‹ Mémoires d'un journaliste (volume 4)Chapitre 5 sur 20 · DE PARIS · texte numérisé non relu

DE PARIS

« Monsieur,

t Grâce à vos bontés, je viens de lire ce qui m'avail si vivement intéressé, il y a cinq ou six semaines,

et cette nouvelle lecture m'a causé une de ces jouissances que Ton ne saurait guère exprimer, mais qui reposent à la fin d'une journée laborieuse et font du bien à l'esprit et au cœur au milieu des sollicitudes d'une vie comme la mienne.

« Veuillez donc agréer mes plus empressés remerciements d'une attention dont je sens tout le prix, et croire à la reconnaissance avec laquelle j'aime à me dire, monsieur, votre très-humble et dévoué serviteur.

« f F. M., card. archev. de Paris. »

Si Ton veut savoir à quel point M. Vilfèmain était homme de tact et d'esprit, il faut lire, sans en perdre un seul mot, la lettre qui suit ; ceux qui ont entendu les cantates de l'Institut constateront que l'illustre écrivain savait juger juste.

« Mon cher et illustre confrère,

<r Je suis vraiment confus de votre nouveau et magnifique présent. Je n'ose rien vous offrir en retour : la réciprocité n'est pas possible. Je suis réduit à remercier. J'ai entendu déjà une de vos charmantes filles essayer plusieurs de vos mélodies, et je vous assure qu'elle n'abusait pas de la qualité retentissante que vous avez reconnue hier au piano-forte. Elle avait le bon esprit de s'abstenir de ce progrès, dans la crainte d'altérer trop ce qu'elle sentait un chef-d'œuvre. Pour

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moi, dans mon ignorance, j'ai trouvé tout simple que votre musique fût svelte, légère, spirituelle, comme votre parole que je venais d'entendre. Votre discours du matin m'a fait comprendre vos partitions et tous les tons si fins, si gracieux, si variés que vous portez dans ces deux langues.

€ Oserais- je vous dire seulement, mon. cher confrère, que lorsque l'Académie des beaux-arts est représentée par une éloquence si naturelle et de si bon goût, elle ne devrait pas enchaîner l'harmonie des concurrents à de si pauvres cantates ? Je ne parle pas de la vieillerie du sujet, des images et des paroles ; mais faut-il, à l'Institut, faire des phrases ainsi construites :

La félicité suprême, Cest d'aimer et qu'on vous aime.

« Galathée elle-même aurait eu la parole qu'elle n'aurait pas répondu à cela.

c Et que dire des regrets et de la sensibilité du Cyclope! Cela n'est pas meilleur pour le sens que pour la musique, cela est contre nature.

« Polyphème ne pouvait pas plus s'affliger d'avoir écrasé un berger langoureux que le duc d'Albe de voir brûler un hérétique.

« Pardon, mon cher et illustre confrère, de cette observation désintéressée. Je puis vous assurer que deux membres de l'Institut, un géomètre et un prosateur,

qui avaient été ctiarmés de vous entendre, sont sortis d'impatience, avant la fin de la cantate, malgré la musique, et à cause des mauvais vers.

c Agréez, mon cher confrère, mes excuses de cette témérité critique et tous mes sentiments de haute considération et de dévouement.

c ViLLElfAIN. >

Je copie une lettre de Rossini, dans laquelle je souligne une phrase bien caractéristique et qui pourrait bien viser Meyerbeer.

c Illustre ami,

c Laissez-moi me servir du titre qu'autorise une vieille amitié pour vous présenter M. X...

c Les distances, cher ami, n'existent plus, vos triomphes arrivent jusqu'à moi avant que vos dernières émotions soient éteintes. Recevez-en mes félicitations, ne pouvant rester indifférent à tout ce qui donne de l'éclat à l'art. Votre ouvrage, m'écrit-on, est d*un style élégant, de facture coquette et suave, fournissant de beaux morceaux ayant toute l'originalité musicale qui convient à l'esprit de Scribe. Votre opéra enfin est digne de l'auteur de la Juive. Puissent mes vœux arriver jusqu'à.vous voir conserver pour longtemps encore le sceptre en main ; qiie r école ne périsse pas dans la fUrie dramatique qui domine le jour.

« Adieu, cher Halévy, n'oubliez pas celui qui vous

aime, qui s*honore d'être le plus sincère de vos admirateurs comme il est le plus dévoué de vos amis.

« RossiNi.

« Florence, le 24 septembre 1853. »

Toujours en feuilletant, je découvre une lettre de Boïeldieu, de l'auteur de la Dame Blanche ; elle n'est pas adressée à Halévy et a dû lui être donnée comme une perle ; elle est d'une gaieté inconsciente qui en fait tout le charme. Jamais mari n'a annoncé plus légèrement son veuvage.

« Ce 18 décembre .

c Madame,

« Je reçois à l'instant de M. votre fils une nouvelle instruction pour le transport de votre piano et je la suivrai exactement...

« J'ai deux nouvelles intéressantes à vous annoncer, la première est que la dent de mon cher Adrien est arrachée, et c'était une opération douloureuse et difficile. Je suis allé passer deux jours seul à la campagne et comme c'était le 15 dernier mon jour de naissance, la bonne madame Merlin et ce cher Adrien ont voulu, pour bouquet, me faire cette surprise et m'éviter une séance bien douloureuse pour moi. Ils savaient

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I III ^ Il

que le tremblement m'en prenait toutes les fois que j'allais chez le dentiste.. • Est-on plus aimables que ces deux êtres !

« La deuxième nouvelle, c'est que je suis veuf depuis trois jours... c'est-à-dire que sous un mois j'aurai la meilleure et la plus aimée des femmes... Dites cela bien vite au bon oncle, je suis bien sûr qu'il jouira de mon bonheur...

« Je vous écrirai quand votre piano sera choisi.

« Votre bien affectionné serviteur,

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