‹ Mémoires d'un journaliste (volume 5)Chapitre 2 sur 20 · I.C iiM · texte numérisé non relu

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douter; il faut compter aussi avec ceux qui rient ; je n'en veux pour preuve que l'aventure suivante :

(Avant de la raconter, ce qui est fort difficile, je prie mes lecteurs de jouer la scène, en la lisant, et d'exécuter, dans la mesure du possible, les indications imprimées en italique.)

Un soir que j'étais dans la salle de rédaction, entouré de tous mes collaborateurs, les uns écrivant, les autres fumant, ceux-ci causant debout, groupés, assis ou à cheval sur leurs chaises, on vint m'annoncer un monsieur qui témoignait un besoin pressant de me parler. Je lui fis dire qu'il pouvait entrer.

Je vis un jeune homme d'environ dix-neuf ans^ vêtu, ganté de frais, comme un homme qui rend une visite à laquelle il attache une certaine importance ; sa tenue était irréprochable de tous points; il s'avança vers moi en tenant visiblement un petit rouleau d'un papier très-blanc, lié d'une faveur rose. Un sourire général errait sur sa physionomie franche et épanouie ; on eût dit qu'il venait de quitter un ami avec lequel il avait beaucoup ri; la joie la plus sincère éclatait sur son visage.

— M. de Villemessant? me demanda-t-il en souriant un peu plus.

— C'est moi, monsieur.

— Mon Dieu, monsieur, fit-il, en comprimant une

envie de rire, je viens pour vous lire... (quelques mots entrecoupés par le rire) un article (rire très-franc vite réprimé), un article... ah! pardon (ici il s* essuie les yeux et contient un fou rire dans son mouchoir).,. c'est que c'est si drôle!... un article pour le Figaro !... (il rit franchement) que j'ai lu à des amis... (il pouffe) et ils., hi! hi! hi! (véritable accès de rire) ils l'ont trouvé si... (le rire reprend) oh! oh! oh !

— Remettez-vous, monsieur, lui dis-je froidement et un peu étonné de tant de gaieté.

— Je continue... Us l'ont trouvé si drôle qu'ils m'ont dit : Va donc le porter, ah ! ah ! ah ! hi ! hi ! (ici le fou rire reprend tout à fait le dessus) le porter... au Fi... Figaro ! (Crise violente^ suffocation ; le visiteur essuie des larmes de rire avec son mouchoir et passe la main sur son front pour reprendre son sang-froid.)

Pour moi, pendant cette scène d'hilarité tout à fait inattendue, j'avais pris ce que mes intimes appellent ma tête de bois^ c'est-à-dire un air sérieux qui n'a rien d'encourageant, dit-on, pour ceux qui s'adressent à moi. Voyant que j'avais affaire à un homme décidé à paraître très-gai, je résolus de lui répondre dans son langage.

— Mon Dieu, monsieur, fis-je à mon tour en riant, je suis bien désolé (demi-rire), figurez-vous que... (rire plus accentué y petits coups de poing sur la table

pour surmonter le fou rire qui s'annonce) figurez-vous que nous n'avons pas, ah ! ah! ah !... une seule place ici, hi ! hi ! hi ! {je me redresse en éclatant de rire^ je vais jusqu'à Vétouffement et je lève le pied comme un 'polichinelle qui aurait avalé sa pratique)... pas déplace pour votre article... {rire, contorsions; je me dirige vers la porte en V indiquant par mon mouvement à mon visiteur). Impossible de l'insérer !... ah ! ah ! ah ! {éclats de rire bruyants, je mets la main sur mon cœur^ comme pour comprimer un point de côté)... 11 est vraiment... (je tamponne mon mouchoir sur ma bouche^ les éclats de rire sont plus violents ; j'ouvre la porte, le monsieur se prépare à sortir; je ris toujours) ïï est vraiment trop gai ! ah ! ah ! ah ! Portez-le donc à mon confrère, M. Philippon, rédacteur du Journal pour rire, Hi ! hi ! hi ! hi !

Et je refermai la porte sur ce monsieur qui a dû s'exagérer ma bonne humeur, sans cependant la comprendre.

J'ai dit plus haut que parmi les visiteurs que le hasard m'amène, il en est quelques-uns qu'on regretterait de ne pas avoir vus. Celui-ci entre autres.

11 est inutile de dire que je n^invente rien ; si je me

livrais ici à cette fantaisie, je pourrais écrire pendant dix ans, et si mes récits ont une valeur c'est qu'ils sont faits d'après nature. J'ai, dii reste, encore des témoins du fait que j'avance, et M. Legendre, le doyen de mes employés, pourrait certifier de ma véracité auprès des incrédules.

Victor Gochinat publiait dans le Figaro (à vingt ans de distance), le procès de Lacenaire qui obtint un très-grand succès; il avait fouillé partout, puisé à toutes les sources et m'avait donné un travail trèscomplet. Les bureaux du Figaro étaient situés à cette époque rue Vivienne, n^ 55, dans une cour au milieu de laquelle est placée une fontaine. L'aspect de cette cour est assez triste et fait involontairement penser à un petit cimetière.

Un jour je vis venir à moi un jeune homme d'environ vingt ans ; il était poli, très-doux et avait l'air fort bien élevé. Je lui demandai ce qui l'amenait :

— Monsieur, me répondit-il, nous sommes abonnés du Figaro et mon père m'envoie vous demander s'il vous serait possible de nous donner deux places pour assister à l'exécution de Lacenaire ?

Je regardai fixement le jeune homme pour savoir s'il se moquait de moi ou si j'avais affaire à un triple innocent. Je ne trouvai sur sa physionomie que 1q$ marques d'une entière bonne foi.

— Monsieur, lui dis-je, il m'est impossible de m'occuper de vous en ce moment, je suis obsédé de pareilles demandes, il faut, avant tout, attendre la fin de la publication du procès. Continuez à suivre les débats, et quand vous lirez que Taccusé a été condamné à mort, vous pourrez revenir ; je verrai si je puis m'occuper de votre affaire.

Le jeune homme me remercia.

Comme il allait se retirer, je dis à M. Legendre :

— Prenez le nom et l'adresse de monsieur, et mettez-le sur la liste de façon à lui conserver sa priorité.

On comprend si je tenais à savoir son nom. Il se retira enchanté.

Huit ou dix jours après cette demande, nouvelle visite du jeune homme. Le feuilleton était fini, Cochinat avait reproduit le verdict du tribunal.

— Monsieur, me dit-il, je viens pour vous demander si vous avez eu la bonté de me réserver les deux places que vous m'avez promises ?

— Mais certainement, lui répondis-je; et vous faites bien de venir. Tenez, ajoutai-je en lui montrant là fontaine qui était dans la cour et à laquelle on faisait des réparations, voici les préparatifs de Texécution ; on monte Téchafaudl — Puis, me tournant vers M. Legendre : — M. Legendre, avez-vous deux places sur le devant? Non, n'est-ce pas? eh bien, donnez-moi

deux places à une croisée, il y en aura une devant et une derrière.

Je pris un papier sur lequel j'écrivis bien lisiblement n"* 1 et n** 5 ; puis au-dessous : Bon pour deux places pour voir exécuter Lacenaire (fenêtres du deuxième étage à gauche), et je signai de mes initiales H. V. Ce travail fait, je remis le papier au jeune homme qui me salua avec toutes les marques de la plus profonde reconnaissance.

Là s'arrêta l'affaire, car jamais je ne revis mon crédule visiteur.

Je me souviens, à propos du procès Lacenaire, qu'un boursier me dit un jour:

— Mon cher monsieur de Villemessant, moi je suis franc et je ne prends pas de détours pour dire ma façon de penser. Je ne comprends pas que M. Cochinat se plaise à parler ainsi des crimes de Lacenaire ; certes son récit est intéressant, mais à quoi bon remuer ainsi le passé et flétrir encore la mémoire d'un homme, poëte à ses heures, et qui a payé de sa tête sa dette à la société !

— Vous avez raison, lui dis-je, avec le plus grand séjieux, il était poëte aux heures de loisir que lui laissait l'assassinat, mais si votre père avait été tué par Lacenaire, comme celui de Cochinat, vous tiendriez un tout autre langage !

— Ah! c'est bien différent, me répondit le boursier, peu instruit d'ailleurs des crimes de Lacenaire, j'ignorais complètement qu'il eût assassiné le père de Cochinat, je retire ce que j'ai dit, j'ajouterai même que Cochinat n'a fait que son devoir et que je lui serrerai la main quand je le rencontrerai.

Autre anecdote, plus dramatique celle-là ; elle date du siège de Paris.

C'était en plein novembre, à cinq heures du matin. Je m'étais couché assez tard et je dormais profondément. J'étais seul à Paris, je n'avais même pas un domestique auprès de moi. Je fus réveillé en sursaut par le concierge de la maison (j'habitais alors la rue Rossini) qui vint me remettre une carte ; c'était, disait-il, celle d'un général qui voulait me faire immédiatement une importante communication; il s'agissait d'une affaire d'État. Je témoignai mon étonnement d'être visité à une pareille heure ; mais il fallait bien se rendre : le général venait de la part de M. Trochu, il était impossible de ne pas le recevoir.

Pendant qu'on allait l'inviter à entrer, je jetai les yeux sur la carte qui m'avait été remise. J'y lus ce nom : Ange ; au bas il y avait écrit au crayon : gouvemeuT de la Défense nationale et généralissime de Vidée de bienfaisance. Ce nom ne m'était pas inconnu,

mais ne réveillait aucun souvenir précis dans ma mémoire.

Le général entra; c'était un homme âgé de quarante à quarante-cinq ans, portant toute sa barbe, se tenant très-droit et présentant Tair énergique qu'on aime à trouver à un militaire.

— Excusez-moi, monsieur, me dit-il en s'asseyant sur le fauteuil que je lui désignais, je viens, je le sais, à une heure inopportune, mais la gravité des événements commande, et force m'est de lui obéir.

En disant ces mots, le général avait débouclé son ceinturon, appuyé son sabre contre le fauteuil, et posé un revolver sur le guéridon placé près du lit dans lequel j'étais resté couché.

— Je me permettrai, continua le visiteur, de vous rappeler que nous avons dîné ensemble il y a quelque temps, à Enghien, avec M. X..., l'un de nos amis.

Je me souvins effectivement d'avoir assisté au dîner dont me parlait le général.

— Maintenant, continua-t-il, que nous avons renouvelé connaissance, j'arrive à mon but. Depuis quelques jours je ne quitte plus mes vieux amis, le général Trochu, MM. Garnier-Pagès et Picard; certes, tous

ces messieurs sont animés d'excellentes intentions ; mais ils ne peuvent s*empécher de se rendre compte de la situation ; et je vous avouerai que je comprends leurs appréhensions. Le général Trochu ne veut pas risquer le sort de la France en escarmouches incertaines ; d'un côté, il n'entend pas signer une paix entachée de honte et d'un autre côté, bien que déterminé à combattre pour l'obtenir, il répugne à son cœur de l'accepter ou de la proposer sur un monceau de quarante mille cadavres. On est homme, après tout, et il est bien triste de couvrir un pays de deuil pour sacrifier à ce monstre sanguinaire qu'on appelle la paix glorieuse !

« J'ai donc résolu de venir en aide au gouvernement, et voici comment :

« Grâce aux travaux importants que j'ai faits, ma fortune, composée, il y a dix ans, d'une vingtaine de mille francs de rentes, s'est accrue dans des proportions très-considérables; je possède des ateliers immenses, remplis d'une énorme quantité d'ouvriers et d'ouvrières. A l'aide de mon crédit et de ma persévérance, je puis organiser la paix. Il est bien évident que tous les hommes ne la veulent pas^ que beaucoup d'entre eux, se contentant des trente sous que leur donne le gouvernement pour porter un fusil, préfèrent le bastion à l'atelier; mais pendant ce temps, les femmes, les enfants grelottent dans les mansardes ou vont mendier dans les rues. Quand la charité publique

OU les bureaux de bienfaisance seront épuisés, que fera-t-on? Je vais vous le dire... »

Pendant tout le temps de son discours, prononcé avec une incroyable volubilité, le général n'avait témoigné aucune fatigue, son énergie semblait au contraire augmenter de plus en plus.

— Voilà ce qu'on fera, continua le général. Toutes les femmes, tous les enfants, qui n'ont parlé, eux, ni de pierres, ni de forteresses, ni de pouces de notre territoire, se lèveront en masse et, bannières vertes en tète, sortant de douze côtés à la fois par les portes de Paris, s'avanceront, en chantant des hymnes, vers l'armée prussienne. Pendant ce temps, traversant des tunnels blindés qui les conduiront une lieue plus loin que les avant-postes ennemis, d'autres colonnes s'avanceront précédées de leurs étendards et récitant des cantates en l'honneur de la paix!

Cette fois, bien que jusque-là j'eusse écouté avec beaucoup d'intérêt, j'ouvris des yeux où commençait à poindre quelque inquiétude; il était évident que j'avais affaire à un fou.

— Je ne m'arrêterai pas là, fit le général, en se dressant de toute sa hauteur; je répandrai l'instruction dans toutes les classes. Enfermés dans des parcs

immenses, les enfants seront livrés à Téducation primitive ; ils apprendront Thistoire, la géographie, les langues étrangères à l'aide de cantates ; l'écriture et la lecture ne viendront qu'après ! j'en veux faire d'abord des athlètes, j'en ferai des hommes plus tard ! Pour moi tout doit être enseigné par les cantates ; la géographie par exemple !

En disant ces mots, M. Ange ouvrit un piano en me disant : — Voilà comme je leur apprendrai que Paris est la capitale de la France.

Et il se mit, en frappant nerveusement sur l'instrument, à crier : Paris, capitale de la France !

— Très-bien ! lui dis-je.

— Ce n'est pas tout, continua-t-il avec vAémence ; si je leur dis qu'il y a six lieues d'Amboise à Tours, ils l'oublieront, mais si je leur dis (ici il se remit au piano et chanta de toute la force de ses poumons : Il y a six lieues d'Amboise à Tours ! Il y a six lieues SAmboise !) ils ne l'oublieront jamais ! Si je veux qu'ils sachent qu'entre Amboise et Tours ils existe un village qui s'appelle Montlouis, je leur dis {nouvelle musique) :

c Et Montlouis qu'est an milien, » Qn'on y boit du bon vin vieux ! »

• Et il ajouta, en imitant la trompette ou le trombone : pin, pin I tarata, ta, ta, ratata ! pin, pin !

— Très-bien, répétai-je; mais, sans me laisser finir, il ajouta :

— Et la peine de mort, croyez -vous que j'en veuille désormais ! Je la remplace par le suicide ! Sans m'apitoyer comme M. Jules Simon sur un homme, uniquement parce qu'il a enfoncé son couteau dans la poitrine d'un autre, je punis le meurtrier sans souiller de sang la main de la justice. Je dis à Tassassin : Tu es tombé dans la honte, par la lâcheté, sors-en par le courage. Voici un pistolet, brûle-toi la cervelle. La société te réhabilite !

La folie était manifeste. Je suivais attentivement, comme vous le pensez, tous les gestes du pauvre fou. Mais mon embarras était extrême ; pas de domestiques à appeler, pas un mouvement à faire, et entre moi et l'aliéné un revolver qui n'avait rien de rassurant.

Discuter avec cet homme était imprudent, car on sait que la coutume est de ne pas contrarier les fous ; leur donner raison est parfois bien dangereux aussi ; je n'en veux pour preuve que l'anecdote suivante dont je me suis trouvé le héros dans ma jeunesse :

11 y avait dans une maison de santé un fou dont Toccupation habituelle était de dessiner; c'était un

AU FIGARO. i9

homme fort doux, et dont le tort était de croire qu'après une altercation avec un cuirassier, il avait avalé, dans un accès de colère, et le cavalier et sa monture; à l'entendre, il sentait parfois le cheval piaffer dans son estomac et les éperons du cuirassier lui chatouiller le gosier.

Revenons à nos moutons. J'avais à ma grande joie été admis à visiter la maison de santé qu'il habitait ; j'arrivai un jour que notre artiste venait d'achever un croquis et en paraissait assez satisfait ; penché derrière lui j'examinai curieusement l'œuvre qui excitait ses propres suffrages ; voyant l'intérêt que je paraissais y prendre, il se tourna vers moi et me demanda de lui dire franchement mon avis. »

Moi, fort de ce principe qu'il ne faut pas contrarier les aliénés, je m'empressai de lui déclarer que son dessin était parfait. J'avais à peine émis cette opinion que je recevais du fou une giffle des mieux appliquées.

— Je n'aime pas les flatteurs ! ajouta-t-il en me regardant sévèrement, comment voulez-vous que je fasse des progrès si vous me déguisez la vérité ?

En présence de mon visiteur, je me rappelais l'histoire de ce fou si difficile à contenter, et mon embarras était extrême.

Heureusement pour moi , l'étrange général, tout entier à ses idées, continuait à les développer.

— Ce n'est pas tout, reprit-il, il faut que je marie la fille de la reine d'Angleterre. Armand Gouzien me plaît, il l'aura I Je lui donnerai plusieurs millions de dot, je n'oublierai personne. Allons, mon cher maître, levez-vous, le cortège va partir, il n'est que temps. Nous soomies deux cent mille, il faut que nous trouvions cinq minutes pour manger un morceau sur le pouce ; surtout, amenez Jules Richard; j'adore ce garçon-là I

Jules Richard était mon Saint-Genest de cette époque-là !

Je pris l'occasion au bond.

— Vous avez raison, lui dis-je, mais je ne puis sortir avec vous. Il me faut le temps de m'habiller, allez en avant. Je vous aurai bientôt rejoint.

— C'est juste, répondit le général, je pars.

El, rejetant son manteau en arrière, il commença à rajuster son équipement et son costume; costume bizarre s'il en fut jamais !

A son képi et à ses manches étaient cousus quatre énormes galons d'argent. La coiffure était d'autant plus singulière qu'elle était ornée d'épingles, de diamants et de riches bijoux de femme liés ensemble, à l'aide de bouts de ficelle. Autour de son cou, on voyait des colliers de prix ; ses poignets étaient cerclés de bracelets d'or, ses doigts couverts de bagues ; il portait, en outre,

pendue à un bouton de sa tunique, une sonnette de table, et un vieux parapluie de soie rouge.

Le reste était à l'avenant.

Au moment où il allait se retirer, je remarquai que sa montre pendait hors de sa poche au bout d'une chaîne.

— Pardon, général, lui dis-je avec les marques d'un profond respect, commandé par les circonstances, je vous ferai remarquer que votre montre est sortie de votre gousset !

— Et vous aussi, mon cher Villemessant ! fit-il avec un léger haussement d'épaules et le sourire d'une douce compassion ; vous êtes pourtant un homme intelligent, et vous voudriez que comme un égoïste je portasse cette montre dans ma poche? Vous voudriez priver de pauvres gens qui n'ont pas le moyen d'en acheter de pouvoir venir y regarder l'heure!... Je ne l'ai pas voulu, moi, et j*ai décidé que tout le monde pourrait profiter de mon chronomètre, c'est une grande découverte que j'ai faite ; simple comme tout ce qui est bon! Cela fera école et dans huit jours personne n'osera porter sa montre autrement !

Et il sortit majestueusement.

Curieux de savoir ce qu'était devenu ce malheureux M. Ange, je m'informai. J'appris que frappé par les

t>^ - SLË.NES IMTlMbS.

événements qui nous aflligeaienltous, sa raison s'était tout à coup ébranlée, et que son aliénation avait pris une forme particulière; qu'il se croyait général, souverain , et rendait toute la journée décrets sur décrets.

Sans cesse poursuivi par son idée, il arrivait dans une maison et disait : Le gouvernement est changé. Naturellement, personne ne s'étonnait d'une nouvelle aussi admissible que désirable qu'un changement de gouvernement, et ce n'était que lorsqu'il avait développé son système que la vérité se faisait jour.

Il est impossible de se faire une idée de l'incroyable énergie qu'a déployée cet infortuné pour expliquer S3S projets par paroles et par écrits. Nous avons sous les yeux un paquet de décrets qu'il a rendus et signés ; nous en copions seulement quelques-uns.

Sur l'un d'eux, qu'il signe de son nom, tantôt en qualité de gouverneur de la Défense nationale et généralissime de l'idée de bienfaisance^ tantôt comme ingénieur en chef des éclaireurs de la société confortable , etc..., etc..., on remarque la liste suivante :

« Moi, — général en chef ;

« M. GocziEN, général en chef, lieutenant;

«r M. Kd. AiiOUT, colonel des gens d'esprit;

« M. Gustave Doré, colonel du talent populaire. « M. Victor Hugo, la dixième muse. »

Et bien d'autres dont nous ne pouvons pas donner la liste complète.

Voici la reproduction de quelques-uns de ces étranges décrets ;

a M. le généralissime de la Société générale de l'idée bienfaisante nommera M... général du génie philosophique.

« 10 novembre 1870.

« Le généralissime,

€ Ange. »

« 10 septembre 70. — Ordre du jour n° 2. — Faire photographier chez Carjat la chanson et le rapport au gouvernement.

• « En faire photographier 100,000 exemplaires.

€ Requérir toutes les voitures du quartier, me faire atteler un cheval magnifique.

« Acheter un drapeau de soie, y ajouter des bandelettes touffues de bandes de soie verte.

€ Apporter chez moi tous les drapeaux en disponibilité.

« Que la garde nationale s'arme tout entière et forme la haie immédiatement derrière les dames assises. Que des processions d'enfants s'organisent partout. Par-

tout des fleurs, des fleurs de tenture. Même en plein jour, comme à la Fête-Dieu. Que le clergé en cause et disons à haute voix, quand passera le cortège : € Notre père qui êtes aux cieux.

« Le généralissime^

c Ange. »

« Devisme, Tarmurier, est nommé colonel de l'armurerie dans la société universelle de l'idée bienfaisante.

« Sardou, général des magistrats municipaux.

« 10 novembre 1870.

< Ange. »

« 10 novembre 1870.

« Commandez au bazar des Voyages douze grands sacs, pour faire la quête et une malle pour recevoir l'argent.

« Le généralissime,

a Ange. »

« Sur ma parole et celle de mes féaux amis. Je rencontrerai M. de Bismark, comme le Christ rencontra Satan et comme l'Antéchrist combattu.

« MM. de Bismark et Guillaume devront se constituer

prisonniers, ils entreront à Paris ; on se charge de les amulier de manière qu'ils ne voudront plus s'en aller.

< Le généralissime.

c Ange. »

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