans une vaste pièce au centre de laquelle un liomme chauve se tenait debout dans l'attitude du respect.

— Prince! fit-il. Qui me vaut l'honneur...

— Monsieur, répondis-je, permettez-moi de déposer entre vos mains ces papiers importants oubliés dans votre antichambre. J'ai craint qu'un indiscret regard ne se promenât sur ce... dossier secret !

M. X... fut pris d'un tremblement.

— Le portefeuille du Ministre! Où se trouve Son Excellence?

La porte s'ouvrit avec violence. Le Ministre parut plus pâle encore que tout à l'heure, bien que les raisons qui avaient provoqué sa grimace douloureuse semblassent avoir disparu.

— Mon portefeuille! Où est mon portefeuille?

— Le voici, Excellence. Monsieur vient de me le remettre.

— Monsieur! Quoi? Yous avez eu entre vos mains...

- — Le dossier secret... oui.

Le Ministre me considéra avec méfiance.

— Etes-vous un homme discret?

— Comme la tombe.

— Formulez un désir... il sera exaucé. Parlez. Que souliaitez-vous?

— Une place dans votre ministère.

— Elle est à vous.

Puis se tournant vers M. X...

— Yous vous entendrez avec Monsieur. Les appointements qu'il voudra ! Le poste qui lui plaira ! Il n'a qu'à demander... A condition toutefois qu'il ne fasse jamais allusion à ce que contient ce portefeuille !

— Je vous le promets, Excellence. Puis-je sur mes appointements réclamer une petite avance?

— Combien?

— Cent mille.

— C'est un peu raide... mais vous me tenez. Tout ce qu'il voudra, entendez- vous. Monsieur X..., tout ce qu'il voudra.

Voilà comment en moins d'une beure je récupérai les cent mille francs que ce financier d'A. Brabam m'avait indignement filoutés. Je rapportai en outre ma nomination de rédacteur « privilégié » aux appointements de 4.000 francs par an. Quand je pense qu'il y a des gens qui ne savent pas se retourner dans la vie!

Je me souviendrai toujours du ton aimable avec lequel M. Antonio Eiquarac me dit :

— Cher Monsieur, je ne vous caclierai pas qu'en vous incitant à vous faire une situation dans les vingt-quatre heures, je pensais avoir trouvé un moyen poli de me débarrasser de vous. Mais je vous jure bien que maintenant personne autre que vous ne sera mon gendre.

Puis, me broyant les mains à l'américaine :

— 0 Business » , mon cber ami !

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