T, -, H. DE VILLEMESSANT
PARIS E. CENTf LIBRAIRE-ÉDITEUR
OAT.BRIB D'ORLÉANS. 15, 17 ET 19, PALAIS-ROTAI.
JACQUES OFFENBAGH
Avant de commeDcer la nouvelle série de mes notes, je dois prévenir ceux qui veulent bien me lire, qu ils ne doivent pas s'étonner de ne pas voir paraître ces Mémoires à époques fixes. J*ai pour coutume de n'écrire dans le Figaro que lorsque les événements importants se taisent, et je me serais bien gardé d'élever la voix au moment où la politique, les inondations et autres fléaux avaient droit à l'attention de tout le monde. Aujourd'hui que la Chambre s'est donné quelques vacances, je profite de son absence pour reprendre la parole.
Et comme mon journal est avant tout un journal d'ac-
tualité) je vais parler d'Offenbacb, dont le départ pour
2 MKMOUiES D'UN JOURNALISTE.
l'Amérique vient d'être annoncé par toutes les feuilles parisiennes.
Si l'un de nos contemporains devait figurer dans mes Mérnoires, c'est certainement Offenbach ; car il me serait bien impossible d'écrirç ma vie à Paris, sans que mon histoire ne se mêlât un peu à la sienne. En effet, arrivés à peu près en même temps dans la capitale (lui quelques années avant moi), nous nous sommes vite rencontrés. Tous deux désireux de réussir, attirés par le même public, pour ainsi dire, il ne nous était pas possible de vivre ps^rallèlement sans finir par nous connaître.
La première fois que je vis Offenbach, c'était,- je crois, à une soirée de Roger; il portait une longue cl^evelure blonde qui lui peqc^ait jusqu'au milieu du dos et sous Jaquelle on apercevait une figure e^ lame de couteau coipme celle ^e Bonaparte premier consuj, ou de Sardou, quand il écrivait les Pattes de Mouche.
A cette époque Qf(eubach p'était que violoncelliste. C'était relative^ient peu de ctiose pour se faire remarquer à Paris, qui alors regorgeait d'instrumentistes hors l^gne; Offenbach y parvint cependant. Il comprit qu'il ne suffisait pas de jouer correctement de la basse, et fit bien vite passçr c^ans sa façon de traiter le violoncelle
l'esprit qu'il devait montrer dans les autres choses de
sa vie. Ce n'était plus de la basse qu'il jouait, c'était de tous les instruments ; évitant avec soin le terrible écueil de tous ses confrères , il avait compris que le public parisien n'aime guère ces interminables et difficiles variations sur violoncelle où le qez de Texécut^pt a l'air d'en faire autant que son archet; il se contentait de chercher et de trouver une mélodie, dont le développement n'allait jamais plus loin que l'attention du public. Chose "rare, il savait s'arrêter à temps, et ce fvit là la raison de ses premiers succès.
Désireux de se tirer d'affaire autrement que par ces pet^s concerts aussi intimes que gratuits qui faisaient, il est vrai, sa réputation, mais ne lui assuraient pas le fixe tant désiré par tout le monde, Offenbaçh chercha quelque chose de plus substantiel. Après avoir longten^ps l^ésité, il entra, après un concours, au théâtre de VOpéra-Comique comme violoncelliste.
Il y fut admis aux appointements de 83 francs par mois , et c'est en voyant monter et jouer le Cheval de bronze, les Chaperons blancs, Actéo7i, en assistant aux succès d'Auber dans toute sa gloire, qu'il sentit germer en lui l'instinct du théâtre.
Placé au même pupitre que Seligmann, Offenbaçh déploya, dans les premiers temps, une énergie à toute épreuve. Peu à peu, cependant, et à mesure qu'il s'initiait davantage aux œuvres du répertoire, sa curiosité devenait moins vive, et c'était avec de véritables crise^
nerveuses qu'il apprenait par l'affiche qu'il lui faudrait, le soir, jouer pour la cinquantième fois peut-être, la Dame Blanche ou telle autre pièce à grand succès.
Aussi» pour passer le temps d'une façon moins mo* notone, avait-il imaginé le moyen suivant, que nous serions désolé de voir se propager dans les orchestres. Au lieu d'exécuter sa partie comme elle était écrite, il était convenu avec Seligmann qu*il se contenterait, lui Offenbach, d'en jouer la première note,. Seligmann la seconde, Offenbach la troisième, etc., etc. Il fallait un talent réel pour se livrer à de telles fantaisies ; malheureusement Valentino, qui était alors chef d'orchestre, applaudissait peu à ces sortes d'innovations et mettait impitoyablement à Tamende le jeune fantaisiste, qui, lorsqu'il passait à la caisse, n'arrivait que rarement à toucher ses appointements anéantis par les amendes.
Un jour, entre autres, Courderc l'ayant entraîné sur la scène pendant qu'on jouait un opéra-comique intitulé : la Lettre de change^ M. Crosnier, qui ne connaissait pas ce nouveau chanteur, lui infligea trente francs d'amende. Mais il était dit que rien ne pouvait le corriger ; lier les chaises ou les pupitres vides avec une ficelle, pour les faire,danser pendant la représentation, était la moindre des plaisanteries du futur maestro.
Avant de m'occuper de la seconde phase de la vie
d'Offenbachy je ne puis résister à raconter une historiette qui se rattache au temps où il n'était encore que violoncelliste de salans.
Elle date du temps où son nom commençait son tour des salons de la capitale, et c'était à qui l'inviterait à venir se faire entendre dans des soirées privées;
Fier comme un hidalgo, il ne consentit jamais à recevoir aucune rétribution pour ces petites corvées, et laissait croire à tout le monde qu'il avait de quoi suffire largement aux besoins de son existence.
11 n'en était rien : témoin l'anecdote suivante que j'ai entendu conter un jour par Offenbach qui la dit à merveille :
L'argent était devenu plus que rare pour lui, et un beau matin il se réveilla en constatant qu'il ne restait pas cinq centimes dans ses poches.
On peut bien, à la rigueur, se passer de déjeuner; mais se priver du second repas quand on n'en a pas eu de.premier, c'est bien dur, surtout lorsqu'on possède un estomac de seize ans au plus. Telle était cependant la perspective qui s'ouvrit un beau matin pour le jeune violoncelliste.
Dire qu il pensa à son pays, à sa famille, à la maisonnée de frères et de sœurs qu'il avait laissée à Cologne, cela va de soi. Maître Jacques ne s'attendrit pas trop cependant sur son sort, convaincu que l'avenir est aux énergiques, et que vouloir c'est avoir ou pouvoir ;
(î MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
il appuya sa tête dans ses mains, réfléchit et tout à coup se dit : « Mais c'est aujourd'hui jeudi! M. X..., qui demeure rue Montmartre, m'a fait promettre de venir dîner ce soir chez lui ; je n'aurai garde de lai faire l'impolitesse d'oublier sa recommandation. »
Et, tout radieux, il s* élança au pas de course dans Paris pour y respirer l'air d'une merveilleuse journée de printemps. Sa promenade dura jusqu'à cinq heures^ heure à laquelle il rentra chez lui pour faire un bout de toilette et prendre sa fameuse basse à laquelle il ne se dissimulait pas devoir la plupart de ses invitations.
L'air vif, l'exercice et surtout la diète du matin lui avaient donné un appétit d'enfer. A six heures précises il arrivait chez M. X... après avoir, au préalable, déposé son violoncelle chez le concierge.
— Ni monsieur ni madame ne sont là ! répondit à Offenbach la femme de chambre qui vint lui ouvrir la porte.
— Allons donc! fit l'invité, ému comme si Too venait de lui tirer un coup de pistolet dans les oreilles. M. X... m'a prié de venir dîner aujourd'hui jeudi.
A peine Offenbach avait-il dit ces quelques mots, que tout à coup une porte s'ouvrit et que M. X... arrivait à lui les mains tendues.
— Mais oui, mon cher ami, vous avez parfaitement
MES VOYAGES ET MES I^RtSONS. 7
raison 1 Vous possédez une excellente méttloii'ëi c'est bien jeudi aujourd'hui !
— C'est ce que je disais ! fit OffehUbh tHdfaaphàilt et en commençant à retirer ses gants.
— buî,mâis, continua M. i..., îiods tie hbUs gëtions pas entre amis, je ne vous cache pas que tioiis lië réàtons point ici aujourd'hui et que j'emmène ma femme dîner à là campagne.
— C*est Une bien bonne idée ! tit tifféhbàëh Un pëll pâle, mais sans cependant se décontenancer.
— Voiis reviendrez dans hiiit jours, vou§ Uaë îe pt'omettez ?
— Comment donc !... mais cela mWrâhgë k metveilie, d'autant plus qu'aiijoiii:d'hui, j'étais déjk etlgagé moi-même... chez...
— Au plaisir de vous rôvoir, fit M. X... àâns attëtidre la fin de la phrase.
— Au plaisir, c'est le mot , répondit saiis bônVibtlbtt Offenbach en descendant l'escalier.
Si philosophe, isi jeune qu'on soit, quelque confiance qu'on ait en son étoile, il est des minutes où les plus fiers s'abattent et où la lutte contre la vie matérielle décourage les hommes les mieux trempés.
Jusque-lk, le pauvre jeune homme, un enfant prèsque, avait sinon déjeuné, du moins diné tous les jours,
mais voilà que les dîners allaient prendre le chemin des déjeuners! Le plus terrible pour lui, c'est que, ne possédant aucun crédit, s'il avait laissé supposer à des gens assez considérables dont il avait recherché les relations, qu'il avait pu arriver à ce point de misère, il eût été perdu pour toujours.
En proie à ces réflexions et à un appétit toujours croissant, Offenbach se trouva, sans savoir comment il y était venu, sur le boulevard des Italiens. Les restaurateurs regorgeaient de monde, et Jacques regardait à travers les vitrages, avec une mélancolique envie, ces heureux de la terre dont Tunique souci était de savoir si leur perdreau était assez cuit, si leur filet était assez saignant.
Pour la première fois depuis qu'il était à Paris, Offenbach sentit ses yeux se mouiller de rage et d'indignation ; il avait cru jusque-là à son avenir, à son étoile, et il en était réduit à mourir de faim ! Autant valait sauter tout de suite par-dessus le Pont-Neuf.
Tout en donnant cours à ces reproches envers la destinée, Offenbach avait marché rapidement et était arrivé devant le passage de l'Opéra.
— Pardon, monsieur, fit un passant, en lui frappant sur répaule, n'est-ce pas à M. Offenbach que j'ai l'honneur de parler ?
— Oui, monsieur, répondit le musicien, en rades-
Cendant tout à coup dans la vie réelle; que me* voulez-vous ?
— Voici vingt francs !
— Vingt francs! pour qui ? pour quoi ?
— Vingt francs que je dois à monsieur votre frère el que je vous serais fort obligé de vouloir bien lui remettre.
Et le monsieur disparut en faisant un profond salut à Offenbach, qui souriait en se disant : € Je sais bien que c'est un rêve, mais je voudrais bien ne pas me réveiller avant d'avoir dîné ! »
Dix minutes plus tard, il était attablé au Café Anglais, en tète à tète avec un perdreau (lui aussi !) et une bouteille de Saint-Julien I
— Je savais bien que j'avais mon étoile! se disait-il en sortant du restaurant avec un cure-dents aux lèvres ; puis il ajouta :
— Maintenant je peux me réveiller !
Bien qu'obligé do jouer tous les soirs du violoncelle
à rOpéra-Gomique, Offenbach ne cessait de travailler à
des opéras qu'il espérait faire exécuter un jour. C'est
vers cette époque qu'il composa, pour Àchard et pour
les débuts de Grassot, la musique d'un vaudeville qui
Ip MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
obtint un grand succès et dont le titre était Pascal et Chambord,
Peu à peu le nom d'Offenbach se répandit dans le monde des artistes; ses concerts, ses mélodies, des chansonnettes (les Fables de La Fontaine), obtinrent un certain succès, et, un beau matin, c'était en 1847, il se vit appelé à prendre le bâton de chef d'orchestre au Théâtre-Français. A peine arrivé là, Offenbach essaya quelques-unes de ses productions, si bien qu'un jour Alfred de Musset, ayant à faire chanter de^ toilplets dans le Chandelier, qu'il faisait répéter, le fit monter au cabinet du directeur et le pria de les mettre en tîitlsique. Ce fut ainsi qu'il composa la Chanson de FortuniOj qui a contribué au succès du charmant opéracomique de ce nom, qu'Offenbach a écrit il y a quelques années.
Comme on le voit, notre héros avait déjà fait dU chemin. Mais son ambition n'était pas de rester toute sa vie chef d'orchestre du Théâtre-Français ; il multipliait ses concerts le plus possible, et grâce au concours de Roger, d'Hermann-Léon, de mesdames Ugalde et Saba* tier, il arrivait de temps en temps à faire entendre au public ses petits opéras -comiques qu'il n'avait pas encore songé à baptiser du nom d'opérettes. C'est ainsi qu'il donna à la salle Herz un grand festival dans lequel il fit représenter le Trésor à Mathurin, opéra-comique chanté par mesdames Lemercier, Meyer (depuis ina-
MES VOYAGES Et Mes PRtSdNS. il
dame Meillet), théfic et Saitlte-F*oy, Bluettë tjtlë tdUt le înotidë a entendue aux ËdUfiës, ëous le titre dti Ma^ riagé aUx lantéhtes.
Survint la ttévolûtiotl de 1848 qui fit dès loisirfe fortes à Offenbach ; il les employa à dOtlitJoset titl grahd opéra intitulé ta Duchesse d'Atbe^ qu'il fae ptlt jâttiâiâ parvenir à faire accepter k aucuti théàtte.
11 en était^ hélas ! de ses autres ouvrages cornuië de la Dv^hesse d'Athe; toutes lés portes se refermaient impitoyablement devant eux, et Ottëiibach acquit un jour cette certitude qu*à naôliis d'attendre aiii tooltls di* ans pour se faire jouer un petit acte AàhÉ uû théâtre, il se verrait dans la iiécessité de s^eti coUëtt^Uire Un à lui-même.
Cette idée fit son chemin comme on le verra plue loin.
En attendant, il se créait partout de iiombi-euses relations et il n'était pas de salon à Paris où il Ue fût toujours invité. Victor Hugo fit comme tout lé ttioride. Les habitués de sa maison se rappellent y avoir vU Offenbach promenant à son bras sa jeune femme éclatante de beauté.
Bien qu'arrivé à Paris plus tard qu'Offenbach, la
chance voulut que j'y prisse quelque importance avant lui. J'avais créé la Sylphide qui me donnait droit de cité parmi les journalistes. Touché des efforts que faisait Offenbach avec qui je m'étais lié d'amitié, j'allai un jour trouver M. Perrin, nouvellement nommé directeur de rOpéra-Comique. Je lui expliquai la confiance que j'avais en le talent et en la volonté de Jacques, comme nous rappelions. M. Perrin me promit de lui donner un livret, ce viatique si désiré par les compositeurs. On juge de la joie d'Offenbach à cette nouvelle.
Malheureusement, malgré sa promesse, M. Perrin ne trouvait pas de pièce lui paraissant convenir aux tendances, à la nature de son nouveau compositeur, et celui-ci, blessé mais non découragé, demandait à tous les auteurs de lui confier un poëme.
A bout de sollicitations, offensé des dédains des gens arrivés, il pensa un jour qu'il faisait fausse route et, comme je l'ai dit plus haut, comprit que le directeur de théâtre qui lui voudrait le plus de bien, c'était encore lui-même.
Aussitôt il se mit en marches et démarches et découvrit aux Champs-Elysées un petit théâtre en face le cirque où un physicien nommé Lacaze s'était installé ; grâce à ses relations, Offenbach obtint le privilège, mais ce n'était pas tout, il fallait de l'argent pour installer un théâtre de musique, si petit qu'il fût.
Immédiatement j'allai chez lui pour lui dire que par
bonheur, j'avais trouvé la somme qui lui était nécessaire. C'était , je crois, une vingtaine de mille francs.
Les Bouffes-Parisiens étaient créés. Le théâtre ouvrit le 5 mai 1855, et je contribuai dans la mesure de mes forces à son succès. Mon Figaro avait paru depuis un an ; j'en fis comme le Journal officiel des Bouffes-Parisiens. Pas une opérette n'était donnée, pas un début n'était fait qu'aussitôt on n'en eût la nouvelle dans le Figaro.
A part la sympathie que m'a toujours inspirée rhomme, on comprendra ce qui m'attirait vers le théâtre qu'il venait d'ouvrir. Tous deux, nous adressant au même public, nous avions eu des commencements et des luttes à peu près semblables. Tous deux doués d'une certaine dose de volonté, nous étions arrivés à peu près ensemble à réaliser notre désir. De plus le théâtre des Bouffes me paraissait suivre pas à pas les tendances de mon journal.
En effet , quand j'ai commencé à publier le Figaro, je n'ai pu en faire qu'un petit journal, tout comme Offenbach ne pouvait jouer que des saynètes, moins importantes que des opérettes.
Mes nouvelles à la main étaient pour moi comme les couplets des pièces d'Offenbach qui, pour lui. n'ont
de valeur et de succès que si on les retient et si on les répète.
Peu à peu, toujours comme le Figaro^ il a élargi son cadre et mis trois personnages où il n'en employait que deux. Moi aussi j'ai agrandi mon format.
Offenbach est arrivé à jouer de grandes pièces.
Figaro en est venu à être quotidien et politique.
Enfin Offenbach a créé un genre^ a inventé des auteurs et des acteurs.
De mou côté je faisais un journal dont tout, jusqu'à la disposition, a été pris par la plupart des journaux français.
Pas plus qu'à moi les imitateurs ne lui ont manqué, mais heureusement le public rend hommage aux inventeurs et les préfère à ceux qui reproduisent leurs œuvres, dussent ces derniers les améliorer. Tout le monde sait le nom de Dufréne, le piston ; bien d'autres sont venils qui avaient autant de talent que lui, mais leur nom est inconnu, tandis que le sien seul est resté.
On voit, d'après ces quelques lignes, que nous nous sommes suivis pas à pas avec Offenbach. Qu'on y regarde bien, dH reste, il en est des théâtres comme des journaux, comme des établissements de commerce : ils traversent les mêmes phases à la condition d*étre dirigés par des hommes qui aiment leur métier et qui ont le courage de lui consacrer leur vie.
Un exemple :
Il y a déjà quelques années deux hommes jeunes, intelligents, résolurent de fonder un établissement sans pareil dans son genre, et cependant il s'agissait de faire un magasin de nouveautés, c'est-à-dire d'organiser à Paris une concurrence à des milliers de magasins plus ou moins connus du public.
Tous deux sortaient des magasins du Pauvre diable; bien décidés à frapper un grand coup, ils débutèrent par prendre un local à raison de cent mille francs par an.
Iltfy eut qu'un cri dans Paris; cent mille francs étaient alors une somme tellement considérable que les plus experts déclarèrent que cette location était un acte de pure folie.
J'avais envisagé la chose autrement, et on peut lire dans le Figaro que je prédis alors à ces magasins un succès au delà de Tattente de tous. « Us prendront tous les environs de la maison qu'ils viennent de louer, » écrivais-je alors.
On va voir si je me suis trompé.
Avec l'esprit d'organisation qu41s possédaient ils établirent les fondements d'une administration sans pareille dans leur commerce ; des caisses diverses, un système de bulletins, un classement de marchandises, que sais-je, ils inventèrent tout ; si bien qu'il n'existe
pas ea France une maison de ce genre qui ne se soit
modelée d'après la leur.
• Ces deux jeunes gens qui étaient MM. Hériot et Ghau-
chard, avaient tout simplement fondé les Magasins du
Louvre.
J*ai dit à quelle persévérance, jeunes encore, ils doivent l'immense fortune qu'ils gèrent si bien ; j'ajouterai qu'une des grandes raisons de leur réussite est, qu'avant tout, ils ont compris les besoins de l'époque, et qu'ils sont ce que nous appelons ; Parisiens, dans toute la force du terme. Pour me résumer, je dirai que notre public est le même, et que ceux qui lisent le Figaro le matin, forment la clientèle du Louvre dans la journée et des Bouffes le soir.
Je reviens à Offenbach;je ne Tai quitté que pour prouver que tous les succès ont le même point de départ, dans quelque milieu qu*ils se produisent, et que journaux, théâtres et entreprises industrielles ne réussissent que quand ils ont à leur service Tintelligence, le goût et l'activité.
J'ai laissé plus haut le maître de l'opérette moderne ouvrant aux Champs-Elysées un petit théâtre. En disant un petit tliéàtre, j'exagère encore. Pour avoir une idée de celte salle, qu'il suffise de savoir que les spectateurs qui voulaient seulement mettre leurs paletots étaient obligés non-seulement d'ouvrir la porte de leurs loges.
mais aussi la fenêtre du couloir sur lequel elles donnaient.
L'escalier des loges d'acteurs était un chef-d'œuvre. On y passait juste un de front; si un téméraire s'engageait dans ce boyau quand un artiste pressé s'y trouvait, il lui fallait ou remonter, ou descendre; toute concession était impossible.
Involontairement cette exiguïté rappelait le mot charmant d'Alexandre Dumas à son fils :
Ce dernier avait loué un charmant petit hôtel rue de Boulogne ; tout y était parfait comme logement, mais étriqué au delà du possible. Et pourtant, entre la porte donnant sur la rue et le corps de logis, il existait un jardin.
— Alexandre ! dit Dumas à son fils, un jour qu'il était venu déjeuner chez lui, tu es bien cruel pour ces plantes ; ouvre donc la porte de ta salle à manger pour donner de Tair à ton jardin I
L'ouverture de la petite salle Marigny fut cependant un événement parisien. Comme on le pense, je ne négligeai pas de faire donner la vieille garde de mon FigarOy et j'eus le bonheur de constater qu'il exerçait déjà une certaine influence sur les Parisiens.
Un détail qui me revient et qdl a mis ce soir-là toute la salle en gaieté ;
Offenbach est père de famille, et, ajoutbhs-lie, un excellent père de famille; inalgréles préoccupations, les distractions de sa double vie de compositeur, de directeur qui l'entraînent de toutes patts, qiii lui attirent mille et mille invitations de soirées, de déjeuners, de dîners, etc., il a toujours dîné chez lui.
— C'est bien assez, me disait-il, d'être éloigné des siens par les répétitions, les collaborations, les déjeuners d'affaires, il faut que la famille ait aussi son tour. Ma femme aux soins de sa maison, mes enfants à leurs petits devoirs d'éducation, peuvent m'avoir cru dans mon cabinet, auprès d'eux toute la journée, quand le soir ils me trouvent à table ; s'ils ne m'y voient pas, comme je ne déjeune généralement pas chez moi, c'est comme si j'avais été absent tout un jour; ils m'oublieraient et je veux, pour eux comme pour moi, qu'ils sachent que je suis toujours là.
La famille d'Offenbach l'adore justement ; personne n'est meilleur père que lui, mais sans faiblesse ; ses jugements sont toujours prononcés en dernier ressort, aucune de ses décisiotls n'est discutée, il est aussi respecté dans sa maison qu'il y est aitué.
Je reviens à la t)remière représentation des Bouffes.
MES VOYAGES ET MES PRISONS. i9
La plus jeune des filles d'Offenbach (elle avait quatre ou cinq ans), qui répondait au simple nom de Mimi-Pinson, avait été amenée par madame Offenbach au milieu des iauteuils d'orchestre. Oh lui avait fait une toilette de circonstance, et sous un chapeau rose on voyait ses deux yeux brillants d'impatience dans un petit visage fin, fûté, encadré de ravissants cheveux blonds.
Le public s'asseyait, on se. préparait à écouter la première note de Porchestre, quaiid tout à coup on entendit une petite voix claire qui disait. très -nettement :
— Ouvreuse, prenez mon chapeau : je suis la fille du directeur !
Ce que je ne puis reproduire, c'est l'accent d'autorité, d'orgueil enfantin avec lequel ces quelques mots étaient prononcés.
Tout le monde se retourna vers mademoiselle Mimi qui toujours convaincue se tenait droite, regardant avec des yeux dévorants de curiosité le rideau qui allait se lever.
C'est elle qui , vers cette époque, dit sérieusement à sa sœUr dans un concert :
— tais-toi maintenant, c'est papa qui va jouer ! .
Le premier spectacle donné aux Bouffes se composait de :
Entrez, messieurs^ mesdames ! prologue en vers de Méry.
La Nuit blanche^ saynète, musique d*Offenbach,
Les Deux Aveugles^ pochade, musique d*Offenbach.
Arlequin barbier^ pantomime, musique d'Otfenbach.
Les Deux Aveugles étaient joués par Pradeau et Berthelier. L'effet fut prodigieux, le public n'avait jamais tant ri musicalement.
La valse surtout entraîna le public. Pendant plusieurs mois on vint juste au moment où on la jouait, et elle était Tocçasion d'une seconde recette.
L*ut dièze de Tamberlick ne fut pas un plus grand succès.
— Où vas-tu ? demandait un Marseillais à son ami qui se pressait de le quitter.
— Je vais entendre Tamberlick !
— Mais rien ne te presse, répondit le Marseillais qui, tirant sa montre, ajouta d'un air informé : Vut dièze ne part qu'à dix heures ! Tout comme on eût parlé du canon du Palais-Royal.
Le succès de la valse, je l'ai dit, amena tout Paris. Les Bouffes-Parisiens étaient fondés, Offenbach avait fait son premier pas devant le public.
La salle des Champs-Elysées fut bien vite trop petite.
MKS VOYAGES ET MES PRISONS. :il
Offenbach s'en plaignait mais n'y trouvait pas de remède.
Un matin, je montai chez lui.
— J'ai découvert votre affaire, lui dis-je, une salle charmante dans laquelle vous pourrez faire des recettes respectables.
— Il n'y en a pas à Paris, me répondit Jacques, avec la conviction qu'on lui connaît, il n'y en a pas, j*ai cherché partout !
— Eh bien, ajoutai-je, allez-vous-en tout de suite au passage Choiseul, vous y trouverez une salle que vous pourrez rendre aussi charmante que possible à peu de
frais.
— La salle Comte ! fit Offenbach en levant les bras au ciel ; vous n'y pensez pas, mon cher ami, mais c'est impossible, c'est loin de mon public, c'est mal situé, c'est la mort de mon genre !
— Très-bien 1 faites comme vous voudrez, mois je vous garantis que vous ne trouverez pas mieux, et je me retirai.
Je connaissais mon Offenbach ; je voyais bien qu'il n'avait pas tout de suite compris les avantages que pouvait lui apporter cette installation ; mais d'un autre côté, je le savais intelligent et je comptais pour lui sur le résultat de ses réflexions.
— Vous avez parfaitement raison ! me dit-il quelques
jours après, avec la môme conviction qu'il m'avait dit : « Vous avez parfaitement tort », la salle est horrible, mais nous en ferons une bonbonnière.
Et il me défila un à ua tous )es avaQtages qviQ je lui avais signalés , comme s'il venait de les découvrir.
Au mois de décembre de la même année, les Qçmfffjs avaient pris leurs (quartiers d'hiver au théâtre Con^te.
Le succès du théâtre du Carré-Marigny suivit Offenbach au passage Choiseul.
Je ne donners^i pas ici la nomenclature des pièces qu'il fit représenter sur son théâtre ; msi mémoire n'y suffirait pas. Ce que je me ^'appelle, c'est que, dès qu'il fut établi sur cette scène, plus grande que l'autre, il eut l'intention d'y donner des opérettes plus importantes. Malheureusement, ou heureusement (on en jugera plus loin), l'administration^ qui ne lui avait accordé que l'autorisation de jouer avec deux ou trois personnages, refusa toute concession ; les autres théâtres commençaient à redouter la concurrence des Bouffes-Parisiens.
C'est alors qu'Offenbach doima Croquefer^ opérette dans laquelle il y avait quatre personnages. Immédiatement la censure intima l'ordre de supprimer I'uq de» acteurs et de rentrer dans les limites de l'arrêté ministériel.
Que fit Offenbach? 11 biffa toutes les paroles du
rôle du personnage qui devint un soldat à qui on avait coupé la langue; en faisant mouvoir à l'aide d'un fil des plaques indicatrices vissées sur sa cuirasse, il répondait non ! oui! comment donc? certainement, etc. Impossible de s'opposer à cette modification. Mais que faire pour la musique ? On ne pouvait pas se contenter de cette pantomime pour exécuter un quatuor. Offenbach, décidé à réqssir, décréta que l'hon^me aboierait dans les ensembles et l'effet fut excellent. Ce que voyant, la censure autorisa le personnage qu'elle avait supprioné. Mais 1^ succès avait été trpp grand av^c le muet pour qu'on voulût lui rendre la parole.
Par parenthèse : n'eût-il pas été un peu plus intéressant pour le gouvernement d'alors de s'occuper des projets de la Prusse? et à quoi bon, d'ailleurs, en tous temps, au bonheur de la France une censure qui n a pour objet que de pareilles vétilles I
Voilà donc le théâtre des Bouffes bien établi. A partir de ce jour, ses premières représentations deviennent de véritables fêtes parisiennes , tout ce qu'il y a de jeune, de vivant s'y donne rendez-vous. C'est le succès qu'a obtenu en commençant le Figaro.
Mais il faut que tout se paye dans la ^e et surtout le succès. 11 arriva à Offenbach, quand il voulut agrstn-
^i MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
dir son cadre, de s'entendre reprocher ses origines ; il ne devait comme auteur, comme directeur, ne songer qu'à faire représenter des bluettes. On le poursuivit partout avec ce reproche, si bien que quand il devint directeur du théâtre de la Gaité et qu'il y donna la Jeanne d^Arc, de Gounod, qui obtint un beau succès, bien des gens disaient encore : — il a tort ! quand on a donné les Deux Aveugles^ Ba-ta-clan, etc., etc., od ne devrait pas toucher à de semblables sujets !
À propos de Ba-ta-clany une anecdote absolument authentique. J'ai assisté moi-même à la scène qu'on va lire :
C'était à la seconde représentation de cette chinoiserie, que j'avais voulu faire entendre à un de mes amis.
Devant moi, assis au balcon, étaient un monsieur et une dame. Tous deux avaient écouté gravement l'ouverture et le chœur d'introduction. Arrivés à la scène où Fé-an-nich-ton et Ké-ki-ka-ko constatent qu'ils sont tous deux Français, le monsieur fit un geste de déception et se tournant vers sa femme :
— C'est trop fort ! ce sont des Français !
Puis, quand on chanta le duo : Te souviens-tu de la Maison-Dorée ? ce monsieur reprit avec impatience et en élevant la voix :
— La Maison-Dorée! Paris! ce sont des Parisiens I... et (fti appelle cela du théâtre !
Et en disant cela, il tremblait d'indi nation contenue
Par exemple, il perdit toute réserve, quand Fé-ni-han, sur lequel il avait absolument compté comme Chinois, entama le trio : Je suis Français!
— Je ne resterai pas un instant de plus ici ! dit-il en se levant et en faisant passer sa femme devant lui.
Tous deux sortirent.
Je ne pus m*empôcher de les suivre jusqu'auprès de l'ouvreuse, à qui ils reprenaient leurs vêtements laissés au vestiaire...
— Non, c'est trop fort ! fit-il en passant fébrilement là manche de son paletot et en me regardant en homme qui désire voir son opinion partagée.
— C'est révoltant! fis-je pour l'encourager.
— Comment ! monsieur, non-seulement ils mettent un faux Chinois, mais deux faux Chinois, mais trois faux Chinois!... et le public qui paye, on n'y pense donc pas dans ce théâtre ? Pour qui nous prend-on ? Pour des imbéciles !
Puis se tournant vers l'ouvreuse :
— Ma brave dame, regardez-moi bien I vous pouvez vous vanter de m*avoir vu pour la première et la dernière fois; je ne suis pas de ceux qui reviennent dans un théâtre où on se moque du public !
Et il descendit vivement en serrant nerveusement le bras de son épouse.
Je remontai doublement enchanté et de l'anecdote et de la place que ces difficiles spectateurs avaient laissée libre devant moi.
i>G MÉMOIUES D'IN JOURNALISTE.
Je reviens au répertoire des Bouffes. Les Burijraves de la musique le condamnèrent pour avoir commencé par des œuvres légères.
Le même reproche a été fait au Figaro.
Le succès de ses premiers numéros était dii à la forme de ses nouvelles ; j'avais jugé intéressant de donner les biographies de toutes les actrices importantes de Paris. Pour rendre ces portraits plus piquants j*y avais joint, en même temps que le chiffre de leurs appointements, celui de leur âge. Il s'ensuivit quelques petites tempêtes que j'ai racontées autre part dans ces Mémoires,
Aussitôt mes confrères qui commençaient à trouver que Figaro parlait trop haut pour eux, déclarèrent qu'il ne serait jamais qu'un journal boulevardier, un journal de cocottes !
La vérité est que pour bien des gens le Figaro en est toujours un peu là. En vain il est devenu politique, il a traité les plus hautes questions, il pourrait donner le Code civil même en feuilletons, que rien ne changerait l'opinion d(î ceux qui n'acceptent que les jugements tout faits.
Allez donc retirer, par exemple, de l'esprit de certaines iiens (lue Gavarni était constamment habille
en débardeur comme ceux qu'il dessinait et que Victot Hugo pense à autre chose qu'au bonheur de Thumanité !
De même pour Offenbach. Il est des gens qui ne l'ayant jamais vu se figurent un garçon jovial, dansant le cancan sans raison et faisant des charges du matin au soir.
Us seraient bien étonnés s'ils apprenaient que ce Roger Bontemps est mince comme une corde de son violoncelle, qu'il a l'air grave et froid d'un étranger ; que sa mise n'est pas celle d'un fantaisiste, mais d'un homme distingué qui veut se faire remarquer par tout autre chose que par son extérieur.
Qu'on n'aille pas cependant s'imaginer qu'il ait absolument la modestie de la violette. Offenbach connaît sa valeur et sait émettre sur lui-même des opinions que ne désavoueraient pas ses amis les plus acharnés.
Et il a, ma foi, raison, car les applaudissements du public, les suffrages des souverains, il a tout obtenu et serait obligé de douter de l'opinion de tout le monde le jour où il douterait de la sienne.
Un des grands talents d'Offenbach, celui auquel il doit sa popularité , c'est selon moi le peu d*éléments
qui lui sont nécessaires, pour produire des effets scéniques. Tous les orchestres, tous les chanteurs lui sont bons ; il sait tirer parti de tout et trouver une qualité, une valeur, où ses confrères ne verraient rien. Il saurait produire un effet avec un artiste qui n'aurait qu'un tagnard dans sa voix.
Je m'explique, car je sens que ce tagnard peut paraître obscur à quelques-uns de nos lecteurs :
Tout le monde connaît le chœur d'introduction de la Dame blanche : Sonnez cors et musettes, etc.
Est-ce par la volonté de Boïeldieu, est-ce par le caprice d'une tradition, toujours est-il que la moitié du vers : Les Montagnards sont réunis! se trouve ainsi répartie : les choristes du premier rang disent : Les Mon-on, et les choristes du second chantent immédiatement : tagnàrds, — puis, après qu'on a recommencé une fois cet exercice, ceux du premier rang terminent par : sont réunis !
Or, c'est un grand désespoir pour ceux qui étaient au premier rang, quand l'âge ou un accident quelconque les met au second et leur enlève : Les Mon-on^ pour les reléguer parmi ceux qui ne disent que : fagnards.
Les personnes qui savent s'expliquer les raffinements de l'amour-propre comprendront la gravité de ces paroles :
— Eh bien, vous savez, ce pauvre Grégoire...
— Non !... qu'est-ce qui lui est arrivé ?
— Malgré son talent, on l'a mis dans les tagnards,
— C'est dommage, fit Tinterlocuteur, il doit y avoir là-dessous quelque influence de femme !
Pour en revenir à Offenbach, il saura trouver pour l'homme qui n'aura jamais joué que les tagnai'ds, un effet, et le public le prendra presque pour un chanteur.
Qu'on se rappelle le parti qu'il a tiré de madame Thierret, de Lassouche, de Hyacinthe, etc., qui n'avaient qu'une note tout au plus dans la voix, et à qui il a su ]a faire donner à propos.
Ce pauvre Désiré, quand il entra aux Bouffes où il débuta par Vent-du-Soir^ crut devoir dire à Offenbach :
— Je dois yous prévenir que je ne sais pas chanter du tout.
— Mêlez- vous de vos affaires ! répondit sévèrement le maestro.
Et effectivement, qui a jamais pensé à la Voix de Désiré qui, cependant, chantait dans toutes les opérettes à succès des Bouffes.
J'ajouterai cependant qu'Offenbach ne cherchait
30x MËAlOlftES D'UN JOtJllNALISTË.
pas seulement ceux qui n'avaient aucune valeur musicale, car parmi les altistes qu'on lili doit, il faut citet mesdames Marie Cico, Schneider*, ïautitl, Zulma BoUftar, Itma Marié, Chabert, Pfotzer, Judic, Théo, Grivot et bien d*autres que je tie pUls énumérer ici. Parmi les acteurs, je citerai : Pradeau, Berthelier, Léonce, Hache, Couder, Bonnet, etc.
Les auteurs, les compoôiteurs qui s'étaient si fort insurgés contre Offenbach n'ont pas eu non plus à se plaindre de son avènement.
On se rappelle le concours qu*il organisa aux Bouffes, et le Docteur Miraelej de Battu, dont la musique fut faile par deux inconnus alors ; l'un d'eux s'appelait Georges Bizet, aujourd'hui l'auteur regretté de Carmerty et l'autre répondait au nom de Charles Lecocq, c'est le compositeur de la Fille de madame Angot, Ce fut lui qui joua la première pièce de Léo Delibes, les Vieilles Gardes^ puis à côté d'Adam, Flotow, Duprato, alors en renom, on vit se produire sur son théâtre Jonas, Renaud de Vilbach, Costé, Alfred Dufresne, Blaquiére, etc., sans compter les librettistes, parmi lesquels Hector Crémieux, Ludovic Halévy, Philippe Gille, Jules Verne, Moineaux, Plouvier, Du Locle, etc., sâfls compter les Labiche, Mélesville, Michel Car-
ré, etc., qui lui apportaient le contingent de leur talent.
Il joua même une opérette de Ëossini qui disait de lui : « C'est le seul compositeur bouffe que nous
ayons. »
Auber était de cet avis et me disait un jour : « Offenbach a cet avantage sur des gens qui sont peut-être plus sérieux que lui, que toute sa musique est signée. »
L* activité d'Offenbach est prodigieuse ; pour s'en faire une idée, il suffit de penser au travail matériel que représentent une centaine de partitions dont la plupart sont en deux et trois actes. Peu de copistes ont plus écrit que cet homme, qui n'a fait que composer depuis vingt a!is.
La goutte même qu'il a, on ne sait trop pourquoi, n'a jamais pu l'abattre. On ne s'explique guère l'acharnement de cette maladie sur un sujet aussi maigre. Qu'elle s'adresse à moi, je la comprends sans Texcuser cependant; je lui offre des hippodromes, des surfaces où elle peut se promener,, s'étendre à l'aise; mais sur lui! c'est pure méchanceté; à moins que la goutte n'ait aussi sa vanité et ne trouve sur sa personne le triomphe de la difficulté vaincue.
Pendant ses crises, il souffre comme tout le monde, il faut bien le dire, mais ni son cerveau ni sa main n'en ont conscience; par la force de la volonté il compose et écrit comme s'il était en parfaite santé :
— Vous voyez bien ce pied, me disait-il en souriant un jour qu'il subissait un de ses accès, j'y ressens en ce moment la douleur la plus vive que j'aie éprouvée de ma vie, mais je suis plus fort qu'elle ; elle peut m'empécher de marcher mais elle ne m'empêchera pas d'écrire une valse quand vous serez parti.
II eût du reste pu, s*ii l'avait voulu, la composer en causant avec moi ; ses amis qui viennent le voir les vendredis soir, si nombreux qu ils soient, ne l'ont jamais empêché de travailler ; le brouhaha des conversations, les rires, le bruit, semblent l'exciter, et jamais il n'orchestre plus facilement que lorsqu'il est entouré de tous les éléments de distraction.
C'est à cette facilité de ti^avail qu'il doit ses succès ; s'il sait faire il sait encore mieux refaire.
Un exemple :
C'était à la dernière répétition de la Belle Hélène ; Dupuis venait de chanter son fameux air : Au mont Ida
trois déesses, etc., et tous ceux qui étaient admis dans la salle avaient applaudi.
Seul Offenbach était resté froid. Le morceau en question ne lui plaisait pas ; il trouvait qu'une partie des qualités de Dupuis étaient paralysées par certaines phrases mélodiques trop développées.
A la fin de la répétition il fit prier son Paris de venir chez lui le lendemain malin.
A l'heure dite, Dupuis était chez Offenbach.
— Tenez, lui dit ce dernier, j'ai beaucoup pensé à votre air et j'en ai cherché un autre.
— Pardon, fit Dupuis rougissant d'émotion, je ne veux pas d'autre air que celui que j'ai chanté hier soir; si on me le change, je rends le rôle.
— Vous me ferez bien l'amitié de m'écouter !
— Certainement, fit Dupuis, avec politesse, mais en homme qui a son idée arrêtée.
Offenbach expliqua sa pensée et se mit au piano ; quand il fut arrivé à YEvohéf etc.:
— Pardon, fit encore Dupuis, mais enthousiasmé cette fois, je vous préviens que si vous me faites un autre air que celui que vous venez de me chanter, je refuse de jouer dans la pièce !
Offenbach ne changea plus rien et tout le monde sait aujourd'hui par cœur sa seconde mélodie.
La première a été exécutée plus tard dans son opérette les Bergers.
J'ai parlé de la facilité de travail dont était doué Offenbach. En voici un autre exemple :
Un beau jour, un auteur lui adresse, alors qu'il était directeur des Bouffes, un livret en un acte. Celui-ci reçut la pièce à peu près sans l'avoir lue. Au bout du temps réglementaire, l'auteur vint demander à être joué, comme c'était du reste son droit. Offenbach, que la lecture n'avait pas transporté d'admiration, demanda du temps, cherchant à se débarrasser ainsi d'une pièce en laquelle il n'avait pas confiance.
Mais il avait affaire à forte partie ; l'auteur écrivit cette fois sur papier timbré, réclamant en plus la composition de la musique, par Offenbach. Les choses étaient si bien arrangées que bon gré mal gré Offenbach devait s'exécuter.
Pris de fureur de se voir ainsi contraint, le directeur fit venir l'auteur dans son cabinet :
— Vous voulez que je vous fasse de la musique, monsieur? lui dit-il d'un air goguenard.
— Absolument, monsieur Offenbach !
— Eh bien, je vais vous en faire !
Et prenant du papier réglé qui se trouvait à côté de
MHS VOYAGES ET MES PRISONS. :v,
lui, il se mit à griffonner tout ce qui lui passait par la
tète.
L'auteur le suivait des yeux avec épouvante.
Au bout d'une heure, Offenbach se leva :
— Voilà, dit-il, votre partition plus d*à moitié faite, je vais donner à copier, nous répéterons dans trois jours !
— Vous ne ferez pas une plaisanterie aussi dangereuse pour votre réputation que pour notre succès 1
— Je ne changerai pas une note î
— Au revoir, monsieur !
— Au revoir!
Et Tauteur partit.
Resté seul, Offenbach voulut se rendre compte de ce qu'on pouvait produire, en écrivant ainsi au hasard.
Quel ne fut pas sonétonnement de trouver la matière de trois ou quatre morceaux excellents dans ce tohubohu de doubles-croches.
— Ce sera pour un autre ouvrage ! pensa-t-il tout d'abord ; puis refléchissant, il relut la pièce qui pouvait être améliorée et qui, de plus, renfermait ce qu'on appelle des situations.
— A quoi bon bouder contre moi-même ! se dit-il. Et sans désemparer il se mit à Tœuvre.
Ln mois après on jouait la pièce; elle obl,int uu
grand succès et figure dans l'œuvre d*Offenbach sous le titre d'Apothicaire et Perruquier.
Ses historiettes et ses anecdotes de théâtre se comptent par centaines :
Quand il fit répéter pour la première fois le Papillon à l'orchestre de TOpéra, Offenbach s'aperçut que les musiciens qui Tavaient presque tous connu, alors qu'il ne pouvait se faire jouer nulle part^ étaient fort mal disposés à son endroit.
Il y avait là contre lui des envies, des jalousies que rien ne pouvait calmer. Le mauvais vouloir était ^ l'ordre du jour et ne cherchait qu'à se produire.
En effet, on avait à peine joiié quelques mesures qu'un piston, je crois, se levant furieux s'écria de toutes les forces de ses poumons :
— Monsieur, cette note n'existe pas sur le piston! Tout l'orchestre se tut, attendant quelque réponse
sèche ou violente d'Offenbach, pour y répliquer par une protestation générale.
Offenbach se leva ( il était assis sur la scène ) et se tournant vers l'interrupteur, lui dit avec un sourire d'une douceur exagérée :
— Alors, monsieur, ne la Jaites pas !
Impossible de rien répondre à cela. On sourit, on
répéta et on se quitta les meilleurs amis du monde.
11 s'en faut qu'Offenbach soit toujours aussi doux ; son entêtement est proverbial et il est peu d'observations qu'on lui fasse qui ne soient d'abord accueillies par une protestation. Il est vrai que comme il est trèsintelligent, il examine ensuite la question, et ne tient aucun compte de son premier mouvement. En un mot il sait, comme nous disons, changer facilement d'idée fixe.
Avec l'humeur un peu gouailleuse qu'on me connaît, je lui ai fait mille plaisanteries, mille charges, dont il ne m*a jamais gardt^ rancune; notre vieille amitié arrangeait tout. Il faudrait un volume pour en rapporter seulement la moitié. Voici une des dernières.
Il y a deux ans, nous avions, moi et plusieurs de mes rédacteurs, été à Vienne avec lui pour assister à la première représentation d'une pièce dont il avait composé les paroles et la musique. Elle était intitulée : le Corsaire Noir. L'accueil du public viennois fut froid pour cette opérette, probablement parce qu'elle n'avait pas passé par le visa du public parisien. Il n'y eut pas insuccès, mais il n'y eut pas succès.
Deux jours après cette représentation, je faisais mes malles pour Paris; mon valet de chambre se chargea
naturellement d'emballer le nécessaire, les habits, le linge, et moi je m'occupai de mes papiers qui étaient étalés sur la table de mon hôtel et je les mis en bloc dans un grand portefeuille.
Revenu à Paris, je trouvai dans les journaux, les lettres que j'avais ramassés, des télégrammes autrichiens qui s'étaient glissés là sans que je m'en fusse aperçu.
D'instinct, sans préméditation, je pris une plume et j'écrivis une dépêche; puis, je priai Wolff de mêla traduire en allemand, sur un de mes télégrammes.
Je fis appeler ensuite un commissionnaire à qui je dis de porter immédiatement cette dépêche chez Offenbach, rue Laffitte n^ 11.
Cela terminé, je dis % mes rédacteurs que je leur offrais un dîner qui leur serait payé par Offenbach, pour la perte d'un pari que je ferais avec lui.
J'ai su depuis que dès qu'Offenbach eut lu la première ligne du télégramme, qu'on verra plus loin, il fit verser un verre de l'excellent bordeaux qu'il prend d'habitude, au commissionnaire. Quand il eut terminé sa lecture, il lui donna un pourboire important.
Le lendemain matin, j'arrivai avec Wolff au café Hiche. Offenbach était assis avec quelques amis à la table ronde à laquelle il s'installe d'habitude.
J'attendais qu'il me parlât le premier de mon télégramme.
II semblait ne se douter de rien.
— Allons, me dis-je philosophiquement, c'est une partie perdue I
Je déjeunai et incidemment je dis ^ en levant mon verre : * A la santé de Fauteur du Corsaire Noir! »
— Vous n'avez pas eu de chance avec cet ouvragelà, ajoutai-je en riant.
— Vraiment ! me répondit Offenbach d'un air narquois, vous croyez cela ?
— Je ne crois pas, j'en suis sûr, puisque j'ai assisté à la première représentation.
— Oui, mon ami, continua Jacques avec un sourire triomphant, mais contenu. Avez-vous assisté à la quatrième représentation ?
— Certainement non, puisque nous sommes revenus ici le lendemain cle la première, mais l'impression était donnée et il est évident que toutes les autres représentaions seront semblables à celle-là I
— Vous croyez ?
— Je le parierais !
— Eh bien ! fît-il rayonnant, je viens de recevoir d'Allemagne une dépêche qui m'annonce que le dernier acte a été bissé entièrement. Je Tai lue tout à l'heure à ces messieurs, et vous allez avoir le 'plaisir de la lire vous-même.
Et en disant'cela il me remit un papier bleu contenant la dépêche que Wolff lui avait écrite en allemand et dont voici la traduction :
A M. Offenbach, rue LaffUte.
Succès immense Corsaire Noir. Tous les morceaux redemandés. Couronnes^ bouquets^ dernier acte bissi entièrement.
— Eh bieni ûs-je après avoir jeté les yeux sur le papier, je ne comprends pas, parce que ce n*est pas en français, mais je parierais bien que cette dépéche-là n'arrive pas d'Allemagne. C'est une farce qu*on vous a faite !
— Pardon ! fît vivement Offenbach , je parie mille francs.
— Jamais ! je voulais seulement vous gagner un déjeuner^ ajoutai-je, assez sérieusement.
— Je vous parie cinq mille francs I ajouta Offenbach.
— Non... un déjeuner seulement avec quelques-uns de mes rédacteurs.
— Je parie dix mille francs !
— Entendons-nous, je parie que cette dépêche n'est jamais venue d'Allemagne.
Et je tirai de mon portefeuille une feuille de télégramme exactement pareille à celle qu'Offenbach venait de me remettre.
— Voilà tout mon secret.
— Mais elle est en allemand !
— C'est Wolff qui Ta traduite ! répondis-je en riant.
Il fallut biei> se rendre, mais à Theure qu'il est Offenbach, par amour-propre, veut encore avoir Tair d'avoir des doutes. Je suis même certain que quand il lira ces lignes, il dire : « C'est possible, mais ce n'est pas trèsdrôle! »
* rai dit plus haut qu'Offenbach était connu de toute la terre ; sa mémoire est insuffisante pour lui rappeler les noms ou même seulement la physionomie de tous ceux qui le saluent. J'en suis là aussi et je saisis cette occasion pour prier ceux que je ne reconnais pas tout de suite, de ne pas me taxer d'impolitesse.
Or, un soir qu'il allait au café Riche, Offenbach est accosté par un monsieur très-bien mis, d'excellent aspect, qui lui demande affectueusement de ses nouvelles.
Offenbach répond avec empressement et, comme le temps se passait en compliments de la plus parfaite banalité, il l'invite à prendre le café avec lui.
Le monsieur accepte.
Pendant qu'il dégustait sa demi-tasse, Offenbach se
demandait où diable il avait pu voir ce monsieur ; c'était bien certainement en Allemagne, il en jugeait à son accent, mais où ?
Le café pris, on se lève.
Le monsieur est de plus en plus charmant, si bien qu'Offenbach, ne sachant comment le quitter, lui demande s'il ne lui serait pas agréable de voir une répétition générale qu'il a ce soir-là même.
Le monsieur accepte.
La répétition finie, le monsieur vient faire ses compliments au compositeur et i*accompagne sur le boulevard.
Il est tard, la répétition a creusé l'estomac d'Offenbach, qui entre chez Brébant. Gomment laisser là cet étranger si charmant? Impossible. Il lui offre à souper; l'autre accepte.
— Mais où donc, se demande Offenbach en soupant, où donc ai-je vu cette figure-là ? c'est évidemment un grand personnage, mais qui est-ce ?
Puis prenant son courage à deux mains : € Il n'y a, se dit-il, qu'un moyen de savoir les choses, c'est de les demander! »
— Mon Dieu ! monsieur, fait-il avec un sourire de circonstance, pourriez-vous me dire où j'ai eu l'honneur de vous rencontrer pour la première fois?
MES VOYAGES ET MES PRISONS. 4i
— C'est bien simple, répond l'autre fort poliment, c*est à Pesth. C'est moi qui» il y a huit ans, vous ai fait la redingote à brandebourgs dont vous avez été si content !
Toute la journée, Offenbach avait ptomfené ce tail-. leur qu'il n'avait vu qu'une fois dans sa vie !
La petite étude que je fais sur Offenbach serait incomplète si je ne disais pas qu'il a le cœuf le meilleur et le plus charitable qu on puisse rencontrer.
Comme tous les gens qui connaissent la vie et les difficultés qu'elle oppose à ceux qui veulent y conquérir une place , Offenbach comprend que ceux qui ont triomphé doivent quelque chose à ceux qui nont pas pu arriver.
Il est peu de demandes de secours qui ne réussissent auprès de lui; machinistes blessés, acteurs fourbus, chanteur^ui ont perdu leur Voix, tout abonde dans son antichambre. Ils vont même jusqu'à le suivre à la campagne, au bord de la mer.
Je me rappelle qu'à Etretat, que nous avons un peu fondé tous les deux, il n'était pas de musiciens indigents pour qui il n'organisât des concerts auxquels il partiel-
pait comme exécutant, et qu'il ne renvoyât avec quelques louis dans leurs poches.
Non pas qu'il fasse le bien aveuglément , comme on en jugera par Tanecdote.suivante :
Un jour qu'il rentrait chez lui, un homme vêtu de noir, boutonné jusqu'au col pour cacher l'absence de linge, lui dit :
— Monsieur Offeobach, ayez pitié d'un confrère dans rindigence !
— Comment confrère ? demanda l'auteur d' Orphée y est-ce que vous êtes compositeur ?
— Non, je suis violoncelliste.
— Ah ? eh bien I montez avec moi I
Chemin faisant, Offenbach se demandait où il avait vu cet homme dont la physionomie ne lui était pas absolument inconnue.
Arrivé dans son salon, il le prie de l'attendre un instant.
— Monsieur, lui dit-il en rentrant, vous m'avez dit que vous étiez violoncelliste, j'adore la basse, voici mon archet, voici mon instrument, faites-moi (mic le plaisir de me jouer seulement quatre notes.
— Monsieur !... fit le mendiant d'un air froissé et repoussant l'archet, du geste d*Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès.
~ Eh bien, continua Offenbach à qui la mémoire
était revenue, je vous reconnais ! Vous êtes venu il y a trois mois comme flûte, il y en a six comme violon, il y en a neuf comme clarinette, et il y a un an comme cornet à piston, vous allez me faire le plaisir de filer. Je veux bien qu'on me prenne pour banquier dans une certaine mesure, mais je ne veux pas passer tout à fait pour un imbécile !
Puis il remit sa basse et son archet dans leur étui.
L'homme salua, mais ne se retira pas.
— Vous ne seriez pas M. Offenbach, murmura-t-il, si vous n'aviez que cela à me dire !
— Vous avez raison, fit Offenbach désarmé, et il lui donna le secours qu'il demandait.
C'est peut-être l'acte le plus féroce de sa vie.
Les voyages font partie de l'existence normale d'Offenbach; du jour au lendemain il se met en route pour Vienne, pour Londres, pour aller à un bout de l'Europe sans qu'il lui en coûte plus que de se rendre à Chatou.
Depuis trois jours c'est pour l'Amérique qu'il s'est embarqué, afin d'y conduire des concerts pendant un mois ; il en rapportera une somme fabuleuse, près de deux cent mille francs.
Le succès qu'il a obtenu en Europe, il va le retrouver
46 MÉHOItiES D'UN JOURNALISTE.
de l'autre côté de la mer. Mes souhslits de bon voyage et de réussite l'y accompagneront avec ceux de toud les amis qu'il laisse ici et qui sont notnbreux, il lé sait bien le gros coquet !
J'ai dit, en commençant cette série de notes, que je ne comptais suivre ni ordre ni méthode ; la notice que je viens de donner sur Offenbach, en est une preuve.
Ce systèttie a pour moi cela de bon, qu'il me permet d'écrire comme je parle.
Par exemple, aujourd'hui, je viens de relire, dans les Echos de PariSy une anecdote d'avare. Involontairement je me rappelle le nom de celui qui, il y a une trentaine d'années, servait de type à toutes les nouvelles à la main de ce genre. Je veux parler du fameux marquis d'Aligre, sur le compte duquel on a raconté tant de fantaisies et aussi de choses vraies.
Peu à peu, mes souvenirs se fixant et rien qu'en jetant les yeux autour de moi, sur le quartier que j'habite maintenant, je me souviens des prévisions de M. d'Aligre sur l'augmentation du prix de la propriété dans cette partie de Paris. Le marquis de Larochejaquelein, lui aussi, avait compris le mouvement qui devait s'opérer et ne cessait de me répéter, il y a vingt ans :
— Mais achetez donc du terrain du côté du bois de Boulogne.
L'idée me souriait, je l'avoue ; mais j*avais de fortes raisons pour ne pas me livrer alors à d'aussi tentantes spéculations. De même, le marquis d*Aligre, qui possédait d'immenses terrains dans ces quartiers et qui entendait admirablement Fadministration de sa fortune, augmentait tous les ans, des intérêts perdus, le prix de vente de ses propriétés. Si j'avais alors accepté certains terrains à 7 francs le n;iètre, j'eusse fait bien aisément une immense fortune puisque j'ai été obligé de les payer récemment 230 francs le mètre.
Ce qu'il faut dire avant tout, c'est que le marquis d'Aligre, malgré son avarice devenue proverbiale, avait de grandes qualités qu'on peut constater jusque dans les étrangetés des codicilles et des différents legs de son testament. Je reproduirai du reste à la fin de cette partie de mes souvenirs, une appréciation que j'ai publiée sur lui alors que je dirigeais la Sylphide.
Ancien chambellan de la princesse Pauline Bonaparte, le marquis d'Aligre était neveu du marquis de Boissy, dont les boutades ont fait tant de bruit au Sénat pendant le dernier Empire ; et on cite à ce propos l'anecdote suivante :
A. l'époque où il était chambellaa de la princesse Pauline, il fut mandé aux Tuileries par Napoléon, qui lui exprima le désir de lui voir accorder la main de sa fille au général Ârrighi ; ce dernier, créé plus tard duc de Padoue , était cousin de l'Empereur ; malgré les avantages d'une telle union, le marquis refusa net, et comme Napoléon, entiché de sa manie de savonnette impériale, insistait; M. d'Aligre, d'une voix respectueuse, mais ferme, lui répondit :
— Sire, vous m'avez fait ce que je suis, et je vous ai voué ma vie ; mais ma reconnaissance ne peut aller jusqu'à vous sacrifier le bonheur de ma fille; elle a choisi M. de Pomereu et j'approuve ce choix,
C'était du courage, et du plus audacieux.
J'ai dit plus haut que le défaut du marquis d'Aligre était l'avarice poussée jusqu'à l'exagération la plus invraisemblable, surtout quand on songe à son immense fortune.
Heureusement pour ceux qui aiment les historiettes, il n'était pas le seul qui fût affligé de ce travers. Le comte Roy le partageait avec lui. Comme le marquis d'Aligre, il possédait une grande fortune qu'il était loin de dépenser, et on en pourra juger par l'anecdote suivante :
Le marquis d'Aligre et le comte Roy ne se connaissaient que par leur réputation d* économie^ jamais ils ne s'étaient rencontrés, à leur grand Tegret, car ils se sentaient faits pour se comprendre. De loin en loin ils entendaient parler Tun de Tautre, et c'était assez pour leur inspirer une admiration réciproque.
Un beau matin, le marquis d'Aligre résolut de faire la connaissance d'un personnage qui lui inspirait de si vives sympathies. De son côté, le comte Roy chercha le moven de voir un homme dont il entendait dire tant de bien, ils étaient dans la situation de deux savants qui, étudiant la même science, auraient besoin de s'épancher dans le cœur l'un de l'autre et de se communiquer leurs dernières découvertes.
Le fait est que chaque jour il circulait sur le compte de chacun des récits de l'avarice la plus sordide.
Mais comment faire pour se voir ? il y avait là de graves questions à se poser.
Le comte Roy se considérant comme obligé par son âge à faire la première démarche (il était plus jeune de deux ou trois années), le comte Roy, dis-je, écrivit au marquis d*Aligre pour lui demander l'honneur d'une entrevue. La lettre était d'un parfait gentilhomme, irréprochable de tous points, à ceci près qu'elle était écrite sur une demi-feuille de papier à lettre.
£n la recevant, le marquis fut enchanté du style, mais ayant examiné le papier, il fronça le sourcil.
— C'est un prodigue ! se dit-il , donnons-lui une légère leçon.
Puis il prit une feuille de papier coupée au verso d'une lettre de faire part de mariage , et se mit à écrire.
Cette fois, le comte Roy n'y tint plus ; la lettre du marquis était si charmante, si spirituelle, que là visite fut immédiatement décidée. Lé lendemain soir il arrivait chez M. d'Aligre.
Lorsque lé comte Roy entra chez le marquis d'AligrCy celui-ci se tenait dans son salon qu'il avait fait éclairer avec une rare profusion relative, car il avait en tout une lampe et deux bougies. Le comte Roy en voyant ce luxe inaccoutuiné regrettait presque d'être venu; mais il eût été inconvenant de se retirer; il s'avança donc.
Après réchange des politesses ordinaires, chacun d'eux s*assit au coin de la cheminée.
— Monsieur le marquis, dit le visiteur, jç suis certain de passer une excellente soirée avec vous ; nonseulement vous êtes gentilhomme, vous possédez un rare esprit; mais de plus nous avons à l'endroit de ceux qui jettent l'argent par les fenêtres, qui gaspillent leurs biens, des idées absolument semblables.
Le marquis d'Aligre sourit en saluant, puis, étendant
le bras vers la lampe, il en baissa doucement la mèche ; et comme prenant une résolution, il la baissa tout à fait et en noya la flamme dans Thuile.
Un léger soupir de satisfaction sortit de la poitrine du comte.
La conversation reprit, sur le même sujet, bien entendu.
Au bout de quelques minutes d'entretien, le comte dit au marquis :
— ' Ne pensez-vous pas comme moi que lorsqu'on s'est vu assez pour connaître son visage et qu'on ne s'est réuni que pour causer, il est à peu près inutile d'y voir clair ?
— Tout à fait inutile ! ajouta vivement le marquis, et j'étais sur le point de vous demander la permission de souffler ces deux bougies, qui échauffent énormément cette pièce.
— Faites donc I dit le comte.
Le marquis d'Aligre éteignit les deux bougies.
Alors le dialogue devint plus vif, plus étincelant. On ne cessait de se féliciter d'être dans une si bonne voie. On constatait que l'espèce humaine ne dégénérait que parce qu'elle était prodigue et que tout mendiant deviendrait forcément millionnaire s'il savait économiser.
Ce n'est pas seulement dans l'âge mûr que le mar-
quis d'Aligre arriva à la perfection d*avarice qui lui valut une telle notoriété.
Voici ce que me racontait un de ses hommes d'affaires :
Dans sa jeunesse, ce gentilhomme n'était pas moins attaché à son plaisir qu'à ses richesses, mais il avait beaucoup de peine à satisfaire ces deux penchants, dont le contraste faisait le supplice de sa vie. Voici le moyen qu'il avait imaginé pour les mettre d*accord.
Il s'était imposé la loi de ne jamais dépenser au delà d'une certaine somme, fort au-dessous de son revenu. Quand quelque tentation l'exposait à enfreindre la loi, il capitulait avec lui-même, et, se mettant à genoux devant son coffre-fort, il lui exposait de la façon la plus touchante le besoin d*un secours extraordinaire, et lui demandait ensuite comme un emprunt la somme qu'il lui fallait.
Mais, pour se garantir à lui-même la sûreté du prêt, il ne manquait jamais de déposer dans le coffre-fort un diamant qu'il avait coutume de porter au doigt, et ne se permettait de le reprendre qu'après que le vide dont ce bijou était le gage avait été rempli par son économie sur d'autres dépenses.
Les journaux regorgeaient de nouvelles à la main, de mots, tous prêtés à des avares inconnus, mais que tout
le monde savait être du marquis d*Âligre; si le doute venait on pensait au comte Roy, mais on ne leur comparait personne. Eugène Guinot a écrit plusieurs feuilletons sur ces deux curieuses individualités ; voici à peu près ce quHl dit dans celui qui suivit de quelques jours la mort du marquis d'Âligre; chose singulière, le comte Roy mourut presque en même temps que lui :
< M. Roy et M. d*Aligre étaient riches également à peu près et au même degré. Ils avaient Tun et Tautre un revenu d'environ deux millions, — plutôt plus que moins ; — et le revenu représentait un capital en terres, en maisons, en fermes, en châteaux, en forêts. Chaque année, ces deux grandes fortunes étaient augmentées par le fruit de Fépargne , car M. Roy et M. d'Aligre pratiquaient l'un et l'autre les règles de la plus stricte économie.
« Us n'avaient aucun faste. On aurait dit qu'ils craignaient d'humilier leurs contemporains en déployant toute la splendeur que leurs moyens leur permettaient. Ils menaient une vie exempte d'éclat; ils fuyaient le luxe : c'étaient des pauvres honteux... Avez-vous jamais entendu citer les équipages de M.Roy? Les fêtes de M. d'Aligre? Non. Ils ne donnaient pas dans ces vanités-
là; ils vivaient modestement. Ils aimaient à recevoir de l'argent et non à recevoir du monde...
c Ces opulents économes savent seuls le bonheur qu'on éprouve à thésauriser et à élever ainsi, sac à sac, le monument d'une fortune colossale. Les privations sont douces au prix de cette jouissance. Qu'importe ce qu'en dira le monde ! S'il critique d'un côté, il admire de l'autre. Il raille l'avare, mais il salue profondément le millionnaire.
« D'ailleurs, avec tant de richesses l'avarice devient de l'originalité. Ce n'est plus un vice, c'est une bizarrerie. Quand un homme qui a deux millions de rente réUnit, par la force des circonstances, vingt-cinq convives à sa table, et fait servir une bouteille de vin de Champagne, les gens qui restent le gosier sec sont entraînés à considérer la chose sous son côté plaisant. La surprise surpasse la déception, et les buveurs déçus disent tout bas : — C'est un bon tour à raconter.
« Ce même avare donne à son valet de chambre un chapeau râpé, piteux, délabré, — tel, enfin, qu'est un chapeau quand un avare le quitte, ou plutôt quand il quitte un avare. Quelques jours après, le millionnaire voit son valet coiffé d'un chapeau passable, et il s'étonne tout haut de cette élégance inaccoutumée. « Qu'estce que cela? demande-t-il. — C'est le chapeau que
VOUS m'avez donné, monsieur, et que le chapelier a ainsi restauré moyennant la somme de vingt sous. — Vraiment I dit le maître en mettant sur sa tête le chapeau du valet; ce chapeau est trop bon pour toi, je me suis trompé en te le donnant; voici tes vingt sous ; je le reprends et je le garde. »
On raconte une foule d'anecdotes pareilles à celle-là, sur M. d'Aligre particulièrement, mais il y a dans la plupart de ces historiettes beaucoup d'inventions exagérées.
Le trait distinctif du caractère parcimonieux de M. d'Aligre était son aversion pour le rôle de créancier. Il eût mieux aimé gagner une maladie que de créer un débiteur. Prêter de l'argent était la dernière chose qu'il eût faite volontairement.
Cependant les emprunteurs ne manquaient pas; ils accouraient sur cette éblouissante fortune comme des moucherons autour de la flamme d'une bougie. De même que tous les heureux et tous les puissants de la terre, M. d'Aligre avait beaucoup d'amis et une foule de courtisans. Or, il advenait souvent qu'un de ces amis ou un de ces flatteurs se détachait du groupe, prenait à part M. d'Aligre, lui révélait une situation embarrassée et le priait de lui prêter une certaine somme pour se tirer d'affaire et sortir de cette difficulté momentanée.
:,(> MÉMOIUES D'UN JOURNALISTE.
M. d' Aligne avait, pour ces occasions-là, un plan de conduite qu'il suivait toujours avec une exactitude méthodique.
— Vous me demandez de Fargent à emprunter ? disait-il .
— Oui.
— Combien ?
L'emprunteur disait le chiffre de la somme, il ne manquait jamais d'ajouter :
— C'est une misère pour un homme aussi riche que vous !
— Très-bien, reprenait froidement M. d'Aligre.
Et allant à son secrétaire, il en retirait un énorme registre qu'il ouvrait au dernier feuillet entamé par récriture.
Puis, prenant une plume, il inscrivait le nom de l'emprunteur, se faisant quelquefois dicter les prénoms et l'orthographe du nom propre.
L'emprunteur était secrètement charmé de cette formalité de bon augure.
M. d'Aligre inscrivait ensuite la date de l'emprunt, puis il se faisait répéter le chiffre.
— Je vous demande pardon de ces détails fastidieux, disait-il avec sa politesse de marquis.
— Comment donc ! reprenait l'autre, en affaires, on ne saurait mettre trop d'ordre et de ponctualité.
L'inscription faite, M. d'Aligre disait à Temprunteur avec un admirable sang-froid :
— Veuillez vous approcher.
Puis, additionnant avec le plus grand soin, depuis le haut de la page jusqu'au bas, il tirait deux ligneà d'une netteté irréprochable» et écrivait un total en chiffres, soit 8,593,675.
Ce travail fait, il reprenait la plume et inscrivait en toutes lettres (par exemple) la somme de huit millions Cinq cent quatre-vingt-treize mille six cent soixantequinze francs.
— Voyez ! continuait-il, et vérifiez si cette addition est bien juste.
— Mais, monsieur le marquis...
— Non, non, voyez vous-même !
— Oui, monsieur, disait l'emprunteur après avoir jeté un coup d'œil dont la rapidité attestait la politesse, c'est parfaitement exact !
Alors le marquis changeait de ton. et fixant dans les yeux son visiteur :
— Comment trouvez-vous ce grand livre? Sa dimension ne vous paraît-elle pas considérable? Eh bien, il est entièrement consacré à des inscriptions semblables à celle que je viens d'y mettre, et j'en suis arrivé à ses derniers feuillets. Voyez, la première date de lëmigration à Londres. J'étais riche déjà, riche dans l'exil, et les emprunteurs abondaient, j'eus dès lors Tidée de commencer cet ouvrage pour me servir de titre justi-
ficatif et m'absoudre des refus que j'étais contraint de faire. Toutes les sommes qui m'ont été demandées à emprunter avec la date de l'emprunt et les noms de l'emprunteur sont exactement inscrites sur ce livre. L'addition marche et se poursuit de page en page, et le total, si consolant pour moi, prouve que si j'avais prêté tout l'argent qu'on a voulu m'emprunter, je serais aujourd'hui réduit à la mendicité; car je n'ai pas besoiu'de vous dire que la plupart de ces prêts auraient été faits sans espoir de retour, les emprunteurs étant à tout jamais dans l'impossibilité de s'acquitter.
Après ce petit discours, le marquis congédiait avec la plus grande courtoisie son visiteur ; il le reconduisait non pas jusqu'à la porte de son salon, mais jusqu'à celle de Tescalier.
— Il est poli au moins I se disait avec un soupir celui qui était ainsi conduit.
Inutile reconnaissance, car le marquis ne voyait dans ces quelques pas qu'un exercice salutaire qui lui avait été recommandé par son médecin.
Encore un mot sur le piéo du marquis d'Aiigre« Un jour^ un jeune homme nouvellement marié, parfaitement honnête et recommandé par les meilleurs
renseignements, vient demander au marquis d*Aligre s'il ne lui serait pas possible de lui prêter 2,000 francs qu'il lui rendrait au bout d'un an.
En présence des recommandations, de l'intérêt véritable qu'inspirait ce jeune homme, le marquis prêta la somme.
Au bout d*un an, jour pour jour, il la rapportait au marquis.
Quelques mois se passèrent et un beau matin la même personne vint redemander un pareil service, s'appuyant justement sur l'exactitude de son remboursement.
Le marquis qui ' n*était pas encore revenu de sa surprise en voyant qu'on lui avait rendu de l'argent prêté le congédia brusquement en lui disant :
— Allez, monsieur, et sachez qu'on ne m'attrape pas deux fois !
M. d'Aligre avait la manie d'acheter des rentes viagères. Il sacrifiait ainsi à l'égoïsme, qui fut toujours sa vertu favorite, tout en respectant l'orgueil héréditaire du nom.
Unjour, il achetait des rentes dans les bureaux d'une compagnie. On lui servit sou coupon ou son bordereau, selon le langage financier. L'opération faite, il attendait encore quelque chose» et comme on ne lui don-
nait rien, il demanda absolument une remise. — Une remise pourquoi? — Mais! est-ce qu'il n'est pas d'usage d'accorder une remise à ceux qui vous amènent des clients ? Je suis venu seul, mais il m*eùt été facile de me faire amener par quelqu'un.
On en référa sur-le-champ à l'administration, qui fit payer la remise pour avoir la clientèle du riche marquis.
Comme je l'ai dit plus haut, pour trois ou quatre historiettes vraies relatives au marquis d'Alîgre, l'esprit des chroniqueurs en produirait cent; il n'est pas jusqu'à la réclame qui, comprenant que ce nom attirait l'attention du public ne s'en soit servie pour se déguiser. En voici une entre autres que je vais dire comme je me la rappelle.
Le marquis d'Aligre portait un dentier, un râtelier, comme on disait autrefois. Un beau jour, il s'aperçut que ce meuble utile entre tous était quelque peu détérioré; il s'agissait de le faire remplacer.
Quelque temps après cette constatation on voyait, montant les escaliers du docteur X..., médecin dentiste, un homme vêtu d'une grande redingote à brandebourgs, boutonnée jusqu'en haut, sans doute pour dissimuler unS absence de hnge blanc. Le chapeau était des plus râpés, les gants horriblement élargis par Tu-
sage, craqués entre les doigts, les bottes usées aux talons témoignaient d'une véritable indigence ; malgré tout, en examinant l'homme qui portait ce costume, on trouvait encore en lui une certaine allure, un fond de gentilhon^merie que la misère n'avait pu effacer complètement.
Ce singulier personnage s'arrêta au premier étage audessus de l'entresol, et sonna à la porte du grand dentiste. On lui ouvrit, il traversa plusieurs salons remplis de personnes appartenant aux plus hautes classes de la société parisienne ; le faubourg Saint-Germain et la chaussée d'Antin, la noblesse et la financé s*y trouvaient réunis. Le docteur X..., informé de la présence dans ses salons d'un homme qui paraissait peu fortuné, ne put réprimer un mouvement d& son bon cœur, et s'excusant auprès delà princesse deZ..., du duc de R..., de la marquise F... de G..., du comte de G... T..., demanda la permission de ne pas faire attendre plus longtemps cet intéressant visiteur.
L'autorisation fut accordée, et le nouveau client pénétra dans le riche cabinet du dentiste. (Ici était une longue description du cabinet que je me garderai bien de reproduire.)
— Monsieur, dit-il au célèbre dentiste, j*ai le malheur de n'être pas riche, je suis réfugié polonais, con-
damné à mort, privé de mes biens, qui sont depuis longtemps séquestrés ; bien que je n*aie pas beaucoup de revenus maintenant, ajouta-t-il avec un mélancolique sourire, je voudrais bien pourtant en manger encore quelque peu. Mes dents m'ont abandonné et je désirerais pouvoir en mettre d'autres. Quoique peu fortuné, je n'ai voulu avoir affaire qu'à un grand artiste, à un prince de la science et voilà pourquoi je suis
Touché de la franchise et de la dignité du malheureux Polonais, le docteur X... eut peine à maîtriser son émotion. (La princesse Czartoriska donnait alors ses grandes soirées de bienfaisance à Thôtel Lambert, et le sort de Finfortunée Pologne attendrissait tous les cœurs vraiment bienfaisants.)
Le docteur X... examina avec la sûreté de coup d'oeil qu'on lui connaît, la bouche de l'exilé ; avant qu'il eût pu seulement trouver le temps de faire un geste, il lui avait arraché deux dents absolument inutiles et à l'aide d'une cire molle, tiède et parfumée, pris une empreinte d'une indiscutable fidélité.
— Monsieur, lui dit-il avec respect, dès que celte opération fut terminée, c'est-à-dire instantanément, veuillez me faire l'honneur de revenir avant la fin de la semaine, vous serez introduit imméciialement malgré la foule qui encombre les abords de mon cabinet.
— Monsieur, interrompit le gentilhomme, car c'en devait être un, je suis touché plus que je ne saurais le dire, de la délicatesse de votre procédé, mais il est indispensable que je sache de combien je vous serai redevable.
— Pour tout le monde , répondit le docteur en essuyant une larme, le râtelier que je vais vous faire coûterait trois mille francs, pour vous il coûtera seulement cinq cents francs.
— Monsieur, ajouta le client avec un accent rempli de noblesse, je vous remercie au nom de la Pologne entière.
Puis il salua dignement et sortit.
A peine était-il parti que le duc de R... entrait daûs le cabinet du dentiste.
— Ah ! docteur, lui dit-il en se renversant dans un de ses excellents et moelleux fauteuils et en jouant avec un de se$ charmants flacons d'élixir odontalgique, vous avez une bien belle clientèle !
— En ce moment oui, répondit avec respect le prince de la science, mais pas toujours, ainsi, il vient de sortir d'ici un pauvre Polonais qui...
— Ce monsieur qui sort à l'instant, un pauvre Polonais ! mais c'est le millionnaire marquis d'Aligre !
— Allons donc? avec celle redingote à brandebourgs !
— Il Ta louée pour que vous lui preniez moins cher !
— C'est trop fort ! fit le docteur ; puis il procéda, avec la vivacité et la légèreté de main qu'on lui connaît, à l'extraction d'une dent molaire.
— Je vous l'affirme ! continua le duc, qui ne s'était pas aperçu de l'opération.
Huit jours après cette conversation, le marquis revenait, toujours vêtu de sa polonaise, pour prendre livraison du dentier promis. Cet objet d*art était admirablement réussi, comme tout ce qui sort de chez le docteur X...
— Voici mes 500 francs, fit l'homme à brandebourgs en posant un billet sur le bureau du docteur; vous vous rappelez nos conditions?
— Parfaitement, répondit le docteur. J'ai dit que je ferais payer 500 francs seulement au grand seigneur polonais ruiné, mais je demande 3,000 francs au riche marquis d'Àligre!
— Monsieur, fit M. d'Aligre, votre conduite est indélicate, je plaiderai !
— Faites ce que vous voudrez, monsieur le marquis, répondit le docteur d'une voix ferme, tout le monde saura ainsi par quelle supercherie un homme de votre rang et de votre fortune a voulu exploiter l'humanité d'un dentiste.
— Donnez-moi un papier, dit sèchement le marquis, je vais vous faire un bon sur mon banquier.
--• Votre parole me suffit, ajouta courtoisement l'opérateur.
Le marquis se retira furieux du dénoûment de cette visite. Une heure après, le dentiste recevait les 3,000 francs convenus. Il en détachait 500 francs, qu'il mettait dans sa caisse et envoyait les 2,500 francs restants à la souscription de la princesse Gzartoriska; il ne voulait pas que la Pologne perdit un centime de la somme qu'il lui avait destinée.
Coipme on le voit, ii n'y avait là qu'une réclame à quadruple détente, pour dire que le dentiste X... avait du talent, du cœur, de l'esprit et de la générosité; mais la personnalité du marquis d'Aligre était tellement intéressante pour le public que, vraies ou non, on acceptait toutes les anecdotes où figurait seulement son nom.
On ne parlait que des dîners étranges que donnait le marquis d'Aligre, dîners où tout le dessert, composé de fruits superbes, poires, pommes, raisins de dimensions phénoménales, était loué probablement à un grand restaurateur. Un jour, un invité, peu habitué à la table du marquis d'Aligre, eut le malheur de prendre une poire et de la couper en deux ; tous les convives furent consternés ; on se regardait comme s'il s'était
66 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTK.
passé quelque chose de monstrueux ; la conversation tomba subitement : le marquis était un peu pâle. On se retira de bonne heure. Les dîners ne reprirent que longtemps après cette fatale soirée. On n*y revit jamais Tamateur de fruits.
A propos de soirée on m'a raconté comme absolument authentique Tanecdote suivante :
Le marquis d*Âligre devait recevoir le soir. Comme, malgré tout, il voulait tenir son rang, il dut commander à un glacier tous les rafraîchissements de la soirée. Le chiffre de la dépense totale avait été longtemps débattu avec le domestique au chapeau dont j'ai parlé plus haut. Bien qu'il fit tout pour plaire à son mattre^ ce valet de chambre était obligé de batailler quelquefois pour obtenir le nécessaire. Dans le courant de la journée il vint trouver le marquis d*Aligre d'un air assez embarrassé.
— Qu'est-ce que vous voulez ? demanda le maître.
— Eh bien, monsieur le marquis, il y a une chose que je dois vous dire : nous n'avons pas pensé au concierge qui doit veiller toute la nuit, pendant que les invités entreront et sortiront.
— Est-ce qu'il demande quelque chose ?
— Dame, monsieur, il faudra bien qu'il ait sa lampe allumée et comme naturellement son huile brûlera pendant tout ce temps-là...
— C'est juste ! fit le marquis en l'interrompant brus-
quement ; puis, après un instant de rétlexion, et comme avec effort : — Eh bien, vous lui donnerez... trois sous!
— Oui, monsieur le marquis.
Et, comme le domestique allait se retirer, M. d'Aligre, se ravisant, lui dit :
— J*ai réfléchi, j'aime mieux le traiter comme un invité. On lui fera donner du punch, des glaces et des gâteaux; il y en a toujours de perdus dans une soirée et cela fait que je n'aurai rien à débourser de plus !
On ne finirait pas s'il fallait rapporter toutes les légendes de ce singulier homme. Croirait-on que pour un déjeuner qu'il donnait à sa campagne il avait été jusqu'à emprunter des ronds de saucisson (les fameux saucissons d'Âymès î) à un voisin. Celui-ci, qui s'était empressé de rendre ce petit service au marquis, fut bien étonné, quand le soir il se vit renvoyer ses ronds de saucisson. Le marquis comprenant qu'il faudrait rendre sous une forme ou sous une autre cet acte de complaisance, n'avait cessé pendant tout le repas de se plaindre de la quantité d'ail qu'Âymès introduisait dans ses saucissons, personne n'avait osé y toucher, et les ronds étaient restés intacts.
C'est lui qui avait endossé le premier l'historiette suivante qui a bien fait son chemin depuis et qu'on a prêtée aux Harpagons de tous les pays :
— Mes enfants, avait-il dit à ses deux petits neveux ou petits cousins, je suis content de vous, et pour vous récompenser, je vous emmènerai aujourd'hui même voir prendre des glaces à Tortoni.
Les malheureux collégiens furent donc emmenés devant Tortoni.
On regarda effectivement les consommateurs, mais sans s'asseoir à une table.
— Allons, partons, mes enfants ! leur dit le marquis, quand il jugea que la récréation avait duré assez longtemps.
En s*en allant, Tun des deux lycéens disait à Tautre :
— A quoi aimes-tu mieux voir manger les glaces ?
— A la groseille, parce que c'est rouge ! répondit l'autre philosophiquement.
— Si je suis encore content de vous, leur dit le soir le marquis d'Aligre, en les renvoyant au collège et en les embrassant bien affectueusement, nous recommencerons cette petite partie-là !
J'ai dit plus haut que le marquis n*était pas préteur; il n'en faut pas conclure que jamais il n'obligeait personne avec son argent, mais il savait entourer ses bienfaits de tant de conditions étranges, que les obligés avaient bien vite oublié le service rendu.
Ainsi, un jour, un de ses amis intimes vint lui demander de lui prêter 3,000 francs.
Le marquis avait cette opinion vraie ou fausse que de l'argent donné à Targent prêté il n'y avait pas grande différence.
— Mon cher ami, dit-il à l'emprunteur» 3,000 francs c'est impossible, mais je vais vous faire gagner instantanément 1,500 francs et autant à moi-même.
L'emprunteur ouvrait de grands yeux.
— C'est bien simple, continua le marquis, tirant 1,500 francs d'un grand portefeuille, mettez cela dans votre poche.
Et comme tout en acceptant l'argent qui lui était donné l'ami avait l'air de ne pas comprendre :
— 1,500 francs que vous mettez dans votre poche et que vous ne me rendrez jamais, voilà votre bénéfice, 1,500 francs que je ne vous donne pas, voilà le mien !
L'ami rit beaucoup de cette plaisanterie, d'autant mieux qu*il réalisa de point en point la prédiction du marquis d'Aligre.
Cette historiette d*une somme coupée par la moitié, m'en rappelle une autre ; elle ne tient en rien à l'histoire du marquis d'Aligre et je ne la donne que comme un hors d'œuvro :
D... avait la mauvaise habitude de payer trop rarement ses fournisseurs. L'un d'eux, surtout, était désolé
de cette façon de comprendre les relations du client avec celui qui lui fabrique des habits. Ses notes, envoyées dix fois, étaient fidèlement renvoyées avec déchirure de Tacquit,
Un beau matin, notre homme apprit que son client était pourvu d'un conseil judiciaire. De cette révélation résulta une vive explication, dont il ressortit que D... devait juste 1,800 francs au tailleur.
Gomme ce dernier se récriait :
— Parlez plus bas, dit D...; en résumé, vous avez enflé votre note parce que je payais mal, et vous m'avez compté des vêtements le prix double de ce qu'ils valent.
On devine les contorsions, les protestations du tailleur.
— Enfin, dit D..., si je vous donnais neuf cents francs ?
— Jamais! jamais!* Réfléchissez.
Le tailleur réfléchit en effet, puis au bout d'un instant de recueillement répondit : J'accepte!
— Eh bien, dit D..., vous avouez que vous vouHez me voler neuf cents francs î ce qui est permis à un tailleur Test aussi à un client, je vous vole neuf cents francs, nous sommes donc quittes.
Après quoi, il ouvrit la porte et fit sortir le malheu* reux tailleur tout ahuri de cette étrange et coupable logique.
La mort du marquis d' Aligne excita au plus haut point la curiosité des Parisiens; la publication de ses testaments a occupé tous les journaux pendant plus d'un mois. On y trouvait les legs les plus inattendus escortés de conditions aussi nouvelles qu'inexplicables. Le directeur de théâtre qui eût loué sa salle pour y lire ce fameux document eût fait des recettes plus belles que celles de M. Hallanzier.
J'ai parlé plus haut de ce domestique économe à qui le marquis avait repris son chapeau fraîchement retapé. Celui-là s'attendait certes à un legs assez considérable. Enchérissant sur l'avarice de son maître il devait croire à ses sympathies et à sa reconnaissance. Quand on ouvrit le testament, on y trouva ce don et ceite phrase demi-goguenarde :
« Je lègue à P..., mon bon et excellent domestique, « une rente viagère de 600 francs ; je le connais, c'est « plus qu'il ne lui en faut, et je suis certain qu'il « trouvera moyen de faire encore quelques pecites (c économies. »
Etait-ce sincère ou ironique? on ne l'a jamais su.
Autre legs :
Le marquis d*Aligre avait une parente attachée depuis de longues années à sa maison ; elle élevait ses jeunes filles auprès d'elle. Tout le monde avait plus ou moins supputé la somme considérable que cet homme tant de fois millionnaire lui laisserait ; d'autant plus que le marquis ne tarissait pas d*éloges sur son compte ni sur celui de sa fille.
Par un article admirablement écrit, entouré de tous les remerctments possibles, le marquis d*Aligre légua à cette parente une petite tasse de porcelaine ébréchée ; voici le texte même du dernier article :
« Je lègue à madame X. , . , ma seule et véritable am ie, ma petite tasse en vieux Sèvres que j'aimais tant. Je m'en suis servi jusqu'à ma dernière heure. »
11 est vrai que dans ce testament on lisait les articles suivants :
c Tbte a ma fille bien-aimée et unique tout ce que la loi Hie permet de lui ôter ! »
^ Quel amour de père !
Voilà une pauvre femme qui va se trouver deshéritée avecà ou 500,000 livres de rentes! Passons.
c A mademoiselle Falcon, 50,000 francs pour
avoir eu le plaisir de l'entendre chanter une fois (sic), »
c Amonami*'% 25,000 livres de rente, à la
charge d'en faire 20,000 à P. C. et à A. »
Par quelles émotions doit passer en une minute un pareil légataire !
« Je veux que tous mes châteaux soient démolis
et les matériaux distribuée' aux communes où ils se trouvent. »
Le reste à l'avenant.
M. d'Aligre était trop homme d'ordre pour approuver les magniticences et les splendeurs païennes de la Madeleine ; aussi a-t-il cru devoir les condamner dans son testament en qualité de bon paroissien. Voici, à peu prèSy comme il s'exprimait, dans l'article consacré à son âme :
c Je sais que la Madeleine compte beaucoup sur mes funérailles ; je ne veux qu'un enterrement de dernière classe et dans une autre église que la Madeleine. »
Puis venaient des milliers de francs destinés à des messes à perpétuité, mais toujours à l'exclusion de la paroisse réprouvée.
Chaque semaine on découvrait un nouveau testament du marquis annulant les précédents. Voici ce que je retrouve dans un journal de l'époque :
cLes succès posthumes de M. le marquis d*Aiigre continuent leur marche ascendante, et il doit se tenir
les côtes à force de rire dans le lieu quelconque où ses vertus l'ont fait admettre.
Œ Un nouveau testament a été découvert qui brode sur le premier. Cela s'appellera les variations testamentaires. Il lègue à une dame (nous tairons son nom) pour cent mille francs d'images pironiennes plus expressives les unes que les autres, collection des plus précieuses et des plus rares. A une autre dame, une paire de pendants d'oreilles, la plus belle du siècle, dit-on ; on l'estime cent mille écus... Quelle joie!... Mais, attendez !... il ne lui en lègue que la moi'ié... les boutons... c'est le moins cher. Les poires vont à rhdpital de***. Ce legs en communauté d'une femme et d'un hôpital renferme une idée éminemment philosophique et morale. Le rapprochement est peu aimable, mais il a un côté vrai que bien des gens ont conçu.
« L'hôpital, lui, ne peut refuser; mais si nous étions de la femme, nous refuserions notre part...
< Après cela, si nous étions de la femme, nous ne penserions probablement pas comme nous pensons^ et noas réfléchirions que ce qui est bon à prendre est bon à vendre, sinon à porter, mais jamais à rendre.
tt Tout ceci n'est qu'une petite péripétie, car il y a une cassette. Oui, mesdames, une cassette ! Le marquis eût manqué à Molière s'il n'en avait pas eu une. Il y a une cassette mystérieuse qui ne doit être ouverte que dans
huit jours! Fremuere hcsreâes! Et tout ce qui s'est joué jusqu'à ce moment n'est que du prologue. Lemapquis avait le diable au corps. On le trouvera dans cette cassette. Elle renferme tous les biens et tous les maux. On est dans l'attente. La Bourse ne tiendra pas ce jour-là et les tribunaux seront en vacances. Relâche à tous les spectacles. Aucun ne vaudra celui des figures des intéressés à la chose. »
Qu'on ne croie pas à de l'exagération dans ces récits ; pour donner idée du trouble qu'occasionnait cette succession, on n'a qu'à se reporter à la Gazette des Tribunaux du mois de juin 1847. On y trouvera, entre beaucoup d'autres, les paragraphes suivants qui dépeignent bien les dédales inextricables par où le fantaisiste marquis condmsait ses légitaires :
« Un incident relatif à Topulente succession du mar* quis d'Aligre, s'est débattu aujourdliui à Taudience des référés.
c On sait que H. d'Aligre n^'avait pas fait moins de trente testaments ou codicilles. Indépendamment de ceux déposés au greffe du tribunal de première instance de Paris, on en retrouve à chaque instant, à MouUns et dans les somptueuses résidences d'été du défunt.
< M*" Aviat, avoué de M. le comte de Colbert, s'est présenté et a dit : M. d'Aligre n'a hissé qu'une héri-
tière à réserve, sa fille unique, madame la marquise de Pomereu. En instituant pour légataires universels de la quotité disponible les enfants mineurs de M. le comte .de Colbert, M. d'Aligre les a chargés d'acquitter 10 millions de legs particuliers en capital^et pour 375,000 francs de rentes viagères. MM. Breton et Guyot-Desfontaines, anciens notaires,^ont été désignés comme exécuteurs testamentaires.
« Lors de rinventaire, à la requête de madame de Pomereuy le 26 mai dernier, MM. Breton et Guyot- Desfontaines ont pris la qualité d'administrateurs des biens immeubles composant les legs universels faits au profit des mineurs Colbert. M. de Colbert, alors absent, se présente aujourd'hui. Il rappelle qu'aux termes de la loi, le père seul est l'administrateur légal des biens de ses enfants mineurs. Les dispositions testamentaires n'ont pu donner ce titre d'administrateurs à MM. Breton et Guyot-Desfontaines, au mépris des droits du père de famille, et en fait cela n'a pas été écrit dans les testaments.
« M'' Aviat demandait donc à figurer comme administrateur à l'inventaire, avec exclusion de cette qualité à MM. Breton et Guyot*Desfontaines.
« M® Lavaux, avoué de madame de Pomereu et des exécuteurs testamentaires, a combattu ces conclusions.
« M. le président de Belleyme a donné acte aux par^ ties de leurs qualités respectives, et sans rien préjuger.
à dit que l'inventaire. se continuerait en présence de H. de Colbert père, tous droits réservés. »
Les incertitudes des héritiers ne faisaient, hélas ! que commencer ; à côté des legs les plus sérieux on rencontrait des plaisanteries gui les anéantissaient complètement et que les intéressés devaient trouver du plus mauvais goût; voici, par exemple, ce que je lis dans la Sylphide f que je dirigeais à cette époque. C'est le dernier paragraphe de Tun des testaments :
« Je veux qu'un mois après mon décès, on ouvre, en présence de tous mes héritiers, le coffre-fort que Ton découvrira dans un réduit secret de mon hôtel.
c Pour arriver à cette cachette, il suffit de presser le clou doré du cinquième panneau de ma bibliothèque. Ce panneau est mobile et donne accès dans un corridor à l'extrémité duquel on ne voit que la muraille ; mais en examinant attentivement, sous la première rosace du papier, on sentira un ressort qu'il suffit de pousser : le coffre-fort est derrière.
« La clef de la cassette sera apportée au jour prescrit par un homme de confiance auquel j'en ai remis le soin. »
Cette cachette, dont nul ne soupçonnait l'existence, avait été pratiqbée, autrefois, dans un des recoins les plus sombres de l'hôtel de la rue d'Anjou. Ne voulant
avoir pour confident qu'un seul homme, son serrurier, M. d'Âligre, pendant tout le temps du travail, aida Tou*vrier en qualité de manœuvre et de gâcheur de plâtre.
On comprendra Tanxiété des héritiers ; quel trésor contenait la cassette mystérieuse ? Des liasses de billets de banque, des diamants, ou de For? Enfin, le joorindiqué se leva. Bien avant l'heure fixée, les intéressés étaient au grand complet, attendant l'homme de confiance annoncé par le marquis. Il arriva : c'était le notaire de M. d'Aligre ; on suivit les indications et la porte du coffre-fort roula devant les assistants, qui sondèrent de l'œil les profondeurs de ses flancs... Déception ! Ni or, ni ruolz, ni diamants, ni strass, ni biliets de banque.
Un rouleau de papier timbré, rien de plus. Le notaire le prit soleondlement et en commença ia lecture en ces termes :
— Ceci est mon véritable testament ; je déclare tous les autres nuls et abrogés !
Il y eut dans l'assemblée un soubresaut général ; la figure de Sancho Pança, au banquet de l'tle de Barataria, lorsque les plats échappent à sa faim, avec la rapidité des fruits qui fuyaient Tantalef n'était pas plus déconfite que celle des héritiers ayant eu part au gâteau
et se voyant remis en caase. Un dramaturge de profession n'imaginera jamais un effet plus saisissant^ et le dénoùment du tableau de la prison dans la tour de Nesle n*est rien en comparaison. Le notaire, seul impassible au milieu de ces désappointements, lut le testament d'un bout à l'autre, écrasant sans pitié les der^ nières espérances des héritiers déshérités.
Avant de donner quelques-uns des articles du testament du marquis d*Âligre, je retrouve dans mes souvenirs une anecdote qui complète assez bien son portrait.
Un jour, le marquis va rendre visite au duc de X... de ses amis, un grand seigneur qui avait érigé la coquetterie en principe et qui pensait qu'il est poli de cacher à ses contemporains les ravages du temps. Donc le marquis arrive un matin chez lui et se retire au )M)ut d'une heure d'entretien.
 peine il était sorti que le duc de X. . . aperçoit sur sa cheminée une paire de gants bruns. Il les regarde et se recule bientôt avec horreur ; ces gants, d'une couleur indéfinissable, avaient évidemment été blancs ; un long usage les avait déformés, les bouts étaient absolument usés, et les boutonnières béantes témoignaient de longs et loyaux services. Pas une cuisinière n'aurait daigné s'en servir pour manier ses casseroles et son charbon.
Le duc prit ses pincettes, en saisit les gants qu'il posa sur un journal; £ela fait, il roula avec précaution ce papier; puis il écrivit sur un papier qu'il piqua ensuite avec une épingle :
« Gants appartenant à un grand seigneur j un des principaux propriétaires de France. *
Ce petit travail était à peine terminé que l'intendant du marquis arrivait chez le duc, et d'un air fort embarrassé, rouge jusqu'aux oreilles, réclamait les gants du marquis !
Ils lui furent remis avec empressement.
Revenons au testament du marquis :
Nous ne citerons de cette pièce authentique que quel' ques articles, on appréciera notre réserve en ce qui concerne les principaux intéressés.
Art. IV. — Je lègue à M. de Boissy ma bénédiction pour compenser les malédictions que lui adresse chaque jour M. Pasquier. Puisse-t-elle lui être de quelque utilité au jour du jugement dernier.
Art. vil — Je retire à MM. de A... et de Pit. ce que je leur avais laissé par mes précédentes dispositions. Ils ont tant de fois répété que j'étais homme à couper un liard en quatre, que je ne veux pas les exposer à changer d'opinion.
Art. IX. — J Invite madame de Pomereu ou ses ayants droit à verser aux charcutiers de -Paris, une somme de 10,000 francs en souvenir de leurs prédécesseurs qui, avant la Révolution, se fournissaient de jambon et de viandes fumées à Thôtel d'Aligre, rue Saint-Honoré.
' Art. X. —Je lègue 20,000 livres de rente à l'invalide qui, de garde au pont des Arts, en 1839, et jugeant à mes vêtements que j'étais malheureux, a payé pour moi les 5 centimes de péage.
Art. XllI. — Considérant que la vertu demande à être encouragée, je consacre 100,000 livres de rente à la formation de cinquante dots de 2,000 francs en faveur de cinquante rosières. Le maire de Nanterre, qui en trouve une tous les ans, voudra bien se charger de la distribution. Si par hasard, sa commune ne lui fournissait pas le contingent, il est autorisé à s'adresser au théâtre du Gymnase.
Art. XIV. — Je lègue 200,000 livres de rente aux phalanstériens, mais ils ne toucheront cetle somme que le jour où ils auront transformé l'Océan en orangeade, et gratifié l'homme de cet appendice cocsisiaque qui lui manque pour être égal au gibbon.
Art. XV. — X... recevra des mains de ma fille les notes acquittées de son tailleur et un habillement complet des magasins de la Belle- Jardinière. C'est élégant, économique et bien cousu.
Art. XVL — Prenant en pitié la misère des pauvres
Si MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
du l*' arrondissement, je veux que le prix des céréales récoltées sur mes propriétés, à la moisson prodiaine, leur soit intégralement distribué.
Art. XX. — - Enfin, je lègue à mes parents — Toubli;
— à mes amis — l'ingratitude; — à Dieu, mon âme!
— Quant à mon corps, il appartient à la sépulture de ma famille.
Telle est Thistoire du vrai testament de M. d'Aligre.
Le frère du marquis d'Aligre fut Tobjet d'un legs dérisoire relativement à celui qu'il était en droit d'espérer. C'est du moins ce que je trouve dans une feuille de 18&7; on y lit:
« Le célèbre Crésus qui vient de mourir a révélé^ par son testament, certaines petites infirmités que beaucoup de gens ne lui soupçonnaient pas. Il était protecteur des rats. L*avant-veille de sa mort, il était aux courses avec quatre de ces animaux rongeurs dans sa calèche. Il possédait un frère qui lui faisait de très-belles exhortations sur ce sujet, comme le Cléante de Tartuffe^ auquel frère il a répondu par un^ petite épigramme posthume qui témoigne de son mauvais caractère. U lui a laissé pour tout legs une aumône de 20,000 francs de rente. Il n'y a rien de coriace et de féroce comme la rancune des vieillards. »
Ce qui n'empêche que bien des gens voudraient être
aussi mal traités par leur famille, que le fut M. d'Aligre par son frère.
On a beaucoup commenté Thumeur bizarre qui pré** sida à la confection de ces testaments. Je crois qu'il n'y faut voir que le regret^ profond d'un avare qui en quittant la vie a l'immense douleur de laisser sur la terre des biens qui avaient d'autant plus de prix que d'autres en étaient privés. Ces richesses amassées pour lui seul, il comprend avec quelle avidité elles vont ôtre dispersées, et cet éparpillement d'objets, de sommes considérables, double pour lui Thorreur du départ.
Il veut se consoler, amoindrir par la raillerie la joie des survivants à jouir de ses biens.
En laissant cette tasse ébréchée à sa parente, en écrivant l'article qui la concernait piarticuliërement, peut-être que le marquis la regardait du coin de l'œil en se disant : c Va, chauffe bien ma succession, avec tes airs affectueax, tes petits soins et tes airs sucrés, tu crois me mettre dedans, c'est moi qui t'y mettrai, parce que j'aurai eu pour rien toutes tes attentions ; tu te moques de moi au fond, mais c*est moi qui rirai le dernier!
« Quant à toi, mon bon et brave domestique, qui me prends pour ta dupe, c'est toi qui es la mienne; h la fin de mon dîner, quand tu sens bien que je te
regarde, tu vides un fond de bouteille dans un autre , pour que je me dise en moi-même : Combien je suis heureux d'avoir un domestique qui me comprenne et qui sache économiser ! dès que j*ai le dos tourné, tu bois des t)outeiIles non entamées ; dès que j*ai la plus légère indisposition, tu affectes devant moi d'avoir les larmes aux yeux, tu me présentes mes tisanes avec une feinte émotion et en rentrant à l'office, tu dis avec les autres : c Le vieux va bientôt déguerpir, » parce que tu crois à un legs considérable ! Eh bien, mon cher, bon et dévoué domestique, tu verras que les maîtres ne sont pas toujours plus bêtes que les valets et la rédaction de mon testament te le dira !
« Poiir vous, mes amis, mes parents qui couvez depuis si longtemps cette fortune à laquelle j'avais consacré toutes mes affections, vous ne l'aurez pas, vous n'en aurez que des bribes insignifiantes, et personne ne pourra se vanter d'avoir dilapidé une fortune que le marquis d'Aligre avait amassée sou à sou ! »
Voilà je crois le vrai sens qu'il faut attacher aux codicilles de ce testament ; ne pouvant mieux faire, le marquis s'est vengé par l'ironie du regret qu'il avait de ne pouvoir emporter sa fortune avec lui.
Les anecdotes que j'ai racontées sur le testament de
Mes voyages et mes prisons. 85
M. d'Aligre seraient incomplëtes, si je n'y joignais pas des renseignements authentiques qui viennent de me parvenir et qui prouvent que la charité a tenu une grande place dans les legs et les codicilles du marquis.
Le hasard a mis entre mes mains la copie dçs dispositions faites par M. d'Âligre à titre gratuit tant de son vivant que par acte testamentaire. Lors de sa mort, en 18&7, une copie semblable a été donnée à chacun de ses héritiers.
C'est un grand registre qui ne contient pas moins de 350 pages représentant chacune plus de 100 lignes commes celles-ci, soit 35,000 lignes.
Je plains de tout mon cœur les notaires qui ont été obligés de lire tout cela ; je ne parie pas des dispositions intimes, qai n'étaient guère moins importantes, et que des raisons de convenance ne permettent pas de publier.
Le dépouillement de ce livre a dû être d'autant plus
difficile à opérer que presque toutes les dispositions se trouvent reproduites en double, en triple, en quadruple, avec des modifications dont la date fait tout l'intérêt.
Ce livre, divisé en deux parties, contient les donations entre vifs, les testaments, les dépôts faits à différents notaires, donne les indications les plus pré*
cises pour les funéraiiles, les scellés, la sépul*^ ture, etc., etc.
Je n'entreprendrai pas de reproduire un ouvrage aiissi considérable; en le feuilletant, je copierai les legs qui me paraîtront les plus intéressants.
Je vois d'abord que le marquis dote l'asile d'Aligre (Eure-et-Loir) de 2 millions.
Un paragraphe singulier est celui-ci :
a Je désire que madame d'Aligre puisse jouir d'un logement convenable dans l'établissement pendant sa vie, si elle jugeait à propos d'y consacrer à la retraite quelques jours de l'année, lequel logement lui sera concédé pour toute l'année. »
Le fait est que pour 2 millions on peut bien prétendre à faire loger sa femme.
Il ajoute :
« Je désire que l'établissement soit principalement consacré au soulagement de la vieillesse, au soutien de l'enfance, au refuge des personnes égarées. »
On voit qu'heureusement pour son cœur, le marquis d'Aligre ne partageait pas les sentiments de certain conseil municipal de Paris.
Suivent une quantité innombrable de legs, de
100,000, de 50,000, de 10,000 francs de capital, de 20,000, 12,-000 francs de rente, etc., qui représentent encore plusieurs millions.
Parmi les legs je remarque celui-ci :
c A madame Hasard, tous mes livres, bronzes, gravures, marbres et tableaux erotiques. »
Plus loin, il laisse une rente de 250 francs, à chacun des trente pauvres les plus âgés de Saint-Maurice.
Les /ondations de lits pour les indigents, les pensions pour ses gens de service, se rencontrent à chaque page.
Ses parents ou alliés n'ont pas tous à se plaindre de lui ; je lis plus loin :
« Voulant offrir à la mémoire de ma femme, un hommage et un témoignage d*affection à sa famille,
c Je lègue et donne à M. Cyprien Camus de Pontcarré, son frère, une somme de 500,000 francs, etc., etc. »
Les dispositions se succèdent nombreuses ; chaque legs est étudié ; la prévision de la mort du légataire est toujours supposée ; la somme léguée devant, dans ce cas, tomber dans telles ou telles mains.
Je trouve une page où les legs de 100,000 francs
tombent dru comme grêle; il y en a là poar près d'un million; ce sont : MM. Cassicourt, Vauginois, Boville, etc., etc., qui sont les favorisés.
Dans un testament du 16.août 1846, je trouve ce legs, dont j'ai déjà parlé :
« Je laisse à mademoiselle Cornélie Falcon &0,000 fr. une fois payés. • '
On se rappelle que c'est uniquement pour le plaisir qu'il a éprouvé à entendre la grande cantatrice que M. d'Âligre lui a laissé cette marque de souvenir.
Les hôpitaux de Chàteau-Ghinon, de Bourbon- Lancy, ne sont pas oubliés ; le marquis lègue à Tun 300,000 francs, à l'autre, des biens qui doivent lui revenir d*une façon déterminée; à son petit-fils, 1C0,000 francs de rente ; à un autre, 50,000 francs de rente ; les millions se heurtent, se croisent, le vertige vous prend si on cherche à fixer le chiffre de cette fortune colossale et comme on le voit bien employée.
Les noms des sœurs Rosine, Rosalie et Eléonore Leroy, reviennent fréquemment parmi ceux des légataires.
Pas une propriété, pas un meuble, un bijou, une serviette n'est oublié dans ce testament que le marquis a dû mettre plusieurs années de sa vie à écrire.
Une institutrice reçoit 30,000 francs, un employé 100,000 francs, une commune, la même somme.
Les dagues sont innombrables ; voici comment le marquis définit ce mot *
c Toutes les fois que j'aurai mis le mot bagues dans mon testament, il sera entendu comme exprimant la quotité de la somme léguée en argent. »
On remarque que parmi les exécuteurs testamentaires, le marquis désigne Tévéque de Londres qui sera en fonctions à l'époque de son décès. Naturellemeat, M. de Boissy figure aussi au nombre des exécuteurs testamentaires.
Ind'épendamment d*autres libéralités, le marquis laisse à la marquise. d'Aligre 200,000 francs de rente, qui n'ont rien de commun avec ses rentes et avantages matrimoniaux.
A la page 227, je trouve ce codicille important :
« Je lègue à chacune des neuf communes ciaprès, etc., etc., à chacune 100^000 francs pour y établir un hospice. »
On dit que le parti libéfal, égal et fraternel, compte aujourd'hui dans ses rangs des millionnaires ; je veux
bien croire qu'ils n'y sont pas entrés par peur, et que leurs convictions seules les ont poussés à hurler avec les loups ; mais comment se fait-il que ces amis du progrès n'aient pas l'idée de faire de pareils dons sans invoquer une question de parti ; le marquis ne dit pas une seule fois : c Surtout qu'il n'y ait pas un républicain ou un libre penseur dans les lits de mes hôpitaux. »
Et pourtant, il avait vu les hontes de nos révolutions. C'est que les gens de cœur n'ont jamais demandé à un malheureux la couleur de sa cocarde avant de le secourir.
J'arrête là mes emprunts a^ux legs du marquis d'Aligre. Avant de terminer, je ne puis cependant m'empècher de citer deux pièces que je trouve assez intéressantes, bien que la première porte en marge cette mention : a Lettre insignifiante à Lefèvre. »
c ... Je crains en définitif une mauvaise tournure.
« Mon être devient mourant.
« Mes forces se perdent.
« Incertain du jour où l'appareil se lèvera et comment il tournera.
< Craignant d'ailleurs quelque abus de confiance, comme je vous en ai prévenu hier, je vous remets la feuille ci-jointe.
d Mes réflexions morales si tristes m'accablent
c Je soupire après une fin...
« Elle est plus heureuse*. •
< Quelle affreuse catastrophe 1 c Quel abtme de maux !
« Que mon écriture ne vous effraye pas, je n'ai plas ma main*
<( Adieu, D... »
N'est-ce pas une chose curieuse que cette pièce qui trahit toutes les angoisses de celui qui sent que la vie va l'abandonner, et qui voit échapper de ses mains tant de richesses accumulées.
Void la seconde pièce, que je trouve souvent reproduite en tète des testaments du marquis :
c Je veux qu'on ne se fivre à aucune recherche de papiers que huit jours après mon enterrement.
€ Je défends qu'on ouvre mon corps ; je ne veux être ni ouvert, ni embaumé.
< Avant de m'ensevelir, il sera fait une opération convenable, pour s'assurer de mon décès, et opérer ma mort, si elle n'était pas certaine.
c Sans me déshabiller, on me roulera, pour linceul, dans un des draps étant à mon lit, si cela est possible.
< Aussit6t après ma mort, deux prêtres et non un seul seront placés près de mon corps pour faire les prières et seront renouvelés.
« Pour atteindre plus tôt mon dernier gtte» à la pointe du jour^ mon corps sera emporté directement, non présenté à l'église, placé dans un corbillard, sans aucune pompe, franges, armes, ni décorations intérieujre ni extérieure, comme le serait un pauvre.
« Cinq cents messes seront dites à Téglise, le^ prières usitées au cimetière ; ma filie fera dire, à Paris, mille messes basses.
« Mon corps sera conduit au cimetière le plus voisin, et si c'est à Paris, à celui dit Ouest, Père-Lacbaise, où j'ai été inoculé.
« Aucune invitation ne sera adressée.
« Je recommande mon âme à Dieu, et ayant toujours vécu en honnête homme, j'espère en sa miséricorde, ayant toujours cherché à faire le bien.
« Vita hominum septuaginta. »
Impossible de comprendre pourquoi le marquis demande deux prêtres et non pas un, ni ce que signifie : Non présenté à V église ; il est certain que les sentiments chrétiens du testateur le mettent à l'abri de toute pensée d'inhumation civile, mais la phrase est singulière.
Quoi qu'il en soit de ces étrangetés, le marquis d'Âligre a pu avoir des travers, comme tous les hommes, travers que la malice de ses contemporains, qu'un peu
de jalousiô excitf^.e par la richesse, avaient bien grossis j'en suis sûr, mais on ne peut pas nier en lisant ces nombreuses œuvres de charité et la forme même de ces dernières recommandations qu'il ait été un homme de bien.