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condition de payer 3,000 francs son premier ouvrage à rOpéra-Comique.
€ le lui répondis que je consulterais mon collaborateur, M. de Planard^ qui trouva, comme moi, le traité désastreux pour notre musicien ; et nous convînmes de la réponse.
« — Libre à toi, dis-je à Halévy, de vendre ta musique 3,000 francSy quoique frandiement elle vaille mieux que cela, mais quant à notre poésie, dans laquelle on trouve des vers sublimes comme ceux-ci :
A mes deux cousines Je pense toujours.
Les gentilles mines.
Ce sont deux amours ;
nous Testimons à un plus haut prix! On n*a pas tous les jours de pareilles inspirations, et nous en exigeons des sommes immenses.
« Halévy rit beaucoup de cette prétention, mais l'éditeur paya neuf mille francs la partition ! .
« Le lendemain, on nous en offrait dix-huit mille !
« Je ne suivrai pas Halévy dans sa vie artistique, ce serait une biographie intéressante, mais qui dépasserait les bornes de cette lettre. Je ne procéderai plus que par anecdotes. Un mot, un trait suffisent souvent, pour mieux peindre un homme, que tous les biographes ne pourraient le faire.
a Les Mousquetaires de la Reine étaient en pleines répétitions ;
a Quelques jours encore et la première représentation devait avoir lieu.
« Halévy orchestrait dans son cabinet les dernières pages de son ouverture, lorsque, tout à coup, il pâlit, une sueur froide inonde son front.
a Une cruelle déception venait de l'atteindre !...
« On chantait dans la cour de la maison voisine la ronde militaire qui termine son premier acte.
« — Ah! mon Dieu, s*écria-t-il ; cet air, que je croyais original; que j'avais composé avec tant de soin, ce n'est qu'une réminiscence ! — Je suis perdu, . . je n'ai plus d'idées...
« Et tremblant, consterné, il prêta de nouveau l'oreille aux voix des chanteurs... Plus de doute, c'est bien son motif, son motif mal chanté, mais son motif, enfin!...
a Plein d'angoisses, prêt à se trouver mal, il sonne son domestique et lui dit d'une voix émue :
« — Joseph, allez savoir quels sont ces chanteurs qui m'empêchent de travailler?
« — Ça, des chanteurs, répond Joseph; c'est une bande de peintres qui badigeonnent le mur d'en face!...
« — Allez me les chercher, continue Halévy, prévenez-les que je désire leur parler.
« Joseph sort stupéfait en grommelant:
« — Après tout, monsieur veut peut-être en faire cies choristes I
« Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que trois gaillards coiffés de bonnets de papier, pinceaux en main, faisaient leur entrée dans le cabinet du maestro.
« — C'est vous qui chantiez tout à l'heure, mes amis, leur dit-il... avec une vive émotion, c'était ma foi, fort joli, quelque vieil air, sans doute, une ancienne chanson oubliée... et que vous aurez entendue quelque part ?
« — Ma foi, non, monsieur, répondit le plus hardi de la société, c'est du nouveau ; ça se chante dans une pièce qu'on répète à l'Opéra-Comique, et nous avons retenu ce refrain-là en travaillant aux peintures de la salle.
« Le pauvre maître eut un tel transport de joie, qu'il faillit embrasser ses trois visiteurs.
« Il se contenta de leur faire donner une belle gratification et quelques bouteilles de vin, et ceux-ci, charmés de l'aventure braillèrent à tue-tête jusqu'au soir, le refrain qui leur valait celte bonne fortune.
« Au bout de deux heures de cet infernal concert en plein vent, Halévy, tout assourdi^ quittait son cabinet, en disant : C'est charmant, mais vrai, c'est un peu trop... Après tout, ça sera populaire! »
Je continue le récit de M. de Saint-Georges :
114 SCÈxNES INTIMES.
« La modestie d'Halévy était sincère et touchante à force d'être naïve.
* — Figure-toi, me disait-il, que mon portier s'est élancé hors de sa loge pour me faire son compliment sur notre ouvrage qu'il avait entendu la veille ; il en fredonnait même quelques notes. — C'est à n'y pas croire !
« Ce jour-là même, nous allions aux Tuileries, où, par ordre du roi Louis-Philippe, les Mousquetaires devaient être joués sur le théâtre du château.
« Le roi, qui n'était pas musicien, avait subi pendant trois heures le charme de ces ravissantes mélodies; il adressa les paroles les plus flatteuses à leur auteur, et lui exprima le désir d'entendre une seconde fois son ouvrage; et pourtant, comme nous revenions tous deux de cette belle soirée, Halévy s'arrêta tout à coup, et me dit : « Parle-moi franchement, crois-tu que ce soit un succès ? »
« — Ma foi, lui répondis-je, ton portier t'a complimenté, le roi en a fait autant, que diable veux-tu de mieux! »
« Bon, tendre, sensible à l'excès, Halévy avait une impressionnabiUté nerveuse qui le rendit souvent bien malheureux !
«r Doutant de lui, doutant de ses œuvres, il allait
jusqu'à trouver parfois de rfanpartialité dans la critique la plus injuste... Après tout, me disait-il^ ils ont peut-être raison! '
« Il eut^ hélas I de cruels mécomptes dans sa brillante carrière...
« On lui disputa souvent sa place au soleil du lustre, et pourtant il expiait ses succès par tant de générosité, de bienveillance pour ses confrères, par tant de dévouement à ses élèves !...
"c Cet homme excellent devenait inabordable pendant nos premières représentations...
« Aussi le fuyais-je avec le plus grand soin tant que duraient ces terribles batailles.
< Je me dissimulais de coulisse en coulisse, je m'effaçais derrière les châssis.
« Mais lorsqu'il parvenait à me rencontrer.
« — Tiens, me disait-il... écoute... — Tu n'entends rien... quel silence de glace dans la salle!... Attends donc, je crois qu'on a bâillé... je te l'avais bien dit, tu m'as fait faire un finale trop long... Oh I ces poètes ! — Ils n'ont jamais dit leur dernier mot !
c — Ma foi, lui répondis-je un jour agacé par ses reproches, tu devrais faire des opéras sans paroles.
c — Mais j'y songe, reprit-il, et ça n'en sera pas plus mauvais!,..
€ Hais, lorsqu'à l'attention silencieuse de la saUe
succédait une belle salve d'applaudissements, il me tendait la main tout ému et me disait :
c — Allons, ilparatt que je me trompais; mais le troisième acte, mon ami, le troisième acte?...
c Une des plus grandes préoccupations dramatiques de cet esprit inquiet naquit à propos de son magnifique duo de la Reine de Chypre :
« Triste exilé sar la terre étrangère...
c Halévy avait supplié Duprez et Barroilbet, de le passer à toutes les répétitions, ou du moins de le chanter à mi-voix et sans y mettre aucune intention.
c II craignait, avec quelque raison, la susceptibilité artistique, et la suprême influence de la reine de Chypre, . . e t de l'Opéra !
c Cette grande artiste ne voulait pas de rivalité dans son royaume (1)!
c Le mattre redoutait le succès probable de ce duo, sur l'esprit un peu ombrageux de sa belle interprète, qui ne paraissait pas dans ce troisième acte, dont tout Teffet appartenait à MM. Barroilhet et Duprez.
c II fallait donc à tout prix éloigner notre cantatrice
(1) Et comme on le chante dans la Fiancée :
Dans ce temps-là»
C'était déjà conmi' c^
... àrOpéral