‹ Mémoires d'un journaliste (volume 4)Chapitre 8 sur 20 · VALENTINE · texte numérisé non relu

VALENTINE

« Toi mon seul bien, toi mon idole, etc.,

s'écrie une minute plus tard comme au comble d'un étonnement vraiment étonnant lui-même :

« Tu m'aimes! >»

Dans le Drapier, qu'il fit avec Halévy, on remarquait les paroles suivantes, sous Tair le plus réussi de la partition.

« Ab, devenez mon père Et d'un cœar loyal, Je* saurai me taire Sous le coup fatal ! »

Plus loin, dans le même ouvrage, on remarquait cette singulière pensée :

« On remplace un mari Plus aisément qu'un père! »

Pendant que j'y pense, rappelons ce charmant passage d'un vieil opéra, la Caravane du Caire, je crois, qui se trouve au début d'un acte.

Le rideau se lève, et un personnage est en scène, profondément absorbé devant des liasses de papiers, des chiffres, etc., etc. Il compte tout haut:

K Un... deux... trois... finissons, Tout ce calcul me fatigue la tête! »

Et il se lève en donnant les signes d'une grande fatigue de l'intellect .

Ceux qui critiquaient Scribe n'épargnèrent pas non

plus ses collaborateurs, et je me rappelle ces vers de Jaguarita qui défrayèrent quelque temps la gaieté du boulevard :

« Glissons-nous dans Therbe, Gomme le serpent.

Qui, fier et superbe.

S'avance en rampant, »

Dans le même opéra je trouve cet autre quatrain : '

(c La dent de la panthère, - ■ ■ Le ventre du boa,

Voilà sur cette terre, Voilà le sort qu'on a ! »

. De même que dans le célèbre chant des gardeschasse àxx Songe d'une nuit d'été on entend les quatre vers suivant :

<c Lièvres si timides, Chevrettes rapides»

N*ayez plus souci Vous aurez merci, Etc., etc. »

Quel écrivain pourrait résister à de pareilles inquisitions, et, si Ton voulait chercher dans les vers de l'opéra moderne, ne trouverait-on pas aussi bien des choses invraisemblables?

Qui a jamais songé par exemple à ces mots' que Jeannette chante à son aiguille :

« Avec OD bon baiser demain On nous paieia de notre peine I »

Que Jeannette se réjouisse à l'idée du bon baiser, c'est bien naturel, mais son aiguille ! Sans compter : les meubles joyetix. Que de fois je me suis demandé comment un meuble pouvait arriver à témoigner sa gaieté ; à moins que ce ne soit par ces craquements qu*on entend parfois la nuit : si c'est cela on pourrait bien dire aussi qu'ils éclatent de rire.

Je ne sais même pas si le gâchis poétique n'est pas parfois aussi précieux pour les compositeurs que le seraient les bons vers; témoin ceux-ci, que j'ai entendus dan3 Pierre de MédiciSy et qui me laissent rêveur encore aujourd'hui :

« La flamme qui nous éclaire Fait pâlir l'éclat du jour, Et du jour à: son tour Nous reviendra la lumière Pour éclairer notre amour 1 »

Impossible de se tirer de ce galimatias; c'est pour moi l'emblème de l'éternité, un serpent qui se mord la queue.

JULES LEGOMTE. 163

* Rien d'étonnant, en entendant de pareilles phrases, à Toxclamation de ce pompier qui, de service à l'Opéra, s'aperçoit que son casque, qu'il avait posé dans un coin, contenait d'épouvantables choses.

— Si je connaissais celui qui a fait cela, s'écria-t-il furieusement et à bout d'expressions, je lui prouverais le contraire !

De la même école ce brave cocher qui, rentrant le* soir harassé de fatigue, s'exclame avec conviction : — Je voudrais être sûr d'avoir autant de pièces de quarante sous que je vais dormir dans une heure!

Impossible, pendant que je parle de théâtre, de ne pas citer ces vers dits par Mme Borghi-Mamo (qui prononçait le français à Titalienne), et qui ont fait le bonheur de bien des gens :

« Tu l'as touillé ça t'étouffra ! »

Qu'il faut ainsi traduire :

« Tu Tas tué, c'était ton frère ! »

La même cantatrice s'écriait dans leJTrouvère aussi et sans qu'on s'y attendit un : Patatras! qui est resté légendaire. Elle voulait dire : Peut-être! Jamais on ne put arriver à lui faire prononcer autrement. Un de nos amis disait en parlant du langage qu'elle avait adopté : Ce n'est plus de l'italien et ce n'est pas encore du français.

Je retourne aux envieux qui ne s'occupent d*ùn homme de talent que pour chercher ce que son œuvre peut présenter de défectueux. A quoi ont servi leurs critiques contre Scribe et par qui l'a-t-on remplacé aujourd'hui?

A un degré moins élevé que Scribe, Jules Lecomte fut d'abord odieux à ses collègues parce qu'il faisait mieux qu'eux. Sans écrire dans la langue des dieux, il avait un style personnel et était admirablement informé et renseigné, ce qui est indispensable pour un journaliste. Personne mieux que lui ne savait passer d'un sujet à un autre ; les transitions de ses causeries (recueil pour tous) étaient insensibles, et sans que le lecteur s'en, fût douté, on lui avait raconté en un instant un enlèvement mystérieux dans une chaise de poste, dont les roues et les pieds des chevaux étaient tamponnés, en même temps que le mariage d'un violoncelliste avec une grande dame étrangère et la manière d'accommoder un plat nouveau.

Jamais les événements ne faisaient défaut à Jules Lecomte et pour n'être jamais à court il avait un procédé que je ne saurais trop recommander aux courriéristes. Ce procédé est du reste employé encore aujourd'hui par M. Emile de Girardîn, un journaliste celui-là, s'il en fut jamais!

Toutes les fois qu'il trouvait une anecdote, un fait

intéressant dans quelque gazelle, il le coupait, le gardait et le classait selon sa nature. Une appréciation artistique, la discussion d'une loi^ un portrait, un mot, il recueillait tout et trouvait toujours l'occasion de les placer, en les modifiant, suivant les cadres qu'il leur donnait.

Ainsi je me souviens qu'un jour, me trouvant à la première représentation de la reprise de Fra Diavolo à r Opéra-Comique, j'appris que le bruit de la mort de Rachel courait dans la salle. Effectivement, la grande artiste était malade depuis longtemps et sa fin n'était

que trop vraisemblable. Je savais que Jules Lecomte la connaissait intimement et comme, à l'instant même où j*y pensais, je l'aperçus aux fauteuils d'orchestre, je lui fis signe de monter dans ma loge.

— Pouvez-vous, lui dis-je, me faire tout de suite un article sur Rachel ?

— Parfaitement, me répondit-il, il sera écrit demain.

Et effectivement, le lendemain, 7 janvier 1858, tout le numéro du Figaro était rempli de détails que Lecomte avait patiemment accumulés, articles de journaux, lettres autographes, etc. On s'imaginera l'intérêt que devait offrir cet article, au lendemain de la mort d'une aussi grande individualité.

Je fis précéder ce numéro des lignes suivantes :

< Mardi soir, 11 heures.

« Dans la soirée d'hier, nous apprenions, à TOpéra- Coraique, la mort de la grande tragédienne qui, trèsprobablement, ne sera jamais remplacée; — notre numéro de mercredi était terminé... mais nous savions le public toujours désireux de révélations sur les artistes qui ont charmé ses loisirs ; persuadé qu*il lirait avec avidité des renseignements certains sur Tillustre femme qui sera pleurée de tous ceux qui ont eu le bonheur d'entrer dans son intimité, nous allions trouver récrivain d'espxit et de goût que sa position mettait plus particulièrement à même de nous fournir des renseignements inédits et précis, et nous obtenions l'étude qu'on va lire sur mademoiselle Rachel. — Les vingt-quatre colonnes de notre numéro ne suffisant pas à Tabondance des matériaux, nous avons ajouté un supplément; nos confrères qui connaissent les difficultés d'un tel travail, apprécieront un pareil tour de force accompli en moins de vingt-quatre heures. »

La grande quantité de renseignements que donnait Jules Lecomtc était ainsi divisée : !• Notice biographique; 2* Le pour et le contre; 3<> La correspondance ; &•* Ses portraits.

Cet énorme article commençait ainsi :

Page 1