‹ Mémoires d'un journaliste (volume 2)Chapitre 2 sur 19 · SON EXCELLENCE KHALIL-BEY · texte numérisé non relu

SON EXCELLENCE KHALIL-BEY

J'ai dit bien des fois dans ces notes qu'une phrase, un mot suffisaient pour me rappeler une anecdote ou une historiette ; c'est ce qui est arrivé lorsqu'il y a quelques semaines j'ai appris qu'Offenbach allait partir pour TAmérique; une foule de faits que je croyais avoir oubliés sont redev^us présents à mon^€sprit et j'en ai fait un nouveau chapitre de mes Mémoires.

Aujourd'hui, la révolution qui vient de s'accomplir à Constantinople remet en lumière un homme d'État avec qui j'ai eu de charmants rapports pei sonnels, Khalil- Chériff-Pacha, plus connu des Parisiens sous le nom de KhaUl-Bey. Bien vite je me dépêche d'écrire tout ce que je me rappelle de lui et voilà un appoint de plus pour mon sixième volume.

Dès que Khalil-Bey fut arrivé à Paris (il y a bien de cela dix ans) sa réputation d'homme du monde et d'homme d'esprit ne fut pas longue à s'établir. On était tout étonné de trouver dans la bouche d'un Turc, toutes les fines appréciations qui ne sont de mode que dans

Je me iis donc excuser et je ne dînai pas chez S. Exe. Khalil.

Quelques années 'plus tard^ je le rencontrai dans le monde, à Nice. La vogue qui l'avait accueilli à Paris Pavait suivi là-bas; c'était à qui lui serait présenté. Il était véritablement charmant^ chacun courait au-devant de lui, mais je ne voulais pas faire comme tout le monde , quelque désir que j'eusse de connaître un homme aussi sympathique.

Je me rappelai comment j'avais agi autrefois avec une femme fort élégante, madatne la marquise de Lacarte, Glle du sculpteur Bosio, entourée de l'admiration et des hommages de la foule. Par originalité ou pour me mieux faire remarquer, je me gardai bien de me mêler à tous ses admirateurs ; je ne l'évitais pas, mais j'avais l'air de ne pas m'apercevoir de sa présence*..

Un jour, étonnée de me voir, moi un jeune homme, si indifférent auprès d'elle, elle résolut de me soumettre quand même; je suivais son jeu du coin de l'œil. Assise près de moi et à demi étendue dans un fauteuil, elle laissait poindre sous sa robe un petit bout de pied, adorable, il faut bien le dire. Je n'eus garde d'avoir l'air de le voir. Impatientée, la dame fit sortir le pied presque entier.

Alors me tournant vers çlle, et d'un ton absolument indifférent, je lui dis :

— Mon Dieu, madame, ne croyez pas que je ne me rende pas compte des choses ; je sais parfaitement que vous avez un pied impossible , que votre main est digne de votre pied, je sais que si vds yeux vert de mer sont grands et voilés, votre oreille, votre bouche, sont fort petites, mais si je vous le disais, vous seriez trop contente ; donc il est bien entendu que je n'ai vu et que je ne veux absolument rien voirl

Je me rappelai cet acte de diplomatie et je le renouvelai^ à pou près pour Khalil-Bey qui tout naturellement devait être fort étonné dé comparer mon indifférence à Tempressement des autres, et n*en était que plus aimable avec moi.

Un soir, je me trouvai, en même temps que lui, au cercle Masséna. Il avait perdu un million et demi à Paris en âdsi^nt son rubicon à quatre-vingts francs le point avec le iMMron de P...

Quelqu'un dit à Khalil-Bey : — Savez-vous que vous avez ici M. de Villemeasant, un vrai rubiconnier ?

Khalil-Bey vint à moi. Il ressemblait étonnamment à ce pauvre Adam, le compositeur, un de mes meilleurs amis. Qui a vu l'un à vu Tautre. Il est de petite taille, porte toute sa barbe, assez courte et fort noire ; il a des lunettes , comme l'auteur du Chalet ^ l'oeil fort spirituel ; enfin il a exactement le même aspect que lui.

— Monsieur de Villemessant» me dit-il, voulez-vous faire un rubicon avec moi ?

*— Pardon, Excellence, lui dis-je, je suis un journa-* liste dd la petite presse et je ne puis pas jouer, comme le baron de P..., le rubicon à quatre-vingts francs le point.

— Mais, votre Jea sera le mien, me répondit*il du ton le plus affable.

A peine avions*nous échangé ces quelques mots qu'un comte polonais, M. de M..., bieo connu à' Nice, me dit : — Faites ce que vous voudres» je m'associe à vous à vingt francs le point.

— Soit, lui dis-je, je ferai deux francs et vous dixhuit.

Et la grande lutte commença Minuit venait de

sonner à la grande horloge de la cité ! comme dirait mon ami Montépio.

A un moment, les cinq coups étaient joués, j'étais premier, et Kbalil-Bey avait quatre-vingt-dix*buit points. Je lui dis qu'à moins d'être capot il était bien sûr de ne pas être rubiconné, tandis que moi je jouais pour une soixantaine de points.

Les cartes données et mon écart fait, je me trouvais avoir une quinte majeure et un quatorze d'as. J'annonçai alors : quinze et cinq font vingt et quatone quatrevingt-quatorze.

— Pardon, pardon, me dit-il, d'un petit air narquois, j'ai une seizième à la dame.

Le coup était dur. Mais je m*aperçus aussitôt qu'il avait écarté une carte de moins.

— Pardon ! pardon ! lui dis-je à mon tour, en constatant qu*il avait écarté deux cartes au lieu de troi3; vous comptez à la muette, ce qui fait que tout mon jeu est bon.

— Non pas ! me répondit-il, je ne compte pas ma seizième, c'est vrai, puisque j'ai écarté une carte de moins, mais vous ne comptez pas votre quinte puisqu'elle est inférieure !

J'affirmai qu'il n'en était pas ainsi. On consulta la galerie et, comme il arrive toujours pour tout coup contesté, quelque clair qu'il soit, il se trouva tout naturellement une personne pour donner raison à celui qui avait tort.

Ici une simple remarque. Ceux qui fréquentent les cercles ont dû constater qu'il existe dans chacun d'eux un individu à l'esprit faux qui, toutes les fois qu'on annonce une vérité absolue, s'empresse de chercher à prouver qu'elle n'existe pas. Je défie qu'on dise qu'ilfait jour devant ceux-là sans qu'ils s'empressent d'entamer un plaidoyer pour prouver le contraire. Cela est si vrai que CjBlui qui fait partie d'un cercle quel qu'il soit, qui me lit en ce moment, se dit forcément en lui-même :

MES VOYAGES ET MES PRISONS. lOl

— Tiens c'est vrai ! nous avons X qui est comme

cela.

Donc il se trouva un de ces esprits-là pour me donner tort. Je ne lui répondis pas, et continuant à m'adressef à mon adversaire :

— Laissez-moi, lui dis-je, vous expliquer la pensée du législateur : la carte que vous avez* écartée en moins est peut-être celle qui vous a aidé à faire votre seizième!

— Je vous parie, me dit Khalil-Bey, quatre mille francs que vous vous trompez !

— Quatre mille francs ! répondis-je, mais, comment voulez-vous qu'un journaliste du petit format puisse se permettre de semblables paris 1 Réduisons cela à vingt francs que je vous gagnerai, et qui seront pour le garçon du cercle.

— Je parie quatre mille francs !ajouta-t-il avec conviction ; reoseignez-vous, écrivez, la gageure est sérieuse.

— Ne répétez pas cela. Excellence ! Je vais vous dire pourquoi : En ne pariant que vingt francs, vous pourriez croire que je ne suis pas sûr de ce que j'avance. Si vous tenez tant que cela à m'offrir quatre mille francs, je dois vous prévenir encore que vous n'avez pas une seule chance pour vous.

Voyant qu il était très-décidé à ne pas céder, je lui

dis :

-- Soit ! j*ai envie d'un kiosque mauresque sur la promenade des Anglais^ là devant la mer; si vous peçdez, j'aurai l'honneur de vous le dédier.

Sur notre demande, le gérant du cercle prit note du coup contesté, et écrivit à trois grands cercles de Paris.

Le lendemain, je me trouvais encore au cercle Masséna ; Khalil-Bey revenait de Monaco ; nous jouions ce soir-là le chemin de fer.

— Eh bien ! monsieur de Villemessant, me dit-il, que faisons-nous de notre pari ?

— Nous Tannulons, Excellence, si cela vous est agréable.

— Impossible, me répondit-il, je sais que j*ai perdu !

Et, un instant après, comme il venait de gagner un assez gros coup au baccarat, il dit au chef de partie :

— Veuillez passer quatre mille francs à M. de Villemessant.

11 était impossible de refuser; je ne pouvais pas avoir Tair de faire un cadeau à Khalil-Bey, mais dès que j*eub quitté le cercle, j'adressai un télégramme à Paris, demandant qu'on m'envoyât immédiatement quatre actions du Figaro.

Aussitôt que je les ai eu reçues, f allai trouver Khalil- Bey*

— Vous êtes joueur, lui dis-je, moi aussi ; vous avez pu en juger. Si j'osais vous donner un conseil, je vous dirais : Gardez ces quatre morceaux de papier ; la vie est pleine de vicissitudes ; je ne crois pourtant pas que vous en ayiez jamais besoin , mais conservez-les en souvenir de moi et pour que je puisse avoir l'honneur de vous compter au nombre de mes actionnaires.

Khalil-Bey accepta avec beaucoup de grâce.

Depuis cette époque, ces actions ont été dédoublées et redédoublées ; elles en représentent seize aujourd'hui, qui rapportent 1,600 francs par an et qui sont régulièrement touchées. Par qui ? je n*en sais rien.

Mon kiosque a été construit ; tous ceux qui fréquentent la promenade des Anglais le connaissent; il m*a coûté, je dois l'avouer, beaucoup plus que les /i,000 fr. quej'ai gagnés à mon pari. J'ai vendu cette propriété cette année, mais comme ce kiosque me plaisait je l'ai fait exactement copier dans ma petite villa d'Enghien ; c'est dans le lac qu'il se mire au lieu de se refléter dans la Méditerranée.

Si jamais Khalil-Bey venait à Enghien, je me ferais un vrai plaisir de lui en faire les honneurs en lui demandant courtoisement s'il est bien convaincu maintenant qu'il est très-dangereux d'écarter une carte de moins au piquet.

Je n'ai pas tout dit sur cette partie et je dédie cet

épilogue aux rubiconniers : j'avais te quatorze d'as, Khalil-Bey fut capot, ne lit pas ses deux points et par conséquent fut rubiconné. Les vrais joueurs comprendront que j'aime à savourer cette petite victoire.

Quelques jours après cette aventure, j'étais au cercte, Khalil revenait du bal de la préfecture, chamarré de toutes ses croix, de ses plaques, de tous ses rubans, cordons, etc.

— Jouez- vous ce soir ? lui demandai-je.

— Non, répondit-ily je suis fatigué. Je vais me coucher.

— Eh bien ! lui dis-je en riant, je parie quinze louis que vous n'irez pas vous coucher et que vous jouerez ce suir ?

— Oh ! vous ne me connaissez pas ! Quand j'ai pris une résolution!...

— Remarquez que je vous préviens et que le pari est sérieux.

Khalil se mêla aux groupes avec un sourire plein de sécurité, qui voulait dire : Si vous croyez qu'on me prend comme cela !

Dès qu'il fut éloigné, je n'eus qu'une idée, celle de ne pas le laisser partir.

Je le rencontrai au bout d'un instant :

— Y avait-il beaucoup de monde à la préfecture? — ÉaormémeQt, me répondit-il.

— Y avait-il de jolies femmes? (Je savais que je le prenais par son côté faible.)

— Oh oui ! madame B..., madame R...^ madame Z..

— Et étaient-elles bien mises ?

— Des toilettes ravissantes !

Et il se mit à me les détailler.

Pendant qu'il s'étendait dans ses récits, une voix dit *

— Oui est-ce qui fait quatre-vingts louis ?

Khalil-Bey, qui causait avec moi, répondit sans

môme se retourner : — Banquo I — et il gagna le coup.

— Et mes quinze louis ? lui dis-je avec un rire de Méphistophélès. Immédiatement il s'acquitta en me disant avec l'accent affable qu'on lui connaît :

— Décidément je ne suis pas heureux en paris avec vous !

— Il est de fait, lui répondis-je , que je pourrais gagner agréablement ma pauvre vie en pariant avec vous, plutôt que de fabriquer le Figaro qui me met à la tète d'une remarquable collection d'ennemis, ce qui m'amuse infiniment moins que de rubiconner avec Votre Excellence.

Au mois de septembre 1872, Offenbach, qui ne craint pas de se mettre en voyage , nous avait conviés, moi et plusieurs de mes rédacteurs, ses amis, à assister h h

première représentation à Vienne, de son opérette le Corsaire Noir. La proposition fut acceptée, et l'embarquement et le voyage se firent dans \e^ conditions les plus agréables. Nous avions, emporté avec nous une bonne provisioii de gaieté de Paris , et nous en usâmes largement pendant tout le voyage.

Arrivés à destination, nous descendîmes au Grand- Hôtel* J'appris là que Khalil-Bey était en ce moment à Vienne, en qualité d'ambassadeur de Turquie. Aussitôt, Offenbacb, Saint-Albin et moi nous nous rendîmes à son hôtel.

Il était magnifiquement installé ; son antichambre, encombrée de domestiques en grande livrée brodée, qui les faisait ressembler à des lingots d'or, conduisait à un salon, puis au cabinet de Khalil-Bey. (Je continue à l'appeler Khalil-Bey, bien qu'à ce moment il fût KhalU-Chériff-Pacha.)

On retrouvait là tout le bon goût d'un Parisien de race. De beaux tableaux, des marbres des premiers artistes français, un portrait de famille peint par madame O'Connel, ornaient cette pièce tendue de damas de soie cerise, blanc et or. Il me semble voir encore, entre autres meubles curieux, son fauteuil tout composé d'énormes cornes de buffle entre-croisées.

La visite fut des plus gaies, Khalil-Bey nous reçut

MES VOYAGES ET MES PRISONS. t07

comme des gens qui lui apportaient de l'air de Paris, et nous nous séparâmes en acceptant l'invitation qu'il nous fit de venir dtner avec lui le soir même.

Rentré à l'hôtel, je trouvai mon collaborateur Philippe Gille, qui venait de faire un tour dans la ville. Je lui racontai notre visite en lui disant :

— Quel dommage que vous ne veniez pas diner avec nous !

— C'est vrai, me répondît-il, mais je n'ai pas ITionneur de connaître Khalil-Bey.

— Et si vous étiez présenté et invité ?

— Ce serait autre chose !

Aussitôt je pris une plume et j'écrivis à Khalil-Bey la lettre suivante que je viens de retrouver dans toutes mes paperasses de ce voyage.

« Vienne, le 19 septembre 1872.

< Excellence»

c Je suis venu de Paris avec un de mes plus spirituels rédacteurs, M. Philippe Gille.

fc Voulez-vous bien me permettre de donner un petit croc-en-jambe aux usages reçus et de vous demander de vouloir bien lui adresser une invitation pour dtner ce soir avec vous.

m Je lui affirme souvent que vous êtes plus Parisien que les Parisiens eux-mêmes ; j*ai, en ma qualité de

108 HÉMOIRBS D'UN JOURNALISTE.

journaliste^ exagéré si souvent les faits, que je voudrais bien lui montrer que cette fois, par hasard, son rédacteur en chef a dit l'exacte vérité, c Agréez, Tassurance de mes respectueux sentiments.

C H. DE ViLLEMESSANT. Ji

A cette lettre j'ajoutai \e post-scriptum suivant^ que je savais bien devoir être compris par lui :

« P. -S. — Recette pour obtenir un véritable Parisien d'esprit :

« Faire venir d'Orient une Excellence premier choix , la mijoter avec soin à Paris, pendant deux ans — l'étendre sur le gril du baccarat à banque ouverte — agrémenter d'un soupçon d'écarté et arroser d'une bomie dose de rubicon, marque du baron de P... — saupoudrer de bézigue chinois et de Fridolinades pimentées.

c Cette première opération terminée et le jus bien exprimé, expédier avec soin l'Excellence en Orient et rétendre exposée au soleil d'or des affaires turques.

c Ramener en Allemagne, faire encore dégorger à Bade et échauder légèrement à Vienne.

c Après cette préparation, l'Excellence est juste à point pour avoir le plaisir de réunir à sa table MM. de Villemessanty Jacques Offenbach, Philippe Gille et de Saint-Albin. »

J*envoyai à Tambassade, et, une demi-heure après, mon collaborateur recevait la petite lettre suivante écrite de la main même de Kbalil :

« Khalil-Chériff-Pacha prie M..PhiUppe Giile de lui faire l'honneur de venir dîner chez lui avec ses amis, ce soir à sept heures, etc. »

Je me faisais une fête de montrer que je n'avais en

rien surfait les qualités de notre amphitryon. Nous arrivons à l'heure dite, et Khalil-Bey eut bien vite justifié sa réputation de grand seigneur homme d'esprit.

Nous étions une douzaine de personnes à sa table, servie avec tout le luxe imaginable. La carte des mets portait en tête une étoile d*or apparaissant au-dessus d'un croissant d'or.

Le menu était des meilleurs, et je me rappelle encore avec un certain plaisir un plat de chapons à la Yambaiaya, dont le souvenir doit être aujourd'hui bien effacé de la mémoire de Khalil-Bey.

Le dîner terminé, nous passâmes dans le fumoir pour prendre le café.

Là, j'eus le plaisir de voir mes deux rédacteurs et Offenbach s'asseoir à la turque pour recevoir d'énormes chiboucks. Malgré eux, ils avaient pris pour cette opé.

il2 MÉMOIRES D'ON JOURNALISTE.

en Allemagae, me fît remarqaerque je n'avais pas à la boutonnière la décoration du Medjtdié que j'avais reçue depuis quelques années.

— Mais, lui dis-je, je n'ai pas apporté de rosette dans mes bagages et j'ai eu le regret de n'en point avoir en allant dtner hier à l'ambassade.

— Qu'à cela ne tienne, je vous en trouverai une ! On sait que Wolff est un débrouillard; il en eût

trouvé dans une forêt vierge ou dans une tle déserte.

Et effectivement, quand le soir je rencontrai Khalil- Bey, au Théâtre an der Wienn^ il me vit décoré de Tordre de son pays. En passant devant les glaces des loges, je me prenais pour un jeune général, ou tout au moins pour un vieux colonel !

Il fallait bien revenir à Paris. Nous allâmes prendre congé de Son Excellence et je me rappelle qu*au moment où nous partions pour le chemin de fer, le hasard nous le fit rencontrer se promenant sur un des boulevards de Vienne, le Ring^ je crois. Nous agitâmes nos chapeaux^ et bientôt nous roulions vers la France.

Quelques jours après notre arrivée, nous apprîmes que le ministre des affaires étrangères de Turquie était mort subitement en voyage ; on avait trouvé son corps inanimé dans un wagon. En même lemps on nous fit savoir de Tambassade que Khalil-Bey avait été rappelé de Vienne peur le remplacer.

C'était là une marque de grande faveur pour lui, j'en fus enchanté et je voulus l'en féliciter.

J'étais alors à Enghien, et Gille arriva juste au momoment où j^allais écrire.

— Je voudrais bien, moi aussi, me dit-il, écrire un mot pour dire à celui qui m'a si bien reçu à Vienne, combien je suis heureux de voir que la fortune lui sourit.

— Soit, lui répondis-je, et je commençai à écrire.

— Mais, fit-il, je ne trouve pas de plume sur votre bureau.

— Une seule suffira, ajoutai-je, nous ne ferons qu'une seule lettre. Nous allons lui écrire tous les deux et chacun à notre tour sur la même feuille de papier ; j'écrirai trois lignes, vous trois, et ainsi de suite ; nous nous repasserons la plume à tour de rôle, jusqu'à ce que la lettre soit finie.

Gille accepta la combinaison, et nous écrivîmes ce qu'on va lire ; j'ajouterai, pour expliquer une phrase de notre lettre, que nous lui demandions pour un de nos amfs, qui l'avait du reste fort bien méritée, la croix du Medjidié ; il avait déjà été question à Vienne de cette décoration avec Khalil-Bey.

Je recopie mot pour mot ces deux pages en évrivant en italique et en mettant la lettre V, toutes les fois que

c'est moi qui parle et en inscrivant )a lettre G toutes les fois que c'est Gille qui prend la parol«.

Engliien, 27 septembre 1872.

ExcellencCy

V. Je viens d*apprendre que vous êtes appelé au miiiislève des affaires étrangères de la Turquie.

G. Les journaux de France m'annoncent à Tinstant que vous vêtiez de recevoir le portefeu^le de ministre des affaires étrangères.

V. Je vous en félicite de grand cœur tout en regrettant que ces nouvelles et hautes fonctions vous éloignent davantage de Paris.

G. Permettez-moi, bien que j'aie espéré avoir l'honneur elle plaisir de vous revoir ici en qualité d'ambassadeur, de vous adresser mes humbles félicitations.

y. Je me rappellerai toujours la gracieuse réception que vous m'avez faite à Vienne et le royal quatre-vingtdix et capot que vous m'avez administré commA coup de la fin.

G. Je n'oublierai jamais avecquelle courtoisie Votre Excellence m'a reçu.

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