‹ Mémoires d'un journaliste (volume 4)Chapitre 4 sur 20 · H. DE V · texte numérisé non relu

H. DE V

de la scène, pendant Texécution de ce morceau . . . « Une habilleuse nous sauva !

€ — Combien de temps faut-il, lui demandâmes nous, pour le changement de costume de la fiancée de Lusignan?

« — Dix minutes, nous répondit-elle. Le plus long sera de placer dans leurs boutonnières les douze gros rubis de son corsage.

a — Douze rubis seulement! m'écriai-je, mais ce sera pauvre, misérable! ajoutez-en vingt autres à sa robe, je vais prier Duponchel de s'occuper de cela.

« Les vingt rubis furent ajoutés, et le troisième acte était chanté avant que la toilette ne fût finie I

« — Comment a été le duo? demanda notre souveraine, en sortant de sa loge.

t — Couci, couci, lui répondit le régisseur, à qui nous avions donné le mot, ça pouvait aller mieux.

« Et jamais la Reine de Chypre n'entendit le duo du troisième acte.

f Deux jours après la représentation de cet opéra, un pair de France fit à la tribune une violente sortie contre un ouvrage dans lequel on avait eu l'audace d'exhiber un archevêque et une procession,

« Comme ce temps-là est loin du nôtre!... On ne tolère plus les faux archevêques sur le théâtre, mais on conduit les véritables rue Haxo!

f Halévy avait la repartie vive et piquante... il trouvait toujours, comme on dit au théâtre, le mot de la situation I

V Lorsque nous montâmes le Val d* Andorre, il me proposa, pour le rôle duchevrier,\in élève du Conservatoire qui avait obtenu le premier prix au concours.

« — Quel âge a-t-il? lui demandai-je.

« — Vingt-deux ans, me répondit-il, mais rassuretoi, il est né si vieux, sa voix en parlant est si cassée, qu'il me rappelle mon grand-père I.-..

« Et nous donnâmes notre rôle à Bataille.

« Ce personnage eut une grande influence sur le sort de cet habile artiste, car depuis, il parla chevrier dans tous ses rôles !

« Le ballet de la Tentation allait être donné à TOpéra. Simon, un danseur comique, assez célèbre à cette époque, vint demander au compositeur harassé de ses nombreuses répétitions de lui écrire un pas infernal, à sensation.

« — Volontiers, fit le maître, de fort mauvaise humeur, j'ai ridée de ce pas diabolique, seulement, je vous préviens qu'il faudra le [danser sur les cornes !

a Le danseur ne demanda plus rien.

« En 1848, Halévy eut des velléités politiques.

« 11 voulut être représentant du peuple 1 « — Toi î un musicien ! lui dis-je, stupéfait. « — C'est pour cela, me répondit-il ; Orphée domptait les bétes féroces!

« Je n'ai touché dans cette lettre qu'aux petits côtés, aux détails anecdotiques de la vie d'un grand artiste I

« Je n'ai parlé ni de son génie musical, ni.de sa profonde instruction, ni de son aptitude à tout ce qu'il y a d'élevé dans les sciences et dans les arts.

€ Sa haute valeur aurait pu lui ouvrir les portés de l'Académie française tout aussi bien que celles de l'Institut, dont il fut un des meilleurs et des plus brillants secrétaires perpétuels !

a H. DE Saint-Georges. »

On comprend aisément quelle bonne fortune a été pour moi ce récit. Je ne crois pas qu'il soit possible, en aussi peu de lignes, de mieux tracer la physionomie d'Halévy.

Nul, du reste, ne pouvait mieux s'acquitter de cette tâche que M. de Saint-Georges, non-seulement son collaborateur, mais un de ses amis les plus intimes et les plus dévoués,

La vie multiple d'Halévy, comme compositeur, comme professeur, comme secrétaire de l'Institut, lui avait créé de nombreuses relations. On ne saurait se

faire une idée de la quantité de lettres qui lui étaient adressées. Naturellement il ne conservait que celles qui avaient quelque valeur ou par le sujet qu'elles traitaient, ou par la signature qui les terminait.

Sa famille a bien voulu me laisser jeter un coup d*œil sur ces précieuses collections et me permettre de copier quelques-uns de ces autographes. Je ne puis résister au plaisir de les donner à mes lecteurs.

On trouvera avec juste raison que mes Mémoires sont un peu les Mémoires de tous les gens que j'ai connus, ce qui est vrai, et on pourra ajouter qu'il ne m'est pas bien difficile de les continuer ainsi longtemps, surtout si je me contente de copier des lettres.

J'avoue que c'est avec le plus grand plaisir que je trouve parfois ma besogne toute faite, mais on pardonnera vite à ma paresse en lisant les lettres suivantes et en voyant quelle prose je substitue à la mienne.

Voici d'abord une charmante invitation de cette pauvre Rachel, qui se sentait déjà atteinte du mal qui devait l'emporter.

< Mon cher monsieur Halévy,

« Me voilà bientôt arrivée au bout de ma carrière, dans cinq semaines je dirai adieu à la Comédie-Française, à mon cher public parisien, que je ne quitterai pas, je vous assure, sans éprouver quelque chose de bien douloureux au cœur, mais ma santé est déplorable,

HALÉVY. m

je vais essayer d'un repos de six mois en Italie pour tâcher de me conserver encore quelques années à mes enfants, à ma famille.

c Avant mon départ déCnitif je désire ardemment serrer la main à plusieurs de mes vieux amis ; pour ne leur pas prendre trop de temps et, persuadée que tous dtnent vers six heures et demie, je les ai priés de venir chez moi lundi prochain.

c Vous ne pouvez manquer à ma table ; quel chagrin

vous me causeriez si vous alliez trouver un prétexte à

ne pas venir !

<K Raghel.

« Samedi, 27. »

Plus loin je trouve cette lettre de monseigneur Morlot, Tarchevèque de Paris ; on voit que les princes de rÉgiise d'aujourd'hui sont plus éclairés que les intéressés ne voudraient qu'ils le fussent et que notre archevêque ne se demandait pas, avant d'écrire, si celui à qui il s'adressait était de sa religion ou d'une autre :

< ARCHEVÊCHÉ « Puris^ k 17 Mars^ 1859.

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