A MARSEILLE
€ De mon séjour en cette ville aussi fantaisiste que commerçante, je ne vous raconterai qu'un épisode.
€ Il s'est produit dans toute ma vie un phénomène étrange, je devrais dire sans doute un hasard, qui eût comblé des plus vives satisfactions un cœur vindicatif, et qui, au contraire, m'a toujours profondément affecté. Je m'explique. De toutes les personnes qui m'ont causé un préjudice volontaire ou accidentel, il n'en est pas une seule que, plus tard, le sort n'ait frappée durement. J'ai le bonheur, d'autres diraient peut-être le malheur, d'être inaccessible à la haine. Aussi, chaque fois que quelqu'un m'a nui, fût-ce par mégarde, me suis-je demandé avec effroi quelles rigueurs l'avenir
lui réservait. Mon Dieu! peneais-je, qu'adviendra-t-il de ce malheureux ? Ne sera-t-il pas trop.puni du léger tort qu'H m*a occasionné ?
€ En arrivant à Marseille, j'aperçus dans la gare M. de Maupas, préfet des Bouches-du-Rbône, ou plutôt expréfet, car on m'apprit qu'il quittait ce département pour cause de santé.
« Mon cœur s'est serré quand j'ai reconnu, non sans peine, Télégant cavalier d'autrefois, vieilli avant Tàge, voûté, souffrant, affecté d'une forte claudication.
c Je m*informai des causes qui l'avaient réduit à cet état de caducité précoce, dont la vue me faisait peine. On me répondit que la cause principale était un épanchement de synovie dans le genou, en d'autres termes, une hydropisie du genou. Cette terrible maladie est due le plus souvent à un affaiblissement de la constitution ; le liquide qui doit lubrifier les articulations et en faciliter le jeu se produit en trop grande quantité ; de là ces ravages.
c En jetant un regard douloureux sur ce languissant malade que j'avais vu si ingambe et si fringant, je me consolais de mon obscurité. Je pensais — l'égoïsme de l'homme est incurable — que j'appartiens aune famille de centenaires ; que toutes les fois qu'un des nMres est mort avant son siècle révolu, on s'est demandé
â36 HÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
avec inquiétude dans le pays si une épidémie sévissait, que par conséjquent, solidement charpenté comme je suis, j'ai peut-être encore quarante ou cinquante années d'existence devant moi, et que certainement M. de Maupas voudrait bien avoir fait ma semaine à Mazas, et jouir de ma florissante santé.
c Je rentrai à mon hôtel le cœur comprimé , Tàme contristée. Mon Dieu! songeais-je à part moi^ comme les soucis de la vie publique et les grands travaux brisent l'tiomme le plus robuste I
€ Je demandai un journal de la localité, pour y lire les sympathiques adieux que, suivant moi. Ton ne pouvait manquer d'adresser au premier magistrat du département, à celui qui a doté la cité phocéenne d'une préfecture admirablement somptueuse.
c Bien certainement, M. de Maupas avait poussé la délicatesse et la modestie — vertus bien rares chez les grands — jusqu'à prier les gazetiers marseillais de ne lui consacrer aucune notice biographique, car voici les seules lignes que je trouvai dans une des feuilles du chef-lieu : « Monsieur le sénateur, préfet des Bouches- « du-Khône, est parti aujourd'hui, par le train de onze « heures. »
« Le soir, j'allai me promener, désireux de constater par moi-même l'émotion qu* avait dû tout naturellement
produire une nouvelle si importante, si imprévue et si peu souhaitée.
« Très-curieux par nature, je visitai les moindres établissements, même le Café Allemand; j'allai aux écoutes, j'interrogeai, je m'enquis; et comme je suis la sincérité personnifiée, je dois déclarer que tout le monde me fit exactement la même réponse.
« Le lendemain de ce jour néfaste , je m*empressai de révenir à Nice... »
Le récit du piteux état de M. de Maupas fit grand bruit à Marseille; toutes les allusions y furent goûtées et particulièrement celle faite à certain café autorisé à . rester ouvert, tandis que les autres devaient être réglementairement fermés. Ce fut même, dit-on, une des raisons de la chute de M. de Maupas.
L'effet fut ai grand, que le ministre défendit, par dépêche, la vente du Figaro à Marseille ; naturellement, on le vendit dix fois plus, et les derniers numéros montèrent jusqu'à trois francs. C'était un véritable succès.
Maintenant que tout cela est loin, je dois avouer que le hasard seul me fit écrire cet article.
J'étais, ainsi que je l'ai dit, descendu à Marseille. Comme je demandais en forme de conversation banale à mon hôtelier s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville, celui-ci me répondit : — Ma foi, rien !
seulement M. de Maupas est souffrant, il a mal à la jambe.
J*improvisai alors le lamento qu'on vient de lire.
Revenons à nos moutons, c'est-à-dîre à Mazas.
Un beau matin, mon gardien, qui était devenu presque un ami, vient me dire qu'on me demandait au greffe. On pense bien que je ne me fis pas longtemps prier, je descendis. Je me trouvai en présence d'un juge d'instruction ; je le reconnus pour avoir eu autrefois d'excellentes relations avec lui ; sa vue me radoucit un peu, car j'étais vraiment irrité de cette détention non motivée.
— Venez-vous pour m'interroger ? lui demandai-je avec anxiété.
— Oui.
— Alors je vais enfin savoir pourquoi j'ai été mis en prison ?
— Oh ! c'est bien simple, me répondit-il, c'est pour bavardages, cancans politiques et participation à une société secrète.
— Un instant, fis-je avec étonnement, du bavardage et une société secrète, cela ne va guère ensemble.
— C'est pourtant là votre chef d'accusation.
— Mais cette perquisition domiciliaire?
— On croyait trouver chez vous quelques lettres relatives aux diffamations que les journaux belges col«
portent depuis plusieurs semaines sur Timpératrice.
— Ah ! quant à cela, permettez-moi, monsieur le juge (instruction, de vous dire que la police ne se gêne pas pour ouvrir les lettres à la poste, et que, s'il y avait eu la moindre dépêche compromettante à mon adresse, vous Tauriez lue avant moi. Il est bien plus simple de dire qu'on a voulu se venger des petites moustaches, des petits sabres et de ma demande de permission de décrotteur !
— Pardon, ajouta le juge d'instruction en m*interrompant, aimez- vous la liberté ?
— Je crois bien I
— Usez-en, si cela vous platt !
— Voilà, lui dis-je, une offre que vous ne me ferez pas deux fois !
Je le saluai vivement, plus vivement encore je m*babiilai et j'opérai ma sortie. Je sautai dans une voiture et je me fis conduire d*abord à un cabinet de lecture ; je brûlais de savoir ce que les journaux disaient de toutes ces arrestations arbitraires.
J'ouvris un journal et voici à peu près ce que j'y lus : (c Que parle-t-on d'instruction d'affaire? Pourquoi perdre le temps à faire passer tous ces gens en jugement? Le gouvernement est vraiment trop bon ! Il devrait envoyer tous ces turbulents à Nouka-Hiva; on n'en parlerait plus ! » L'article était signé : Granier de Cassagnac.
Je passai à d'autres journaux. Seul çntre tous, je dois le dire, M. Emile de Girardin protesta contre ces arrestations arbitraires dont bien d'autres que moi étaient victimes, tels que Rovigo, Chatard, Lapierre, Coëtlogon, Pagès-Duport, etc. : t On n'a pas le droit, écrivait-il, d'arrêter les gens par mesure purement administrative; on doit les juger ; qu'on les condamne à la prison s'ils sont coupables, mais avant tout qu'on leur donne des juges ! »
L'empereur, très-étonné d'apprendre parles journaux ce qui s'était passé, avait dit : « Je veux savoir toute la vérité sur cette affaire, je neveux pas que sous mon règne on puisse ainsi attenter à la liberté individuelle. »
L'ouverture de Mazas s'ensuivit pour nous et je proposai d'envoyer à M. de Girardin, avec qui nous étions cependant tous très-mal, notre carte comme remerciement. Ce qui fut fait.
Comme je viens de le dire, le résultat de cette campagne fut pour nous la liberté. Excepté cependant pour Rovigo qui fut retenu pour détention d'armes, faute de mieux. Son arrestation avait donné lieu à un épisode assez singulier, que mon amour pour la vérité me force à raconter.
Pendant que le commissaire de police opérait sa
MES VOYAGES ET MES PRISONS. 2it
perquisition et ses saisies chez Rovigo, le fils de celuici qui avait peut-être sept à huit ans , se tenait assis dans son lit et, distrait comme on Test à cet âge-là par ses jouets, fredonnait négligemment une romance de répoque sur l'air de Jenny VOuvrière et dont voici le refrain :
Quand Badinguet s'ra tombé dans la...
^ Vous qni Taimez embrassez-le pour moil {Bis.)
On juge de l'effet que produisit cette poésie élégiaque sur les assistants ; le commissaire de police et ses agents ne purent s'empêcher de sourire aux paroles inconscientes qui s'échappaient de cette bouche d'enfant. Quant à Kovigo, il était enchanté.
Je reviens à ma sortie de Mazas et à nos journaux.
Je gardai longtemps rancune à Cassa^ac, mais le temps a raisoii de tout, et la preuve c'est qu'il me faisait dernièrement le plaisir de m'écrire qu'il viendrait le lendemain déjeuner avec moi : « Ayez soin, mettait-il en post-scriptum^ de ne pas oublier les haricots bretonne , je les adore ! »
Je n'eus garde d'oublier la recommandation, et je lui diS| quand on apporta le plat en question :
— Eh bien, si j'étais à Nouka-Hiva depuis vingt ans, comme vous le demandiez, vous ne mangeriez pas en ce moment des haricots bretonne !
Ce quî prouve oe que c*est que la politique et ses haines quand les années ont passé dessus !
Enfin me voilà sorti de Mazas et du cabinet littéraire.
Je m'en tins là de ma lecture et je rentrai dans mon domicile.
Je ne sais pas si la police s*est préoccupée de remploi de ma soirée de ce jour*là et si elle m*a fait Thonneur de me faire filer; s'il en a été ainsi, elle a dû être bien étonnée de mes mœurs de conspirateur; elle m'eût trouvé installé à Séraphin, au Palais-Royal, avec ma femme et mes en&nts, suivant avec émotion les péripéties du drame du Pont cassé et repétant, en revenant, le fameux refrain :
Les canards l'ont bien passé
Tire lire lire
TirelonfaI
Je n'eus pas toujours le bonheur de me tirer aussi lestement des griffes de la justice, et ce n*est pas sans une certaine fierté que je pense, à la hauteur que feraient, empilés, tous les papiers timbrés que m'a adressés le parquet. Je dois le dire en rougissant, j'étais arrivé à considérer certaines Chambres comme
ialsaut partie de mon appartement ; à ce point qù*un jour que je présentais moi-même ma défense dans uû mince procès littéraire, je ne pus m'empécher de dire à mes juges :
c — Certes, Messieurs, vous devez vous étonner de 'me voir si souvent devant vous ; pour moi je suis tellement habitué au tribunal, à cette Cham'bre, qu'il me semble qu*elle est pour moi comme un second domicile, et que, si on venait m*en présenter la quittance de loyer avec la note du nouveau papier qu'on y aurait collé, je la payerais sans sourciller.
« Il est vrai que j'aurais pu, en maintes circonstances, me priver de l'honneur de comparaître devant vous; au lieu de signer mon nom au bas du journal, j'aurais mis celui de n'importe qui, chargé de faire la prison et d'endosser les condamnations ; comme j'ai fait autrefois, d« reste,* avec le petit père Legendre qui, interrogé sur un entrefilet incriminé, répondit au tribunal :
€ — Oui, monsieur le président, c'est moi qui suis l'auteur de la petite article!
« Non ! j'ai' agi comme nos officiers français qui gardent leurs épaulettes sur le champ de bataille et deviennent autant de points de mire. »
J'arrête là mon plaidoyer et je reviens à mon rôle d'accusé.
Je ne m'amusais pourtant pas toujours au Palais de
244 MÉMOIRES D'UK JOURNALISTE.
Justice ; il m'anrivait même assez fréquemment de m'yfaire assez de bile en voyant ce qu'étaient certains avocats à mon égard, M. Jules Favre, par exemple, qui a passé sa vie à plaider contre moi, parce que j'avais raconté dans ma Chroniqm une ou deux anecdotes sur lui. Celle-ci, par exemple :
M. Jules Favre plaidait, à Lyon, pour une bonne qui avait volé sa maîtresse; cette dernière, si ma mémoire est fidèle, s'appelait madame Chiroude ; M. Jules Favre, décidé à faire acquitter sa cliente, voulut prouver, avec son éloquence habituelle, que celle-ci était non-seulement blanche comme neige, mais que, de plus, sa maîtresse était seule coupable et s'était volée elle-même ! Il déploya tant d'énergie, d'acharnement, de cris, qu'au milieu de sa plaidoirie il tomba tout à. coup sans connaissance.
On juge de l'émoi que causa cet évanouissement dans l'auditoire. Madame Chiroude, elle-même, effrayée de ce spectacle et cédant à un mouvement instinctif de bon cœur, fit passer son flacon de sels qu'on fit respirer à M. Jules Favre.
Celui-ci revint bientôt à lui, rouvrit les yeux, se releva, retroussa sa manche et continua en ces termes : « Je disais donc que cette misérable... » et en prononçant cette épithète, il montrait du doigt madame Chiroude ! Le président, indigné, lui retira immédiatement la parole.
Ea rendant compte de cet événement, j'avais ajouté dans le Lampion, mon journal d'alors : « La vipère était réchauffée ! »
Cette plaisanterie, escortée de plusieurs autres, bien méritées d'ailleurs, m'avait concilié Tantiphatie la plus sincère du grand avocat, et c'était avec joie qu'il se précipitait sur toutes les occasions de plaider contre moi. Il n'y gagna pas sa fortune^ s'il est vrai, comme on me l'a raconté, qu'un certain comte de ses clients lui avait envoyé pour tous honoraires* deux cuissots de chevreuil, dont la note n'avait pas été acquittée chez Chevet^ et qu'il fut obligé de payer de ses propres deniers.
Une autre fois, par exemple, je me procuraile plaisir de mettre en défaut son incontestable éloquence. Siraudin avait inséré dans mon journal un article à propos d'un concert que mademoiselle Nelly venait de donner au Théâtre- Lyrique ; il avait ajouté que M. Fiorentino, qui écrivait à la fois à VEntr'aciCy au Constitutionnel et au Moniteur^ pouvait bien faire organiser pour qui il voulait des conceris qui ne rapportaient pas moins de 17,000 francs. Mademoiselle Nelly plaida.
Nous voilà donc un beau matin sur les bancs de la sixième Chambre, moi et Siraudin ; moi comme gérant du journal, Siraudin comme signataire de l'article
Je me trouvais assis à peu de distance de M. Jules Favre, Siraudin était à ma droite, du côté de Tauditoire.
J'écoutais, comme j'eusse fait pour un virtuose, cet homme doué d'un véritable talent, plus impressionnant quand il s'est échauffé à parler pendant quelque temps ; la haine étinceiait dans ses yeux, soufflait dans ses narines gonflées, le fiel semblait couler des coins de sa bouche; il ne se possédait plus, à ce point qu'Use trompait souvent de mots, disant, par exemple, le Charivari au lieu de le Figaro ; arrivé à un certain moment de son plaidoyer, il s'écria avec fureur, en levant les yeux au ciel : c Le rédacteur de cette feuille venimeuse, trempa alors sa plume dans le venin et... »
Ici je me levai tout doucement; ceux qui virent mon mouvement dans l'auditoire durent croire que j'allais m'élancer sur lui ; tout entier à ses injures, il ne me regardait plus ; sans bruit, je fis passer Siraudin à ma place, en lui disant tout bas : « A vous, Monseigneur ! b Puis je me mis à la sienne. Ce manège dura au plus une demi- seconde.
Quand le dieu de l'éloquence eut terminé son apostrophe et voulut en considérer l'effet sur moi sans cesser de parler, il se troubla subitement : les accusés n'étaient plus là où il avait pris, depuis un instant,
Thabitude de les voir; au lieu d'un gros, il en trouvait un maigre près de lui ; au lieu d*un chevelu, il avait un chauve sous les yeux !
L*effet fut tellement comique que le président, les juges eux-mêmes, ne purent s*empécher de cacher leurs rires derrière les dossiers qu'ils avaient l'air de feuilleter.
Nous fûmes condamnés à 16 francs d'amende. La peine était douce; on le jugea ainsi, puisqu'il y eut appel a minimâ et qu'on nous décerna une condamnation plus forte.
Toutes ces aménités de M« Favre me décidèrent à me venger, mais comme il convient au Figaro, en faisant une sorte de scie bien gaie et qui mit les rieurs de mon côté. J'avais en ce moment-là six procès à soutenir. J'écrivis alors un article dont voici les principaux passages :
Un bon procès suffit, sans contredit, à la consommation d'un seul homme ; je vous laisse à penser s'il faut un gaillard d'une certaine trempe pour conduire de front une demi-douzaine de. procès. Quanta moi, je me fais l'effet de ces écuyers du cirque qui courent la poste royale, debout sur six chevaux au galop.
Le public doit être exaspéré contre moi, et je le suis
â48 MÉMOIRES D'UN JOURNALISTE.
plus que lui, je vous assure, de ne pouvoir ouvrAr un journal sans y trouver chaque matin mon nom répété à deux ou trois reprises sous ta rubrique Tribunaux. 11 semble que le Palais n*ait été bâti que pour moi et M. Mirés, qui mène, lui aussi, à grandes guides, son petit quadrige de procès.
M. Mirés et moi, nous donnons au public le spectacle nouveau d'un handicap judiciaire. 11 y a eu un moment où c'était moi qui tenais la corde ; mais, à son tour, il m'a distancé, et maintenant il est si bien lancé qu'il court encore, sans s'apercevoir que le voilà tout seul sur le turf.
Savez-vous, mes chers lecteurs, à quel chiffre s'élève le total des dommages et intérêts réclamés par mes adversaires ? A 326,500 francs! J'en suis quitte pour dix modestes louis à verser dans les mains du caissier du Trésor public. A coup sûr, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre. Aussi je me tiens pour content, et le plus ardent de mes vœux est de ne pas me représenter de longtemps devant la justice ; car, tout en me donnant raison, elle pourrait bien finirpar se faire une fâcheuse opinion d'un plaideur en si fréquent état de récidive.
Ces procès m'ont valu, ma modestie ne me permet pas de le taire, une certaine célébrité dans les régions du Palais, Le jour de mon affaire avec madame de
Solms, il V avait à Taudience affluence de dames. J'entendis une des plus jolies dire à un avocat, au moment même où je fendais la foule pour aller prendre ma place habituelle sur la sellette :
— Je voudrais bien voir M. de Villemessant.
— Madame, repris-je en saluant avec mon plus gracieux sourire, permettez-moi de vous le présenter.
Et comme je vis l'incarnat monter aux joues de la jeune dame, ainsi surprise en flagrant délit de curiosité :
— Ne rougissez pas, madame, continuai-je ; ce n'est pas d'aujourd'hui que les filles d'Eve ont aimé voir de près les grands criminels.
Tout en écoutant l'autre jour la plaidoirie de M. Jules Favre, qui me déchirait à belles dents, je me faisais à moi-même les réflexions que voici :
A une époque de progrès comme celle où nous vivons, est-ce qu'il n'y aurait pas une réforme à introduire dans les mœurs judiciaires du barreau?
11 n'est pas, à mes yeux, de plus noble, de plus belle profession que celle d'avocat. Il y faut l'éloquence et l'esprit, les deux choses que j'admire le plus au monde. Mais autant je professe d'estime pour l'avocat qui, lorsque deux plaideurs sont en présence, consacre son talent et ses veilles à la défense d'une cause qu'il sait juste et bonne, autant j'éprouve d'antipathie pour
celui qui, convaincu dans le fond de sa conscience que c'est son client qui a tort, se bat les flancs pour faire triompher le mensonge, et couvre de sa parole dorée ce qu'il sait être le contraire de Téquité.
Ce que je condamne surtout, et ce que tous les honnêtes gens condamnent avec moi, j'en suis sdr, c'est ce droit monstrueux que certains avocats s'arrogent de prendre à partie, non-seulement l'adversaire de leur client, mais aussi les témoins qu'une circons- , tance fortuite peut avoir rattachés à la cause.
Exemple :
Un monsieur passe par hasard dans la rue, et, à son grand regret, il assiste à un accident, à l'accomplissement d'un délit quelconque, d*où résulte une action judiciaire. Il est assigné comme témoin. Le voilà, à son corps défendant, forcé de déposer ce qu'il a vu pour venir en aide à la Justice. Comment va procéder l'avocat de la partie adverse, pour infirmer ce témoignage qui Vembarrasse ?
Gare au témoin s'il a quelque chose à cacher, s'il a des dettes ou des maîtresses, s'il est jeune, s'il s'est battu en duel, s'il a dans sa fomille une sœur, un frère, un cousin, un arrière-petit-cousin dont la conduite offre prétexte à la critique ! On flétrira, si besoin est, jusqu'à la mémoire de son père et de sa mère, pour fournir un argument de plus à la défense.
Si loyal, si honnête, si sérieux qu'on soit, voilà ce
MES VOYAGES Rl^ MES PRISONS. 251
qu'il en coûte quand on est témoin. Mais quand on a le malheur d*ètre adversaire, oh ! alors, c'est bien autre chose. Tout est de bonne guerre contre vous, même les détails les plus étrangers à la cause. Qu*od vous décrie^ qu'on vous diffame, qu*on vous calomnie, qu'on vous traîne dans la boue, qu'on vous assoie sur la sellette, tout est permis, c^est le droit sacré de la dé" feme. Vos affections, vos protecteurs, vos proches, vos amis, vos ancêtres, tout est soigneusement épluché. Votre vie a beau être à l'abri de tout reproche, on trouvera toujours bien à mordre sur quelqu'un de vos trisaïeux.
— Si ce n'est toi, c'est donc ton frère !
— Je n'en ai point. — C'est donc quelqu'un des tiens.
Quant à protester, impossible ; il est interdit d'interrompre; vous répondrez quand l'orateur aura Gni de vous déshonorer.
Vous figurez-vous quels services tels ou tels avocats rendraient à la justice, et j'ajouterai à l'équité^ le jour où, supprimant toutes les vocalises de la calomnie, renonçant à l'abus dont je parle, ils borneraient leurs plaidoiries à un exposé bien net, bien clair et bien simple de l'affaire qu'ils auraient à défendre?... Que de paroles et que de temps de moins de perdus I
Par malheur, il est fort à craindre que la réforme que j'invoque se fasse encore longtemps désirer.
252 HÉHOIAES D'UN JOURNALISTE.
Ea attendant, pourquoi n'instituerait-on pas devant les tribunaux des sténographes assermentés chargés de fixer sur le papier le texte même des discours de MM. les avocats ? Toutes les fois qu*un membre du barreau se serait permis, à l'endroit d'un adversaire, une insinuation injurieuse ou diffamatoire, une imputation dénuée de fondement, une de ces accusations impossibles à réduire à néant séance tenante, parce qu'elles vous surprennent désarmé en pleine audience, l'offensé, s'appuyant sur la sténographie, aurait le droit de faire la preuve des faits contraires et de requérir contre l'offenseur telles peines qu'il plairait au tribunal d'appliquer.
Que d'honnêtes gens reculent devant un procès juste en lui-même dans la crainte du scandale qui peut en rejaillir sur leur nom !
Comment la loi qui veut que la vie privée ne soit ouverte à personne, est-elle une lettre morte pour messieurs les avocats? Est-ce que ma cause en sera moins bonne et ma parole moins croyable parce qu'il se trouvera une tache dans le passé d'un de mes parents ?
On me dira : l'abus que vous signalez est le fait d'une faible minorité; j'en conviens. Mais alors que l'ordre tout entier consente à se modeler sur le ministère public, qu'il en ait la dignité, le calme, la consciencieuse autorité; qu'il se renferme strictement dans
les faits de la cause et cesse de faire litière de l'honneur et de la réputatioiï des plaideurs ; qu'il regarde, en un mot, sa mission comme un sacerdoce et non comme un brevet d'impunité, et il n*aura qu'à gagner encore en prestige et en considération.
M* Jales Favre me fait l'honneur de me compter au nombre de ses ennemis : J*en suis bien aise. C'est le contraire qui m'affligerait. Si grande est sa joie quand il a le bonheur de plaider contre moi, qu'il accepte toutes les causes du moment qu'elles lui procurent la satisfaction de se donner carrière à mes dépens.
11 les perd, c'est vrai, mais enfin il m'adresse pas mal d'injures, et cela lui soulage le cœur.
Voyez comme M* Jules Favre a peu de chance : il 'se flatte, j'en suis certain, de m'étre excessivement désagréable, et il se trompe du tout au tout. /
J'ai des goûts très-artistes, moi; l'éloquence surtout me charme et me séduit. M. Jules Favre est passé maître en l'art de bien dire. Quand je l'entends parler, je suis tout oreilles ; il m'a récemment éteinte pendant plusieurs heures. Je me plais toutefois à reconnaître qu'il ne m'a point accusé de détrousser les passants. Eh bien! en écoutant M"" Jules Favre, j'ai parfaitement oublié que c'était de moi qu'il s'agissait.
11 est affligé d'un hoquet singulièrement fatigant : je m Y suis fait.
954 SËMOIRES D'UN JOUaNALISTE.
Il laisse tomber, en paalanty une longue lèvre que certes personne n'a en^ie de rainasse ; mes yeux se sont accoutumés à ce spectacle.
PuiSt après ce douUe effort sur moi-même, je me suis pris à Técouter avec un si vif intérêt^ qu'au moment où il terminait sa catilinaire, j'ai dit à M. B..., mon voisin :
« — Je donnerais bien dix louis pour qu'il parlât encore un quart d*heure. »
D'où il suit que sans le vouloir, sans s'en douter, M. Jules Favre joue à mon bénéfice, et me fait, de plus, le service d'une excellente stalle gratis auprès de* lui.
Votis me direz que^sur cent avocats, il y en a quatrevingt-dix-neuf qui, retenus par des scrupules de bienséance et de respect bumain, raisonneraient ainsi : 4( Je ne me reconnais pas le droit de plaider contre un ennemi personnel. Je craindrais de me laisser emporter malgré moi par un esprit de rancune et d'animosité involontaire, »
Heureusement pour ses auditeurs, M* Jules Favre est au-dessus de pareilles faiblesses.
La vengeance, a dit un grand politique, est un mets qi^i veut être mangé froid, et M® Jules Favre n*a point oublié que, dans un temps de luttes politiques, j*ai
imprimé, dans la Chronique de Paris ^ que le meilleur moyen delef^ire monter à la tribune, était d'y déposer une jatte de lait.
Pendant que W Jules Favre s'escrimait contre moi, oubliant souvent son client pour ne penser qu'à sa revanche personnelle, et surtout pour soigner sa petite péroraison de rigueur, à l'adresse des jeunes stagiaires qui viennent l'écouter, comme les pianistes en berbe vont entendre Thalberg ou Prudent, je me disais à part moi : « Voici un orateur qui, malgré son incontestable talent, ne réussira pas à me faire condamner, parce que ma cause est bonne. Je veux lui donner la preuve que je suis un bon et excellent garçon, qui n'a pas la moindre rancune au cœur. »
M« Jules Favre est, sans contredit, 4in parfait honnête homme, puisqu'il représente le parti républicain, et de même que MM. Paillet, Liouviile, Bethmont (de regrettable mémoire), de même qu'aujourd'hui MM. Marie, Berryer, Leblond, Desmarest, Grévy, AUou, Dufaure , Nogent-Saint-Laurent , Celliez , Mathieu , Andral, Plocque, etc., etc., il refuserait, c'est un fait que personne n'oserait mettre en doute, un procès qu'il considérerait comme injuste ou comme déloyal. Donc, s'il n'a mis son talent qu'au service de bonnes causes, il a dû gagner presque tous ses procès ?
Eh bien ! je vais reprendre la carrière de M® Juips
Farre à partir de ses débuts au barreau^ je vais tisonner dans la collection de la Gazette des Tribunaux^ et, dans chaque numéro du Figaro^ je donnerai le résumé succinct d'une cause importante qu*il aura perdue ou gagnée. — Je commencerai par le plus petit nombre, par les causes perdues ; puis, ensuite, je publierai les causes gagnées par lui.
Quel titre donner à cette revue rétrospective ? Voici celui auquel je me suis arrêté.
11 existe chez certain traiteur favorisé de la pratique des auteurs dramatiques de l'avenir, une collection d*ardoises sur lesquelles chaque habitué a un compte ouvert.
Je vais ouvrir un compte à mon honorable client sous ce titre fantaisiste :