‹ Mémoires d'un journaliste (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · DISPOSITIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS GÉNÉRALES

Le costume est ad libitum. Nous nous en rapportons à la magnificence ou à Toriginalilé des convives.

Chacun se place à sa guise et choisit ses voisins de table, à condition, bien entendu, de ne pas sortir de la catégorie qui lui a été assignée.

DISPOSITIONS TRANSITOIKES

XXWI

Pour la première réunion il n'y a pas lieu de souscrire. C'est Figaro qui invite. Elle aura lieu lundi prochain, 16 novembre, à 6 heures du soir, dans les salons de Véfour-Tavernier, au Palais-Royal.

La commission du mois prochain sera nommée à la majorité.

Donné en nos bureaux de la me Vivieni^B, le 12 octo^ bre 1857,

La tournure officielle de ce règlement produisit un grand effet ; nous-mêmes nous ne le lûmes entre nous qu'avec un certain respect.

Quelques explications sur certains articles des statuts. On remarquera par exemple que le 21® article permet à tout le monde de choisir ses voisins de table à la condition de ne pas sortir de la catégorie qui lui a été assignée.

En effet, je n'espérais pas que rien que par le fait de notre invitation toutes les mains se fussent tendues les unes vers les autres et que toutes les petites inimitiés eussent brusquementcesse.il fallut justement beaucoup réfléchir av^nt de mettre un nom sur un couvert. C'étaient des combinaisons comme celles des échecs pour éviter de trop rapprocher celui-ci de celui-là.

Je me rappelai utilement, pour la circonstance, un jeu d'enfant qui consiste à deviner où Ton placera un loup, une chèvre et un chou sur le pont où ils doivent passer : il ne faut pas que le loup soit k càté de la chèvre, il la dévorerait, mais il ne faut pas non plus que le chou soit trop près de la chèvre, il serait rpangé par elle.

136 MÉHOFRES D'UN JOURNALISTE.

A chaque nom presque, c'était un obstacle à vaincre, une difficulté à tourner. Un tel n'était pas bien avec un tel, il fallait le$ mettre dii même côté de la table afin qu*ils ne se vissent pas de face; nous allions nous asseoir à toutes les places pour juger de Teffet; on faisait mettre un vase de fleurs pour masquer X... à Z...

On croyait avoir tout bien réglé quand on s'apercevait que le même X... pouvait apercevoir le même Z... entre un flambeau et une corbeille à fruits.

Théophile Gautier me donna l'idée de faire pour notre grande table comme on fait pour la plantation d'un jardin; je me mis à tous les points de vue, créant des obstacles, des coulées, avec des vases de fleurs, de fruits, des candélabres, etc., suivant que je voulais masquer ou prolonger le coup d*œil de tel ou tel invité. Autant que possible nous mettions Tun près de l'autre ceux que leurs natures devaient faire sympathiser.

Le couvert de l'Anglais, dont nous avons parlé plus haut, on Ta bien compris, était une pure plaisanterie , et en l'inventant nous ne pensions guère qu'il serait jamais pris au sérieux.

Un jour pourtant (notre dîner avait lieu ce jour-là à l'hôtel du Louvre) un Anglais fort bien se présenta, et comme il remplissait toutes les conditions prévues par notre règlement, nous dûmes l'accepter. 11 avait l'air fort aimable et très-distingué, sans rien de cette froideur

guindée particulière uu\ physionomies anglaises. Avant de prendre la place qui lui était réservée, il vint me serrer la main, en fit autant à chacun des convives, mais ne prononça pas un mot de français. Bien que plusieurs de mes rédacteurs eussent pu lui parler anglais, on trouva plus plaisant de le laisser dans l'isolement, pour voir comment il se tirerait de cette situation. Notre Anglais ne parut nullement embarrassé. Il nous regardait avec plaisir, souriait de temps à autre, et portait la santé de celui-ci ou de celui-là en soulevant son verre. Peu à peu les langues se délièrent et comme on ne se gênait pas devant un étranger qui ne comprenait pas, on réplucha assez doucement, il faut le dire, mais enfin on fit à haute voix et sans se gêner une suite de plaisanteries fort gaies à son endroit.

Le repas terminé, l'Anglais se leva gravement et nous dit dans un français dont je n'oublierai jamais la pureté et avec un accent méridional assez prononcé :

— Messieurs, je ne suis pas du tout Anglais^ je suis un gros négociant en vins de Bordeaux, et je vous demande la permission de vous adresser comme souvenir quelques échantillons de ma maison.

On juge de la stupéfaction générale qui suivit ces paroles et de l'embarras de tous ceux qui avaient parlé du faux Anglais devant lui avec autant d*indifférence que s'ils eussent été près d'une statue. Mais bientôt on

félicita le négociant du tour ingénieux qu'il nous avait jpué; chaciin lui fit sa commande; on le proclama séance tenante fournisseur attitré du Figaro^ et en effet, il ne s*est jamais donné up dtner de rédactioii sans que V Anglais ^^ Bordeaux, c'est ainsi quQ nous l'appelions, ne ^e chargeât lui-même dQ pous fournir les vins les plus exquis et les plus autl^entiques.

V^^ eu, d^puis^ce temps-là, l'occa^oii def^fre trè»ample connaissance avec ce négociaQt; \\ était sii^i d'Alexandre Puma^, de pesbarrolles, dç Millaud, de Mirè9/ etc. Je m^ devenu son client le pli;s assjdu et )e plus satisfait; et je l'ai fait adopter par ma famille et mes amis qui en ppt toujours été ravis.

Jusque-là, j'avais été en proie, comme tçint de monde, à ces marchands de vin plus ingénieux qu'honqétes, qui vopt acheter à Béliers le Cbàte^u-Margaux QU le S^int^Emilion qu'ils vous vendent 3 ou 4 fr^nc^ la bouteille.

C'est ^ mon spirituel fournisseur de Bordeaux que j^ dois un usage que je.prends fô liberté de recorumançler à tous ceux qui reçoivent.

Généralement quand on invite à ^ table quelques an^js, on commence par leur servir le vin le moins bon, de manière à leur faire apprécier à la fin 4u repo^, par une savante gradation, les grands crus que Ton tieut en

réserve. Je trouve, au contraire, qu'il est à la fois plus sain, plus agréable et plus logique de servir tout de suite ce que Ton a de mieux, avant que l'appétit ne sojt émoussé et l'estomac chargé. J'ajouterai que je ne donne jamais, même comme vin dô table ordinaire, qu'un vin qui pourrait très-bien passer comme vin de dessert, bien qu'il soit loin d'être aussi cher. Tous ceux qui ont dîné chez moi depuis quinze ans, et la liste en est longue, m'ont toujours félicité de l'excellence de ce vin. Je ne suis pas fâché, puisque l'occasion 3' en présente, de reporter leurs compliments à qui de droit, c'est-àdire à notre faux Anglais des dtners du Figaro.

n s*en faut de beaucoup que le menu d'un dîner aussi considérable soit facile à faire. Un repas d'hommes n'est pas comme un repas de noces où les sucreries, les petits plats doivent jouer un rôle important. Bien que je sois sobre de nature, je dois avouer avec unç certaine coquetterie que je crois m'entendre assez bien à faire un menu comme celui qu'il nous fallait.

J'allai chez Tavernier, maison Véfour, et je lui dis mes intentions : — Nous ne voulons pas de pièces montées, nous n'avons aucun plaisir à contempler des nougats surmontés de plumets de colonel en sucre pilé, nous ne voulons pas de Figaros en sucre avec des ornements collés au pouce avec de la salive, pas de petits oiseaux, de papillons, de mosquées enpastill^^e^ pous

ne désirons que quelques plats, mais nous voulons qu'on y revienne. Donnez-nous des filets de bœuf, des gigots de chevreuil, des perdreaux truffés; mais, je m'explique, je ne veux pas de ces truffes coupées en petits morceaux et qui sont si rares qu'il faut gratter au fond de la volaille pour en avoir quelques bribes; non, j'en veux des avalanches, j'en veux trop ! ma gloire d'organisateur sera d'entendre dire^aux garçons qui en offriront pour la troisième fois : — Ah ! mais, à la fin, vous m'ennuyez avec vos truffes!

Mon vœu fut exaucé; en effet, le soir du dtner, je suivais de l'œil un des garçons ; je le vis s'avancer vers Rovigo qui causait activement duel avec un de ses voisins : — « Des truffes, monsieur? » murmura le garçon à son oreille. Rovigo ne répondit pas et continua sa conversatiou. — « Des truffes, monsieur? » fit le garçon un peu plus haut. — « Mais voulez-vous me laisser tranquille avec vos truffes! s'écria Rovigo impatienté, voilà trois fois que vous m'en donnez ! »

Mon .succès était complet.

Une anecdote personnelle avant de commencer le récit de notre premier diner : 11 avait été convenu que chacun, pour être reçu à noire table, devait envoyer un mot spirituel, une nouvelle à la main, quelque chose enfin qui prouvât qu'il était digne de faire partie de la Société d'Encouragement pour Vamélioration de l'es-

prit français^ comme nous ravions modestement intitulée.

Ceux qui avaient oublié de se conformer à cette formalité ou qui s'étaient mal acquittés de leur besogne devaient être punis ; le châtiment consistait à être privé de café pour l'insuffisance du mot apporté ou à n'avoir pas de vin fin sur sa table dans le cas d*oubli.

Je dois dire que cette mesure cruelle avait surtout pour but d'éloigner ceux qui se sentaient incapables de se trouver avec des gens dont le métier est d'avoir de l'esprit; nous avions été jusqu'à nommer deux examinateurs qui se tenaient dans lantichambreetqui prenaient gravement les manuscrits en les vérifiant, tout comme les employés des chemins de fer quand ils re- . cueillent les tickets des voyageurs.

Pour les invités qui viendraient sans nouvelles à la main, je fis mettre une table spéciale, dont le couvert devait être absolument pareil à l'autre, à ceci près qu'on n'y verrait pas de vin. Même gamme de verres que pour les autres, mais pas de vin, je le répète. Afin de rendre le supplice et l'humiliation moins forts, je pensai à placer devant ces invités des bouteilles, non pas de bordeaux ni de bourgogne, mais de toutes les eaux minérales de table qu'on puisse imaginer : eaux de vichy, d'Orezza, de Seltz naturelle, etc., etc.; au col de chacune d'elles, on devait mettre une étiquette por-

tant la date de la grande récolte avec Tindication du cru ; par exemple on eût lu : Eau de Saint-Galipier (1S&2)» eau de Fougues (année de la comète), eau de Vais (retour de l'Inde), etc.

Je partis aussitôt avec mon gendre Bourdin pour me renseigner à rétablissement des eaux de Vicliy qui est au coin de la rue Drouot. Comme mon intention était de varier le format des bputeiljes, je demandai à la dame du comptoir de vouloir bien m'en faire montrer quelques-unes.

— Mais de quelle eau vouless-vous, monsieur ?

— C^IequQ vous voudrez, madame... faites-p)oi montrer. . .

-r- Mais, monsieur, vous devez pourtant bien savoir quelle eau vous voulez... voici le catalogue 1

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit... la qualité, la provenance de l'eau me sont indifférentjBs, je tiens seulement à ce que la forme des bouteilles soit variée.

A peine avais-je dit ces mots, que je vois surgir un garçon de boutique qui l'œil en feu s'adresse à moi et me crie de toutes les forces de*ses poumons :

— Dites donc, voulez-vous nous ficher le camp, et plus vite que ça I

Je voulus m'expliquer, le garçon renouvela son invitation avec la mémo courtoisie. Cette fois, je n'y tins plus et je voulus m'élaricer sur ce fpu furieux. Bour-

MES YOYA&ËS ET MES t'RtSdNS. 14à

dia m'arrêta, mé conjura de Contenir 'thk colère. -^ Soit ! ni*écriai-jë, je j[)ar8, et vous alle« avoir de mes iiouvellés !...

— Oui, oui, hurlait le gdrçôh, VoUs faites mieux de vous en aller !

Je sautai immédiatement dans une voiture et je me fis conduire chez le directeur de cette maison, M. Gallon, qui demeurait rue du Faubodrg-Sâint-Honoré. Je lui expliquai la scène qui venait de se passer. M. Gallon, qui était un homme' fort aimable et bieii élevé, me calma de son mieux en m'annonçant d*abôrd qu'il ailait mettre immédiatement ce garçon à la porte. Puis, il m'expliqua ce qui avait donné lieu à la sortie véhémente dont je venais d'être gratifié.

— Ces jours-ci, me dit-il, une maison qui cherche nos modèles de bouteilles pour les contrefaire, envoya demander des échantillons à notre magasin. Ce garçon que vous venez de voir a donné tous les renseignements possibles avec une complaisance et une candeur parfaites. J'ai appris la chose et je l'ai traité d*imbécile devant tout le monde. 11 a pensé que vous étiez de la même compagnie de contrefacteurs et a voulu se venger de sa sottise.

On comprend qu'en présence de pareilles explications, je demandai que ce garçon (un ancien militaire) ne fût pas déplacé et je repartis pour le Figaro. J'y

trouvai un de mes amis, M.Burdin,qui était notreavoué, qui venait me demander d'être de notre dîner, et comme je n*ai jamais pu résister à une plaisanterie, je lui dis : — Soit, mais vous allez me rendre un service, et je le priai d'aller à l'établissement des eaux de Vichy, sans lui dire de quelle façon j'y avais été reçu.

— Allez, lui dis-je, demandez à voir quelques différentes formes de bouteilles, vous nous ferez envoyer celles que vous aurez choisies.

Burdin qui était fort complaisant, se mit aussitôt en route. Il revint presque aussi vite qu'il était parti. Le garçon avait accueilli ses questions comme il avait fait des miennes. Burdin était furieux, voulait faire un procès, et je ne pus le calmer qu'en lui avouant la vérité.

Notre premier dîner eut lieu. Le succès fut considérable. Le couvert, dont le Figaro donna un plan, était unique dans son genre. On peut en juger par les noms suivants devant lesquels on avait fait figurer les titres de chacun des convives à notre réunion. Combien, hélas ! n'y sont plus et ont disparu depuis vingt ans !

On voyait par exemple le nom de Méry suivi de Hèva; à côté d'Armand Barthet, le Moineau (le Lesbie; on lisait cette liste de noms et d'œuvres célèbres :

Aaber, la Muette; Miirger» les Vacances de Camille; Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin; Fiorentino, traduction du Dante; Félicien David , la Perle du Brésil; Maillart, Gastibelza; Léo Lespès, Paris dans un fauteuil; Eugène Guinot, les Mémoires du Diable; Du- . weri^ le répertoire d"Arnal;}&ichelCaiTré, les Noces de Jeannette; Nestor Roqueplan, Nouvelles à la main; Villemot, ses Chroniques ; Alphonse Royer, la Favorite; LéonGozlan, le Lion empaillé; J. de Prémaray, les Droits de r Homme; Nefftzer, Bulletin politique ; Anicet Bourgeois, Marianne; Dantan, la Statue de BoieUUeu; Dupeuty, Paris la Nuit; Panseron, Traité d'harmonie; Gustave Vaëz, la Favorite ; de Saint-Georges, les MouS" quetaires de la Reine; F. Halévy, la, Juive; Cabarrus, Philosophie de la médecine; Dumanoir, V Ecole des Agneaux; René de Rovigo, Jusqu'à minuit; marquis du Flallays, Code du duel ; Edouard Martin, la Rue de Lourcine ; Lambert Thiboust, les Filles de Marbre; et bien d'autres que l'espace ne nous permet pas de nommer ici. Parmi les défunts je trouve encore Millaud, à côté de qui on avait écrit seulement sa fortuney bien qu*il eût tous les titres possibles à faire partie d'une société de gens d'esprit.

Parmi les vivants, ce qui est plus gai, je vois les noms suivants avec la mention de l'œuvre principale de chacun :

Gustave Doré, son Juif-Errant; Offenbach, les Deus

chez les autres, et je me juge trop bien aussi pour ignorer à quel point j'ai maintes fois mérité le savon. »

Roger, le ténor, alors dans tout son succès, répondit à notre invitation par la petite lettre suivante :

« FigarOy

« J'arrive de la campagne à Tinstant, et je trouve votre invitation à faire mon trentième dans un dîner de gens d'esprit.

« Je n'en reviens pas, j'en suis tout béte. Mais j'accepte sinon par orgueil, au moins par reconnaissance et par gourmandise.

« Je dînerai et j'entendrai dire vingt-neuf mots spirituels. Vous voyez qu'il ne faut pas compter sur mon écot, à moins que Désarbres ne parle avant moi, ce qui me donnerait beaucoup de courage.

<i Merci et tout à vous.

« G. Roger. »

Voici la lettre de Dumanoir, un esprit charmant et distingué; son répertoire dramatique est trop connu pour que j'aie besoin de le rappeler :

« Messieurs,

« J'accepte avec empressement la petite place que vous voulez bien m'offrir au grand banquet de Figaro. On

doit tenir à honneur d'être un des soixante ^ dût- on n'être, comme moi, que le soixantième. ^ < Agréez, etc.

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