‹ Mémoires d'un journaliste (volume 3)Chapitre 12 sur 20 · LES BOURGUIGNONS · texte numérisé non relu

LES BOURGUIGNONS

Par un frais sentier qui verdoie En suivant mes rêves grognons.

Bras dessus dessous, Tâme en joie, J*ai rencontré trois Bourguignons t

Ils portaient écrit sur leur trogne

Qu'ils avaient noyé leur guignon «

Dans un tonneau da Vieux bourgogne.

J*ai rencontré trois Bourguignons f

Ils étaient rouges commo braise»

C'étaient trois braves compagnons Qai chantaient et se pâmaient d*aise.

J'ai rencontré trois Bourguignons!

Passaient par là trois compagnonne s Avec des fleurs dans leurs chignons.

C'étaient trois belles Bourguignonnes.

Et c'étaient trois beaux Bourguignons 1

c Où donc allez-Yous sans carrosse.

Bonnets blancs et souliers mignons ?

— Nous nous en allons à la noce.

— Vraiment! » firent les Bourguignons.

« Eh bien alors, dansons, les belles, Sans musique et sans lumignons !

La lune vaut bien les chandelles Et en avant les Bourguignons'! »

Les trois gars n'étaient pas, morguenne !

Venus pour planter des oignons;

Ils avaient si belle dégaine

En dansant, tous ces Bourguignons !

Les amours au clair de la lune Poussent comme des champignons :

Chacun embrasse sa chacune Comme embrassent les Bourguignon» !

Eve a croqué plus d'une pomme (Nous en ramassons les trognons !).

Ils étaient six!... et voilà comme Le total fut neuf Bourguignons 1

Toute la presse s'occupa de nos baaquets; les auteurs dramatiques nous rendirent un diner chez

Véfour; nous en avons longuement parlé dans le Figaro; nous avons même donné les places des tables, leur composition, et tous les journaux nous consacrèrent au moins un article.

Je retrouve dans le Mtmde Illustré^ sous la signature André, les lignes suivantes :

c Le fameux diner offert par tè Figaro aux ^jrincipales plumes militantes de la littérature, a complètement réussi, au double point de vue, et du choix des individualités convoquées, et de leur entente confraternelle. L'initiative est excellente, car, de toutes les professions, celle des lettres est assurément la spécialité où se rencontre regrettablement le plus, de désunion. Espérons que, moyennant ce qu*il est permis d'appeler d'autres bases économiques et non prodigues, — . l'affaire pourra se fonder parmi les écrivains telle qu'elle existe chez les notaires, les médecins, les avocats, les barbistes et peut-être les barbiers. »

André, c'était Jules Lecomte : le fait est qu'il n'avait pas à se plaindre de la façon dont il avait été reçu par nous.

Auguste Villemot, qui était alors à rindépendanee belge, écrivit en novembre 1857 les paragraphes suivants :

« Les deux dioers les plus retentissants de la quinzaine ont été d'abord celui que M. Millaud a donné en l'honneur de Meyerbeer à une douzaine de feuilleton* nistes; puis, celui qui a été offert par le directeur du Figaro à tout Tétat-major du journalisme. On aurait lieu de s'étonner, dans le temps de polémique un peu exagérée que nous traversons, que soixante hommes de lettres ayant sérieusement une plume, un journal et chacun une petite botte d'envieux, d'ennemis ou simplement d'an/îpa^Aigues, aient pu se trouver réunis dans le même local sans se dévorer. Cependant, le phénomène s'est accompli, et il a même présenté un spectacle plus fraternel et plus consolant qu'on ne le supposerait.

c II est vrai que les places avaient été distribuées par M. de Villemessant avec une connaissance profonde du cœur humain en général, et une entente parfaite du cœur de chaque confrère en particulier. Ceux qui sont en bouderie ne se voyaient que de profil ; ceux qui sont en hostilité déclarée ne se voyaient pas du tout. Au surplus, les fermentations généreuses du Laffîtte et du Clos-Vougeot ont amené des scènes d'expansion; — des mains qui s'évitaient se sont retrouvées; — les ayeux de tendre sympathie et de haute estime littéraire ont . racheté les emportements de plume où l'on s'était traité réciproquement de bateleur et de marchand d'eau de Cologne. Car lorsqu'on a un homme à éreinter tous les jours, les bonnes raisons sont bien vite épuisées et on arrive tout de suite aux mauvaises.

t70 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.

< Là est le sens utile de ces réunions qui se renouvelleront tous les mois, et dont la fondation sera un titre d'honneur pour le journal de Paris qui a tout à la fois le plus à pardonner et à se faire pardonner. Un jour, le verre en main, les journalistes conviendront de devenir entre eux presque aussi polis dans leurs querelles que les chiffonniers dans leur polémique; on brûlera à la flamme du punch tous les vieux journaux où les hommes de lettres se dénoncent réciproquement à l'univers comme autant de goujats et de truands, et le monde, voyant que les écrivains se respectent, s'avisera peut-être de les respecter. Ainsi soit^il! »

Il est impossible de faire avec plus de justesse et d'esprit que notre regretté chroniqueur, le procèsverbal de la séance, et de formuler plus nettement la situation déplorable que la politique militante a faite aux journalistes d'aujourd'hui.

Les lecteurs du Figaro ont pu remarquer que tous les ans, vers la même époque, je reparaissais dans le journal avec un nouveau chapitre des Mémoires d'un Journaliste. La raison de ce retour est bien simple; en effet, ce moment de l'année est pour ainsi dire la morte 3aison pour un journal; la Chambre est en vacances (comme la France serait heureuse si la Chambre • était

MES VOYAGES ET MES PRISOfïS. 171

toujours ainsi !) ; le grand monde est en villégiature, les théâtres sont fermés, les tribunaux vont devenir déserts, s'ils ne le sont déjà.

Voilà donc Texplication de ma réapparition périodique comme celle de l'hirondelle.

Et puisque j'ai cité l'hirondelle qui aime tant à voyager, il me semble tout naturel, ayant eu l'audace de me comparer à ce fluet oiseau, de parler aussi de mes pérégrinations, de mon excursion à Venise, par exemple.

L'idée de reproduire les impressions que j'ai éprouvées, m'est venue en lisant le récit enthousiaste que vient de faire mon rédacteur, M. Ivan de Wœstyne, de son séjour à Venise, en revenant de Russie.

Bien des fois j'ai songé à dire ce que je pensais de ce voyage, mais je craignais d'apporter une note discordante dans le concert d'admiration que soulève ce mot magique : Venise! Comme, après tout, les opinions sont libres, pourquoi ne parlerai-je pas, moi aussi, N de la ville des doges ? C'est ce que je viens faire aujourd'hui et j'aurai le courage de mon opinion sur cette ville dont on n'ose jamais faire la moindre criljque, dans la crainte de paraître indifférent aux beaux-arts.

Depuis quinze ans, tout le monde me disait : — Avez-vous été à Venise? — Comment! vous n'avez pas été à Venise? mais vous ne connaissez pas l'étendue de votre bonheur ! Vous allez pouvoir avoir cette première,

cette unique impression qui restera éternellement dans votre esprit; ôtes-vous heureux de n'y avoir pas été encore, allez-vous être heureux d'y être, serez-vous heureux d'y avoir été !

Ces assurances de félicité m'ébranlèrent au mois de février dernier. J'étais à Monaco, je n'avais que peu de trhemin à faire, deux cents lieues à peine ; ah ! si, comme de mon temps, j'avais eu cela à faire en diligence ! Bref, je fis boucler mes malles et je partis.

On m'objectera que j'avais choisi un mauvais moment pour visiter l'Italie ; à ce propos, je ferai remarquer que lorsque je parlais de partir en automne, on me disait : « Voir l'Italie à la fin de l'année, mais vous n'en aurez aucune idée, vous ne jouirez que des derniers moustiques (les plus redoutables) , et d'un paysage ravagé! Les pays chauds doivent être vus par le soleil ! — Je pars en juillet prochain, dis-je alors à un autre de mes amis. — Mais vous êtes fou ! me répondit-il, vous n'y verrez rien, vous serez cuit ! vous ne pourrez sortir que la nuit, sous peine d'insolations ou de fièvres cérébrales ; il n'y a que l'automne pour bien voir l'Italie ! »

Gomme on m'avait absolument dégoûté de ce pays pour l'été et pour l'automne, je résolus de le visiter au printemps.

— Ne faites pas cela ! me dit un autre ami, surtout si vous allez à Rome.

— Non, je vais à Venise.

— Faites-le encore moins !

— Pourquo ?

— Parce que, sous Faction du soleil de mars, les miasmes qui se forment dans la terre et dans la vase pendant l'hiver, commencent à s'évaporer et se ma- . nifestent sous forme de fièvres paludéennes, typhoïdes, choléra, etc.. La lagune est impossible à ce mooient-là.

— Et si j'y allais en hiver?

— Ne faites pas cela, vous ne serez pas chauffé, vous manquerez de tout !... Et puis, voir les coupoles do Saint-Marc couvertes de neige, ce serait le comble de la folie !

— Sapristi! mê dis-je, mais c*est bien difficile de visiter l'Italie, si je dois y renoncer au printemps, à l'été, à l'automne et à l'hiver.

La véritable saison, c'était donc celle qui n'en était pas une, et comme la fin de février, entre l'hiver et le printemps, semblait assez bien répondre à ce moment de l'année, je pris avec plaisir la fin de février et le commencement de mars pour effectuer mon voyage.

Je me mis donc en route, ayant pour compagnons mon secrétaire et collaborateur Périvier, et mon vieux camarade Dollingen.

En faisant cette excursion, mon projet était de partir pour ainsi dire à la découverte, à l'intention de mon

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petit-fils ; je comptais lui faire faire un jour ce voyage avec moi, et je me préparais à être ainsi pour lui un excellent dcerone.

Au moment de mon retour, je lui écrivis, au triple galop, une lettre contenant mes principales impressions, toutes fraîches, sincères, et comptant bien y retrouver plus tard quelque note utile, je lui recommanda de me la garder.

C'est cette lettre que je reproduis aujourd'hui, sans y changer un iota^ en demandant la permission au lecteur de lui laisser son allure intime et sans façons.

« Mercredi.

« Mon cher Pierre,

« J'arrive, j'ai fait mon voyage de Monaco à Gênes, Milan et Venise en cinq jours et je vais le dire (avec la franchise d'un vieux militaire... que je nai jamais été) pourquoi j'ai fait si lestement autant de chemin.

« Commençons par parler de mon départ :

« J'étais, je l'avoue, un peu craintif en pensant à la longueur du trajet que je savais avoir à parcourir ; mais je me sentais de plus en plus désireux de voir enfin Venise, le palais des doges, le pont des Soupirs,le Rialto, la place Saint-Marc, les gondoles et les gondoliers, le costume pittoresque des habitants, tout, jusqu'à ces dix mille pigeons qui viennent, au son d'une horloge, à deux heures précises, manger à vos pieds et dans

votre main; je brûlais du désir de voir cette ville construite sur Teau» cette ville où ne circulent ni chevaux ni voitures, cette ville que tous tes poëtes ont si souvent chantée et chanteront si longtemps encore.

a Ma première étape fut Gènes. — C'est une cité absolument repoussante de malpropreté ; les maisons, d*un aspect passable, sont toutes peintes en rouge, vert, abricot ou bleu, ou chamarrées ; invariablen^ent, on y voit du linge suspendu qui sèche, et certes, cela ne peut pas être par ostentation qu'ils relaient ainsi : quel linge, mon Empereur !

« Les deux tiers des maisons tombent en ruines ; jamais je n'ai vu une ville présenter un aspect aussi miséi;0ble; involontairement je me suis rappelé le ujot d*Odry : « On voit bien que les habitants de ce pays-là « sont dans YEtat de Gênes! »

« Je suis descendu dans le meilleur hôtel, on me Ta dit du moins. Quel lit ! en zinc ! quels oreillers, de véritable pupitres ! un couvre-pied, des couvertures d'une pesanteur horrible ; je ne pouvais me retourner dessous ; ajoute à cela que le lit avait juste la largeur de mon corps, et qu'il était indispensable de ne pas dormir pour être sûr de ne pas rouler par terre ; il est vrai que la dureté de la couche se chargeait du soin de me t'Onir éveillé.

«^e lendemain de cette pénible nuit, j'avais un hor-

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rible torticoUs, une sorte de glande au cou. Doux et touchant souvenir!

« J'y pense maintenant; si j'avais été un grand romancier comme mon excellent ami Xavier de Montépin, c'est-à-dire un écrivain de talent consacré par le succès J'aurais dû commencer ainsi ma narration, à la façon des romanciers ; « Dans la nuit du 26 au 27 féc vfier 1877^ à trois cent dix-huit lieues de distance, « deux hommes veillaient pour des raisons bien dif- « férentes ; tous deux étaient livrés à de cruelles souf- « frances, à de terribles déceptions, à d'immenses « tortures. Qu'on nous permette, usant de ce privilège a accordé aux romanciers, de faire pénétrer le lecteur « auprès de ces deux infortunés.

« L'un d'eux était Godefroy, qui venait d'être con- « damné à dix ans de travaux forcés et devant les « yeux duquel défilaient les souvenirs de ses jours « heureux, du regrettable passé, et les angoisses d'un « terrible avenir.

« L'autre, plus à plaindre encore, car il s'était bien « volontairement précipité dans le gouffre, était un « personnage jouissant d'une certaine célébrité et dont « la vie a été diablement bruyante et suffisamment a agitée ; il s'appelait Jean-Hippolyte de Villemessant, « et méritait bien le supplice qu'il endurait, puisqu'il « lui était si facile de rester à Monaco, ob il avait laissé

« un beau soleil, un jardin embaumé de fleurs et des c orangers couverts de pommes d'or du jardin des € Hespérides ! (Tu vois que n'oubliant pas que j'écris à un lycéen, je me mets en frais de style I)

« Le malheureux* se disait dans son insomnie : J'ai « mérité tout ce qui m'arrive, mais je. le jure sur les « cendres de Trochu (qui, lui, malgré ses promesses et « ses grands discours, a eu le bon esprit de ne pas c sortir !), si jamais je reviens de ce voyage, jamais on « ne me fera courir ainsi les auberges et les grands c chemins I » .

« Et je te garantis que monsieur ton grand-père tiendra son serment.

« Le lendemain matin de cette horrible nuit, comme mes compagnons de voyage, beaucoup plus ardents que moi, avaient été, dès le grand matin, visiter la ville, j'allai déjeuner seul dans un restaurant ^d'assez bonne apparence. Voici le menu de mon repas :

« Du riz dans de l'eau chaude, pas même grasse, la graisse était sur la nappe; ce riz n'était pas cuit et pourrait avantageusement remplacer les grains de pfomb qui serventà rincer les bouteilles, si jamais, par iaipossible, il venait aux Génois l'idée de les laver; dans cet infâme brouet nageaient de grandes feuilles longues et étroites qui essayaient vainement de lui donner l'air

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d'une julienne. On me servit ensuite des rognons de bœuf pas cuits, rouges dedans mais œpendant calcinés au dehors. Pour m'aider à avaler cette horreur, j*ai demandé de la moutarde. Le petit domestique m'a, répondu (je jure que je n'invente rien) que ce n'était pas la saison !

« Sur mon cri d'étonnement, le maître intervint et ordonna à ce garçon d'aller me chercher de la moutarde. J'attendis ; au bout de quelques minutes, le petit bonhomme revint, rouge comme une tomate, en déclarant qu'il rCen avait pas trouvé !

« Je demandai alors une salade avec des œufs durs ; on m!apporta des œufs ni mollets ni durs, ce que nous appelons des œufs capucins; quant à la salade, elle était composée de grandes feuilles ayant un petit navet au bout (ne pas croire que c'étaient des raiponces), dont je n'ai jamais pu savoir le nom ; l'huile, tu la sens d'ici, n'est-ce pas ?

Je dois reconnaître .que le prix de tout cela était insignifiant. J'ai donné 50 centimes de pourboire au petit garçon, qui, peu habitué à de semblables largesses, a cru que je plaisantais ; ses yeux noirs étincelaient de joie.

€ Enfin, je quitte Gênes et j'arrive à Milan.

« Par une singulière ironie du sort, je trouvai en wagon, moi qui venais de si mal me nourrir, un des asso-

MfiS VOYAGES ET MES PRISONS. 179

ciés de la maison Joret, le centre de toutes les primeurs, de tous les comestibles de haut goût de Paris. « Nous parlâmes de nos mésaventures, et la conversation fournit à ce nouveau compagnon de voyagé Tanecdote suivante :

« Le prince Demidoff, qui était un gourmet de première force, se fournissait toujours chez Joret; c'est là que M. de Rothschild, passant un jour d'hiver, aperçut un panier de raisins merveilleux :

« — Combien ce raisin ? demanda-t-il.

« '— Cinq cents francs.

« — Combien y a-t-il de livres ?

« — Cinq*

« — Et combien y a-t-il de grains ?

« — Je ne sais pas, lui répondait-on.

« — C'est beaucoup trop cher pour moi, fit Thomme le plus riche du monde, et il partit.

« Un instant après, un Anglais passa qui acheta le raisin et le fit porter chez lui.

« Quant au prince Demidoff, dont je viens de citer le nom, il était encore moins regardant que cet Anglais qui y regardait si peu, puisqu'il achetait à de bien autres prix les premières fraises de l'année ; l'usage qu'il en faisait mérite d'être signalé à la postérité : après en avoir mangé, il écrasait le reste et, du jus qu'il en exprimait, il se ^lavait les mains et la figure !

« Malgré cet exemple princier, j'avoue, et j*espère que tu penses comme moi, que Teau pure est bien préférable pour la toilette.

« Décidé à passer unemoins mauvaise nuit que la précédente, j'ai pris une précaution avant de me coucher. Tai fait attacher deux petits lits de fer ensemble, par le haut et par le bas, pour éviter un fatal écartement qui m'aurait mis, comme dit le proverbe : entre deux selles! Puis, comme il ne fallait pas espérer même un soupçon d'oreiller, j'ai plié une couverture et je l'ai entourée d'une serviette qualifiée du titre pompeux de drap. Tout cela n'empochait pas nos matelas d'être doux comme du beau marbre de ce magnifique pays ; piais enfin le lendemain je n'étais que courbaturé.

Il y a quatre ou cinq lustres (parlons un peu comme nos p.ères!) qu'on me rabâche avec exaltation : — mon ami! il ne faut pas, on ne doit pas mourir sans avoir vu le théâtre de la Scala ! Quelle immense salle ! quel public! Chaque grande famille de Milan y a sa loge; on y prend son thé dans de charmants salons, puis on revient sur le devant de la Toge pour entendre les morceaux à effet ! et quels chanteurs !

c Je suis allé à la Scala, mon cher Pierre !

« Pour parler de l'entrée, je déclare que j'aurais pu passer dix fois devant la façade sans deviner qu'il y

avait UQ théâtre derrière. On voit mieux Séraphin chez nous, et puis il y a au moins devant la porte un homme qui crie : « Entrez voir les ombres chinoises ! j»

« On nous fait passer par des couloirs obscurs, malpropres naturellement; nous arrivons dans la salle; elle est fort grande, dépourvue de pourtours et composée de cinq rangs de loges; tout y est absolument fané. Chaque propriétaire de loge a le droit de la décorer comme il lui plaît; pas une n'est élégante; quelques bouts d'indienne, de fausse tapisserie ou un vieux rideau rouge, voilà tout ce qui constitue Télégant ameublement dont m'ont tant parlé des voyageurs qui, trèsprobablement, ne Pavaient jamais vu; pour moi, avec leurs friperies à bon marché, ces loges ont tout l'air des boutiques de l'ancien Temple.

« J'ajouterai que la salle est à peine éclairée ; devant chacune des loges est un candélabre en bronze à six branches; jamais on ne l'allume; si cette fantaisie venait au directeur, il parait que tout le monde mourrait de chaleur, et on ne se paye ce genre de cuisson que dans les grandes occasions.

« La loge du roi est placée de face ; elle a assez bon air. Quant aux chanteurs, on me fera bien plaisir en ne m'en parlant jamais*

a Le ténor seul avait de la voix ; mais il est jeune et

fera bien d'apprendre à chanter. On jouait les HuguC'

notêy agrémentés d'arrangements ; par exemple : on passe le deuxième acte ; on en garde cependant quel«que chose qu'on glisse dans le troisième ; on coupe la moitié des récitatifs dans le quatrième acte; quant au cinquième, on ne le Joue pas du tout !

c J'arrive aux seigneurs de la cour ! ! Non jamais on ne se figurera de semblables gentilshommes. Celui qui dit :

Ek pour te U prouver, vi4e avec moi oê verre !

c'était, à s'y méprendre, X..., notre vieux porteur de journaux.

« Le ballet était beau, mais ne comptait pas, h lui tout seul, moins de cinq actes. Les danseurs se prenaient tout à fait au sérieux ; le public lui-^méme est de leur avis ; on lesrappelle, on les bisse. La danseuse n'allait pas mal^ elle était servie par un .excellent embonpoint et par quarante ou quarante*cinq années de conscien* cieuses études.

« Et voilà le fameux théfttre de la Seala I

< Ah! par exemple^ le Dôme est magnifique; c'est une cathédrale plus grande que celle de Paris,, construite tout en marbre blanc i elle se passera aisément de mes suffrages.

c Dans le milieu de la ville, entre la Scala et le Dôme^ se trouve un immense passage qui porte le nom de Victor-Emmanuel ; il est construit en étoile, c'est-à-dire qu'il y a un rond-point et quatre galeries qui en partent ; l'élévation de ces passages vitrés est gigantesque ; ils sont ornés de statues dans le haut et peuplés de boutiques dans le bas; parmi les statues, j'ai remarqué celles de Cavour, Dante, Charles-Albert, Massimo d'Azeglio, Manzoni, Manin, etc., etc. Il est indispensable, par exemple, de visiter les galeries Victor-Emmanuel dans le jour ; à la nuit on n'y voit rien du tout : le centre est illuminé et est si élevé que sa lueur, diton, peut se distinguer à Turin, de la Superga, par les belles nuits. Toujours est-il que lorsqu'on est à Milan il faut se contenter de voir le haut assez bien éclairé, mais le bas perdu dans une complète obscurité.

« Comme je ne voulais pas partir de là sans avoir emporté ce qu'on appelle un souvenir, j'entrai dans une boutique. C'était celle d'une marchande de lingerie, dentelles, etc., je lui achetai quelques mouchoirs sur lesquels sont assez habilement brodés de petits personnages. Mes emplettes terminées, je demandai à la marchande pourquoi il ne faisait pas plus clair dans les galeries Victor-Emmanuel :

« — 4Dh ! monsieur, me dit-elle, c*est par économie et peut-être aussi par misère.

t — C'est fâcheux, lui dis*j,e, parce que j'aurais voulu

juger de Teffet dès ce soir ; j'en serai quitte pour attendre jusqu'à demain.

« — Comment, monsieur? me fit-elle avec étonnement, on illuminera demain ?

« — Sans doute, continuai-je avec le plus grand sangfroid, nous devons faire construire à Paris des galeries exactement semblables à celles-ci ; elles iront de la rue Drouot au boulevard Haussmann ; naturellement, je dois juger de l'effet de Téclairage ; il faut bien le dire, cela ne sera pas pour rien I

« — Je le crois bien, monsieur !

« — Cela me coûtera au moins 1,500 francs, mais, au moins, j'en aurai le cœur net.

« — Vers quelle heure, monsieur î

« — A huit heures et demie précises!

« — Oh ! par exemple, fit la marchande, qui n'y tenait plus de joie, je vais inviter ma sœur et mon beau-frère !

a — Vous pouvez aussi le dire à vos voisins, lui disje avec l'air d'un homme qui en accorde un peu plus qu'on ne lui en demande.

« Puis je rentrai chez moi.

« Le lendemain, à huit heures et demie, mes deux compagnons de voyage passaient exprès par les galeries Victor-Emmanuel; la plupart des boutiquiers ^talent sur leurs portes ; un groupe considérable stationnait devant le restaurant Biffi : une famille d'une douzaine

de personnes était installée à l'entrée de la boutique de ma marchande de mouchoirs ; je me gardai bien d'aller ce soir-là dans les fameuses galeries pour voir si le luminaire était suffisant.

« Encore un mot sur ce magnifique passage :

Si j'avais un conseil à donner à ceux qui sont pressés de réaliser un parent à héritage, je leur dirais : € Prenez votre parent, emmenez-le à Milan par un « temps bien chaud, faites-le courir par la ville jusqu'à « transpiration ; allez au rond-point des galeries Victor- « Emmanuel ; faites-lui examiner en détail les statues qui « Tornent, au milieu du souffle des quatre vents, lais- « sez Y Y bien chaud et héritez... quand il sera froid! » Si je faisais jamais le Maniai de l'héritier^ je ne manquerais pas d'y introduire cette prescription dont la formule rappelle assez bien celle de la Cuisinière bourgeoise. Tu constateras, quand tu feras ton droit, que ce mode d'assassinat n'est pas prévu par le Gode.

« Enfin, nous partons pour Venise, Venezia la bella ! J*ai fait retenir un appartement dans un très-bon hôtel, par dépêche télégraphique. Nous roulons. Vers le soir, le train s'arrête ; il paraît que nous sommes arrivés. En sortant de la gare du chemin de fer, nous descendons quelques marches; il tombe une pluie glaciale; on me fourre dans une sorte de réduit, de niche à chien qui est au milieu de la barque; j'y entre avec beaucoup

(Je peine et une certaine inquiétude en pensant que cette niche est juste de ma dimension, et que si je mangeais seulement un biscuit en chemin, je n'en pourrais plus sortir.

c Je regrette beaucoup d'être arrivé la nuit à Venise, qui, en résumé, était le but de mon voyage. Enfin^ je m'entends glisser sur l'eau, nous partons; tout d'abord, je sens une fort mauvaise odeur : c'est le parfum de la lagune ; cet âne de Dollingen éclate de rire en constatant que nous sommes dans une barque de charbonnier ; la niche où je suis est couverte d'une étoffe de deuil; c'est, paratt-il, une loi faite après une peste qui avait emporté une partie des habitants ; il a été ordonné que toutes les gondoles devaient être noires ; on me donne d'autres raisons qui sont peut-être les bonnes, mais que je n'ai pas écoutées; ce que je sais bien, par exemple, c'est qu'on m'avait affirmé que rien n'était aussi pittoresque que la vue de toutes ces élégantes gondoles, conduites par des gondoliers chantant des airs nationaux et vêtus d'habits pleins de caractère. Au lieu de cela, je me trouve avec deux croque-morts qui rament sur une barque noire !

« Nous tournons je ne sais combien de rues et nous entrons dans une d'elles, beaucoup plus étroite, mais infiniment plus puante que les autres. Je risque un œil pour voir où nous sommes; rien ne te peindra mieux

le paysage que la première pensée qui me vint ; je m'écriai : « -^ Mais c'est Blois inondé ! v En effet, pour qui a vu autrefois notre rue de la Foulerie au moment des inondations, l'impression est exactement la même.

« Enfin nous sommes arrivas; nous descendons à l'hôtel ; on me conduit à mon appartement. « Maintenant^ medis-je, que je suis dans le pays des raretés, des meubles élégants des époques passées, des bibe^ lots précieux, examinons mon logement ! »

c Je fais consciencieusement Tinventaire ; il y a pour environ 76 francs de meubles de différentes familles dans mon sabn ; une cheminée sans chenets — ils sont remplacés par une petite construction en briques ; — afin de ne pas être obligé de mettre une pendule sur cette cheminée le propriétaire a posé une glace ( de Venise I ) qui vaut bien douze francs, sur une planchette large de trois doigts remplaçant le chambranle. Je cours à mon lit^ je le regarde, je le tâte; il est en tout point pareil à ceux dans lesquels je viens de coucher.

Il fait un froid de loup, je pense à mon paletot d'hiver quand, tout à coup, j'entends pincer de la guitare sous ma fenêtre. Enfin, me dis»je, voilà donc de la couleur locale I — J'adord la guitare, je l'ai, sans modestie, pratiquée avec succès ; c'était donc non-seulement l'Italie, mais ma jeunesse, qui venait me donner

un concert sous mon balcon. J'étais ravi, bien qu'on jouât très-faux et qu'on grattât la note au lieu de pincer, mais c'était pour moi un commencement. Je me disais : Ils jouent mal aujourd'hui parce qu'ils ont froid, mais demain ils auront leur incomparable soleil et ils joueront plus juste. On m'appelle à table, sur ces réflexions.

« Nousdinons; je te passe le menu cette fois. Mes compagnons sont tout feu tout flamme, ils ne parlent que de ces nuits vénitiennes adorables, ces nuits embaumées, pendant lesquelles on ne se couche pas, ébloui par un ciel qui ne ressemble à aucun autre; ils partent dès leur dernière bouchée pour finir la soirée dans un de ces splendides cafés dont on nous a tant parlé.

c Moi fiHy comme dit ce grand égoïste de S... que tu connais si bien, je les laisse aller et je me retire sur mon grabat, pendant qu'ils vont voir comment :

Venise étincelle,

La nuit de tontes parts!

ainsi qu'on chante dans Haydée. Une heure après mes enthousiastes gaillards reviennent à l'hôtel, ils sont beaucoup plus calmes. Sur le légendaire quai des Esclavons ils n'ont aperçu que plusieurs roupilhrds qui dormaient appuyés sur quelques petites tables, pendant que d'autres prenaient le fameux verre d'eau

fraîche qu'on vous offre partout gratis ; la nuit était d'ailleurs fort obscure ; on n'y voyait goutte sous prétexte que le gaz était en réparations.

« Ils se sont cependant installés à un café ; ils ont remarqué entre autres curiosités que les bocks qu^ils ont pris étaient entourés d une petite armature de métal etvressembisrient assez bien à des veilleuses. £n parcourant les rues, ils ont entendu jouer du piano dans une maison au quatrième étage ; pensant qu*il y avait bal, ils sont montés et qu'ont-ils vu dans la ville de Marino Faliero? un skating-rink! et dans ce skatingrink, mon hôtelier qui patinait, pensant sans doute à la glissade qu'il allait faire faire à mes écus.

€ — Mais que pensez- vous de Venise ? dis- je à Périvier.

« — Oh ! c'est beau !

« — Peut-être un peu triste ! ajouta Dollingen.

« Je me dresse alors sur mon séant et je leur fais part d'une sorte de doute qui vient de me traverser l'esprit : — Est-ce que par hasard Venise serait aussi une infâme blague ?

« Ils essaient une timide protestation; je remarque leur tiédeur à défendre Venise, et l'affreux doute en question s'installe encore plus solidement dans ma cervelle.

c Décidé à être fixé sur un point aussi important, je

fais venir le leudamaia matin une gondole armée de deux gondolierg et d'un guide réputé comme un véritable savant. Tout d'abord nous descendons un grand canal bordé de palais fort sales et mal entretenus ; la pluie, l'humidité y ont laissé de longues traces qui en ont enlevé inégalement la couleur, on *dirait de femmes au lendemain matin d'un bal : le rduge, le noir ont coulé sur leur visage, elles sont fatiguées, fripées, et il est bien difQcile de reconstituer en les regardant leurs toilettes et leur fraîcheur ; en un mot, on peut répéter de ces palais, comme de ces darnes^ ce que disait un gavroche : Il a plu 9ur leur mercerie.

c Mon guide, infatigable, ne me laisse aucun repos ; il faut qu'il me désigne par leur nom tous les soidisant palais devant lesquels nous passons : les palais Giustiniani, Contarini, Foscari, Barbarigo, Comaro, qui, par parenthèse, est devenu un Mont-de-Piété, etc., y défilent tous; ce que je remarque, c'est que la Taglioni en a acheté une collection. Chemin faisant, on me montre le palais Cavalli, habité par la duchesse de Berry, alors qu'il appartenait à M. le comte de Cham* bord ; pendant que mon guide continuait à parler, je pensais à cette bonne, aimable et excellente duchesse, et je me rappelais une anecdote qui prendra place prochainement dans ces notes.

« Mais mon guide voulait être écouté, il me racontait

toute l'histoire de Venise depuis son origine jusqu'à nos jours; Marino Faliero, Cornaro, Dandolo, le Conseil des Dix, tout y passait ; pour mieux me tenir et me fermer la bouche, le bourreau ne manquait pas d'escorter ses oiseux renseignements de ces formules plates et polies qui flattent toujours : — c Monsieur se rappelle « que c'est en 1420 que la province de Frioul fut ajou* « tée aux possessions de la République. Monsieur sait « mieux que moi que la bataille de Lépante, etc., etc. ; <K jç n'apprendrai rien à monsieur en lui disant que ce « palais fut construit en ir>22, etc., etc. »

« On sait que tout cela est un formulaire tout fait, mais on ne peut s'empêcher de baisser de temps en temps la tête pour avoir l'air de dire : Effectivement, je sais celai je connais cela dès l'enfance; vous avez raison, je suis blasé là-dessus!... et insensiblement, on finit par se prendre en profond mépris et à rougir intimement de son ignorance.

« Il ne faut, du reste, pas s'exagérer non plus la conscience de messieurs les guides, témoin Tanecdote suivante que me contèrent mes compagnons de voyage :

« Pendant qu'ils visitaient le palais ducal, accompa* gnés de leur cicérone, vint dans la galerie un autre guide, conduisant deux jeunes mariés, tous deux fort petits et représentant peu;' leur cicérone les traitait en conséquence» et, par amour'-propre, tenait à bien

le prouver à son confrère ; il ne donnait à ses voyageurs que les renseignements les plus erronés; il prêtait les mœurs les plus singulières aux membres du Conseil des Dix, et baptisait les doges des noms les plus fantaisistes. Arrivé devant un tableau de Paul Véronèse, il termina ainsi son explication : — Cette incomparable peinture est due au grand maître John Held!

€ Les deux mariés regardèrent le tableau sans éton^ nement.

« Or, John Heldj c'était tout simplement le guide qui accompagnait DoUingen et Périvier!

• « De cette revue de tous ces célèbres palais, dont plus des trois quarts sont fermés, et qui, j'en conviens, ont dû être fort beaux autrefois, il m'est resté cette impression, que Venise était une ville qu'il fallait voir en fermant les yeux et en se faisant lire le beau livre de Théophile Gautier; tout Venise est dans le passé, elle n'est plus rien présentement; il est bien vraisemblable que tous ces palais renferment, comme me le disait mon guide, de beaux tableaux, de remarquables fresques, mais comme je ne me déplace pas facilement et que j'aime peu à monter les escaliers, tout cela est resté lettre morte pour moi.

« Mon guide, toujours désireux de me montrer les beautés de la ville, m'a conduit, sans cesser de parler,

d'abord au Pont des Soupirs puis à V Arsenal; j'ai aperçu de loin deux lions de marbre en faction à la porte, cela m'a effrayé et j*ai encore refusé de descendre de ma gondole ; en vain pour me séduire, me promettait-il de me faire voir des instruments de torture bêtement féroces, tels, par exemple, qu'une clé qu'on donnait à un condamné en le priant d'ouvrir une porte et qui par un ressort lui piquait la main d'une pointe empoisonnée, etc., rien n'a pu m'ébranler.

« Un vieux marin, pour me décider, est venu me proposer de m'appuyer sur son bras en me disant qu'en pareille circonstance il avait rendu le même service à Napoléon !•'' ; ma vanité n'a pas même été touchée ; j'ai donné une pièce de monnaie à ce brave homme, qui parait avoir au plus une centaine d'années, et j'ai prié mes gondoliers de tourner leur proue vers d'autres rivages.

« Mon guide leur a dit quelques mots en italien, et nous avons recommencé à glisser sur l'eau sale ; peu à peu, cependant, le canal s'est élargi et nous nous sommes trouvés dans une sorte de bras de mer, naviguant vers un îlot où poussent quelques arbres. La gondole s'arrêta et mon guide me dit sérieusement, presque sévèrement : — Ici, il faut descendre !

c Comme, en effet, il n'y avait que peu de chose à faire pour descendre de la gondole, et qu'on touchait

le sol immédiatement de plain-pied, je me trouvai à terre sans trop d'efforts.

c -->0ù sommea-noufltdemandai-je à mon cicérone.

« — C'est le cimetière^ me répondit-il.

« Je me contentai de cette réponse» tout en pensant quHl aurait bien pu choisir quelque promenade plus gaie que celle-là. — « Bah ! me dis-je^ j'en serai quitte pour voir de vieux monuments, de merveilleuses scu^ ptures de la Renaissance ; entrons !

« Nous entrâmes, en effet, mais quel ne fut pas mon étonnement de me trouver dans une sorte de champ dépourvu d'arbres et couvert de tombes à peu près pareilles à celles de nos fosses communes ; tous les grands personnages de Tantique Venise sont inhumés dans les églises, et ceux de la Venise moderne^ comme Manin et bien d'autres aussi.

« Néanmoins mon guide me faisait marcher avec assez d'ardeur, c — Ëstrce que vous avez un but? lui demandai-je. i — Oui, monsieur!

« «-«• En ce cas, allons 1

c Pendant le temps de cette longue course^ je ne vis vraiment rien qui pût motiver ma descente dans l'tle. Enfin, mon guide s'arrêta devant une tombe et je compris que c'était là l'intérêt de notre excursion ; il tira

un petit couteau de sa poche et se mit tranquillement à tailler une sorte d'acacia qui poussait derrière un petit mausolée en pierre ; puis lisant un point d'interrogation dans mes yeux :

a ^- C'est, fit-il avec un aimable sourire» c'est la tombe de ma sœur 1 j'y viens rarement, il me faut des occasions comme celle-ci.

c J'étais intérieurement furieux de m'étre dérangé pour assister à ce jardinage fraternel.

« — Mais, lui dis-je, n'y a-t-il rien de plus curieux ici î

« — Oh si, monsieur, vous allez voir !

« Puis, quand il eut fermé son couteau, il se recula comme un peintre qui regarde l'effet d'un coup de pin** ceau sur son tableau, pencha la tète, puis la releva, puis enfin rouvrit son eustache, coupa encore une branche et me dit :

« -«- Parions maintenant l

c Léa course recommença; Je ne voyais poindre nulle part de monument, de pyramide qui annonçAt la curiosité promise; j'allais m'emporter quand mon guide me pria de m'arréter devant une pierre tombale qui était presque sous mes pieds.

« — Lisez I me dit^il.

c Je lus ce mot : Marseille.

« — Eh bien! luidis*je, pourquoi ce nom?

c — C'est, me répondit-il avec une grande douceur, le nom d'un maître d'hôtel d'ici.

« •— Et après?

« — Il est mort !

c — Je le vois bien! il ne se serait pas fait enterrer sans cela I mais quel intérêt a cette tombe pour le voyageur?

« — M. Marseille, me répondit-il, avec un accent où perçait un certain orgueil, M. Marseille appartenait à une grande famille de lutteurs et d'hôteliers, de plus il était un de mes amis!

« Je n'avais rien à répondre à cela. Je remontai en gondole et nous repartîmes pour Venise ; cette course bien inutile m'avait pris plus de deux heures de md matinée !

« J'avais fait cette excursion sans mes deux compagnons de voyage ; comme elle m'avait creusé Testomac, je me fis conduire au légendaire café Florian pour y déjeuner; on y est bien traité, et tout serait pour le mieux si les tables en marbre blanc et tournantes n'étaient beaucoup trop hautes.

c En sortant de là J'aperçus sur la place Saint-Marc les fameux pigeons gris ardoise dont on m'avait tant parlé. Quelques grains de maïs leur font faire mille platitudes : jamais je ne me déciderai à estimer ces oiseaux-là !

« Cette place Saint*Marc» où ils viennent prendre

leurs repas, rappelle absolument notre Palais-Royal, moins les arbres; ce sont les mêmes arcades, les mêmes boutiques, à cela près que le commerce y est infiniment moins riche et que les bijoutiers y étalent moins de diamants que les nôtres; en revanche, les marchands de photographies, de verre filé, de glaces, de filigranes, de coquillages, de modèles de petites gondoles, etc., y pullulent.

c Là, mes espérances furent encore déçues ; j'espérais voir se promener la haute société vénitienne parée des magnifiques vêtements que Toa sait; au lieu de ce spectacle, je n*ai vu qu'un amas de gens de toutes sortes qu'on aurait crus habillés aune Belle Jardinière en guenilles.

« J*ai cherché dans les boutiques quelque chose h vous offrir; j'ai trouvé des objets en cuir de chez Klein et j'ai eu grand*peine à dépenser 200 francs pour vous rapporter un souvenir.

« Une fois ma journée passée, je suis retourné à l'hôtel bien las, bien fatigué et ayant encore dans les oreilles la voix de mon guide me disant : « C'était en ctelle année... Monsieur sait bien... Monsieur se rap- « pelle... Monsieur sait mieux que moi, etc., etc. »

€ Rentré dans ma chambre, je me suis mis à réfléchir. On doit comprendre que j'ai eu un assez grand

nombre de soucis dans ma vie ; j'ai beaucoup étudié la manière de les traiter et voici comment je procédais autrefois, quand ils se donnaient rendez-vous dans ma cervelle. J'indique la méthode suivante à ceux qui tien'» nent à se débarrasser de leurs tourments, Je Fai expérimentée maintes fois et toujours avec succès :

c Je commençais par faire mentalement le total de mes préoccupations, puis je les représentais par un objet matériel, un certain nombre de pains k cacheter, par exemple, queje rangeais devant moi ; le premier pain à cacheter symbolisait une poursuite importante, le second un papier timbré plus ou moins pressé, celui-ci un créancier turbulent, celui-là un projet à réaliser, etc., etc.; je plaçais chacun de mes soucis et de mes pains à cacheter par rang de taille; naturellement, il y en avait un moins pressé que les autres, je le faisais disparaître, puis un autre, et une fois mon cerveau ainsi débarrassé, je n'avais plus qu'une préoccupation, un souci devant moi, le plus important et le plus pressé.

c A celui-là, par exemple, je disais : « A nous deuxl > je le prenais corps à corps ; je ne m'occupais que de lui ; je mettais toute mon activité à m'en débarrasser ; quand il était vaincu, je passais à un autre, et ainsi de suite ; comme Horace avec les Curiaces, je ne voulais combattre mes ennemis qu'un à un, et ne pas les avoir contre moi tous à la fois.

« A Venise, rentré à mon hôtel, je me mis devant la glace de ma chambre, de môme que Prevost^Paradol avant de se faire sauter la cervelle, et je me dis : Il s'agit maintenant dé débrouiller ma situation et de bien savoir ce que je pense; me voilà à quatre cents lieues de chez moi; je me trouve ici avec des compagnons de voyage qui ont des jambes de cerf, qui sont décidés à s'amuser quand même, et aussi curieux de tout voir que je le suis peu ; si on me proposait un million par jour pour demeurer dans un palais de Venezia la bella, je regarderais cette proposition comme une injure ; donc, je me trouve mieux chez moi, donc je m'ennuie ici; ayons le courage de mon opinion!

« Aussitôt je priai ces messieurs de venir et je leur montrai ma valise que l'on bouclait. J'arrêtai leurs protestations dès le premier geste. — Messieurs, leur dis-je, pas un mot de plus, je retourne en France sans débrider. J'ai vu Gênes, Milan, Venise, certes^ je ne suis pas à plaindre.

« Je sais bien que je trouverai des gens pour me dire : Il fallait aller dans les palais voir les tableaux, les tapisseries, les meubles ; à ceux-là je répondrai : — Vous avez parfaitement raison, mais un voyageur qui va à Paris et qui n'a pas le temps de visiter les Musées, le Louvre, le Luxembourg, les Gobelins, le Tombeau de l'Empereur, le musée Carnavalet, celui de Cluny, etc., qui n'est monté ni sur les tours de Notre-Dame, ni

sur TArc de Triomphe, n'emporte pas moins une rude idée de Paris. Mon opinion est faite, je me retire; soyez heureux, montez sur les campaniles, descendez dans les caves du Conseil des Dix, prenez des courbatures dans ces mille petites rues, des rhumes de cerveau dans la lagune, moi je pars, bien persuadé que ce n'est pas celui qui s* en va, mais ceux qui restent qu'il faut plaindre !

c Voilà, mon cher enfant, quel fut le discours de ton grand-père avant de monter dans le train béni qui devait le ramener en France. Je te l'envoie sans le relire fais-moi le plaisir de garder cette longue lettre , j*y prendrai peut-être quelques notes, par paresse, pour mes Mémoires d'un Journaliste; en tout cas, si tu me trouvais jamais d'humeur voyageuse, tu n'aurais qu'à me montrer ma lettre, mes malles se déboucleraient d'elles-mêmes. Entre nous, comme je me défie de moi, je puis bien te le dire, j'ai fait adapter à ma valise une petite musique mécanique; si un jour l'idée de la soulever seulement me passait par l'esprit, à l'instant même elle me jouerait ce bon et instructif refrain :

Où peat-on être mieux Qu'au sein de sa famille!

« Je t'embrasse vite,

€ H. DE VlLLBMESSàNT. »

En relisant cette lettre, qui résume absolument mes impressions de voyage en Italie, je trouve une phrase qui éveillé en moi tout un monde de souvenirs; je me rappelle que je fus assez impressionné quand mon guide .me fit remarquer que nous passions sous le pont des Soupirs et me montra des soupiraux à fleur d'eau et munis de grilles grosses comme le bras. — Ce sont, me dit-il, les prisons du Conseil des Dix. A ce mot de prison, j'ouvris l'oreille et aussitôt je me rappelai que moi aussi j'avais eu mes prisons, mie prigioni (j'ai appris l'italien à Venise), moins dures peut-être que celles du Conseil des Dix, et mon affection pour les Bourbons y était bien pour quelque chose; témoin l'aventure suivante que je vais raconter sans préambule et qui fut une des grandes émotions de ma vie.

Comme je l'ai déjà dit, je venais de fonder la Chronique de Paris et les amendes et les procès m avaient déjà donné comme un avant-goût des poursuites que je devais subir sous l'Empire. Je demeurais à cette époque au n"" 92 de la rue Richelieu.

Une nuit que j'étais rentré assez tard (je revenais d'un bal), vers deux heures du matin, j'entendis sonner à ma porte. Je demandai, en me levant, à ma femme, s'il y avait un médecin dans la maison. — Non ! me répon-

dit-elle. — Eh bien, lui dis-je, sachant bien que Tadministration me poursuivait par tous les ïnoyens possibles, ce ne peut être que la police, on vient m'arrêter.

Et comme madame de Villemessant allait me demander la cause de cette arrestation :

— J'ignore pourquoi on vient, ajoutai-je vivement, mais rappelle-toi bien ceci : je ne suis dans aucune espèce de conspiration ; je ne suis compromis en aucune façon, par conséquent, si je suis mis en état d'arrestation, emprisonné même, ne t'effraie pas et surtout ne fais aucune démarche.

Et j'allai à la porte.

— Qui est là î demandai-jê.

— Ami ! Frêne ! me fut-il répondu.

Frêne était le nom du commissaire de police du quartier de rOpéra- Comique, dont les bureaux étaient rue Favart ; je le connaissais un peu pour l'avoir rencontré dans les théâtres.

Bien que son amitié me parût se manifester à de singulières heures, j'ouvris ma porte ; H. Frêne entra; il était accompagné de plusieurs messieurs*

— Ne vous effrayez pas, me dit-il en souriant, je suis muni d'une commission rogatoire qui m'ordonne de faire ime perquisition ici.

— Faites donc comme chez vous ! lui répondis-je avec un sourire aussi dénué de franchise que le sien,

puis je le fis passer dans mon cabinet. Immédiatement il se dirigea vers mon bureau et l'ouvrit.

Il prit dans un tiroir un paquet de lettres autographiées de M. de Larochejaquelein et d'Henri V. Ces lettres, bien d autres que moi pouvaient les avoir, puisqu'elles étaient imprimées ; aussi ne fis-je pas grande attention à leur saisie. Ce qui me fut pénible, par exemple, ce fut de voir prendre aussi une lettre de la duchesse de Berry ; c'était un autographe très-précieux pour moi, et bien que je ne doutasse pas qu'il dût me revenir, je le voyais partir avec chagrin.

Voici dans quelles circonstances je l'avais eu :

Alors que j'étais directeur de la Sylphide j'allai aux bains de Dieppe, et j'y rencontrai un marin que avait une fois fait baigner la duchesse de Berry ; ce brave homme en avait conservé un si bon souvenir et le disait si bien, que je ne pus m'empécherde raconter sa conversation dans mon journal. Quinze jours après, la duchesse m'envoyait cent francs en me priant de les faire remettre à son ancien baigneur. A cet envoi, elle avait joint cette petite lettre autographe bien charmante et que j'avais été aussi heureux qu'honoré de conserver chez moi.

A ce paquet, le commissaire annexa une lettre auto* graphe de Berryer qui me complimentait sur un petit

volume que j'avais publié en revenant de voir H. le comte de Chambord à Wiesbaden; il prit aussi un autographe de la duchesse d'Angoulème que je lui avais fait demander par Besselièvre ; je vois encore ces quatre mots : Dieu sauve la France ! écrits de sa grande écriture masculine.

Pour compléter sa collection, M. Frêne saisit aussi un autographe d'Henri V, qui ne portait rien que sa signature, et une dédicace à mon nom, puis la copie d'une longue lettre que je lui avais écrite et que j'ai publiée dans la Chronique de Paris ; elle était relative à un article que j'avais fait à propos de la fusion. Je craignais que la liberté de mes pensées lui eût déplu ; je terminais ainsi : « Je suis bien peu de chose en politique, je ne sais quelle portée peut avoir cet article, mais ce que je puis affirmer, c'est que je Tai écrit avec mon cœur. » — « Et votre cœur vous a bien servi ! » me répondit-il quand je le revis à Wiesbaden.

Un détail assez curieux de cette saisie : Quand M. Frêne prit la lettre de M. le comte de Chambord, je dis tout haut et avec autorité en regardant ses compagnons de perquisition : — « Chapeau bas, messieurs ! ce sont des lettres du roi! » —Chose curieuse, les agents se découvrirent machinalement, sans comprendre au juste pourquoi ils retiraient leurs chapeaux. Quant à M. Frêne, il se dirigea vers la fenêtre; le comique de

la situation l'avait vite frappé et je le voyais qui riait de dos. — Ah ! me disait-il quand je le rencontrai plus tard, vous pouvez vous vanter de m'avoir joliment fait rire quand vous avez ordonné à mes alguazils de 9e découvrir !

La perquisition terminée et sans que j'aie pu me douter de la cause de cette visite domiciliaire, nous descendîmes avec lui pour aller à son commissariat qui était rue Favart. — « Mais de quoi s'agit-il? » lui demandai-je en chemin. — « C'est sans importance, me répondit-il,venez chez moi ! »

Nous montâmes ses escaliers ; une minute après je me trouvai en présence d'un individu que je ne connaissais pas; il était assis devant un bureau et me fit* subir un léger interrogatoire ; il me demanda mon nom, mes prénoms, mon âge ; à la rigueur j'aurais pu croire que je prenais un passe-port à cela près que j'ignorais pour quelle destination. Cette formalité terminée, nous descendîmes ; je n'étais pas fâché de voir finir cette sotte affaire, et je m'apprêtais à prendre le chemin de mon domicile, lorsqu'on me fit monter dans un fiacre qui était devant la porte du commissariat.

— Mais, fis-je à M. Frêne, vous m'aviez dit que cette affaire n*avait aucune importance?

— Elle n'en a aucune, je vous assure, me réponditil avec amabilité ; puis, du même ton, il dit au cocher :

< A Mazas ! et la voiture se mit à rouler m'eaimenant avec deux agents de police, qui se placèrent devant moi, me laissant la banquette du fond; il y en avait un assis à côté du cocher.

— Aucune importance ! me répétai-je en moi-môme, enfin !

Je m'installai et bien vite mon esprit se mit à envisager la situation. «Voyons, me dis-je, il est bien évident qu*on ne prend pas les mouches avec du vinaigre ; si je me révolte, si je fais» comme on dit, le malin, il est plus que certain que je ne saurai rien ; si ces gaillards-là sont plus instruits que moi de mon affaire, il faut qu'ils me l'apprennent sans seulement s'en douter. » Toutes ces réflexions et mille autres me passèrent instantanément dans l'esprit comme le pano«rama qui défile, assure-t-on, dans la cervelle et devant les yeux de Thomme qui se noie. De tous mes projets le principal se résumait à ceci : — Mettons-nous bien avec mes alguazils ! Je n'avais du reste pas Vautre pré* occupation importante puisque je savais bien n'être pas criminel.

Pour entamer la conversation, je dis à mes deux agents de police, avec l'accent poli et Pair souriant d*un homme qui parlerait à des dames :

— Mon Dieu, messieurs, cela ne fatiguerait-il pas l'un de vous d'aller à reculons?

MES VOYAGES ET MES PRISONS. tOl

— Pas du tout I firent-ils ensemble.

— C'est que, continuai-je, avec la même courtoisie, il y a eu uu temps où d'aller dans le sens contraire me donnait absolument le mal de mer; ainsi donc ne faites pas de cérémonie ; si cela gène l'un de vous, qu'il se mette près de moi ; si cela vous incommode tous les deux, je me mettrai à votre place, cet inconvénient n'existe plus pour moi aujourd'hui.

Je sentis à leur façon de me remercier qu'ils étaient vraiment flattés de mon offre, d'autant plus qu'ils avaient pu constater, pendant la perquisition, que j'avais reçu des lettres du roi et que par conséquent je n'avais aucun rapport avec les gens qu'on envoie en prison pour vol, guet-apens ou escroquerie.

Forcément, la conversation tomba après cet échange de politesses. Je me dis, en moi-même : « Attention ! n'ayons pas l'air de faire des avances ; tout cela même est peut-être déjà un peu précipité. » J'allais loin, je le savais, par conséquent j avais bien le temps de dresser (Bes innocentes batteries; j'arrêtai là mes questions et j'examinai, sans en avoir l'air, ceux qui m'accompagnaient.

Comme presque tous les agents de police, ils étaient vêtus de ces paletots couleur miel qui semblent avoir été inventés pour eux et que je n'oublierai jamais ; leurs

chapeaux étaient suffisamment défraichis ; quant à leurs chaussures, elles avaient des dimensions et des épaisseurs tout à fait exceptionnelles.

Au bout d'un certain temps de marche du fiacre qui nous emmenait à Mazas, je me décidai à rompre le silence.

— Sapristi I dis-je aux agents avec un faux entrain, vous m'avez été bien désagréables en me réveillant ainsi pendant mon premier sommeil ; ce qui me console, c'est qu'il a fallu pour cela que vous vous leviez encore avant moi !

— Ah! me fit Tun d'eux avec un sourire de résignation, c*est le métier, nous y sommes habitués !

— Vraiment ! mais ce n'est pas amusant, et on doit vous payer cher pour ces opérations-là ?

— Oh ! non, monsieur, c'est dans nos attributions, nous avons des appointements fixes.

— Comment ! dis-je avec l'accent du plus profond étonnement, quand vous faites des arrestations de nuit vous n'avez pas de gratifications, de jetons de présence ?

— Non, monsieur !

— A moins, ajouta le second agent, que nous n*ayons à arrêter de grands criminels, des assassins, par exemple.

— Je regrette, répondis-je en souriant, de ne pouvoir pas vous offrir un inculpé aussi considérable.

Et tout en disaat ces mot»^ je les regardais à fond, sans en avoir l'air, pour voir à leurs mines si vraiment ils n'avaient pas reçu de primes et si je devais me considérer comme un coupable de peu d'importance. J'avais bien envie de leur demander franchement si mon cas était grave, mais je me retins dans la crainte de les effaroucher par une question aussi directe.

— Alors, continuai-je avec une demi-insouciance, vous étiez à ma porte en train de me guetter depuis hier soir ; je ne m'en serais jamais douté !

— Oh ! non, me dit le premier agent, nous avons été prévenus à minuit seulement.

— Nous avons*été choisis pour votre quartier, ajouta le second^ avec candeur, les autres agents ont été commandés pour le faubourg Saint-Germain, et on a dû en prendre pas mal par là.

Je l'avoue à la honte de l'humanité, j'éprouvai intérieurement une joie immense en pensant que je n'allais par être seul sous les verrous, et j'ai vécu, pendant le reste du voyage, rien qu'avec cette pensée qu'il y en avait d'autres que nioi, et probablement de mes amis, dans les cellules de Mazas.

Une autre pensée, très-naturelle aussi, me vint aussitôt : — Si j'essayais de la corruption sur mes gardiens ! Alors, d'un air détaché et cependant avec un accent qui faisait sentir de l'intérêt :

^mmmmm^^mmim

— Vous devez être payée assez cher pour ]es risques que vous courez en faisant dé telles opéra-* tionsf

««- J'ai 1,500 francs par an, me dit le plus Agé. *- Bt moi 1,200, fit l'autre en baissant tristement les yeux.

— Est-ce possible T m'écriai-je avec une indignation contenue ; mais, au moins, vous avez une retraite ?

— Non, monsieur, répondirent-ils ensemble avec un peu d'amertume.

Le moment était venu d'insister et de faire saigner leurs plaies.

•^ Comment, repris-}e, avec l'accent d'une indignation qui alors avait trouvé son cours, vous exposez votre vie à arrêter des assassins, et l'administration ne vous fait pas de meilleures situations ?

^ Non, monsieur l

— Et pendant que vous risques vos jours pour gagner de si pitoyables sommes, des chefs de bureau, des chefs de division de ministère qui se lèvent tran* quillement à dix heures du matin, qui signent les uns pour les autres des feuilles de présence, qui vont grain sèment déjeuner pendant que le public les attend, touchent jusqu'à 10^000 francs par an t

— C'est comme celai murmurèrent-ils avec un accent de résignation qui devait dissimuler mille ran* cunes.

MES VOYAGES ET MES PRISOIfS. tll

— C'est affreux, ajoutai-je, et puisque je ne suis pas un grand coupable, que par conséquent je ne vous rapporte rien, permettez-moi au moins de vous offrir de quoi trinquer à ma santé.

*^ Non, moniieur^ firent-ils poliment, il nous est interdit de rien accepter, nous ne recevons jamais rien.

J'insistai un peu, je vis que je perdais absolument mes paroles. Le temps marchait, il fallait obtenir un résultat à bref délai. Reprenant la conversation et devenant de plus en plus éloquent (je m'impressionnais moi-même), je leur dis :

— Mais alors votre vie à vous est toujours en danger; ainsi, une supposition : me voici, moi, je suis assez bien planté, assez solide, n'est-ce^pas ? Vous n'êtes pas bien gros à vous deux, supposez que je vous prenne, vous, à la cravate, et que pendant que j'y fais un tour d'une main, je saute sur votre camarade; j'ouvre la portière, je me sauve et je reprends ma liberté.

— Et ça ? me dit le plus âgé des deux, en me montrant un petit paquet d'une très-jolie et très-luisante ficelle.

— Mais il ne serait plus temps !

— Pardon ! nous connaissons notre monde ; si nous avions eu le moindre doute sur vous, vous auriez été ligotté avant de monter en voiture.

— C'est parfait, dis-je avec un rire qui s'efforçait d'avoir l'air franc.

J'aurai beau faire, pensai-je, ces gaillards ne me diront jamais rien; peut-être ne savent-ils rien non plus, mais ils sauraient quelque chose qu'ils ne me le diraient pas. Aussitôt je mis la conversation sur un autre chapitre, pour ne pas avoir Tair d'attacher d'importance au dialogue précédent. Nous parlâmes théâtre et beaux-arts; la conversation commençait à reprendre et ces messieurs exprimaient assez bien leurs idées quand tout à coup la voiture fit halte. Nous étions arrivés à Mazas.

Juste à l'instant où s'arrêtait le fiacre, le troisième agent était descendu du siège avec l'adresse et la rapidité d'un singe et se plaçait devant la portière.

D'un geste de la main, un de ceux qui étaient avec moi dans la voiture lui fit signe de s'éloigner. C'était une politesse à mon .intention, cela voulait dire : — Celui que nous amenons n'est pas de ceux qui cherchent à s*évadcr, c'est un homme du monde, etc. ; du moins je me plus à l'interpréter ainsi.

En un instant j'eus passé la lourde porte de la prison et je me trouvai dans le bureau du greffe ; deux employés y étaient assis l'un devant l'autre, séparés par un grand pupitre en chêne ; une balustrade de bois coupait la pièce en deux et empêchait le public d'approcher.

Je dois dire qu'ils n'eurent l'air d'attacher aucune

importance à mon personnage ; j'arrivais là comme un colis qu'on roule dans une salle de bagages et que les employés transportent sans même s'inquiéter de ce qu'il y a dedans; cela me froissait un peu.

— Quels sont vos noms? me demanda sèchement l'un d'eux.

— Jean-Hippolyte de Villemessant.

— Votre âge ?

— Je suis né en 1810.

— Où?

— A Blois.

— Votre profession?

Je pris un t^mps, puis de Tair le plus naturel du monde :

— Espoir de ma famille.

— Vous avez dit ?

— Espoir de ma famille !

L'employé releva la tête.

— Mais ce n'est pas une profession, cela !

— Je suis désolé de vous contredire, fis- je avec le même sérieux, mais je n'en ai pas d'autre.

Voyant que j'étais décidé à être l'espoir de ma famille, l'employé n'insista pas, et celui à qui il dictait écrivit.

— Passons au signalement! lui dil-il. Puis il dicta à haute voix :

— Nez fort.

-^ Pardon, lui dis-je avec Tacceat d*ua homme qui 86 sent froissé, mon nez n'est pas fort 1

— Si, monsieur, il Test! répliqua l'employé d'une voix ferme.

— Non, monsieur; vous trouvez que mon nez est gros parce que le vôtre est extrêmement petit ; mais si l'empereur me faisait l'honneur de prendre mon signalement, je suis persuadé qu'il mettrait : Nez moyen^ rien que parce qu'il penserait au sien.

— Assez, monsieur ! nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

— Effectivement, je ne suis pas venu pour cela.

— Voulez-vous garder le silence à la fin ! me dit l'employé avec les marques de la plus vive impatience.

— Mais, dîs-je en me redressant fièrement, je vous ferai remarquer que si vous n'êtes pas content de moi vous pouvez me mettre à la porte !

A cette plaisanterie, faite au milieu d'un solennel interrogatoire, l'employé qui écrivait étouffa un éclat de rire; mon interlocuteur, lui, était très-sérieux ;

— Continuons ! dit-il.

Puis, dictant :

— Ecrivez : Yeux gris.

— Pardon, dis*je avec une émotion contenue, ils ne sont pas gris, ils sont absolument bleus.

~ Mettez gris !

— Je désire qu'on mette : bleus; car enfin, je ne

MES V0TAGÈ;S £Î Mes prisons. 319

sais 8i je ne mourrai pas ici et je ne voudrais paë} dans ce triste cas^ que mon signalement fût inexact. Je vais aller chercher mon passe^port chez moi, si tous le voulez.

— Assez ! me dit remployé, qui décidément oom* mençait à sa fâcher.

Tout en me livrant à ce dialogue, j'avais passé près d'un quart d'heure dans le greffe ; le temps des employés est fort limité à Mazas, car les prisonniers y abondent. Mon interrogatoire n*était pas terminé que la porte par laquelle j'étais entré s'ouvrit et que je vis arriver, escorté comme moi, Coëtlogon du Corsaire,

— Tiens ! vous voilà, m'écriai-je en voulant faire un pas vers lui.

— On ne parle pas ici ! cria l'employé.

Impossible d* entamer de conversation : c'était clair ; je voulais pourtant savoir si Coëtlogon avait eu le temps comme moi de faire ses malles. C'est-à-dire de prendre chez lui le nécessaire. Je condensai de mon mieux ma phrase, et vivement je lui dis :

— Avez-vous de l'argent î moi j'ert ai !

— Moi pas !

— Voilà cent francs 1 et je lui remis un billet de banque.

Aussitôt on me fit sortir et je fus conduit à travers

des couloirs, jusque devant une petite porte, c'était celle de ma cellule. Mon geôlier entra avec moi et me montra les objets qui composaient l'ameublement. Je \is un petit lit, un pot à eau verni brun, jaune en dedans, un autre plus petit; par terre, une cruche remplie d'eau.

— Voilà, me dit le gardien, un petit pot pour cracher, on ne crache pas par terre ; en voici un autre pour boire.

Puis, se reprenant :

— Non, j'ai fait erreur, c'est celui-ci qui est pour boire, c'est l'autre qui est pour cracher.

— Sapristi I lui dis-Je, mais votre doute me donne à réfléchir.

11 m'affirma ne plus s'être trompé et continua :

— Vous voyez cette corde, si vous avez besoin de quelque chose vous n'aurez qu'à la tirer.

— Ça sonne ?

— Non, ça frappe, il y a un morceau de bois au bout. Vos lieux d'aisances sont dans ce coin-là.

J'aperçus un siège en triangle.

— Lisez le règlement avant de vous en servir. Quanta votre matelas, il doit toujours être roulé sur la planche qui est au-dessus de votre lit.

— £h bien, mon brave, m'écriai-je, impatienté de tout ce qu'ail me disait et surtout de ma situation, j'ai comme une idée que si ce travail-là n'est fait que par

moi, il ne sera jamais fait! et je lui tournai* le dos sans plus écouter un seul mot. J'entendis la porte se refermer. J'étais seul.

J'examinai alors tranquillement ma cellule ; c'était loin d*étregai; la façon dont le jour lui-même entre là-dedans est presque lugubre. Je regardai mes murs et j'aperçus le fameux règlement. « Tiens, me dis-je, lisons cela, c'est toujours une façon de tuerie temps. »

Entre autres articles, j'y lus celui qui était relatif à mes water-closets ; je devais, avant d'en soulever le couvercle, tirer une corde ouvrant l'espèce de hotte qui me servait de fenêtre, sous peine d'asphyxie immédiate. Quand je vis que le manque de lecture de certains articles pouvait me faire appliquer aussi facilement la peine de mort, je m'empressai de les dévorer tous. Heureusement il n'y avait que ce cas-là qui fût mortel.

Un paragraphe même me fit un certain plaisir, j'y lus : « Le détenu qui désirera lire, n'aura qu'à frapper en tirant le cordon et on lui donnera le livre qu'il désire. » La civilisation reparaissait pour moi.

J'examinai ensuite ma vaisselle ; les petits pots que m*avait montrés mon gardien me retiraient toute envie de me désaltérer ; je regardai ma cruche ; une idée me vint : — Pourquoi, me dis- je, ne boirais-je pas là-

dedans.? J'avais vu boire, comme on dit, à la régalade^ et je résolus de faire ainsi. Aussitôt j'élevai la cruche, je penchai la tête en arrière, j'ouvris la bouche et... je versai un torrent d'eau sur ma poitrine I

Tant bien que mal je m'épongeai avec un essuiemain et je finis par me sécher. Je résolus de passer à un autre exercice et je tirai le cordon de mon marteau. Le guichet glissa :

— Que voulez-vous ?

— Un livre !

— Lequel?

J'écrivis avec un crayon sur un morceau de papier le nom des livres que je désirais ; le papier fut pris et le guichet se referma ; bientôt ma porte s'ouvrit, le gardien me dit :

— On n'a rien de ce que vous avez demandé.

— Eh bien, donnez-moi ce que vous voudrez !

Un instant après il me remettait effectivement un livre et disparaissait. Ce livre était relié en veau, hor* riblement laid, aux coins écrasés, .et il était intitulé : Guerres des Assyriens et des Babyloniens. Je l'ouvris ; à l'endroit de la dédicace, il y avait une page manuscrite, avec des cachets de tous les côtés. Je regardai : c'était comme un autre règlement de la prison ; en tête, je lus : « Défense, sous les peines les plus sévères, de déchirer ou de salir les volumes qui ont été prêtés par l'administration » ; puis, plus bas : « Nota : H manque

de la page 16 à la page 19 »; puis, plus bas encore : « Nota : II manque de la page 8& à la page lOS, et de la page 215 à... ». Je m'arrêtai et je constatai que ce volume, pour lequel tant de petits soins m'étaient recommandés, était littéralement en loques.

Je retirai ma corde. Le gardien reparut.

— Je reconnais, lui dis-je, que si j'étais propriétaire et que j'eusse des locataires aussi tourmentants que moi, je me dépêcherais de leur donné congé ! Voilà de quoi il s'agit ; je craindrais d'être accusé des détériorations qui sont faites à ce beau livre, remportez-le et donnez-m'en un en bon état, n'importe lequel.

— Voulez-vous la Cuisinière bourgeoise ?

— • Très-volonliers.

Mon gardien disparut et revint avec le fameux livre. C'est dans cet exemplaire que j'eus le bonheur de lire pour la première fois : Le lapin aime à être écorché vif, le lièvre préfère attendre. — Recette pour faire les pieds de cochon à la Sainte-Menehould : Prenez vos pieds^ grattez^les^ etc.

C'était à reculer d'horreur ; néanmoins, je dois à la vérité de dire que cette lecture m'a fait passer quelques bons quarts d'heure et que j*y ai puisé des notions culinaires qui ne m'ont pas été inutiles dans diverses circonstances de ma vie.

Dans le courant de la journée, ne sachant pas corn-

bien de temps je devais rester là avant de connaître mon crime, je demandai la permission d'envoyer un commissionnaire à mon domicile, pour me rapporter des vêtements que je n'avais pas eu le temps de prendre. L'autorisation me fut accordée et bientôt je pus revêtir un pantalon à pieds et une robe de chambre. Ce fut pour moi un grand plaisir, il me semblait en entrant dans ces vêtements, que j'étais un peu plus chez moi que tout à l'heure, je me sentais moins en prison.

Je demandai un autre livre que la Cuisinière bourgeoise ; on m'apporta le théâtre da Victor Hugo ; je ne me plaignis point.

Après la nourriture de l'esprit, celle du corps : je témoignai le désir de manger.

— Que voulez-vous ? me demanda le gardien.

— Qu'est-ce que vous avez ?

— De la soupe aux choux, des haricots rouges et du bœuf.

— C'est parfait I j'adore tout cela; puis, après avoir examiné les ustensiles qui devaient servir à mon couvert, je m'aperçus que j'avais bien une fourchette en bois, mais pas de couteau ; j'en réclamai un.

— Les détenus n'en ont pas ! répondit le gardien. Je compris la précaution.

— Regardez-moi bien, lui dis-je en riant, est-ce que j*ai l'air d'un homme assez bête pour se tuer?

— Ma foi non, monsieur, répondit-ij avec conviction*

— Eh bien, alors ?

— Eh bien alors , je vais vous apporter une jawbette!

On appelle ainsi un petit eustache rond au bout et à manche de buis. Je passe sur les détails du repas.

Une heure après, pendant que je lisais dans le plus grand silence, j'entendis subitement ouvrir le guichet de ma porte.

— Voulez- vous de la pommade ? cria-t-on de façon à me faire sauter sur mon tabouret.

— Mais non ! répliquai-je avec un peu de colère et sans bien comprendre.

Le guichet se referma aussitôt et j'entendis la voix qui s'éloignait dans le couloir en criant : — Voulezvous de la pommade J — avec accompagnement d* ouvertures et de fermetures de guichets. C'était le coiffeur de la maison, autorisé à aller faire ses offres de service de cette façon ; trois ou quatre fois, il me fit encore soubresauter ; à la cinquième, je lui dis : — «Je ne veux pas de pommade, mais je ne serais pas fâché de me faire faire la barbe. »

Presque aussitôt la porte s'ouvrit et le barbier entra, mais suivi d'un gardien. Je fus ce qui s'appelle expédié. Un instant après son entrée, mon barbier

était sorti comme par un truc de féerie. Je retombai dans ma solitude. J*en fus bientôt tiré par des bruits de voix dans mon couloir. Je prêtai l'oreille pour distinguer ce que la voix criait. En écoutant bien^ je distinguai au loin ces mémorables paroles :

— Y a-t41 encore des galeux ?

Pas de réponse; mais au bout d'un instant, j'entendais les gros souliers de quatre ou cinq gaillards qui passaient devant ma cellule. 11 parait que cette maladie de peau était waaez répnidne i Mazas, car cinq ou six fois ce jour-là j'entendis le cri : « Y a^t-il encore des galeux 7 » et le passage de prisonniers par petites escouades.

Instinctivement je pensai à mon barbier et au rasoir qu'il m'avait promené sur la figure. Heureusement, j'en fus quitte pour la peur.

Malgré tout, le temps passait et le soir vint ; comme je voulais lire en m'endormant, je fus obligé, en l'absence de tout flambeau, de faire un trou dans le pain de munition qu'on m'avait donné et tl'y planter une bpugie.

Me voilà donc décidément en prison, toujours sans savoir pourquoi ; la mauvaise chance avait voulu que je fusse arrêté un samedi, et, comme on n'interroge pas le dimanche, je dévais passer ce jour-là sans être plus fixé sur mon sort.

Le matin du dimanche, on ouvrit toutes les portes des cellules; la disposition des couloirs est telle que chacun peut suivre la messe de chez soi, sans être vu par les autres prisonniers ; la chapelle forme le centre d'un cercle, dont tous les rayons viennent y aboutir : comme qui dirait le milieu d'un fromage de Brie qui serait coupé en une multitude de minces triangles.

La messe dite, les portes furent refermées et je me vis encore une longue journée à passer. Je me perdais en conjectures ; toutes les fois que j'entendais fermer au loin les grosses portes de la prison, je croyais entendre un coup de canon. Je me disais : — Evidemment Coëtlogon n'est pas là pour rien ! Il y a eu probablement une conspiration ; on doit se battre dans Paris ; peut-être même viendra-t-on ici pour nous délivrer , et pourtant rien ne laissait supposer une ' révolution !

Ce qui dominait parmi toutes mes pensées, c'était la colère de ne pas être interrogé ; les questions qu'on m'aurait posées m'auraient du moins appris quelque chose.

Pour tuer le temps et me dégourdir, je décidai de faire un peu de gymnastique. Je pris mon traversin, je le dressai, j'essayai d'y faire une sorte de tête, puis une forme de nez énorme ; ce petit travail terminé, je me précipitai dessus à coups de poings, en me disant :

<K C*est Tempereur ! » Je tapais de toutes mes forces, et cela me faisait du bien !

Au bout de deux jours, trouvant cet exercice insuffisant, je demandai si je n*en pouvais pas prendre d'autre. On me répondit que , si je voulais, je pouvais me promener ; je répondis tout de suite : Oui.

Comme je marchais assez lentement, le gardien me fit remarquer qu'il était nécessaire que j'allasse plus vite, les promenades des prisonniers étant organisées de façon à ce qu'ils ne pussent jamais se rencontrer.

— Ah çà ! lui dis-je gaiement, si vous croyez que vous allez me faire courir au pas gymnastique comme un petit forçat I vous pouvez vous relirer cela de la cervelle!

Et comme le gardien insistait pour me faire accélérer le mouvement, je lui dis que j'aimais mieux rentrer; la chose me fut facilement accordée ; je me,mis en marche pour regagner ma cellule , mais si lentement, qu'arrivé à un coin de mur, je me trouvai nez à nez avec quelqu'un; ce quelqu'un c'était Pagès- Duport, un de mes amis, qui depuis devint député.

— Comment ! vous voilà ! m'écriai-je avec étonnement.

— Oui!

A peine ces quelques mots étaient-ils échangés que nous étions déjà réintégrés, l'un et l'autre, dans nos

cellules. J'étais ravi de l'aventure ; j'étais moins seul, j'avais le bonheur férocement égoïste de posséder plusieurs compagnons de captivité.

Un matin, la porte de ma prison s'ouvrit subitement, se referma de même. J'étais dans mon lit ; je me mis sur mon séant et je vis devant moi mon gardien.

— Pas un mot, me dit-il, prenez ! et il me remit une bouteille débouchée.

— Ne dites rien, et buvez à même, à la régalade ! me murmura-t-il doucement.

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— C'est de l'absinthe !

— Tiens ! fis-je sans trop penser à ce que je disais, est-ce que Lapierre est ici?

— Oui ; il a été mon lieutenant.

— Tant mieux ! ajoutai-je en lui rendant la bouteille, mais je ne bois jamais d'absinthe; vous êtes un brave garçon et je vous remercie.

— C'est dommage ! et il se dirigea vers la porte.

— Mais, lui dis- je, puisque vous êtes si aimable, vous pouvez bien me rendre un service.

— Lequel ?

— Pourriez-vous faire remettre un lettre à madame de Villemessant?

— Donnez !

J'écrivis à toute vitesse. Quand j*eus terminé :

— Avez- VOUS connu Rovigo ? lui demandai-je.

— Je crois bien, il a été mon capitaine î Décidément, j'étais tout à fait en pays de connaissance.

Ma lettre fut remise le jour même; je commençais à renaître à l'espérance , comme on disait autrefois.

J'avais bien raison, du reste» car mes amis ne m'oubliaient pas au dehors» et l'un d'eux, qui alors ne faisait que commencer, Mires, vint, aussitôt qu'il me sut en prison, dire à madame de Villemessant qu'il se tenait à sa disposition pour toutes les démarches, pour l'argent même, qui pourraient lui être nécessaires. Je n'oubliai jamais cette preuve d'amitié, et je lui payai ma dette quand, plus tard à mon tour j'allai le voir à Mazas, et je ne Tabandonnai jamais pendant l'odieux et injuste procès qu'on lui a fait et qui Ta tué.

A propos de Mirés, il faut que je dise la vérité absolue, c'est que c'est M. Chaix d'Ëst-Ange le père, qui l'a poursuivi de ses rancunes; voici à quel sujet :

M. Chaix d'Est-Ange avait plaidé pour Mirés dans l'affaire relative à l'achat du journal le Constitutionnel; le procès fut perdu et Mirés lui remit dix mille francs pour ses honoraires ; le rencontrant plus tard, Mirés irrité de la façon dont cette procédure avait été conduite, s'emporta et lui dit :

« — Vous avez plaidé comme un cochon ! » Je re* produis les termes exacts.

On comprend que M. Chaix d'Est-Ange, qui n'était pas l'indulgence même, se garda bien d'oublier ces paroles quand il fut nommé procureur, général; il devint l'ennemi de Mires et conduisit lui-même , il faut bien le dire , toute cette désastreuse affaire ; je mets au défi qui que ce soit de prouver le contraire de ce que j'avance.

Naturellement, au nom de la justice et de la reconnaissance, je n'abandonnai pas Mirés ; furieux contre . moi, M. Chaix d'Ëst-Ange me fit poursuivre pour avoir, disait-il, pris à partie les témoins et notamment l'expert Monginot ; il n'était pas question de moins que de la suspension ou de la suppression de mon journal.

C'est alors que Norbert Billart qui, sous un pseudonyme, avait rendu compte du procès dans le Figaro avec un rare talent, alla trouver M. Billault, de qui il avait été autrefois secrétaire ; on juge de la colère de M. Chaix d'Est-d'Ange qui croyait avoir affaire à un pauvre journaliste tremblant devant lui, et qui se trouvait devant un ami presque du ministre.

M. Billault fut tellement touché de ce qu'il apprit, qu'il alla voir M. Chaix d'Est-Ange , pour lui dire ce que sa conscience lui commandait.

â28 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.

— Eh bien ! lui répondit avec humeur Chaix d'Est- Ange, si vous trouvez que M. Mirés est innocent, mettez deux cierges devant lui et demandez-lui pardon !

On. voit dans quelles conditions d'indépendance ee procureur général se trouvait à l'égard de Mirés. L'affaire suivit son cours et Mirés succombai

Quant à moi, je dus aller le voir aussi pour lui demander une remise d'application de peine; on se figure aisément comment je fus reçu, bien que je le connusse et que j'eusse dîné plusieurs fois avec lui chez Jules Janin ; la chose était naturelle, il n'avait pas besoin de moi; devant une influence, il eût été bien autrement. J'eus , du reste, l'occasion de dire dans mon journal ce que je pensais de son caractère.

J'écrivis un jour que lorsqu'il passait dans les couloirs de l'Opéra pendant qu'on jouait, il s'inclinait devant les portes de certaines loges, bien qu'elles fussent fermées, parce qu'elles contenaient de gros personnages.

Je nie rappelle ces faits comme ils me reviennent à la mémoire, en cherchant seulement à rétablir la vérité.

On ne dira pas que je les cite par rancune ; si j'eusse été un homme de vengeance, je n'eusse point laissé

publier dans le Figaro l'article qui y a paru le lendemain de sa mort, et que tout le monde peut lire.

Revenons à Mazas, où je suis resté fort préoccupé de ce qui se passait au dehors, comme on doit bien le penser.

Ma femme mit mes deux gendres en campagne; tous deux, Bourdin et Jouvin, qui me savaient liés avec le marquis de Larochejaquelein, se rendirent immédiatement chez lui; ils lui racontèrent mon arrestation sans pouvoir lui en dire le motif et le prièrent de faire une démarche en ma faveur le plus tôt possible.

— Cela tombe à merveille» dit M. de Larochejaquelein, justement je dîne aux Tuileries ; je dirai que, probablement» Yillemessant a fait quelque, plaisanterie plus ou moins bien goûtée du ministère, et que finalement, je demande sa mise en liberté.

Effectivement, le soir même, il se rencontrait dans les salons de Tuileries avec M. de Maupas, et une conversation assez vive s'élevait entre eux.

Ceux de mes lecteurs qui ont parcouru les cinq volumes précédents des Mémoires d'un Journaliste, doivent se rappeler que je n'étais pas précisément bien avec M. de Maupas ; après avoir essayé de me rallier à l'Empire, il s'était aperçu que je ne manquais aucune

230 HÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.

occasion de témoigner mes sympathies pour le comte de Chambord. Son acharnement contre moi date de là; rhistolre des fleurs de lys que, sur sa défense, je voulus remplacer dans mon journal par de grosses moustaches, de petits chipeaux» des sabres, des bottes, etc., Favait singulièrement blessé; la demande de décrotteur, que j'avais faite avec Rovigo (voir la deuxième série), m'avait tout à fait aliéné ses sympathies.

II est encore vivant et doit se rappeler tout ce que je dis ici. .

A partir de cejour, j'eus toute l'administration contre moi ; M. Latour-Dumoulin m'en voulait aussi à cause d'une plaisanterie assez inoffensive que j'ai rapportée dans ces Mémoires à propos de ses éartes de visite, cartes que l'empereur demanda à voir, et me fit rendre non sans avoir beaucoup ri. C'était M. CoUet-Meygret qui les lui avait communiquées.

Ici, une paranthèse :

M. CoUel-Meygret, un homme charmant, passait sa vie à adoucir les inimitiés que M. Fould soulevait tout autour de lui ; comme mon journal était peu ami de Fiorentino, ce dernier, qui rendait quelques obligeants et intimes services à ce ministre, l'avait absolument tourné contre moi et mon journal. Une anecdocte à ce sujet :

Un jour que j'étais à rimprimerie, rue Coq-Héron, je reçus une lettre de M. Collet-Meygret qui me priait de passer immédiatement au ministère ; un post-seriptum me priait de ne faire aucune toilette, et de venir comme j'étais. Je pris mon paletot et partis sans perdre une minute. Arrivé chez M. Collet-Meygret, je lui demandai quel événement important rendait ma présence si nécessaire. Il s'excusa de m'avoir dérangé; puis, après de courts pourparlers, me dit :

— Voici pourquoi je vous ai prié de venir. Rorentino vient d'être décoré aujourd'hui ; nous vous demandons comme un service de ne rien dire de cette croix, nous vous serons éternellement reconnaissants de votre silence.

Pour dire tout de suite la vérité, je dois avouer au lecteur que j'ignorais complètement cette nouvelle.

— Sapristi! fis-je avec toutes les marques bien visibles d'une véritable, contrariété, dans quel embarras vous me mettez!...

— Pourquoi?

— C'est que (nous ne faisons pas de mystère entre nous, n'est-ce pas?), c'est que justement mon numéro qui va paraître à quatre heures contient le mémoire très-circonstancié qu'on connaît de de Calonne sur l'enquête faite par Rovigo, Coëtlogon, et sur les titres de Fiorentino à l'ordre de la Légion d'honneur !

w- Mais vous ne le publierez pas?

— Mais si ! et absolument.

— Ce ne sont pas des documents sérieux, continua M. Goliet-Meygret, sans doute pour m'impressionner, et la prouve qu'ils sont faux, c'est qu'on vient de le décorer !

— Cela ne fait qu'aggraver sa situation, fis-jo on homme bien informé.

— Non ! vous voulez plaisanter.

— Je n'ai jamais été plus sérieux» continuai-je sans, m'émouvoir.

^ — Mais- j'ai promis à M. Fould que vous ne diriez rien dans votre journal !

— Engagement téméraire ; le numéro est composé et, dans un instant, on va commencer à rouler!

— C'est impossible !

— Mieux que cela, je dois vous dire que quand j'ai pria une voiture pour arriver ici, il y avait déjà quel' ques numéros de tirés !

— Ah ! mon Dieu, fit CoUet-Meygret avec une ter-* reur telle que je finis par m'attendrir.

— Voyons, lui dis-je, un sacrifice ne me coûtera rien pour vous sortir d'un tel embarras ; je pars et je vais arrêter le tirage !

— Vous feriez cela pour moi ?

— Je le ferai à la condition que vous me revaudrez la noblesse de mon procédé.

— C'est convenu!

— Vous le jurez?

— Je le jure !

Et je partis couvert des termes de la plus sincère reconnaissance.

Arrivé à mon bureau, je racontai la scène, et je dois dire qu'elle obtint un véritable succès de fou rire. Je fis tirer le numéro ordinaire qui était composé, et Collet- Meygret resta convaincu que je lui avais fait un grand sacrifice ; si bien que dans maintes affaires désagréables qui m'étaient suscitées par l'administration, je n'avais qu'un mot à lui dire pour qu'il me répondit : — « C'est vrai! je n'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu ! »

Il me répéta tant de fois cette phrase, et avec tant de conviction, que parfois j'étais tenté de croire qu'il était mon obligé.

Je reviens à M. de Maupas. Ses persécutions étaient marquées au coin de la rancune corse ; lorsque M. de Larochejaquelein lui parla de ma détention, sa réponse fut celle-ci :— « Cela apprendra à Villemessant à écrire dans son journal que, sous l'Empire, les gens de lettres ne peuvent vivre qu'à la condition d'être décrotteurs I »

Je n'oubliai pas ce détail ; j'ai une grande mémoire, et le hasard m'a, jusqu'ici, toujours fourni les moyens de retrouver au demi-cercle ceux qui m'avaient nui

sérieusement; je ne pouvais, à ce titre, laisser échapper M. de Maupas. Sa situation le rendait redoutable; il fallait trouver moyen de ne pas lui laisser de possibilité de répliquer.

Un' jour que j'allais à Nice, je le rencontrai à Marseille ; rien qu'en le voyant, je trouvai ma petite vengeance, et j'écrivis Tarticle suivant au Figaro :

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