‹ Mémoires d'un journaliste (volume 2)Chapitre 14 sur 19 · ARDOISE DE M" JULES FAVRE · texte numérisé non relu

ARDOISE DE M" JULES FAVRE

l'* SÉRIE. — N» 1.

2 janvier. — M. Delaroche, gérant du National, appelle d*un jugement qui l'a condamné à un mois de prison et 300 francs de dommages-intérêts pour diffamation envers M. Ulysse Pic, rédacteur en chef de VVnion de la Sarthe.

La Cour confirme le jugement rendu contre le client de M'' Jules Favre.

IS janvier, — M. Baroche demande devant la Cour, au nom de madame C..., l'interdiction de M. C... fils, ou tout au moins la nomination d'un conseil judiciaire.

La Cour nomme un conseil judiciaire au client de M* Jules Favre.

13 mars, — M. le marquis de L... avait sommé le National dlnsérer une lettre dans laquelle il rectifiait une assertion de ce journal.

Le National avait fini par insérer la réclamation en changeant deux mots. — M. le marquis de L... lait au National un procès en refus d'insertion. Le tribunal, après avoir entendu une plaidoirie et une réplique de l'auteur à'Anathème, condamne le client de M* Jules Favre à insérer dans les trois jours la lettre du plaignant, et, en outre, à payer 50 francs d'amende et le dépens.

23 mars. — M^ Jules Favre soutient la plainte portée parM. C... contre madame de D..., en dénonciation calomnieuse. Le tribunal tout en constatant que madame de D... a agi d'une façon plus que légère, la renvoie des fins de la plainte.

Le client de M*" Jules Favre est condamné aux dépens.

26 mars. — Suite de l'affaire G... — M» Jules Favre demande que les enfants de M. G... soient remis à son client pour être placés dans un pensionnat à Auteuil. — Sur la demande de madame G... mère, le tribunal ordonne que les enfants seront conduits à Bayeux dans une maison indiquée par la cliente de W Barocbe.

27 avril. — M* Jules Favre soutient devant le Tribunal de commerce, une demande formée par MM. de T... et de F..., contre les administrateurs du chemin de fer de Strasbourg.

Le Tribunal déclare les clients de M'' Jules Favre mal fondés et les condamne aux dépens.

2 mai. — Un sieur L..., concessionnaire du droit de construire sur les boulevards des bornes-affiches, assigne devant le Tribunal civil, en 3,000 francs de dommages-intérêts, un sieur F..., qui s*est avisé de barbouiller de noir toutes les affiches apposées sur les vespasiennes. — Le Tribunal condamne le client de M* Jules Favre en 2,000 francs de dommages-intérêts et aux dépens.

20 juin. — Une succession est revendiquée par deux familles devant le tribunal dvil, qui prononce contre les clients de M' Jules Favre, et les condamne aux dépens.

11 août. — M. de Saint-Salvi réclame à M. Vatel,

directeur des Italiens, la jouissaDce d'une loge de six places.

M' Jules Favre plaide pour M. Vatel, qui perd son procès.

Comme on le pense bien, cette aimable récapitulation de quelques-unes de ses causes perdues ne fut pas du goût de M. Jules Favre ; il se rendait bien compte de la défaveur que cette nomenclature devait jeter sur lui.

A peine eus-je commencé cette liste que M. Alexandre Martin, député et ex-maire d'Orléans, un de mes amis d*enfance, vint me trouver.

— Je viens, me dit-il^ vous demander un service.

— Et lequel ?

— Ne continuez pas votre ardoise de Jules Favre.

— Pourquoi ?

— D'abord pour me faire plaisir, et puis dans votre métier de franc-diseur, on est exposé à la haine de tout ce qui est bête et méchant; vous aurez peut-être besoin de lui, et je vous garantis que vous le trouverez.

— Que votre volonté soit faite, lui répondis-je, en riant, et le lendemain le Figaro^ publiait la lettre suivante :

« A Monsieur Jules Favre.

€ Monsieur,

« Un de vos confrères, un de vos amis, un admirateur de votre talent, sort de chez moi. II sait que je ne suis pas homme à me formaliser d'entendre la vérité, et il m'assure que vos collègues ont vu de la haine et de la colère là où il n'y avait qu'un grain de malice et d'espièglerie : c'était une sde à la Figaro^ pas davantage.

« Si vous me connaissiez, monsieur, vous sauriez que je n'ai pas plus de fiel qu'un enfant ; je pousse même si loin l'oubli, pour ne pas dire l'indifférence, à l'égard des injures qu'on m'a dites, ou du mal qu*on m'a fait, que mes amis me font presque un reproche de ne savoir garder rancune à aucun de ceux qui m'ont donné le droit de leur en vouloir.

« Depuis dix ans, il n'a pas manqué de petits Jules Favre en sevrage pour venir essayer leurs ongles sur ma peau. Leurs noms, je les ai tous oubliés, à supposer, ce qui est douteux, que je les aie jamais connus. Pauvres jeunes gens! de quoi sont-ils coupables? D'avoir saisi l'occasion de mettre leur personnalité en lumière, en portant la parole contre un journal dont chaque procès a de l'écho dans le monde, et de se

trouver en face de M* Lachaud,un des princes de l'éloquence.

t Mais que vous, monsieur Jules Favre, de qui la réputation n'est plus à faire, vous, un orateur en renom, un bâtonnier d'hier, une gloire du barreau, une des étoiles de la tribune, vous, pour tout dire, un chef de parti, vous vous amoindrissiez au point de plaider contre moi quand même, fussent-ce des causes ingagnables, puisque vous les perdez toutes, — voilà ce que je n'ai pas compris, ce que je ne saurai jamais comprendre.

« Vous venez, en quelques semaines, de me tenir durant neuf heures trois quarts sur la sellette. Chaque fois, vous aviez grand soin de disposer sous votre main un petit tas de paperasses que vous appeliez pompeusement mon dossier,

t Mon dossier, maître Jules Favre, il est plus volumineux que cela! Il faudrait, pour le porter, quatre commissionnaires armés de leur crochets, car il y aura tantôt vingt ans que je fais des journaux. — Ce dossier, maître Jules Favre, vous le savez mieux que personne, on n'y saurait découvrir un mot que réprouve la délicatesse ou l'honneur.

« Tout homme en possession de la notoriété, à quelque titre que ce soit, ne saurait se préserver d'avoir

des ennemis. J*ai les miens, vous avez les vôtres. Croyez qu'ils ne se sont pas fait faute de m*apporter sur votre vie privée les calomnies les plus intimes et les plus secrètes. — Est-il venu à ma pensée d*en faire usage? Jamais. J'en ai perdu jusqu'au souvenir.

« Mais votre passé d'avocat, il me semblait que, sans m'exagérer les droits de la défense, il m'appartenait tout entier, au même titre que les livres, bons ou mauvais, d'un écrivain vous appartiendraient à vous-même, s'il vous arrivait d'avoir à parler contre lui.

€ Voilà tout simplement, maître Favre, ce que j'appelais votre ardoise; c'était , comme vous venez de le voir, un choix parmi vos causes célèbres ^ un rapide exposé de chacune de vos nombreuses victoires et de vos rares défaites; c'était, pardonnez-moi la métaphore, votre bilan d'avocat.

c Peut-être cette évocation inopportune de quelques revers plus ou moins mérités eût-elle eu le don d'agacer répiderme de votre amour-propre. — Je n'en demandais pas davantage, et, franchement, c'était une bien innocente revanche de tout ce qu'il vous a plu de débiter à mon endroit.

c Mais du moment qu'on peut prêter à cette gaminerie littéraire les proportions d'une vengeance, j'interromps ma série à peine commencée ; il m'en coûte moins de renoncer au petit plaisir que j'en espérais.

que de me priver de la satisfaction de vous entendre, car je n'ai pour goûter Téloquence de votre parole que les occasions où elle s'escrime contre moi. Et je ne doute pas que la position que je vous eusse faite ne vous eût décidé à vous abstenir, dans la crainte d'apporter à la barre une pensée personnelle, incompatible avec le sentiment de la justice dont tout avocat homme de bien doit être animé.

« J'aurais donc» si je persistais dans mon idée mal interprétée, tout à perdre et rien à gagner. »

M. Martin me remercia beaucoup de cet article : — Je connais Jules Favre, me dit-il, c'est un honnête homme qui n'a que sa parole. Effectivement, une fois, par reconnaissance, M. Jules Favre refusa de plaider contre moi, je dois le reconnaître, dans une affaire à peu près insignifiante ; il s'est bien rattrapé depuis !

Les aménités des avocats pour moi n'avaient de comparables que celles de certains ministres et de certains juges d'instruction ; je ne dis pas de tous, car on prouve des gens bien élevés partout.

Je me rappelle, parmi les plusgrossiers personnages que j'aie vus, un certain juge d'instruction dont la physionomie m'est absolument restée gravée dans la mémoire.

J'ai , du reste , beaucoup étudié ces messieurs , et c'était un plaisir pour moi de voir les allées et venues

de curiosité que j'occasionnais dans leurs cabinets, quand j'y étais appelé ; mon nom commençait à faire un certain tapage, et ma personnalité les intéressait , parait-il, beaucoup.

En effets à peine étais-je installé pour répondre aux questions qui m'étaient posées qu'une porte s'ouvrait; un de ces messieurs, à Tair sérieux, très-affairé, s' approchait de celui devant qui j'étais et lui disait sans avoir l'air de m'avoir aperçu : « Cher maître , vous n'auriez pas le dossier de un tel? » puis il partait, non sans m'avoir examiné du coin de rœil des pieds à la tête.

— Tenez, dis-je un jour en riant à mon juge d'instruction, je ne suis pas plus bête qu*un autre ; je ne suis pas dupe de toutes ces visites; vous faites une petite recette avec moi, vous m'exhibez, je conterai cela un de ces jours dans le Figaro.

Jetions aujourd'hui ma promesse.

Mais ce n'est pas de cehii-là qu'il s'agit présentement ; il était fort aimable, tandis que celui de qui je vais parler^ était Tours le plus mal léché que j'aie jamais rencontré.

Un jour, à propos du duel de de Pêne, je fus appelé avec Bourdin, mon gendre, au cabinet d'un juge d'instruction ; l'indication de l'heure était précise, il n'y avait pas à songer seulement à une seconde de retard.

â66 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.

Nous arrivons dans la salle d'attente, bien justement nommée ainsi ; nous remettons notre lettre à un garçon qui l'emporte et nous attendons, fort longtemps, ma foi ; voyant qu'on ne nous faisait pas entrer, et croyant qu'on nous oubliait, j'écrivis sur une feuille de papier que nous étions assez pressés, et que M. le juge d'instruction nous obligerait beaucoup s'il pouvait remettre le rendez-vous au lendemain, puis nous attendîmes.

Tout à coup la porte du cabinet s'ouvrit, il en sortit un petit homme furibond qui, nous toisant du regard, nous dit d'une voix pleine de colère :

— Vous saurez que vous resterez ici tant que cela me fera plaisir I

— Il y a un excellent moyen pour ne pas attendre, c'est de jouer de l'escarpin, répondis-je en prenant mon chapeau.

— Gardes ! assurez-vous de lui ! dit-il en me montrant du doigt aux gardes de Paris qui font le planton d*antichambre.

— Oh ! fis-je en me rasseyant, dès l'instant que vous employez ces moyens-là, vous pouvez être tranquille, je ne bougerai pas !

Puis il rentra dans son cabinet comme il était venu. En un mot le garçon nous fit comprendre à qui nous avions affaire :

— C'est un ours ! nous dit-il en haussant les épaules.

MES VOYAGES ET MES PRISONS. â61

Ënfinnin coup de sonnette retentit, le garçon de.bu^ reau disparut, puis reparut en nous disant :

— Vous pouvez entrer.

Enfin nous allions être délivrés. Nous entrons dans le cabinet et, sans lever la tète de son bureau, le petit homme nous dit :

— Vous reviendrez demain à la même heure.

Cette fois, Bourdin n*y tint plus ; il s'avança vers

lui pâle de colère et lui dit :

— Soit, mais je veux être taxé comme témoin !

Un peu ému de l'accent de Bourdin, le petit homme répondit :

— Eh bien, vous le serez I.., Mais, qui êtes vous?

— Monsieur est M. Bourdin, mon gendre» répondis-je ; il est avocat, rédacteur au Droit, et sait trèsbien quelles sont les obligations des témoins et des magistrats.

La réponse était correcte, notre homme n'avait rien à dire, quelque volonté qn'il mtt à nous chercher noise.

En sortant, je rencontrai Lachaud et je lui racontai l'incident.

— Prenez garde, nous dit-il, faites bien attention, il est capable de vous tendre un piège consistant à vous exaspérer, et de vous faire arrêter.

— Mais c'est donc un tigre ! fis-je en riant.

— Oui et non, et puisque nous sommes entre nous, je puis bien vous dire que, s'il se fait redouter du pu-

blic, il procure des moments de gaieté à la Cour et au Palais. Ainsi, par exemple, le jour où il a été appelé à son emploi, il rencontra Delangle dans la salle des Pas- Perdus.

— Cher ami, je suis nommé juge d'instruction ! lui dit-il, avec expansion.

— Je t'en félicite, lui dit gravement Delangle, en homme qui sait comment on fait pos^r les gens; je t'en félicite, mais sais-tu bien quels sont les droits et les devoirs d'un juge d'instruction ?

— Si je sais ! répondit-il avec volubilité, le juge d'instruction est celui qui, dans chaque tribunal de l"* instance, est chargé d'instruire les affaires criminelles ; il a le droit d*agir sans l'assistance du procureur royal dans le cas de flagrant délit, il délivre des mandats d'amener, de mandats de dépôt !

— Ksl-ce tout ?

— 11 est tout-puissant dans son cabinet, c'est un capitaine à son bord, il a droit de vie et de mort ; aij^si s'il me plaît, j'assigne le duc d'Orléans, je lui ordonne de comparaître et, s*il ne vient pas, je le fais arrêter!

— Oh ! tu aurais tort, fit froidement Delangle.

— Tu ne me comprends pas, répond notre juge d'instruction, c'est une supposition !

— Non, non, tu aurais tort, continue Delangle, comme s'il n'avait pas entendu, cela ne se fait pas, tu outre-passerais te-î pouvoirs.

— Mais je te dis que je suppose...

— Tu aurais tort ! poursuit Delangle en s'éloignant et sans vouloir entendre ses protestations.

Le lendemain, mon juge d'instruction rencontre Lachaud; naturellement il lui parle de sa nomination, puis de Pierre et de Paul.

— Pas très-fort, Delangle, dit-il à Lachaud, il prend tout au sérieux; croirais-tu qu'hier, comme je lui parlais des droits qui me sontconférés,et que je lui disais, par supposition, que je pourrais faire arrêter le duc d'Orléans lui-même...

— Pas un mot de plus ! fit Lachaud sévèrement, tu aurais absolument tort de faire arrêter le duc d'Orléans.

— Tu ne me comprends pas! Je te dis...

— Non, continua Lachaud, on ne fait pas arrêter le duc d'Orléans, son père, Louis-Philippe, est très-populaire. ..

— Je te dis que c'est une supposition I

— Crois-moi, dit Lachaud en s*éloignant sans vouloir l'entendre non plus, crois-moi, tu vas te faire une mauvaise affaire !

Cette scie de Palais dura, parait-il, fort longtemps, et toutes les fois qu'on rencontrait le malheureux juge d'instruction, on lui disait, d'un air confidentiel : « Croyez-moi, ne faites pas arrêter le duc d'Orléans; son père est un homme très-bien, etc., etc., * et, cha-

que fois, c'était un nouvel accès de désespoir du martyr de Delangle.

Je reviens à mon affaire.

Mandé au cabinet de ce singulier juge d'instruction, dans la forme que j'ai dit plus haut, je me gardai bien, après l'avis amical de Lachaud, de ne pas me trouver au rendez-vous.

Cette fois j'attendis infiniment moins longtemps que la première. On m'introduisit dans le cabinet de mon aimable juge au bout d'un quart d'heure.

— Asseyez-vous, dit-il sèchement dès que j'entrai chez lui.

Je pris une chaise et j'attendis. Il s'installa bien dans son fauteuil et me regarda fixement :

— Vous savez, me dit-il, que vous faites un infâme journal I

Je ne sourcillai pas^ me rappelant l'avis salutaire de Lachaud.

— C'est, continua-t-il avec la même impertinence, une feuille de duels !

— Je vous ferai observer, dis-je avec une politesse exquise, que lorsque l'article incriminé a paru, j'étais en voyage et que les quelques lignes, causes du duel^ étaient extraites du journal la Mode.

MES VOYAGES ET MES PRISONS. i71

Il n'y avait rien à- reprendre à cela. Mon doux juge parut réfléchir et me dit :

— Continuons ! Vous avez à me déclarer tout ce que vous savez des événements qui se sont passés.

J'eusse bien pu répondre, mais les façons de ce niais, ivre de son pouvoir et que je sentais me tendre des pièges, me commandaient la réserve.

— Je ne sais rien de ce dont vous me parlez, répondis-je simplement.

— Vous ne savez rien ?

— Oh ! rien du tout, continuai-je de même.

— Pouvez-vous me dire s'il existait dans votre journal une inimitié personnelle entre M. Z... et M. X...?

— Je ne puis vous le dire parce que je n'en sais rien.

— Que savez-vous de l'affaire en elle-même ?

— Absolument rien !

— Pouvez-vous me renseigner sur ce point...

Je rarrêterai.

— Sur aucun point, puisque je n'ai rien écrit et que je n'ai assisté à aucun incident de l'affaire.

Et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ma politesse exagérée le rendait furieux ; je le voyais bien et je m'en réjouissais. En vain il prenait ses airs les plus insolents, j'étais décidé à ne pas lui faire le plaisir d*une réponse qui m'eût infailliblement conduit au dépôt de la préfecture.

Voyant que son temps s'écoulait en pure perte et que j'étais plus fort que lui, l'aimable personnage dit à son greffier :

— Lisez 61 faites signer.

Le greffier lut mon interrogatoire et mes réponses. Quand il eut fini :

— Et il faut que je signe ce boniment-là? demandaije en souriant.

Cette fois le visage du juge d'instruction s*illumina, il croyait me tenir.

— Oiii, monsieur, fit-il, les yeux étincelants de rage et d'espoir.

— II le faut?

— Oui!

— Vous le voulez?

— Oui!

— Je le signerai donc! fis-je en prenant la plume et avec une voix douce comme celle d'une jeune fille. Je paraphai consciencieusement et je sortis, me confondant en salutations.

Une fois dehors je me donnai une poignée de main, j'étais content de moi!

On soupçonne la rancune que je gardais à ce juge d'instruction. Un soir que j'étais au Vaudeville, je l'aperçus au foyer, causant avec Claudin. Quand la conversation fut finie, je dis à Claudin :

— Vous connaissez donc ce monsieur?

— Oui, c'est X... le juge d'instruction, il me parlait justement de vous.

— Et que vous en disait-il ?

•— Il disait que vous étiez l'homme le plus charmant du monde.

On se figure mon étonnement. ^près réflexion, je me félicitai de cette appréciation de mon personnage. Qui sait, me disais-je, j'aurai peut-être un jour affaire à lui, il vaut mieux être en bons termes qu'en mauvais.

Justement, à quelque temps de là je fus volé et j'appris par une lettre de convocation que c'était lui qui était chargé d'instruire l'affaire. J'étais tout enchanté d'entrer d'une façon plus agréable dans ce cabinet que j'avais pris en horreur. J'y allai à l'heure dite et... je fus aussi mal reçu par ce monsieur cette fois que la première.

Dans une autre circonstance, j*eus cependant l'occasion de constater que les juges d'instruction n'apportent pas dans l'exercice de leurs fonctions une aussi grande régularité de mauvais procédés.

C'était à propos de l'affaire de l'huissier Baudin, dont j'ai déjà parlé dans ces Mémoires.

Un jour que j'étais à Bloîs, je reçus une lettre m'invitant à me rendre immédiatement au parquer. Je me demandai ce qui pouvait motiver cet empressement à me déranger, et comme je ne trouvai rien, je me

rendis à Paris ; par parenthèse, il faisait un froid que je me rappellerai longtemps.

J'arrive chez mon juge d'instruction. Je trouve un personnage qui me reçoit avec la plus grande sécheresse, et qui me tient à peu près ce langage :

— Nous trouvons, monsieur, que vous faites beaucoup trop de bruit à propos de la légère erreur qu'un huissier a commise à votre préjudice.

— Mais Terreur est réelle.

— Soit ! mais il ne nous convient pas qu'on plaisante ainsi un officier ministériel ; vous réclamez 40 centimes, les voici, monsieur.

Et d'un geste plein de noblesse, il posa devant moi deux pièces dequatre sous. Je les recueillis comme deux objets précieux, et de l'air le plus simple, je lui dit .

— Chose singulière, monsieur, tout le monde ne prend pas autant que vous cette plaisanterie au sérieux. Ainsi, j'étais hier soir au théâtre quand M. Mocquard, le secrétaire de l'empereur, vint à moi et me demanda en riant, de sa part, si j'avais enfin reçu mes huit sous.

L'effet de ces quelques mots fut foudroyant; les sourcils qui étaient froncés se détendirent, les yeux éteignirent leurs feux, la bouche sévère retroussa légèrement ses coins, l'aurore d'un sourire vint ouvrir doucement les lèvres de mon juge ; le nom de Mocquard, celui de l'empereur, mêlés à mon récit, avaient produit ce miracle.

J'insistai et je soulignai exagérément Tétat de familiarité dans lequel je vivais avec le personnel du château. La glace fut tout à fait rompue, je me trouvai devant un homme charmant.

— Pardon I lui dis- je avant de m'en aller, mais j'ai reçu de cet huissier une lettre de huit pages. Est-ce que je dois l'insérer ?

— Absolument inutile ; je me charge de tout !

— Mais si cependant il insiste?

— Il ne dira rien, je vous réponds de son silence] N'insérez pas un mot I Les journaux ne sont pas faits pour propager de la prose d'huissier !

Nous nous quittâmes comme de vieux amis.

Rentré au bureau du journal, je n'eus rien de plus pressé que de faire immédiatement encadrer mes deux pièces de k sous. Carjat, qui à cette époque n'était pas précisément Tami des huissiers, se chargea de ce soin. Nous entourâmes les pièces de 20 centimes de petites légendes et d'anecdotes, toutes en Thonneur des huissiers ou du moins relatives à leur corporation ; par exemple, le mot d'Alexandre Dumas, à qui on réclame de quoi faire inhumer un huissier qui vient de mourir.

— Combien ça coûte-il pour faire enterrer un huissier ? demande Tauteur de Monte-Christo.

— 15 francs!

— Tenez, voilà 60 francs, faites- en enterrer quatre I

Une légende conçue en ces termes dominait le cadre : « Le Figaro vient de rendre un grand service à la société, il a fait rendre gorge à un huissier ! ^^

Comme on le voit, si le Palais de Justice me procura beaucoup d*ennuis, il me donna aussi quelques joies.

Parlons maintenant sérieusement. Les procureurs généraux, ceux de qui relèvent les juges d'instruction , devraient bien veiller à ce qu'aucun bilieux de cette sorte (ils sont rares heureusement) ne soit mis en relations directes avec le public; l'homme le plus doux du monde peut devenir furieux à s'entendre insulter; un mouvement du sang peut porter à un acte de violence et l'on peut ressortir coupable, d'innocent qu'on était entré dans le cabinet du juge.

11 est terrible d'être à la merci de gens dont l'humeur est souvent motivée par un caprice de santé.

— Nous sommes perdus, me dit un jour un de mes avocats en entrant à l'audience.

— Pourquoi ? lui demandai-je.

Ici je demande pardon à mon lecteur.

— Parce que notre président est constipé, et qu'il n'a pas été heureux ce matin dans ses tentatives l

Partarieu-Lafosse était de ceux-là ; je sus le matin de mon procès avec Frédérick-Lemaître, dans quel

état de santé il se trouvait ; je renonçai à me défendre et je reçus l'application du maximun de la peine.

C'est à ce dernier qu'on doit cette anecdote devenue célèbre :

On demandait à un accusé l'emploi de l'argent qu'on le soupçonnait d'avoir volé. Au nombre de ses dépenses il fit figurer une somme de & francs, remise comme honoraires dans un établissement de bas étage.

— PardoU; fit sèchement M. Partarieu-Lafosse, messieurs de la Cour savent aussi bien que moi, que cela ne coûte que 3 francs dans la rue Traversière- Saînt-Honoré. Continuez!...

J'avais le malheur d'avoir déplu à beaucoup de ces messieurs par Pindépendance de certains portraits à la plume dans le Figaro; aussi que ne faisais-je pas pour les attendrir une fois devant le tribunal ; que de platitudes, que de bassesses ! j'allais jusqu'à arriver avant mon tour pour voir juger des brochettes de voyous entassés sur les bancs oh j'allais m'asseoir tout à rheure ; pour me concilier leurs bonnes grâces, je remuais la tète en signe d'assentiment à tout ce qu'ils disaient, je souriais à leurs soi-disant mots d'esprit !

— « A quelle heure volâtes-vous celte montre?

demanda un jour devant moi un président à un homme

déguenillé ; et comme l'homme ne répondait pas,l3

président ajouta avec l'accent d'un homme qui seule

ligne un joli mot : Vous devriez le savoir, puisque vous aviez cette montre, vous pouviez y regarder l'heure ! > J*eus Tair de me pâmer d'aise et de ne pas éclater d'admiration par respect seulement. Tout cela n'y faisait rien, on entassait sur moi les maximum.

Un homme que je trouvai charmant, par exemple, ce fut le fameux président Delesvaux qu'on fît passer pour suicidé après le 4 Septembre. Lors de je ne sais plus quel procès j'allai le voir chez lui ; j'étais accompagné de M. Auguste Dumont, mon associé, qui était son ami intime ; il me reçut d'une façon fort aimable et me demanda la cause de ma visite.

— Mon DieU; lui dis-je, je viens demander un conseil à celui qui va peut-être me condamner demain; je voudrais savoir, répondez-moi la main sur la conscience, si pour me défendre je ne devrais pas prendre deux avocats.

— Deux ? pourquoi ? me répondit-il, vous ne me paraissez pas être un homme qui s'embarrasse facilement, vous avez la langue bien pendue, un seul vous sufflra !

Je ne contins pas ma joie, et comme il m'en demandait la raison :

— C'est, lui répondis-je, que mon cas n'est pas aussi grave que je le craignais ; dès l'instant qu'il ne m'en faut qu'un, je n'en prendrai pas du tout, je serai celui-là.

Et j'eus grandement raison, car je n'eus qu'une condamnation insignifiante.

MES VOYAGES ET MES PRISONS. â79

Mes procès et mes journaux me forcèrent bien des fois à visiter non-seulement des présidents, mais aussi des ministres ; tous n'étaient pas aimables non plus, il faut bien le dire, entre autres H. de Persigny. Il avait voulu supprimer le Figaro à propos d'un mot bien innocent :

On se rappelle qu'à une certaine époque, quand on voulait pousser une affaire financière ou autre, on avait pris l'habitude de dire, pour faire comprendre qu'on aurait l'appui du gouvernement, que M. de Morny y avait des intérêts.

A propos du procès Poinsot j'avais écrit : Morny est dans V affaire ; le scandale fut grand au ministère et je tremblai vraiment pour l'existence de mon journal. J'allai chez M. de Morny qui rit de la plaisanterie, écarta tout danger et me dit : « Allez toujours voir Persigny, il ne faut pas être mal avec lui. »

Je fus reçu assez sèchement par le ministre.

— Je crains beaucoup le Figaro, me dit-il, et je le surveille.

Je lui demandai pourquoi tant de défiance.

— Vous publiez toutes sortes d'articles dangereux ; ainsi, vous annoncez maintenant des biographies d'agents de change.

— Non, monsieur le ministre.

— Mais je vous assure que si.

— Permettez-moi de protester.

— Que direz-vous donc en lisant ce Figaro ? et il me tendit un journal.

— Pardon ! je ferai remarquer à Votre Excellence qu'elle me donne-là le Figaro-Programme.

— Eh bien ?

— Eh bien ! le Figaro-Progi^amme ne m'appartient pas ; il est la propriété de M. Emile Lyon.

— Mais enfin c'est toujours la même chose, fit-il brusquement.

— Ah ! monsieur le ministre, lui répondis-je, laissezmoi vous dire, sans vanité, que si vous étiez actionnaire dans les deux sociétés, vous sauriez bien vite quel est le meilleur journal de ces deux-là!...

Sur quoi je me levai et partis assez brusquement.

Je m'attendais, d'après son aspect, à rencontrer en lui un homme aimable, aux façons militaires, je n'y trouvai qu'un personnage impoli aux allures de sousofficier vulgaire. Le Figaro du reste le remercia de cette réception à sa façon; quand il lui arrivait de monter à la tribune, on soulignait bien qu'il n'était pas orateur, qu'il ne savait pas parler, en insistant sur les : M. de Persigny lit le discours suivant, etc., etc., il tourne les feuillets^ etc., etc.

Je ne le revis que mort ; j*étais à Nice, Numa Blanc allait le photographier et m'invita à venir le voir; il était décédé à l'hôtel de Luxembourg; j'entrai dans

MES VOYAGES ET MES PRISONS. Î8i

sa chambre; le corps était étendu sur un lit couvert de deu^ ou trois gros bouquets de violettes.

Mes prévisions à l'égard du plus ou moins d'affabilité des ministres ne se sont pas toujours réalisées. Un matin je fus appelé chez M. Delangle.

— Ne plaisantez pas avec celui-là, me dit Bourdin, c'est rhomme le plus froid et le plus raide du monde.

J'entrai dans son cabinet et quel ne fut pas mon étonnement de trouver un homme tout à fait charmant.

— Ah ! monsieur le ministre, lui dis-je avec joie, permettez-moi de vous dire combien je suis charmé qu'on m'ait ainsi trompé sur votre compte.

— Asseyez-vous, monsieur de Villemessant, me dit-il du ton le plus aimable. Quel mal vous me donnez avec votre journal !

Nous nous expliquâmes, je lui fis bien ressortir qu'il n'y a guère que ceux qui ont quelque chose à cacher qui craignent les journaux; plus un journal peut jeter de lumière, plus ceux qui recherchent l'obscurité et qui ont leurs raisons pour cela le haïssent; à ce titre le Figaro a toujours eu contre lui les imbéciles et les coquins.

Je conclus en lui disant qu'à ma place il ne ferait pas autrement que moi. Nous nous quittâmes après une longue et très-intéressante conversation ; j'en ai

conservé le souvenir et je constate une fois de plus qu'il n'y a jamais de danger quand on a affaire- à des gens d'esprit. ,

Je ne dirai pas autant de bien de M. Baroche. Il était d'une grande politesse, mais très-froid et trèsgourmé.

J*ai raconté dans ces Mémoires, de quelle mauvaise grâce il m'accorda, sur l'ordre de l'empereur et la recommandation de M. Fleury, remise d'une condamnation à l'emprisonnement. — « Mais il paiera l'amende ! » écrivait-il sur une sorte de papier à chandelle qui me fut envoyé. Je répondis dans le journal, comme je devais le faire. J'avais du reste pris l'habitude de parler aux ministres comme ils me parlaient; il m'en cuisait parfois, mais du moins avais-je eu un instant de satisfaction, témoin cette réponse à un communiqué de 1863 que je retrouve en feuilletant le Figaro :

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