SALLE DE LA MARSE^LAISE
Oràre du jour :
l® Les mouchards du journalisme et le moyen de les bâillonner.
2° Requête à l'effet d'obtenir des trains express de troisième classe seulement, sur les chemins de fer.
3° Suppression de la peine de mort, sauf pour les fonctionnaires qui ont plusieurs traitements.
4° Quête pour offrir une couronne civique au citoyen Mégy.
L'article Théâtres était à Tavenant, on y publiait
une chanson bien connue : la Petite Balle^ de Félix Pyat.
Saint à toi, petite balle, Plomb mortel qai dans cbaqae pli Contient la veog^eance loyale.
Le pardon, la paix et l'oubli !
Bref, tout le numéro avait une allure si républicaine qu'un cocher s*y fût trompé.
Je savais bien que nous avions fait de notre mieux, mais il m'était impossible de prévoir Teffet que produirait sur le public Tapparition d'un Figaro radical. D'autant plus que fort adroitement l'un des nôtres, qui avait rencontré Antonin Poulet, lui avait avoué confidentiellement que le Figaro était vendu au parti républicain. Des journaux bien informés (par lui!) avaient révélé le grand événement dès le matin à leurs lecteurs.
Je résolus de juger les choses par moi-même, et je me rendis de bonne heure aux bureaux du journal, qui se trouvaient alors rue Rossini.
De loin j'aperçus, se promenant sur le trottoir, M. Jacquemin, un financier bien connu. Il avait laissé sa voiture à une certaine distance du Figaro. Dès qu*il m'aperçut, il se dirigea vers moi et me dit sans me tendre la main.
— Mon cher ami, je vous attendais.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis un des premiers, un des plus anciens abonnés du Figaro et que je n'en veux plus aujourd'hui.
— Et la raison ?
— La raison c'est que vous Tavez vendu aux rouges, et que je ne veux pas recevoir un journal pareil ! Certes, vous avez bien le droit, fatigué par votre travail, par les jalousies, les criailleries qui vous assaillent de tous côtés, de céder votre journal, mais, permettez-moi de vous le dire, vous vous deviez à vous-même de ne le remettre qu'en des mains honnêtes?
— Entrez donc, lui dis-je en riant et en me dirigeant vers. le bureau...
— Moi ! entrer là-dedans! dans un journal où je puis rencontrer M. Millière, que j'ai connu à la Compagnie du Soleilj vous n'y songez pas, j'espère I
— Venez toujours !
-r Jamais I j'ai toujours fréquenté des gens honorables, et je ne mettrai pas les pieds dans un journal rouge.
— Jacquemin, lui dis-je en riant, regardez-moi bien dans les yeux.
— Eh bien! quoi? oui je les regarde vos yeux; qu'est-ce qu'ils ont ?
— Vous n'y lisez rien ?
— Non.
— Vous n'y lisez pas que vous êtes un naïf et que Villemessant n'est pas de ceux qui font de ces sortes de trafics ! Tenez, regardez à la quatrième page de votre journal !
Et je lui expliquai le mot de cette mystification.
— Que le diable vous emporte ! s'écria-t-il en me prenant les deux mains ; je ne sais pas où j'avais la tête ! oui, vous avez raison, mais j'aime mieux m'être trompé qne de voir le Figaro passé aux mains de ces gens-là !
Cette fois je le fis sans peine entrer aux bureaux du journal, à peine y avais-je fait q^uatre pas que j'entendis le dialogue suivant engagé entre le petit père Legendre et un grand monsieur, officier de la Légion d'honneur et à l'allure militaire.
— Je ne vous écouterai pas ! disait le monsieur au père Legendre, dont la voix ne pouvait parvenir à se faire entendre. Je ne vous écouterai pas; je me suis abonné à un journal qui partage mes opinions et non pas à une feuille de républicains et de socialistes; rendez-moi mes six mois, et dites à M. de Villemessant que c'est le colonel X... qui est venu lui-même se désabonner!
En entendant prononcer mon nom, je m'avançai vers le colonel.
— C'est moi, lui dis-je, qui suis M. ^de Villemessa'ht.
— Je ne vous en fais pas mon compliment, monsieur I me répondit-il en me regardant avec des yeux pleins de courroux.
— Eh bien, ni moi non plus, mon colonel, je ne vous fais pas de compliments!
— Et pourquoi ça?
— Parce que vous vous êtes laissé fourrer dedans par un simple pékin comme moi.
— Vous, vous m'avez fourré dedans ?
Pour toute réponse, je pris le journal que M. Legendre s*efforçait de lui montrer depuis cinq minutes et qu'il ne voulait pas voir. Je lui indiquai du doigt le passage de la quatrième page, où il lut les lignes suivantes :
« Avant-hier, je causais avec mon collaborateur Jules Richard.
« — J'ai dîné hier, me dit-il, avec des officiers de turcos. Ils m'ont reparlé de votre fameux numéro à surprise, et l'ont trouvé si drôle, que cela les a mis en goût, et qu'ils seraient ravis de vous voir lui donnerun pendant.
« — Ce n'est pas aussi facile que cela, lui répondisje, de composer un numéro à surprise. Il faut trouver d'abord une idée originale, puis la faire accepter du
public, qui n'a pas toujours le même goût pour ces fantaisies...
« A ce moment, il me vint une inspiration subite.
« — J'ai trouvé! m*écriai-je avec la joie d'Archimède.
« — Bah ! comme cela ?...
« — Vous allez voir. Hier, je causais journaux avec un haut fonctionnaire. « — Quelle différence, me demanda-t-il, faites-Vous entre un bon et un mauvais journal? — Monsieur le ministre, lui répondis-je, si vous voulez que je vous l'établisse au moyen du Figaro^ vous serez pleinement édifié. » Mon interlocuteur et moi nous nous séparâmes sur ce propos, auquel je n'attachais pas une autre importance. Mais ce que vous venez de me dire révèle tout le parti qu'on peut en tirer, et me décide à fournir au haut fonctionnaire la démonstration qu'il m'a demandée.
« Dès lors , le plan du numéro que vous venez de lire était arrêté dans mon esprit; le lendemain tous mes collaborateurs déjeunèrent à Enghien, et, deux heures après ils rentraient à Paris, chacun avec le sujet de son article respectif,. et la formule suivante comme critérium :
Formula
Mauvaise foi digtillée 50 grammes
Injures aa vitriol 18 —
Elirait de sociaUsme • 13
E!Lcitations anpicrate 21 grammes
Elixir d'admiration mutuelle. ........ IT —
Huile épurée d'amandes amères 49 —
Teinture de niaiserie il —
Essence d'athéisme 14 —
Sublimé corrosif de tout pouvoir établi. ... 30 —
Sirop de mensonge , .... 43 —
Ellébore 7 grains
Agitez le tout, et prenez garde de a'en f^as répandre sur vos vêtements ; ça laisse des marques inMéMles.
€ Le soir même, le numéro que vous venez de lire était prêt à paraître.
< Eh bien, je dois le dire, si rompu que je sois à ces prodiges d'improvisation, j'ai été presque épouvanté de l'aisance merveilleuse avec laquelle met collaborateurs s'étaient assimilé, non-seulement les théories, mais encore la manière de ceux qu'ils ont paradiés.
« C'est à croire que ces pa3tiches sont des œuvres personnelles.
< Et, maintenant, supposez que nos rédacteurs, avec leur talent, s'avisent de faire un journal monté à ce diapason, qu'arriverait-il ?
c Sans être prophète, on peut affirmer qu'au bout d'un mois d'une semblable propagande, les citoyens les plus paisibles, les plus satisfaits do régime im*
IT
^— ^»~ Il m II y I .
périal prendraient un fusil et descendraient dans ]a rue.
« Mais, dorénavant, le trtic est débiné. Après une expérience aussi concluante, les lecteurs français^ chez lesquels le bon sens prime encore la passion politique, ne se laisseraient plus prendre là ces ficelles grossières. Par ce que mes collaborateurs ont fait en quelques heures, ils jugeront de ce qu'ils auraient pu faire après quelques jours d'étude. Ce n'est pas de la prétention que d'affirmer qu'ils ne seraient bientôt haussés au niveau de ces honorables citoyens, d
— Sapristi ! s'écria-t-il en riant bien franchement, dès qu'il eut fiiii sa lecture, ai-je été assez bète ! je vais tout de suite au café du Helder pour en flanquer d'autres dedans !
Et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde.
Le succès était certain, je le voyais bien, d'autant mieux que le bureau ne désemplissait pas de lecteurs émus qui venaient rédamer avec autant d'énergie que les précédents.
Je me rappelle, entr'autre», un jeune homme, un étudiant qui rapportait la bande du journal de son père.
— Monsieur, dit-il très -sèchement, vous comprenez que mon père n'est pas un homme à recevoir un journal de la démagogie. Reprenez-le donc, mais sachez que je considère l'envoi du numéro d'aujourd'hui, comme une injure personnelle.
— Ma foi, monsieur, lui dis-je., je félicite votre père d'avoir un brave et honnête fils comme vous !
Et je lui fis lire la fameuse quatrième page.
Cette fois je m'aperçus que le succès dépassait mon attente, le bureau était rempli de cris furieux, et je ne pouvais pas aller parler à chacun de ceux qui les poussaient.
Ma plaisanterie avait trop bien pris, les désabonnements pleuvaiènt. Les uns m'écrivaient, et c'était le plus grand nombre : — « Je vous retourne mon journal-^ ne me renvoyez pas d'autre exemplaire, je le brûlerais sans le lire ! »
Cette circonstance surtout était terrible ; comment faire savoir la vérité à des gens qui ne veulent pas vous entendre ?
Les lettres de reproches, d'injures même, se succédaient sans relâche; on me menaçait du procureur impérial.
De Rouen, je reçus la dépêche suivante :
Paris-Rouen, 2 h. Ii9y soir. — Monsieur le directeur
Figaro, rue Rossini^ Paris.
tf Défense absolue de m*envoyer votre exécrable journal, sinon vous le recevrez par huissier. Villemessant vendant journal ne peut livrer avec conscience des gens ayant foi en lui. Triste fin d*honorable carrière. — N* 15i07. — Bénard Leduc »
11 est vrai qu'une heure après, M. Leduc m'envoyait la dépêche rectificative qui suit :
« Mille félicitations; cru chose possible jusqu'à quatrième page. Toutes mes excuses, je vous prie, cher monsieur, pour les mots amers de la fin. Vous estimant et vous appréciant pour tout ce que vous valez, je n'aurais pas dû douter; mais la colère aveugle et j'étais furieux. — Bénard Leduc
Dans les nombreuses dépêches reçues je choisis celle-ci :
(c Paris^Chevreuse. — Monsieur de Villemessant^
3, rue Rossini.
« Je reçois à l'instant le n* 159 ; veuillez me faire rayer immédiatement de la liste des abonnés du Figaro. — Duc de Luynes. »
Décidément, j'avais trop réussi ma plaisanterie. Je
m'étais bien volontairement attiré cette tempête. Comment détromper des gens qui ne veulent plus vous lire et qui, rien qu'en voyant arriver le journal contenant votre justification, le repoussent avec des pincettes?
Je trouvai un moyen que je mis immédiatement à exécution.
Je pris la liste de tous mes abonnés et leur adressai, sous un pli blanc, qu'on ne pouvait soupçonner provenir du Figaro^ l'explication de ma mystification. Je leur dis qu'ils n'avaient pas lu le passage intéressant qui du reste serait réimprimé dans le numéro du lendemain.
Grâce à ce moyen, je rentrai en faveur auprès des lecteurs du Figaro^ mais je me jurai bien de ne plus faire de farces aussi complètement réussies.
Le lendemain, Villemot me disait :
— Eh bien, mon cher ami, c'est là votre dernière mystification ; tout le monde se défiera de vous, maintenant, et c'est à peine si l'on vous croira quand.vous direz vrai.
— Allons donc, lui répondis-je, vous serez pris tout le premier quand je voudrai.
— Pas par une «mystification de voire journal, fit-il en riant, car l'on y écrirait que vous êtes mort
et enterré, les témoins les plus sérieux attesteraient le fait, que je n'y croirais pas.
— Vous serez repris avant trois mois, mon cher VUlemot !
-— Ah ! je parie bien que non !
— Soit, je tiens le pari.
Comme je ne voulais pas avoir le démenti de ce que j'avais avancé, je réfléchis aux moyens d'exéculion.
Naturellement je pensai que c'était au lendemain d'une plaisanterie comme celle du numéro rouge que Villemot se défierait le moins. Il ne devait pas supposer que j'oserais aVant longtemps recommencer une mystification.
Le numéro républicain était daté du 8 juin 1870.
Le 11 du même mois on lisait ce qui suit aux Échos de Paris :
.« On vient de trouver dans les papiers de Nestor Requeplan une lettre des plus curieuses. Nous n'aurions pu la reproduire in extenso sans inconvénient...
c Nos lecteurs ne s'en seraient probablement pas plaints, ni nos lectrices en puissance de mari ^ mais il eût été impossible de laisser le journal entre les mains des jeunes filles.
« Aussi avons-nous pensé à faire imprimer la partie
scabreuse de cette lettre avec de l'encre sympathique, ne devenant visible que sous l'action de la chaleur. C'est la correspondance de madame la duchesse de Berri avec Berryer qui nous a donné cette idée. »
Voici maintenant cette curieuse lettre :
« Merci encore une fois, cher monsieur Roqueplan ; vous m'avez sauvé plus que la vie. Je n'oublierai jamais ce que je vous dois. J'ai suivi votre conseil et je suis allée chez Cabarrus. Mon secret est à vous deux ; mais je sais qu'il est votre digne ami. Votre lettre a fait merveille ; je lui ai tout dit comme à un confesseur. Pour me rendre l'aveu moins pénible, il a eu recours à toutes les ressources de son charmant esprit. Ma confession se faisait peu k peu et presque sans rougir. Je suis entrée triste et désespérée dans son cabinet, et j'ai failli rire aux éclats en sortant. C'est ^ que la solution qu'il a trouvée est si drôle que je dois vous la dire. Tout cela ressemble à ce que vous appelez un mot de la fin. ' « Chère madame, me dit-il, je crois que
direz si j*avais raison. »
Cet écho était suivi d'un autre écho imprimé dans le même caractère et laissant le blanc qui précède aussi net, aussi visible que possible. On y parlait de Taccueil maussade que les journaux rouges avaient fait au Figaro radical. On y expliquait qu'ils ne pouvaient applaudir à notre essai, et que le blâmer c'était le faire remarquer à leurs dupes qui auraient, en le lisant, pu se rendre compte des procédés de flagornerie et de mauvaise foi qu'on leur débite tous les jours moyennant finance.
Une nouvelle plaisanterie était si invraisemblable de ma part que personne n'y crut et Villemot tout le premier.
Toute la journée des lecteurs vinrent pour expliquer aux employés des bureaux, qui n'y comprenaient goutte, que leurs efforts avaient été infructueux.
A quelques-uns (ceux de nos amis) je disais qu'ils auraient dû repasser la partie restée en blanc avec un fer chaud. Bien vite ils allaient se livrer à leurs expériences. Mais le fer était trop chaud ou point assez. Le numéro était brûlé, sali, il fallait recommencer.
Puis c'était un système d'épongement, que sais-je I
Le lendemain, à Tendroit même où avait paru la fameuse lettre on lisait :
« Nous avons reçu au sujet de la lettre tronquée insérée hier à cette place, de nombreuses visites et de nombreuses lettres. Beaucoup de personnes trouvent que nous aurions pu tout imprimer avec notre eucre ordinaire, sans inconvénient : « Figaro^ nous disent-elles, en a fait bien d'autres i » Ce qui nous surprend moins, c*est qu'un certain nombre de lecteurs n'aient pu parvenir à rendre lisibles les lignes imprimées en encre sympathique.
c D'abord, on a cru qu'il fallait employer du sulfate de cuivre pour faire sortir les caractères, par suite d'un alinéa mal placé dans notre note, tandis qu'il suffisait ou de chauffer, comme nous l'avons dit, dès le matin, le numéro non encore absolument sec,, ou, plus tard, de promener la partie blanche au-dessus d'un flacon d'ammoniaque débouché, moyen que nous ne connaissions pas.
« Inutile d'ajouter, qu'il est peu probable que Topération réussisse aujourd'hui.
« Il est trop tard ! . . . »
Deux ou trois jours après cette dernière explication, je vis arriver Villemo tau bureau. 11 vint à moi d'un air semi-embarrassé. Il tira le fameux numéro du FigarOy me montra la place blanche toute rongée.
percée, jaunie par toutes les expériences, tous les acides, tous les réactifs.
— Jurez-moi, me dit-il, avec ce bon rire que se rappelleront tous ceux qui Font connu, — jurez- moi que vous ne me mépriserez pas trop !
Il constatait d'un air si soumis la perte de son pari et mon succès que j'eus la modestie de ne pas trop souligner ce nouveau triomphe.
FIX DU CINQUIÈHE YOLOME