A AIES LECTEURS
« Depuis trente ans je fais du journalisme, et je ne songeais cependant pas à quitter le Figaro, quand on est venu me proposer de Tacheter à des conditions telles que, dans Tinlérét de ma famille, je ne me suis pas cru le droit de refuser.
« Le chagrin que j'éprouve en cédant mon bien-aimé journal à un parti qui n'a point mes sympathies, on le sait, est compensé par la certitude que nos rédacteurs et amis, en quittant le Figaro, n'en resteront pas moins sur la brèche, car ils seront accueillis à bras ouverts par les autres journaux.
« Les lecteurs du Figaro seront probablement surpris de voir mon nom eu tète de ce numéro, à la rédaction duquel je suis étranger. Demain, le nouveau
gérant, qui n'a pas encore eu le temps de remplir les formalités légales, me remplacera définitivement. En attendant, je n'ai pas pu refuser à mes successeurs de rester gérant du journal un jour de plus, pour leur permettre de paraître sans retard, c Un mot encore !
« Je n*ai jamais su faire de phrases ; mais, avant de quitter mon cher Figaro j je veux dire tout simplement à mes collaborateurs, ainsi qu'à mes lecteurs :
« — C'est à vous que j'ai dû le succès et que je dois aujourd'hui le repos. Mercil merci!
« H. DE VlLLEMESSANT, »
Cette note mélancolique était suivie d'un entrefilet des soi- disants nouveaux propriétaires du Fi^art?, dont voici le premier paragraphe :
< A NOS AMiS
« Le gouvernement fort, qui fait en ce moment le tonheur du peuple français, a cru qu'il lui serait facile de tuer la presse républicaine sous les condamnations. Comme toujours, il s'esL trompé. Au point où nous en sommes, c'est folie que de vouloir étouffer la discussion, car au-dessus du bon plaisir de l'administration, il y a les droits du peuple français que nous défendons. Entre ceux qui ont étranglé la liberté en France
et nous qui voulons la rétablir, c'est une lutte à outrance. Soutenus par tous les citoyens intelligents, des villes, appuyés sur la sympathie publique, secondés par nos frères des ateliers, nous ne périrons pas plus que l'impérissable principe que nous représentons...
« Le Figaro républicain.
« 19 prairial, an 78. »
Comme on. le voit, le Rappel n'eût pas mieux dit ; j'avais bien recommandé à mes rédacteurs de ne pas forcer la note, comme on dit, et de respecter les banalités et les clichés des journaux démocratiques.
A cette déclaration de principe succédait un premier Paris intitulé Courrier de Pélagie. Pas de Sainte- Pélagie, bien entendu. Dans cet article signé : le numéro likby on remarquait les passages suivants, que tout -le monde reconnut pour être sortis de la plume de Rochefort :
oc Quoique nous n'ayons pas^ comme la presse policière, nos entrées dans toutes les antichambres ministérielles, je propose de parier cinq ans de prison, sortant des ateliers de la cinquième ou sixième chambre, au choix, contre le faux chignon de la mère de l'enfant, que, dans le procès de Blois, nous retrouverons Zan-
giacomi le Juste à côté de Grandperret rAimable, doué par la nature d'une jaunisse de naissance qui lui permet de prononcer les réquisitoires les plus invraisemblables sans rougir de ses propos folâtres...
« C'est à Blois que siégera la haute Cour d'injustice, chère à OUivier. Ainsi, la troupe judiciaire de Son Insolence premier parait destinée à parcourir successivement tous les départements... En effet, après avoir acquitté le prince Revolver, assassin du citoyen Victor Noir, et condamné notre cher ami et confrère Ulrich de Fonvielle pour avoir reçu une balle napoléonienne dans son paletot, la magistrature de la haute Cour, fidèle à son programme de Tours, serait forcée maintenant, ne fût-ce que pour sauver les apparences, d'acquitter les républicains accusés de complots imaginaires, et de condamner les honorables témoins de M. le préfet de police qui déposeront à sa barre. >
Naturellement les frères et amis ayant dû écrire des lettres d'adhésion aux nouveaux rédacteurs, si le Figaro avait pu devenir radical, nous fabriquâmes des lettres signées: Jules Simon, Garibaldi, George Sand, Ledru- RoUin, Ed. Quinet, Arago et Félix Pyat.
Voici la lettre de George Sand.
« Toutes mes caresses et tous mes encouragements. Si peu que peut faire une femme, je le ferai.
« George Sand. j»
DKUX NUMÉROS A SENSATION. 279
Voici celle de Félix Pyat, en partie du moins :
« Désespoir, lamentations, souffrances de l'artisan, misères de l'amour, et plus haut, au-dessus des tortures du prolétaire, le rire des grands, gorgés de festins, Tescarcelle bruyante des Robert Macaire de la finance, la valse qui entraîne dans ses tourbillons les mondaines dont le cavalier insolent déchire la robe de mousseline, où tant de mains de jeunes filles ont cousu pendant tant de nuits les fleurs fanées en un instant !
« justice! à quand ton tour! représailles, quand viendrez - vous ! Certes, quoi qu'on dise, je hais le meurtre, le sang, la poudre et les balles, mais je hais encore plus les tyrans de la terre et je veux anéantir les uns par les autres !
« Félix Pyat. » .
Si Ton examine bien cet extrait de la lettre d'adhésion de Félix Pyat, on reconnaîtra qu'elle est bien échantillonnée au style du Chiffonnier et des autres élucubrations de l'homme dont Rochefort a dévoilé Texcessive prudence.
Pour rester dans le ton des citoyens, j'avais fait faire par Millaud une pièce de vers intitulée ;