‹ Mémoires d'un journaliste (volume 5)Chapitre 1 sur 20 · E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR

PAI-II9-B0IAL 17 ET 19. CALEH

I.a première partie de ces mémoires, ou plutôt de ces notes, a été consacrée aux portraits à la plume de la plupart de ceux qui, de près ou de loin, ont joué un rôle au Figaro. Mon but est de compléter cette collection en faisant de nouveaux croquis de mes rédacteurs présents ou passés, en citant, comme échantillon de leur savoir-faire, leurs meilleurs articles, boutades ou nouvelles à la main.

Avant de commencer cette nouvelle série, il me

semble qu'il serait à propos d^initier mes lecteurs au

Figaro proprement dit, ou pour mieux parler de les

promener dans l'intérieur de nos bureaux, et de leur

faire connaître ce que c'est que la vie intime d'un journal.

Qu'on se figure quelque chose de remuant, d'agité comme un passage de Paris, ou pour mieux dire la loge du concierge de la rue de TÉchelle avant que la République eût pétrole les Tuileries. Tous les fous, les nécessiteux, ceux qui se croient malheureux, ceux qui le sont réellement, les flâneurs, les emprunteurs, semblent se donner chaque jour rendez- vous au Figaro. Les souscriptions en faveur des gendarmes, des incendiés, des inondés, etc., lui ont valu cette préférence. On envoie volontiers au Figaro un indigent comme on l'enverrait au bureau de bienfaisance.

C'est là le triste privilège attaché à toute notoriété » d'attirer à soi, outre les malheureux qui sont toujours intéressants, une foule bourdonnante, absolument convaincue qu'on n'est créé et mis au monde que pour s'occuper de ses intérêts. Aussi voyons-nous des gens qui viennent nous demander avec le plus grand sang-froid de leur prêter 80,000 francs pour telle ou telle opération, pour réparer, mari ou femme, telle ou telle imprudence financière que le conjoint doit toujours ignorer; car, en thèse générale, ce publie ne veut pas être nommé. Il vous demandera de vous ruiner pour lui, mais avant tout il veut compter sur votre discrétion; il a à sauver une situation sociale, des

opinions politiques, etc., qui ne lui permettraient pas de paraître avoir pu être obligé par le Figaro!

On pense bien que ma vie entière ne suffirait pas à recevoir tout ce monde. Aucune des personnes qui viennent à moi ne semble se douter de ceci, que la parcelle de temps qu'elle m'enlève, jointe aux fameuses deux minutes que me demandent les autres, me prendrait plus de vingt-quatre mois par an!

Il me faut donc être constamment en état de défense contre tous les inventeurs à idées saugrenues, les emprunteurs, etc. Celui-ci vient de découvrir un nouveau jouet, celui-là veut se venger d'un parent, d'un ami, se faire faire de la réclame sans passer par le bureau des annonces; un monsieur qui est vêtu d'un petit paletot d'alpaga en plein hiver, veut former une société au capital de huit cent millions pour amener la mer place Breda, un autre me propose des primes insensées pour mon journal.

Ne croyez pas que j'invente, on m'a offert comme prime pour nos abonnés, de l'huile de foie de morue, des collections de papillons, des inhumations à prix réduit, des pâtés de foie gras, etc.; uu bacheUer es lettres m'a demandé l'autre semaine à entrer comme commissionnaire au Figaro; celui-là, je dois le dire, m'a tout particulièrement touché. Mon palier est plein de gens que je n'ai jamais vus et qui en appellent à

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mes 50iivenirs et qui (sans comparaison) entrent droit chez moi comme des ânes dans an sainfoin !

Mon tort est peuirétje de recevoir toat le monde, mais je n*ai pas toujours le coorage de congédier, sans les entendre, des gens qui tiennent tant à me parler. Par exemple Je ne renonce pas pour cela à me défendre, et j'ai à mon service divers moyens que je vais avoir Timprudence de dévoiler. Mais, me dirat-on, si vous démasquez vos batteries, quedeviendrezvous à l'avenir? Qu'on se rassure, j'en serai quitte pour en inventer d'autres et renouveler mon jeu.

Tout d'abord il faut défendre l'entrée de la place. Quand les importuns viennent me relancer jusque chez moi, j'arrive presque toujours pour les recevoir une serviette à la main ; cela signifie clairement : je déjeune ou je dtne. Si la personne me parait ne pas suffisamment comprendre, je m'essuie les bouts de la moustache, tout en mâchonnant comme un homme assez bien élevé pour ne pas parler la bouche pleine. Au bureau, mon système de défense est tout autre ; il s'agit surtout d'empêcher Tennemi de pénétrer dans mon cabinet. Aussi vais-je sur le paUer qui précède en disant, par exemple : Il est telle heure, je n'ai que

le temps (et avec un sourire à l'adresse de ceux qui sont là) le chemin de fer n'attend pas!

— C'est, me dit le plus entreprenant de la bande, pour une minute seulement!

— Parlez-moi ici !

Nous causons debout et le visiteur, un peu intimidé sous l'œil des autres, se retire sans avoir dit le quart de ce qu'il a dans la cervelle. Il se retire, mais il reviendra et sa vengeance sera terrible : il me prendra pendant une heure.

— Moi, avoue ingénuement un autre, je dois vous dire que je vous tiendrai un peu de temps, mais l'affaire dont j'ai à vous parler est tellement intéressante I

On ne peut pas expédier tout le monde; je fais entrer celui-ci dans mon cabinet. Il est composé d'un bureau et de trois sièges; ces sièges seraient la mort de mon temps si je n'avais le soin de les faire surcharger de livres, de brochures, de paperasses qui éloignent immédiatement toute idée de s'asseoir. Je recommande tout particulièrement ce mode de défense qui abrège de moitié tous les entretiens.

Malheureusement, on ne peut pas recevoir tout le monde avec ce sans-gêne ; il est difficile de congédier une dame, un personnage important.

— Faites entrer ! dis-je au garçon de bureau et, avant que l'importun ait franchi le seuil de la por'

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