LETTRES SUR LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS
par Van Engelgom
de Bruxelles
Observateur très-fin, très-clairvoyant, Jules Lecomte avait réuni dans ce petit volume non signé, toutes ses remarques, ses études sur les écrivains du jour. On verra par les extraits que j'en vais donner que ce recueil n'était pas fait pour concilier des amitiés à son auteur, mais en même temps que Jules Lecomte était un écrivain hors ligne à ses heures. Toute la pléiade
des écrivains du règne de Louis-Philippe défile dans ce petit livre qu'il faudrait pouvoir citer en entier.
J'ai dit que van Engelgom était le pseudonyme derrière lequel Jules Lecomte abritait son nom et ses opinions littéraires.
Van Engelgom, dans le livre, est soi-disant un brave , belge, qu'un de ses amis amène à Paris et pilote dans le monde artistique et littéraire. Van Engelgom fait son récit en homme naïf qu'il est ; tout excite sa profonde curiosité et son admiration. Naturellement son guide le conduit d'abord au foyer de l'Opéra de l'époque, où se réunissaient alors toutes les sommités du moment. Je passe la parole à Engelgom qui nous en donne la photographie suivante :
« Le foyer de l'Opéra se divise principalement en critiques, en poètes, en romanciers et en auteurs dramatiques. Il y a aussi d'autres groupes formés de gérants der journaux, des artistes gens du monde, des employés supérieurs du ministère de rintérieur, et enfin des industriels qu'on nomme ici les faiseurs, hommes dont le talent consiste à se servir de celui des autres, à l'exploiter et à en tirer, pour eux, des équipages et des cochers anglais. Les critiques seront, par exemple, Jules Janin, l'inévitable, soit qu'on lise quelque chose, soit qu'on aille quelque part ; Gustave-
Planche^ qui est fort sale ; Capot de Feuillide, qui est fort brutal ; Nisard, Tinventeur, comme vous savez, de la littérature difficile (à lire), puis enfin MM. (je rends le substantif aux illustrations moins éminentes) Hippolyte Fortoul, du journal le Droit; Charton, du Temps; Hippolyte Lucas, du Bon Sens; Chaudes- Algues, de la Chronique de Paris ; Lassailly, de tous les journaux possibles ; Louis Viardot et Théophile Thoré, du journal le Siècle. Je reprendrai plus tard ceux de ces messieurs sur le compte desquels j'ai appris quelques particularités qui me semblent iné* dites par-dessus tout. »
Après la critique, critique de théâtre, de romans, de peinture ou de musique, le guide d*£ngelgom lui signale les poètes.
c Us sont là, chaussés de bottes plus ou moins
crottées, comme de simples mortels, les immortels ! Voilà M. Victor Hugo, qui a un pantalon trop court et des cheveux trop longs. Je ne suis pas bien sûr que son crâne géant n'ait pas crevé le fond de son chapeau. 11 dit à M. Granier de Cassagnac (que M. Hugo appelle son scorpion , parce que c'est avec lui qu'il piquait M. Dumas), que son amour relève une fille perdue. Voici M. Edgar Quinet, qui peutêtre est plus ennuyeux encore à entendre qu'à lire, parce qu'on ne le quitte pas aussi facilement que ses
poésies. A côté de lui; ce petit homme qui appartient aux critiques complaisants autant qu'aux poètes novateurs, c'est M. Sainte-Beuve; il subit M. Quinet comme, deux jours plus tard, il subira peut-être la grippe ; l'auteur de Volupté est là comme s'il n'était pas le plus habile continuateur de la poésie du seizième siècle et de saint Augustin. »
Je passe sur un portrait de Lamartine qui^ par exception, est tout à fait favorable au modèle ; évidemment Jules Lecomte trouve plus maigre pâture de critique avec l'auteur des Hurmonies qu'avec Alfred de Musset pour qui il a évidemment moins de respect.
« Maintenant c'est sur un jeune blondin, que sa ceinture coupe en deux, que mon attention est attirée. Celui-là n'est pas riche, mais il a des goûts de millionnaire, et il s'est fait un système de vie qui participe à la fois des privations que sa position lui impose et de ses désirs qui luttent avec sa position. M. Alfred de Musset reste quelquefois trois mois sans sortir de son cabinet. Tl y vit comme un garçon tailleur, et fait des économies et de beaux vers. Quand il a amassé quelque argent et quelques vers, il se montre au soleil. Quand il paraît des vers de M. de Musset quelque part, on est certain que M. de Musset va aussi paraître ; si M. de Musset se montre le premier, ce sont ses vers qui ne tarderont pas. Alors il vit joyeusement pendant tout le
temps que dure le produit de sa poésie ! Ce système de vie est à mon avis très-ingénieux ; vous sentez, mon cher monsieur, que Paris s'occupe bien davantage de M. de Musset lorsqu'il paraît et disparaît ainsi, avec son escorte de beaux vers et ses prodigalités d*un moment, que s'il vivait comme le commun des êtres, parmi lesquels sont d'aussi grands talents que lui. J'ai beaucoup examiné M. de Musset à cause de cette singularité de son humeur : il était d'une élégance écrasante, et rien n'est trop bien, trop beau, trop cher pour lui ! j»
Ne croirait-on pas revivre à l'époque que nous décrit Jules Lecomte, et les silhouettes qui vont suivre ne sont-elles pas assez nettement 'dessinées pour satisfaire ceux qui ont l'intelligente curiosité de voir nos hommes célèbres tels qu'ils sont ou qu'ils étaient.
Voici par exemple un petit portrait de Balzac que je certifie d'une ressemblance parfaite :
« Quand je me vis auprès des romanciers, je demandai vivement M. de Balzac ; il était là I Dieu, mon cher monsieur, quel plaisir j'ai éprouvé en voyant ce beau conteur, ce gros analyste de tant de découvertes physiologiques! Voir M. de Balzac, concevez-vous mon bonheur! Comme je le regardai et comme je tournai autour de lui !... 11 n'est pas beau, je suis
bien uontraint de vous le dire, mais qu*il est gros ! mais qu'il est petit ! c'est Falstaff. Je ne sais si c'est son habitude, mais il était court et rouge comme un œuf de Pâques ; je ne me lassai pas de le regarder ; quel œil noir, profond comme la mer ! Lorsque j'eus bien tout regardé de lui, de ses bottes à son chapeau, qui ne sont pas fort loin les unes de l'autre
€ Puisque j'en suis à M. de Balzac, je veux vous conter une anecdote que j'ai apprise dans la môme soirée, et qui, m'a-t-on assuré, révèle un des traits distinctîfs de son caractère.
« D'abord, je dois dire que M. de Balzac est bavard et menteur ; mais il est menteur comme il est écrivain, et jamais ses mensonges ne sont dépourvus de littérature: ce sont des mensonges exorbitants qui ne peuvent tromper personne. Ainsi, il entra un dimanche dans le salon de Madame Sophie Gay, et cria qu'ayant passé huit jours sans sortir de son cabinet, il avait gagné 18,000 francs. Ce trait, au fond duquel on ne voit qu'une folle vanterie, est un trait de l'homme. M. de Balzac aime, par-dessus toutj à passer pour gagner considérablement d'argent. Mais l'anecdote, la voici :
« Un soir de janvier, M. de Balzac entra dans le même salon, disant à tout le monde qu'il avait donné à M. Sandeau un cheval blanc pour ses étrennes. Peu
cte jours aprëS; on parla du cheval blanc à M. Sandeau, qui ne sut ce qu'on voulait lui dire. M. de Balzac continua pourtant de parler du cheval blanc; et, un peu plus tard, se trouvant en face de M. Sandeau, il aborda effrontément le jeune écrivain, en lui demandant trèssérieusement s'il était content du cheval blanc qu'il lui avait envoyé. M. Sandeau accueillit spirituellement la plaisanterie, et se loua fort du cheval. M. de Balzac demeura, plus que jamais, convaincu. »
Arrivent ensuite Roger de Beauvoir et Alphonse Karr. Le portrait de Beauvoir est parfait ; mais celui d'Alphonse Karr, à vingt-huit ans, est particulièrement piquant :
. < Dans le même groupe que celui où s'épanouissait l'auteur de la Vieille Fille^ je reconnus M. Roger de Beauvoir, que nous avons vu tout un hiver à Bruxelles. M. de Beauvoir, m'a-t-on dit, est homme du monde avec les écrivains et écrivain avec les hommes du monde. C'est un étourdi que la régence a oublié d'emporter dans son linceuiret auquel la poudre et l'épée enverrouil manquent évidemment. Je ne vous en dirai rien parce que je crois que vous le connaissez; ici on le cite comme un homme aimable, et trop bavard pour ne pas rencontrer quelquefois l'esprit dans ses flots de paroles^
. « L'-ami de mon compatriote, l'auteur d'un acte do vaudeville, nous raconta nn fait qui peint assez bien apparemment l'humeur de M. de Beauvoir. Il parait que l'auteur de l'Écolier de Cluny (son premier et son meilleur outrage) a la manie d'inviter tout le monde à venir le visiter et surtout à déjeuner sans façon (il parait, du reste, qu'il a une salle à manger parfaitement meublée dans le goût de la Renaissance).
« Fort sollicité par M. de Beauvoir, il prit enfin jour et heure, faisant promesse, sur les instances de la recommandation, d'être exact au rendez-vous. C'était le surlendemain qu'on avait choisi. L'invité se lève, quitte sa bonne robe de chambre et son déjeuner de travail, pour aller rue de la Paix céder à cette importunité gastronomique. Le domestique fait quelques façons pour recevoir, mais enfin la consigne est forcée, il est onze hefures, et M. de Beauvoir dort encore : Ah! c'est vous, cher ami!... on ne vous voit pas!... Venez sans façons me demander à déjeuner un de ces matins!... j'ai passé la nuit au bal... excusez-moi si je me rendors! et M. de Beauvoir se tira Tédredon sur le nez. »
Voici maintenant le croquis promis d'Alphonse Karr :
« Après s'être éclipsé derrière M. de Balzac, il reparut en nous amenant un jeune homme de 27 à 28 ans qu'on me dit être M. Alphonse Karr.
€ M. Alphonse Karr n'est pas beau, je dirai même qu'il a un tic dont il abuse étonnamment et qui a pu lui causer plus d'une aventure, car on croirait qu'il fait la nique ou la grimace à ceux qui passent près de lui.
« Voici, en substance, ce qui m'a été dit touchant l'auteur d'un roman que nous avions tort de ne pas connaître en Belgique jusqu'en 1837 (on vient de le réimprimer) et qui est intitulé ; Sous les tilleuls,
« M. Karr est né en Bavière, a été professeur et maître d'études dans un collège. Il est entré dans la littérature par le journal le Figaro^ qui a servi aux premières armes d'écrivains fort estimés aujourd'hui. M. Karr passe et aime à passer pour un original. Il s'entoure de toutes les choses qiii doivent contribuer à constater ce tic moral. Il s'habillait autrefois tout de velours noir, ou bien tout de nankin, suivant la saison. Il ne se loge comme personne, il demeure aujourd'hui à un sixième ou à un septième étage de la rue Vivienne; la rue Vivienne, pour un artiste I Sa chambre est tendue de noir, il a des carreaux de vitres violets ou blancs dépolis. Il n'a ni table ni chaises (ou une chaise tout au plus pour les visiteurs trop extraordinaires) et il couche. sur un divan, tout habillé, m'assure-t-oiî. 11 vit à la turque, sur des coussins, et écrit sur le parquet, comme un choriste d'opéra-comique auquel on
a crié : il bondo carU ! Ses murs sont garnis de vieilleries dont quelques-unes sont assez curieuses : des vases chinois, des têtes de mort, des fleurets, des pipes garnissant tous les coins. Il a pour domestique un mulâtre qu'il habille d'écarlate de fond en comble. »
On se rappelle qu'à cette époque Alphonse Karr s'enveloppait, dans son logis, d'une robe turque, et se coiffait d'une grecque en maroquin couvert de broderies d'ur. Ses cheveux étaient ras comme du velours d'Utrecht. Il portait des moustaches et une mazarine.
« Un des titres littéraires les plus efficaces à la réputation de M. Karr, ce n'est ni Sous les tilleuls, charmante confession d'une vie de souffrances, ni Une Heure trop tard, ouvrage moins vanté que son aîné, ni Fa Dièze, ni enfin le Chemin le plus court, mais c'est Frëychuts.,, Qui Frëychuts? Cest son chien. Imaginezvous, cher monsieur, que ce chien, qui, du reste, est un magnifique terre- neuve, est entre les mains de M. Karr un inestimable élément de réputation. »
Il est vrai que ce chien a joué à cette époque un rôle assez important pour lui assurer une place au Panthéon des animaux célèbres. Voici les particularités qui s'y rattachaient. En les lisant, on verra que ce n'est pas par la bienveillance que péchait Jules Lecomle :
« Le chien est promené par un mulâtre, vêtu d'écar-
]ate (le mulâtre), dans tous les lieux publics; ce mulâtre est aussi pour beaucoup dans la combinaison. Tous deux font parier du maître : t C*est le chien d'Alphonse c Karr! C'est le mulâtre d'Alphonse Karr! » Lui-même, de même que son chien et son valet le rappellent sans cesse, rappelle aussi son valet et son chien, partout où il écrit. Si vous voyez dans un article quelque chien de Terre-Neuve, l'article est de M. Karr.
c Doué d'infiniment d'esprit, il sait placer son nom à toute page, jusque dans les articles qu'il signe, et le Nouveau FigarOy qu'il rédige aujourd'hui, tinte chaque jour de cet autre tic qui va peut-être jusqu'au mauvais goût. Les murs des édifices publics, toute pierre de taille neuve, portent le nom de M. Karr au charbon, à la craie, en inscrustation. Le calembour y abonde, et cette seule circonstance donne à M. Karr des soupçons de se moquer de lui-même, au profit de je ne sais quelle manie de popularité. M. Karr est grand nageur, on a fait Karr-nage. Bien d'autres facéties plus ou moins ingénieuses : Karr-aime, Karr-naval, Karr-ifond. »
J'ajouterai que cette supposition, qui p'a pour elle que sa malveillance, fut accueillie avec joie par tous les i iibéciles qui n'avalent aucun intérêt à voir un nouvel homme d'esprit se joindre aux sommités littéraires du jour.
idaaB
Engelgom a fait aussi un croquis de madame Emile de Girardin et de M. de Girardin ; le portrait de ce dernier paraîtra fort singulier aujourd'hui ; en cherchant bien cependant, on verra qu'il a dû être très-ressemblant.
c Je remarquai une dame grande, blonde et fort blanche, de trente ans environ, à l'air imposant et aux grands airs de tête ; c'était Delphine Gay, aujourd'hui la femme de l'inventeur de la presse à bon marché, M. Emile de Girardin, devenu célèbre par les ennemis que ses publications diverses lui ont suscités, il a fallu tous les incidents (et la mort d'Armand Carrel me contraint de dire tous les événements) qui ont marqué la carrière de M. de Girardin, pour lui permettre de s'affranchir de n'être pas toute sa vie le mari de Delphine Gay. »
Voici maintenant le portrait de M. de Girardin :
« J'ai demandé avec empressement à voir l'industriel qui a tant fait parler de lui, et on me l'a montré, en partie dérobé par sa femme. C'est un jeune homme qui ne parait pas avoir trente ans, bien qu'il soit député depuis deux ans. Il est blond et petit, fort myope et distingué. Mon ami et cicérone m'a assuré que M. de Girardin ne paraissait pas au foyer. »
Quelques pages plus loin, je trouve une silhouette
18i SCÈNES INTIMES.
de Véron, qui n'a pas dû faire de lui un ami pour Jules Lecomte ; on a beau crier contre les personnalités que commet le journalisme aujourd'hui, il est bien rare qu'elles aillent aussi loin que celle-ci :
« Alors on me montra M. Véron, Tancien apothicaire, Tancien directeur dQ T Opéra, le fondateur de la Revue lie PariSy que M. Guizot, qui encourage les lettres, a décorée dans la personne du même M. Véron, pour liofwrer et récompenser ses rédacteurs. La pâte Regnault, si célèbre dans les annonces de nos feuilles, est également due à M. Véron.
c M. Véron a quarante ou quarante-cinq ans ; il est fort laid et porte jusque par delà les oreilles un col de chemise qui cache une infirmité que les rois de France guérissaient autrefois. Us ont sans doute perdu ce privilège, car M. Véron aurait sans cela demandé Timposition des mains à Louis-Philippe en place de la croix d'honneur. »
A propos de cette infirmité attribuée à Véron et qu'on s'est plu à répéter, il est juste d« dire qu'elle n'a jamais existé, et que c'est là un trait qui peint assez la bienveillance que pratiquent entre eux les gens de lettres.
Il m'est arrive .plusieurs fois d^avoir à parler à Véron le matin. Presque toujours, je l'ai trouvé faisant sa toilette ; tout en causant, il agissait fort librement, bais-
saît le collet de sa chemise pour se nettoyer,et jamais je n'ai vu marque de plaies ou de cicatrices; il avait la peau fort blanche, comme presque tous les hommes gras, et j'aurais bien distingué la moindre trace de ce mal s'il en avait été affligé.
C'est Roger de Beauvoir qui, lui voyant des cols qui lui donnaient l'air d'un beau Nicolas de village, avait en riant fait courir ce bruit. Ce qui prouve qu'il n'y avait pas mis grande méchanceté, c'est qu'il avait un jour écrit sur une lettre qu'il adressait à Véron, l'indication suivante :
A Monsieur Véron,
Dans sa cravate,
A Paris.
Au moment où Véron revenait de rendre visite à Mgr le comte de Chambord on racontait qu'il avait dit à un membre de son cercle : « J'ai vu monseigneur, il m'a vraiment ému, il m'a touché... — Vous êtes guéri! lui aurait vivement répondu le membre du cercle. »
Une fois que la plaisanterie fut lancée dans le public, les petits journaux s'en emparèrent et en poursuivirent quotidiennement Véron.
Comme il avait loué à Auteuil la propriété des Tuileries, où il donnait de grands dîners, on fit courir lo
bruit qu'une députation du village lui avait été envoyée pour le prier de quitter la localité.
— Et pourquoi î aurait-il demandé.
— C'est, aurait répondu la députation, parce que vous faites tourner le lait.
Enfin on racontait Thistoriette suivante» rajeunie à son usage :
« On sait que M. Véron a de fort grosses joues et un nez d'une petitesse disproportionnée. Or voilà ce qui s'est passé hier soir dans son salon. On jouait aux jeux innocents ; Jacques Arago (l'aveugle) ayant perdu, dut embrasser Véron. On le conduisit près de lui et il embrassa. A peine avait-il effleuré la joue de Véron qu'il se releva brusquement et dit avec une certaine sécheresse : — Ce sont là de vilaines farces ! »
Voici en quelques pages une véritable biographie* Il s'agit d*un apôtre de la démocratie, d'un de ceux qui se sont le mieux moqués de la sottise -de la plèbe, d'Eugène Sue, qui mieux que personne savait que les imbéciles des faubourgs payent d'un fauteuil à la Chambre des députés ceux qui les flagornent avec le plus d'impudence.
A l'époque où écrivait Jules Lecomte, Eugène Sue n'était encore qu'un bien maigre personnage ; on verra
cependant poindre en. lui tous les germes de vanité, de pose qui devaient si bien se développer plus tard.
« Parmi d'autres lions qui n'ont pour titre de célébrité que leur fortune qu'ils mangent follement, je découvris enfin M. Eugène Sue. Un hasard adorable fit sortir M. Sue de sa loge, et je le croisai quelques instants dans les couloirs.
« M. Sue est un gros garçon d'enveloppe assez épaisse. Il porte des talons de bottes de deux ou trois pouces d'élévation ; mon compatriote me dit que le désespoir de M. Sue était que ses talons ne fussent pas rouges. C'est un dandy dans toute Texagération du mot. Il est pâle, fort brun, et fort abondant en cheveux et en barbe; son nez est tourné de côté; il porte une petite canne couverte de pierreries, M. Sue est assez riche, la fortune paternelle est, dit-on, de 25 à 30 mille livres de rentes. M. Sue est un des hommes ^ur lesquels j'ai reçu le plus de détails ; je vais, mon cher monsieur, essayer de me les rappeler. »
Voyez comment le démocrate à tous crins, l'ami du pauvre, entendait le confortable.
•'« L'hiver, M. Sue habite rue Caumartin, à Paris. L'été, il reste à la campagne que possède à Saînt-Brieuc M. Gaillard, son beau-frère, le Gaillard, Latîtte-Caillard, des messageries si connues. A Paris, l'auteur de Plick et Plork est meublé avec un luxe inouï, dans le
goût de la Renaissance et du siècle de Louis XV... On dit que M. Sue a dépensé, pour son mobilier, plus de 100,000 francs. Son cabinet de travail est de vieux chêne sculpté, garni partout de bronzes antiques, de vieux tableaux flamands et de tous les ornements en armes et curiosités les plus sévères ; des vitraux antiques cDloriés du quinzième siècle ne laissent parvenir dans cette sorte de cellule qu'un jour de crépuscule fort mystérieux; on ne sait comment M. Sue y voit assez pour écrire ou même lire dans cette ombre qui a quelque chose de religieux. Son salon n'est que damas, meubles de rocailles dorées, meubles de Boule,' marqueterie de cuivre, laques, tentures de lampas, vases japonais et autres ruineuses fantaisies. La salle à manger est du style transitoire de Louis XIII ; mais, par un caprice qui semblerait même une infirmité de Fhôte de ces brillants appartements, la même obscurité règne dans toutes les pièces ; le jour avare n'y pénètre que pour glisser coquettement sur une surface satinée d'étoffe, ou bien pour tirer un éclair d'or d'un cadre ou d'un vase précieux.
« M. Eugène Sue a, comme beaucoup de gens d'esprit, des travers et peut-être même des .ridicules ; ainsi, son valet ne lui présente ses lettres que sur un plat d'argent. »
Il est curieux de constater combien les usages chan-
gent vite dans notre pays, ce plal d'argent, qui a été tant reproché à Eugène Sue, était une incroyable recherche de luxe à l'époque à laquelle écrivait Jules Lecomte, c'est-à-dire sous lé règne de Louis-Philippe.
De tous côtés on ne parlait que de ce romancier qui, dans son château des Bordes, se faisait servir par des domestiques en bas de soie et, pour comble de sybaritisme, se faisait apporter ses lettres sur un plateau. Les plus sensés disaient : « On exagère à plaisir. »
Et de fait c'était une chose tellement en dehors des coutumes parisiennes, que le fils de Kalkbrenner, le pianiste, s'était fait une réputation de dandysme en exigeant pour lui ce qui se fait aujourd'hui pour tout le monde dans les cafés.
Il avait l'habitude de prendre ses repas au café Leblond, au coin du passage de TOpéra. Devenu fort jeune possesseur de sa fortune, il menait ce qu'on appelle la grande vie ; mais de tous les raffinements de son luxe, aucun n'étonnait autant que sa façon de se faire remettre sa correspondance. Quand il était à déjeuner ou à dîner, chacun le guettait du coin de l'œil on attendait le moment où viendrait son courrier. Des regards d'intelligence s'échangeaient entre tous les curieux dès que le garçon paraissait portant une lettre
fiur un plat d'argent. On était presque indigné.
tm SCÈNES INTIMES.
Aujourd'hui le moindre gommeux pousserait des cris de paon si un garçon se permettait de lui remettre une missive de la main à la main.
Je passe des pages pleines d'anecdotes curieuses sur le futur auteur des Mystères de Paris. Ainsi, ce gros homme avait la prétention de ne rien manger presque; c'était la mode du grand monde de cette époque, le comble de la distinction de n'avoir point de couleurs et de sembler ne vivre que des parfums des fleurs. Moi-même, qui vous parle en ce moment, et qui ai pris quelque embonpoint, j'étais enchanté d'être maigre, fort pâle, et je faisais tout ce que je pouvais pour paraître un peu maladif; le comble du bon ton était d'avoir Tair poitrinaire ; on allait jusqu'à se cerner les yeux. Combien de ceux-là les ont aujourd'hui véritablement pochés par les années !
Les femmes surtout exagéraient cette singulière mode,
Eugène Sue poussait la ciiose plus loin, dit Jules Lecomte ; s'il recevait un ami à déjeuner, il lui offrait un œuf à la coque et deux mouillettes. — Je ne mange jamais plus ! disait-il en soupirant. L'ami partait à peu prèsà jeun. Dès que la porte s'était refermée sur lui, Tamphytrion se faisait apporter une volaille, un aloyau, et la fête commençait!
Celle anecdote d'Eugène Sue me rappelle celle-ci,
JULES lECOMTE. 191
attribuée à un grand comédien de notre époque ; nous l'appellerons X..., si vous voulez bien.
Donc X... se trouvait obligé, en raison de sa notoriété, d'offrir à dîner de temps en temps à un ami ; en effet, si économe qu'on soit, comment laisser toujours sa porte et sa table fermés?
Or, voici comment les choses se passaient :
Les mets étaient plus que modestes; quant au vin, bien que l'amphitryon eût une réputation méritée de connaisseur, il était absolument mauvais* Il est vrai d'ajouter qu'on ne le voyait pas en porter seulement un verre à ses lèvres. Ce qui rendait le festin encore plus triste, c'est que X... était appelé toutes les cinq minutes par son domestique, qui venait lui dire î
— Monsieur, il y a encore là un pauvre qui demande à vous parler.
X... levait les yeux au ciel, poussait un soupir, remuait quelque menue monnaie dans son gousset, et sortait sa serviette à la main ; il rentrait un in3tant après, le front rayonnant, comme un homme qui vient de faire une bonne action.
Étonné de voir son intime devenu si bienfaisant, de ladre qu'on l'avait toujours connu, R..., qui mourait de soif à sa table, résolut un soir d'éclaircir le mystère
de ces périodiques aumônes, et à peine le domestique venait-il de refermer la porte, après avoir annoncé un nouvel indigent à X... qu'il avait emmené, que R... s'élança sur ses traces sous prétexte de participer à la bonne œuvre.
Il y participa!... Seulement, au lieu de donner, il prit... un verre de rexccllent bordeaux que X... allait avaler danif l'antichambre pendant que ses convives essayaient de boire son infâme piquette.
R... ne fut plus invité.
Me voilà bien loin d'Eugène Sue et des notes de Jules Lecomte.
Cette petite étude, très-curieyuse, se terminait par ces lignes :
« 11 y a, dit-on, quatre ans que M. Eugène Sue prémédite son Histoire de la marine. Longtemps avant la publication de la l'* livraison quelques fragments avaient paru dans les revues parisiennes : on les avait jugés. Un jour qu'il venait de livrer Tavant-goût de son siècle de Jean Bart, par un chapitre à la Walter Scott, qui avait été imprimé dans je ne sais quel recueil, M. ?ue reçoit un paquet de Toulon, par l'entremise du cabinet du ministre de la marine. On déballe, on décachette.
on ouvre; M. Sue trouve... une médaille dorée sur laquelle il lit :
A M. Eugène Sue
La Marine française reconnaissante
€ Et plus bas, une ligne imperceptible, qui semblait à première vue un trait de guillochage, et qui cependant portait cette petite conclusion à l'affaire :
De ce qu'il ne fait pas rhisioire de la marine !
« M. Eugène Sue avait déjà montré sa médaille à quarante personnes ; ce fut la quarante et unième qui découvrit la conchision.
« On ne savait pas trop si M. Sue n'avait pas écrit des remerciements aux officiers de marine de Toulon. »
Sans être un des piliers du foyer de l'Opéra comme Roger de Beauvoir, Dujarrier, Bazancourt, etc., j'y allais le plus souvent que je pouvais ; j'ai toujours préféré la société des gens d'esprit à celles des autres et c'est ce qui m'a valu la jolie collection d'ennemis dont je suis fier.
Je rencontrai un jour Eugène Sue causant avec quelques-uns des amis que je viens de nommer;. c'était un charmant conteur, et je me- rappelle deux anecdotes que je lui ai entendu dire avec une verve charmante.
iU SCÈNES INTIMES.
Ces messieurs parlaient de cette chose si difficile dans la vie, de la façon dont un homme bien élevé devait s'y prendre quand il s'agissait de rompre une liaison de femme, alors que la passion s'était envolée.
Chacun émettait des opinions basées surTexpérience.
— N'usez pas de la froideur, disait l'un ; rien n'attache une femme comme l'indifférence !
— Il y a bien, disait un autre, le moyen employé par Scribe; on dit avec autorité : Madame, je sais tout! — et comme il est bien rare qu'une femme n'ait pas quelque peccadille sur la conscience, elle n'en demande pas davantage !
— Le moyen est ingénieux, mais il est vieux, disait un troisième; moi, je m'en suis tiré par l'insolence ; j'ai écrit à madame Z. . . que la vie que j'avais menée avec elle m'avait complètement ruiné, que je rompais publiquement et que je là priais de me renvoyer sans délai ma brosse à dents; j'ajoutais que mes propriétés, grevées d'hypothèques, ne me permettaient pas d'en acheter une autre.
— 'Tout cela est bien, dit Eugène Sue, mais je crois que j'ai trouvé mieux. Voici mon moyen : J'étais, il y a deux ans, en plein succès ; je venais de donner un roman dont tout le monde parlait. Le hasard me fit rencontrer une femme du monde, une de ces espèces
de demi-bas^bleu qui attirent les réputations de toutes sortes. J'allai la voir plusieurs fois. Ces quelques visites ayant suffi à Eha curiosité, je me détachai visiblement, je me raréfiai, je disparus.- Aussitôt les lettres commencèrent à pleuvoir chez moi. Je répondis assez froidement pour bien faire comprendre ce que je désirais. Rien n'y fit, même l'impolitesse. Je pris un grand moyen : je lui écrivis de venir me voir le lendemain à 10 heures du matin. Quelques instants avant l'heure ùxée je passai un gilet de serge rouge, je mis un tablier blanc, me coiffai d'une casquette écossaise à soufflet, me bouclai une brosse à frotter sous le pied et je me mis un plumeau sous le bras.
Ma toilette était à peine terminée qu'on sonna. C'était ma visiteuse.
J'ouvris aussitôt.
Elle entra vivement sans me regarder.
— M. Eugène Sue est ici ? demanda-t-elle fiévreusement.
— Oui, madame, fis-je tout bas d'une voix implorante, mais gardez-moi le secret !
— Quel secret ? et elle leva ses regards sur moi. — Ah ! fit-elle en ouvrant démesurément les yeux et avec toutes les marques de la plus violente surprise.
— Pardon, madame !... parlez plus bas, fis-je en me rapprochant d'elle... que mon maître ne sache pas que
je me suis fait passer pour lui auprès de vous ! Soyez généreuse !
Jamais, continua Eugène Sue en finissant Tanecdote, je n*ai vu un effet aussi complet, même au théâtre. La dame me regarda de la tête aux pieds avec une expression de mépris indicible et disparut avec une rapidité vertigineuse.
— Ohl malheureuse, dit-elle, un domestique !
Voici la seconde anecdote que j'entendis raconter par Eugène Sue, toujours au foyer de TOpéra. Elle roule sur le même sujet : de la difficulté qu'on éprouve à rompre une liaison féminine.
— Ce ne sont pas, nous dit Eugène Sue, les combinaisons les plus habilement préparées qui réussissent le mieux, témoin cette autre aventure :
Un de mes amis, Z..., homme du meilleur monde, bien connu dans le milieu des courses, des dépenses de toutes sortes, était affligé d'une chaîne comme celles que nous disons. Tous les moyens avaient été inutiles et pourtant, ajouta Eugène Sue, mon héros était un esprit froid, précis, jouant admirablement la comédie du monde et tellement maître de lui-même que cette compagne n*avait jamais ,su de quoi se composait sa fortune, si elle était en terres, en valeurs, etc.
Un matin, pendant qu'il causait les pieds sur les chenets avec madame, le domestique vint frapper à la porte de la chambre :
— Entrez ! fit mon ami, qu'est-ce que c'est ? J'avais dit, vous le savez bien, que je n'y étais pour personne !
— Mais, ajoute le domestique d'une voix plus basse : ce sont ces messieurs !
— Ah !... dites que j'y vais !
Et, en même temps, Z... se leva, jeta avant de partir un coup d*œil à la glace, comme un homme qui va recevoir une visite sérieuse.
Sa maîtresse avait suivi tous ses mouvements ; au moment ofi Z... allait sortir de la chambre, elle se mitdevant la porte, étendant ses bras comme Valentine au quaU'ième acte des Huguenots.
— Tu ne sortiras pas ! lui dit-elle, je suis sûre que c'est un duel !
— Mais vous êtes folle, fit Z..., ce sont des amis î... il s'agit peut-être seulement d'un déjeuner.
— Non, tu ne me tromperas pas ! je lis la vérité dans tes yeux !
Z... protestait de son mieux ; enfin il se délivra, trouva des paroles à peu près rassurantes et passa dans le salon où on l'attendait.
A peine il avait fermé la porte du salon que la dame
avait roreille collée au trou de la serrure. VoiJà ce qu'elle entendit :
— Non, mon cher Z..., vous n'êtez plus ce que vous étiez» disait l'un des personnages, on ne vous voit que de loin en loin et qu'apportez-vous ?..; Presque rien !
— Mais j'espère me rattraper, répondit Z... à demivoix.
— Voyons, fit le second visiteur, je veux bien encore vous proposer cette nouvelle affaire, mais n'oubliez pas que c'est pour ce soir !
— Je serai partout où vous voudrez !
— Eh bien, tous les Russes de distinction qui sont à Paris donnent un grand concert ; c'est assez vous dire qu'il y aura là les plus beaux diamants, les plus beaux bijoux qu'on puisse rêver. Nous nous sommes entendus avec un employé du gaz. A une heure du matin, la lumière manquera .subitement. Le désordre sera tout de suite à son comble; nous pouvons prendre là 500,000 francs de boucles d'oreilles, de colliers, de bagues, de bracelets.
A ce moment du récit, Z... entendit un petit frémissement derrière la porte ; un sourire de satisfaction éclaira sa physionomie.
— C'est convenu ! dit-il avec entrain, je serai des vôtres, et vous verrez que je n'ai rien perdu de mes mérites !
— Il y a si longtemps que tu n'as travaillé ! fit observer un des deux complices.
— Longtemps ! fit Z... et on eatendit ouvrir 8t refermer un meuble. Que dites-vous de ces montres, de cette châtelaine, de ce brillant ?
— Parfait, capitaine, firent les gredins. A ce soir donc?
— A ce soir !
Et ils sortirent du salon par la porte opposée à cellepar laquelle Z... était entré.
Enchanté de cette comédie qu'il venait de jouer avec deux de ses intimes du cercle, Z... ouvrit la porte où son amie s'était postée.
Elle se tenait debout au milieu du boudoir et le regardait avec de grands yeux brûlants d'expression.
— Elle va m'insulter, se dit Z..., me traiter de voleur et s'en aller. Subissons tous les outrages. Et il se rapprocha d'elle en lui disant : — Je vois à votre pâleur que vous avez écouté ; ah ! je suis bien malheureux ! ' .
— Pas un mot ! fit- elle avec violence et çn l'attirant sur son sein ; je ne t'en aime que davantage... d'ailleurs, je m'en doutais !
Le : /e rrCen doutais ! ajouta Eugène Sue, fut un coup de foudre pour Z... ; sa maîtresse l'avait toujours pris pour un voleur !...
Voici, par exemple, un portrait auquel je me garderais bien d'ajouter ou de retrancher une seule ligne ; c'est celui de Jules Lecomte par lui-même. Il feint de se rencontrer au foyer de l'Opéra et se juge ainsi :
« C'est un grand, mince et pâle qui porte moustache et mazarine; ça lui donne l'air hautain et quelque peu fat, c'est un de ces hommes qu'on aime complètement ou qu'on hait complètement. Comme écrivain il a de l'imagination; mais son style tâtonne encore et cherche une fprme. Il fait des vers ridicules et menace d'en publier un volume sous le titre de : les Goëlajids. Il a été officier de marine et s'est mis depuis trois ou quatre ans à vulgariser la marine, comme il le dit lui-même, en fondant des journaux maritimes qu'il rédige. M. Jules Lecomte a vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et il porte à l'année un petit lorgnon d'écaillé incrusté dans l'œil : une espèce de roman appelé V Abordage^ qu'il a publié il y a un ou deux an«, et dont on a fait tapage, m'a paru, dois-je le dire., assez médiocre, lorsque je l'ai lu.
tf Ce livre ressemblait, à mon avis, à un capharnaum où l'on eût amoncelé un tas de choses gênantes et fasti* dieuses. Ainsi a peut-être fait l'inventeur des journaux maritimes (et aussi le pêcheur de baleines) pour son
roman. Il en aura fait une porte, par laquelle il a chassé tout le fatras qui lui encombrait le cerveau. En tous cas, le livre est mauvais. On cite de cet écrivain quelques à-propos qui sont ceux d'un homme d'esprit.
« Je vous en dirai un que mon compatriote tenait d'un témoin auriculaire, M. Alphonse Karr : M. Jules Lecomte se battait à l'épée avec un homme qui, peu après le croisement du fer, lui sembla plus faible en escrime que lui. Soit maladresse, soit que cet examen luit fît apporter plus de nonchalance dans son jeu, toujours est-il que l'adversaire de M. Lecomte parvint à lui porter, dans le bas-ventre, un furieux coup d'épée. Alors, s'adressant à ses témoins : « Il est évident que je « tire mieux que monsieur, cria le blessé, et pourtant « monsieur s'en est mieux tiré que moi !» Et il tomba sur le dos, baigné dans son sang, avant que ses amis aient pu le rejoindre. »
11 est curieux d'apercevoir, sous cette forme dédaigneuse à dessein, l'importance que Jules Lecomte accordait à son propre personnage.
De la physionomie qu'il a tracée de Méry , je ne dirai rien ; trop de gens Tout décrite pour que je prenne à Jules Lecomte autre chose qu'une anecdote que j'abrège autant que possible :
Méry passait donc sur le boulevard avec quelques amis dont Tun aperçut une enseigne de marchand de harnais qui portait ces mots : c Mors Secundo ». — Ce Secundo était l'inventeur du mors avec lesquels on se rendait promptement maître du cheval le plus fougueux.
Méry entra, suivi de ses amis, et avec son sangfroid et son naturel inimitables, demanda M. Secundo en se disant envoyé du gouvernement. On fit descendre M. Secundo qui se faisait la barbe. Méry se fit montrer les mors, mais feignit de n'en pas bien apprécier le système.
L'inventeur s'épuisait en démonstrations. Méry ne comprenait rien. Mais il jetait par-ci par-là des paroles si savantes sur la race chevaline, que M. Secundo, désolé de n'être pas apprécié d'un pareil amateur, prit, en désespéré, un de ses mors auquel pendait une bride, et le plaça avec entraînement entre ses propres mâchoires, ouvrant la bouche, tirant la langue, et rejetant sur son dos la bride en faisant toutes les contorsions possibles pour avancer son explication. C'est là que Méry voulait en venir. Alors il amena doucement le marchand jusque vis-à-vis la porte, ouverte sur le boulevard, couvert de promeneurs, et là fit manœuvrer l'inventeur dans sa machine, à l'aide de la bride, qu'il maniait avec un sérieux irrésistible. L'opération
terminée, Méry se trouva convaincu et dil qu'il allait faire un rapport favorable.
Le portrait suivant de George Sand, peint d'après nature, donnera une idée bien juste de ce qu'était alors ce ou cette grand écrivain et de la curiosité quHl ou quelle inspirait.
« En quittant M. X..., nous retournâmes sur notm banc afin de r^gfarder d'autres romanciers; mais au même instant, madanjie la baronne Dudevand, dite George Sand, entra au foyer, au bras de M. Charles Didier, l'auteur nébuleux de Rome soutenmne, A la vue de George Sand, Alfred de Musset, dont le voyage en Italie avec la célèbre femme est un fait interprété, se glissa derrière M. de Balzac et s'enfuit dans la salle.
« Madame George Sand me parut une petite femme d'un aspect assez délicat, de trente ans environ, ayant de beaux et nombreux cheveux et un visage fort noble. Son profil est de ceux que les Français appellent bouV"
bonniens.
a Elle était mise avec un goût dont l'originalité n'a rien de forcé ; ce n'était que delà distinction. Une robe de soie très-bouffante, à manches plates, une mantille de velours vert éraeraude, garnie de dentelles démesu-
rées, et un beau diamant sur le front; son pied est irréductible et sa main improbable. Elle avait une cour de jeunes artistes à sa suite, et les gens célèbres se rangeaient pour la saluer avec empressement. La chaude pâleur de son visage faisait briller dans tout leur éclat ses yeux noirs et luisants. »
Je passe quelques pages, et je trouve un petit tableau d'intérieur; la scène se passe chez madame George Sand, rue de la Chaussée-d'Antin.
« Elle était rentrée avant nous; nous la trouvâmes en pantalon à pieds de cachemire rouge, enveloppée dans une robe -de chambre en velours brun et coiffée d'un bonnet aussi de velours de forme grecque et richement brodé. Elle était à demi-couchée dans une ganache de maroquin; ses petits pieds jouaient dans les petites mules chinoises qu'elle perdait, retrouvait incessamment sur le tapis. Elle était gantée, et faisait adroitement une cigarette. A notre arrivée, elle nous offrit la boîte au délicieux tabac de Smyrne et le papeL Je fis gauchement une cigarette qui fuyait, et je la fumai tant bien que mal, par contenance.
a Les invités de ce thé sans façons étaient M. Gharks Didier, qui tenait le bras de George Sand à TOpéra ; M. Emmanuel Arago, de la famille de tous les Arago possibles ; M. Alphonse Royer, un des spirituels auteurs
des Mauvais garçons^ que nous avons vu à Bruxelles pendant tout un hiver; M. Galamatta, jeune graveur, qui vient de faire un beau portrait dont on a orné les œuvres complètes de George Sand, puis enfin mon ami et... moi,
« George Sand avait toute l'habitude d'un bien petit jeune homme qui babille avec ses amis. Chacun l'appelait simplement George et elle était fort simple ; et si simple même que beaucoup de son esprit passait inaperçu.
« Quand on eut apporté l'eau pour le thé. — Charles, faites le thé ! dit-elle à M. Didier ; et elle reprit la conversation George Sand nous parla alors de M. de Lamennais qui était venu... »
Qui a lu ce portrait a vu la George Sand d'il y a trente-cinq ans, celle de qui de Vigny avait dit : « Si c'était ma fille, je la trouverais un peu trop avancée, et si c'était mon fils, je lui demanderais des conseils. »
Dans le défilé des notabiUtés du moment je vois apparaître M. Jal, de qui Lecomle dit ; « Je parlerai de M. Jal, le littérateur maritime qui, m*a-t-on assuré,
est né à Vàge de trois uns ex-officier de ^narine. »
ÎU6 SCÈNES INTIMES.
Celui qui avait le premier émis cette opinion, c^était Jules Sandeau, Tbomme le moins agressif du monde cependant.
Plus loin, c*est Arnould Fremy, Paid Foucber, dont la mise bouleversait déjà toutes les saisons ; le nankin rbiver, le vdours Tété et un plaid écossais par-dessus tout. A côté de Léon Gozlan, on voit se profiler Casimir Delavigne : c C'est, dit Jules Lecomte, un homnae de lik à 45 ans, d'un extérieur vulgaire ei dont la vie fait peu de bruit. »
Dans les quelques paragraphes consacrés à Victor Hugo je lis ces lignes caractéristiques :
« Lorsqu*iI reçoit, M. Hugo se tient dans le fauteuil ; cela est un peu affecté, peut-être, mais c'est à coup sûr fort imposant. >
Tout ce qu'a dit Ëngelgom à propos de Victor Hugo ayant plus ou moins été répété partout, je passe une vingtaine de pages et j'arrive à un nom qui a joué un grand rôle dans la vie de Jules Lecomte. Je veux parler d'Alexandre Dumas.
Les relations que Jules Lecomte eut avec le grand romancier ont fait trop de bruit à cette époque pour que je ne cite pas quelques-uns de$ passages qui
lui sont consacrés. On y verra poindre la malveillance qui lui attira, alors qu'il était à Florence, les réponses de Dumas qu'on trouvera plus loin.
« M. Alexandre Dumas me parut avoir trente-deux ou trente-quatre ans, el cinq pieds sept à hait pouces ; son visage est brun, ses cheveux crépus et longs mériteraient peut-être un peu le nom de laine. Il n'a pas de barbe, mais de beaux yeux bleus, fort doux.
c L'ensemble de son visage est plus étrange que beau, et rappelle infiniment l'ossification du nègre. Plus tard, je le rencontrai dans les couloirs, et je lui reconnus une taille forte et élégante ; ses allures me semblèrent distinguées, sa mise était d'un bon tailleur. Quant à mademoiselle Ida, c'est une jeune femme petite et d'un embonpoint trop prononcé. Voici une anecdote que mon compatriote me raconta sur la liaison de M. Dumas avec cette actrice :
€ L'auteur d'Henri III venait de composer Thérésa, Mademoiselle Ida eut le principal rôle de ce drame et s'y fit remarquer pour la première fois, d'obscure qu'elle avait été jusque-là au théâtre. Après la première représentation de la pièce, le public enthousiaste redemanda l'actrice, qui parut et rentra bientôt dans la coulisse, si émue que, rencontrant M. Dumas, elle
se jeta dans ses bras ou à ses pieds, lui disant, avec ce que le rôle et Texaltation lui avaient laissé d'entratnement : Ah ! monsieur! vous venez de me rendre le plus grand service ; moi, pauvre fille, vous me faites une réputation; je vous devrai mon avenir... et je ne sais comment vous remercier
< M. Dumas emmena souper l'actrice et devint son ami; il y a quatre ou cinq ans de cela. Après cette première liaison, mademoiselle Ida a improvisé quelque chose à peu près anologue avec M. Roger de Beauvoir, mais elle est revenue depuis à son premier protecteur. »
On voit par cet extrait que le but de Jules Lecomte n'était pas d'être agréable à Alexandre Dumas. Ce n'était là qu'un prélude, qu'une préface pour arriver à la lettre et à l'anecdote qui suivent. Jules Lecomte feint qu'Engelgom communique à celui qui l'accompagne une lettre adressée par Dumas à Jouslin de la Salle. Je cite cette fameuse pièce :
« Mon cher monsieur,
« Lorsque M. Jouslin de la Salle fut forcé de quitter la direction de la Comédie-Française, à la suite de discussions sur la répartition des billets d'entrée, il permit aux comédiens de recevoir et d'ouvrir les lettres qui lui seraient adressées après sa retraite. On viettt de citer la suivante, signée Alexandre Dumas :
- « Mon cher directeur, j'apprends ce qui vous arrive; je ne crois pas un mot de ce que Ton dit; mais rien ne m'étonne de la part des comédiens, qui sont aussi bêtes que méchants, etc. »
Voici l'anecdote qui est le fond de l'affaire et que Jules Lecomle brûlait du désir de raconter; on s'imagine facilement l'intérêt qu'y prit le public, qui aime tant à voir rapetisser ses grands hommes; je ne parle pas des confrères de Dumas, ce fut pour eux une véritable joie :
€ J*ai omis de vous dire dans le temps, mon cher monsieur, une petite anecdote qui se réveille dans mon souvenir au bruit que fait autour de moi la lettre de M. Dumas, sur les comédiens; c'est que, en 1834, ce même M. Harel précité, proposa très-sérieusement à M. Alexandre Dumas de représenter sur son théâtre le personnage d'Antony dans le drame de ce ' nom qui avait alors un grand succès, et que Bocage abandonnait pour jouir de son congé dans les départements. M. Dumas hésita. Voua savez que le drame (qui à part l'idée première attribuée à M. Emile Souvestre, a, dit -on, été écrit dans le paroxysme d'une passion que M. Dumas éprouvait pour madame M... W...) est une création individuelle, une sorte d'exception dont l'acteur avec ses goûts, ses penchants, ses passions et toute sa fougue de jeune poëte, semblait
la personnification vivante; à le voir, à l'entendre alors, on ne pouvait plus douter que M. Dumas ne fût saisissant dans ce rôle.
« Je le répète, M. Dumas hésita pendant quelques jours; L. Harel offrit 2,000 francs par soirée à l'auteur-acteur; mais cette idée n'eut pas d'exécution, bien qu'on m'ait. assuré qu'un jour l'affiche portant ces mots : « Aiitony, drame en cinq actes^ par « M.Alexandre Durhas; le rôle d'Antony sera représenté « par M, Dumas en personne^ » avait été commandée à l'imprimeur. Mais, pendant la nuit, M. Dumas se ravisa. Tout Paris fierait passé par le théâtre de la Porte Saint'Martin, M. Dumas eût été sublime ou exécrable dans ce rôle : c'était sans terme moyen.
« On voit qu'il n'a, en bonne conscience, aucun droit d'appeler bêtes et méchants les comédiens parmi lesquels il a failli s'enrôler. Au fait. Je crois qu'en ne jouant pas M. Dumas a prudemment agi. Dans cette nouvelle carrière qu'il franchissait au passage, il ne coulait risque que de forger de nouvelles armes pour la critique, sans espoir d'attacher, même par le succès, un nouvel éclat à son nom. »
Polémiste et agressif par nature, il eût fallu, pour être épargné par ceux qu'il avait blessés, que Jules Lecomte eût un passé sans reprocheis; il s'en fallait de
JULES LECOiUTE. ±ïi
beaucoup, bien cependant que le^faft qui a pesé sur toute sa vie et qui a probablement causé sa mort n'eût pas les proportions exagérées qu'on lui a prêtées. Certes, la faute qu'il commit fut grave, mais les rancunes amassées autour de lui la grandirent singulièrement.
Je ne saurais mieux expliquer ce qu'on a appelé le faux de Jules Lecomte qu'en reproduisant les paroles de M. Lachaud quand 11 le défendit :
« Les journaux belges disent que Jules Lecomte a été poursuivi pour faux. C'est vrai, c'est la rigide qualification, mais quel faux? Écoutez ! Nous sommes ici pièces en mains ; je ne puis rien dire que d'avéré. Il était alors en relations avec un M. LépauUe, un peintre. Voici les faits et la conclusion s*en tire assez. M. Lépaulle avait prêté 100 francs à. Lecomte.' Celui-ci en était à ses débuts littéraires... partant peu riche ; il remboursa la moitié de la petite somme, qui semble aujourd'hui une misère dans la situation qu'il occupe; mais il ne pouvait se libérer au gré de son créancier, il lui devait encore la moitié de cette pauvre somme, c'est Lépaulle qui le déclare par la lettre qu'on a produite ; il n'était donc plus débiteur que de 50 francs. Voilà qu'il se brouille avec M. Lépaulle. Ce pauvre Lecomte! c'est de la vanité, vanité bien fatale, bien douloureuse, mais enfin ce n'est que de la vanité ! Il se brouille donc avec Lépaulle qui,
3li SCfiNES INTIMES.
plus étourdiment que méchamment, s'en va dire à leur petite société que Lecomte lui doit de l'argent... et qu'il ne le paye pas !
« Mon adversaire a eu raison sur un point ou deux dans le portrait qu'il faisait de Jules Lecomte ; je reconnais ce traîl, il est. fier, trop fier peut-être ! C'est que peut-être il se compare et se juge. Il doit à Lépaulle et alors une absurde pensée survient. Il devait toucher les 200 francs de ses appointements le 31 octobre, on était au 20... Il s'agissait de gagner dix jours, pas davantage ! Il avait connu un M. L***, officier de marine, qu'il avait obligé en l'admettant dans son journal même.
« M. L***^ était absent pour longtemps; Lecomte pensa que ce n'était pas un grand crime que de se servir du nom de M. L*** pour dix jours et de se débarrasser ainsi de la dette devenue si pénible quMl avait contractée envers Lépaulle. Il fit alors un billet dont voici le modèle :
« Au dix février prochain je payerai à Tordre de « M. Lecomte la somme de cent dix francs, valeur « reçue comptant.
« 18 rue de la Chaussée d'Antin. »
« Et plus bas; notez bien ceci, tout est là!
t Ali cas de déménagement de M. V*\ payable che% « 3/. Jn\e& lecomte, 13, rue Notre^Dame-de^lMyette. »
« Or, M. L*** avait déjà quitté Paris depuis plus d'un mois; comprenez-vous le mal? Le billet était présenté; il ne serait pas payé au domicile de M. L'** absent; on venait chez Lecomte qui payait sur-le-champ le billet avec son mois touché le matin même; son amour-propre était sauvé, il n'avait pas élé coupable, car il n'avait pas voulu, il n'avait pas pu l'être. Voilà le crime.
« Quand il remit le billet à M. LépauUe, il lui fit cette recommandation, qu'a citée M. Lépaulle : « Ne « donnez ce billet, si vous le donnez, qu'à quelqu'un « de votre connaissance, à votre tailleur. »
« Évidemment parce qu'il voulait le retirer à l'échéance.
« Mais voici ce qui se passa ; c'est M. Lépaulle qui le révèle lui-même dans une lettre, celle qui a été produite par les adversaires, et dont j'ai ici la copie. A peine Lecomte était-il sorti, ayant remis le billet qui l'acquittait en lui faisant gagner dix jours, dix jours d'amour- propre sauvé, et de bien autre chose perdu, comme vous allez voir, que G*** entra. Lépaulle lui montre le billet, lui raconte ce qui vient de se passer.. • G*** voit sur-le-champ la fraude, car Lecomte n'a nullement cherché à imiter récriture de L***; G*** s'empare du billet, malgré les protestations que T^épaulle attçste avoir faites et il se sauve avec ! Pourquoi? Vous allez voiri t Et d'abord, finissons-en avec Lecomte et Lépaulle.
2U SCÈJÏES INTIMES.
C'est encore ce dernier qui parle, dans ses déclarations à la justice :
« Le mardi 31 octobre, j'étais à l'Opéra. M.Lécomte € m'y rencontra... il me dit qu'il avait à me parler, et « m'emmena au café de l'Opéra, disant qu'il allait me € remettre 110 francs, montant du billet qu'il m'avait « donné. Je pris les 110 francs et lui remis un reçu « où j'expliquai que c'était pour le montant du billet « souscrit par L***.
a Le lendemain matin j'allai chez M. G*** lui rede- « mander le billet. Mais le sieur G*'* me dit que c'était « hors de son pouvoir, (^u'il l'avait envoyé à L***, à « Lorient, etc. »
« Vous voyez qu'il paye sa dette avant Véchéance^ comme il l'a promis ! Voilà le crime, voilà l'infamie ! Il y a vingt ans de cela, et voilà ce qui le précipite toujours au bas de cette montagne au sommet de laquelle il est dix fois parvenu à s'asseoir ! Il avait vingtdeux ans ; il avait cette vanité, cet orgueil d'un jeune homme qui vivait dans une société plus riche que sa condition ne lui permettait de le faire ; il avait un ami qui lui prête 100 francs, il lui en avait rendu 50, il en devait 50 encore; il se brouille avec lui. Pour ne pas rougir de sa misère et s'acquitter vite avec un bavard, il prend une signature qui n'est pas la sienne, met au bas : « En cas d'absence (absence certaine) « payable chez lui.,, » Il va demander sur cette signa-
ture crédit pour dix jours; il revient au bout des dix jours et il paye son billet ! Mais iTn ennemi veillait à la porte!... L'ennemi s'empare du billet ! Il a sa vengeance, sa haine sera satisfaite ; cet homme ne devra plus rien, mais la plainte sera portée; cet homme n'aura pas été malhonnête, il n'aura pas trompé, il ne pouvait tromper personne, mais il sera perdu !
« Croyez-vous qu'il avait au moins imité la signature de M. L***? Nullement! Écoutez le rapport de