‹ Mémoires d'un journaliste (volume 5)Chapitre 4 sur 20 · X... venait, en effet, d'écrire un article très-violent · texte numérisé non relu

X... venait, en effet, d'écrire un article très-violent

72 SCÈNES INTIMKS.

contre un* des coryphées du parti rouge qui joua plus tard un grand rôle pendant la Commune.

— Pourquoi, leur demandai-je avec la plus exquise politesse, dire simplement X..., et non pas M. X...; je suis bien persuadé qu'il ne se permettrait pas de parler de vous aussi familièrement.

-r- Monsieur a raison, murmura le vieux, qui était resté derrière.

On donna l'adresse.

— Vous trouverez certainement M. X... chez lui, leur dis-je en lui remettant le morceau de papier ; il s'attendait à quelque visite à propos de cet article. Veuillez, ajoutai-je en rendant le papier à M. Legendre> veuillez donc regarder si c'est bien dans la rue ou dans l'impasse du même nom que demeure M. X... je serais désolé que ces messieurs eussent la peine de faire une course inutile.

A ces mots, le vieux retira son képi.

Je me levai pour les reconduire en les saluant fort respectueusement.

— Un mot encore, leur dis-je avant qu'il aient franchi la porte, un avis bien désintéressé, mais comme on s'en doit entre gens bien élevés ; M. X... estexcessivemerit violent, je vous en préviens, car je serais désolé qu'il arrivât malheur à lui ou à vous.

Jamais je ne les ai revus, jamais ils n'ont été chez

M. X..., et je suis convaincu qu'ils ont dû se dire : « II est joliment bien élevé, ce monsieur-là I »

Enhardis par la faiblesse de ceux qui les avaient déchaînés, et qui devaient les faire fusiller plus tard, ces héros en képi ne s'en tinrent pas à ces visites platoniques.

Un beau matin, soixante-dix de ces bandits vinrent se coucher ivres-morts dans la cour du Figaro. Ne trouvant que mon domestique, ils lui firent signer un papier timbré quelconque et prirent possession de nos bureaux.

Leur chef était porteur de Tordre suivant, dont j'ai publié le fac-êimile dans V Autographe.

GOfifMUNE DE PARIS

ii. Hôtel-de-Villey k h. 1/2.

« Ordre au commissaire spécial séant préfecture de police, de saisir le journal le Figaro ainsi que son personnel, et d*empécher militairement les presses dudit journal de fonctionner en y apposant les scellés.

c L'imprimeur est enjoint d'exécuter cet ordre, sauf par lui d'être mis en état d'arrestation.

« Fait à l'Hôtel-de-Ville, salle du conseil de la Commune de Paris.

« Par ordre :

« Général E. Duval.

« Raoul Rigault. »

Heureusement que, prévoyant que tous les voleurs, ivrognes, etc., lâchés sur le pavé de Paris par le 4 Septembre, ne manqueraient pas de se venger sur le Figaro des vérités qu'il leur avait dites, la rédaction ne s'était pas rendue au bureau ce jour-là. Naturellement la caisse fut forcée par les citoyens, qui n'y trouvant pas ce qu'ils cherchaient se rabattirent sur des registres et des papiers qu'ils emportèrent triomphalement.

Les deux signataires de cet ordre, le général Duval et Raoult Rigault, ont seuls fait parler d'eux, Rigault qu'on a fusillé sur un tas d'ordures rue Gay-Lussac et le général Duval qui fut tué sur le plateau de Chàtillon, le jour de la sortie en masse.

Notre collaborateur d'Aulnay se trouvait là au moment de l'exécution. Quelques instants après, arriva une députalion de l'Assemblée.

— Oh! ces grands yeux ouverts !... c'est affreux ! s'écria M. Charles Rolland, député de Saône-et-Loire.

D'Aulnay se baissa pour fermer les paupières de Duval, dont le cadavre était encore chaud. Une heure

AU FJGARO. 15

api^ës vinrent les Frères des Écoles chrétiennes qui creusèrent la fosse et y plantèrent une croix de bois blanc sur laquelle on écrivit : Duval et ses deux aides de camp.

D'Aulnay, comme souvenir de cette journée, prit le faux-col ensanglanté de Duval; il le porta dans son hôtel à Versailles, où un domestique trop zélé le prit et le rapporta le lendemain... blanchi et amidonné!

Toutes les visites des frères et amis n'ont pas eu de conclusions aussi dramatiques.

Ainsi, pendant le siège, un soir que nous étions réunis comme d'habitude à la rédaction, nous entendîmes un grand bruit dans la rue; c'étaient des gardes nationaux de la compagnie Razoua qui allaient manifester chez M. Thiers. N'ayant trouvé personne à l'hôtel, qui devait être démoli par eux deux mois plus tard, ils revinrent par le même chemin. Comme le cri de ralliement de la canaille a toujours été et sera toujours, je l'espère : A bas le Figaro ! les citoyens ne manquèrent pas de le hurler en arrivant devant le journal. Tous ces gens, ivres-morts, comme il convient à de vrais démocrates, étaient armés jusqu'aux dents; et d'instinct, sentant que nous ne pouvions pas être nombreux, se préparaient à la lutte.

J'avoue franchement que la populace en foule m'a toujours paru redoutable ; rien à faire contre ces amas de brutalité et de lâcheté, contre ces gens qui sont mille contre un et sont d'autant plus féroces qu'ils savent n'avoir rien à craindre.

Nous aussi, quoique en bien petit nombre, nous étions armés de revolvers.

— Messieurs, dis-je à mes collaborateurs (nous étions au rez-de-chaussée), il est vraisemblable que nous allons être envahis, pillés et massacrés; où vautil mieux* nous défendre, dedans ou dehors ?

Tout le inonde fut d'avis qu'il valait mieux se trou- . ver dans la rue.

Au moment où nous sortions, un des gardes nationaux des plus avinés, horrible d*aspect, se mit à hurler d'une voix enrouée :

— A bas le Figaro /k bas les mouchards !

— Mon ami, lui dis-je, ne criez donc pas si fort!

— Et pourquoi que je ne crierais pas!

— Parce que M. Perrin, le directeur de l'Opéra, demeure en face, qu'il pourrait entendre votre voix de ténor et vous engager, car vous avez 70,000 francs dans le gosier.

Tout le monde se mit à rire.

— Il est rigolo, celui-là ! dit un des héros.' Et la gaieté devint générale.

Et la troupe partit en plaisantant l'orateur qui m'avait interpellé, et en lui criant : Ohé ténor !

Je crois bien, par exemple, que si les citoyens avaient su qu'ils avaient affaire à moi, j'eusse trouvé le dénouement moins gai.

Rendons justice à tout le monde : le lendemain Razoua blâmait et désapprouvait la manifestation de sa compagnie. Quelle mauvaise compagnie ! soit dit entre nous.

HALEVY.

J'ai déjà dit, et je ne l'ai que trop prouvé, je crois, 'que je ne voulais suivre aucun ordre dans ces notes, me réservant la facilité d'y faire entrer tel ou tel souvenir qu'éveillera en moi tel ou tel événement du jour.

Le dernier fait important de la vie parisienne, c'est l'ouverture du Nouvel-Opéra. Comme il a été grandement question, depuis quelque temps, de la Juive, que je considère comme le chef-d'œuvre de l'opéra français, je crois pouvoir réunir dans ces mémoires tout ce que je me rappelle de son auteur.

Sans vanité, je puis dire que le public me doit quelque peu d'avoir vu la Juive réprésentée à l'ouverture

de l'Opéra ; bien que tout le monde ait été avec moi dans cette circonstance, on se rappelle que mes confrères firent en sorte, par leui; silence, que toute la gloire m'en restât.

Revenons à l'auteur de ce bel ouvrage français. J'ai dit plus haut que je me croyais le droit de parler d'Halévy, de sa vie et de ses œuvres.

Non pas que j'aie été intimement lié avec lui, mais je l'ai assez connu pour apprécier ses qualités et pour protester contre l'espèce d'oubli dont les vivants intéressés enveloppent trop volontiers les morts.

Bien que né dans une petite ville de province, je me sentais fait pour vivre à Paris ; c'était pour moi la terre promise. Ce qui m'y attirait peut-être le plus, c'était l'idée de coudoyer dans la rue, de voir passer les gens en réputation, les grands artistes dont je lisais le nom dans les journaux. Je ne pouvais me figurer qu'on pût approcher tel ou tel personnage dont la gloire était alors dans toutes les bouches et à qui la postérité (nous y sommes déjà!) réservait des statues ou des bustes.

L'idée de me trouver en présence d'un homme de talent, d'un personnage célèbre m'a toujours fort impressionné et maintenant encore que j'ai eu le temps

d'être blasé sur les notoriétés artistiques ou autres, je ne dissimule pas le plaisir que j'éprouve à me trouver avec elles.

J'avoue, quelque respect que m'inspire la personne d'un souverain, qu'aucune impression n'égale celle que je ressens à la vue d'un de ces hommes qui ont puisé tout leur prestige dans leur valeur personnelle. On doit penser si ces sentiments, qui ne sont point éteints aujourd'hui, devaient être vifs alors que je débarquais de Blois en vrai petit provincial que j'étais.

Je me souviens que je débarquai en 1836; j'avais vingt-six ans et j'ouvrais de grands yeux à tout ce que je voyais; une cérémonie quelle qu'elle fût m'aurait fait courir d'un bout de Paris à l'autre.

Peu de jours après mon arrivée on inaugurait le pont du Carrousel ; il y avait une revue en l'honneur dQ cette fête ; les troupes étaient rangées dans la cour des Tuileries; on attendait le roi. Naturellement je cherchais tout d'abord à me bien placer lorsque j'aperçus un de mes amis, M. Janvier, l'avocat, qui venait de plaider à Blois, dans l'affaire de la duchesse de Berry. Il est le père du très-spirituel M. Janvier de la Mothe, mon ami aujourd'hui.

Je fis de mon mieux pour qu'il me distinguât dans la foule. Il me fit un signe et j'allai à lui.

— Voulez-vous bien voir? me demanda-t-il.

— Mais je ne désire que cela.

— Eh bien! venez avec moi.

Et, me faisant franchir les grilles, il me fit entrer dans la cour du Carrousel.

• Je ne me tenais pas de joie; à peine à Paris, je me trouvais dans les rares favorisés qui pourraient voir le roi de tout près.

Tout à coup les tambours battirent aux champs. La famille royale venait de paraître. Louis-Philippe, escorté du duc d'Orléans, du duc de Nemours, des plus jeunes princes, commença à passer la revue. Certes, c'était pour moi, tout frais arrivé de Loir-et- Cher, un grand bonheur de pouvoir contempler de si près un souverain; eh bien, je dois le dire, je fus bien autrement impressionné la première fois que Ton me montra Horace V^met, Lamartine, Gavami, Musset ou Halévy.

Ce dernier était alors dans tout l'éclat de sa gloire ; il venait de donner la Juive; l'on ne parlait que de lui,

et Ton ne chantait que sa musique d'un bout de la France à l'autre. Curieux de tout voir, j'allai à l'Opéra. Ce fut pour moi un éblouissement. Non-seulement j'admirai le chef-d'œuvre que pétais venu entendre, mais je fus surtout frappé par la composition du foyer. Les célébrités s'y promenaient par douzaines; c'étaient Roqueplan, Balzac, Beauvoir, A. Bertin, etc. ; tous jeunes, étincelants, en plein talent; on me

montra au milieu d'eux un homme de trente et quelques années, assez grand, au front bombé, à la bouche fortement modelée, portant des lunettes et un collier de barbe noire. C'était Halévy.

Cette fois, et j'en demande humblement pardon à mes convictions royalistes qui sont cependant bien grandes, la majesté du talent l'emporta dans mon esprit sur celle du trône, et je regardai avec plus d'avidité la tète qui avait enfanté : Rachel quand du Seigneur y que celle qui avait produit la Charte de 1830. «

Personne ne m'accusera d'être républicain, encore moins révolutionnaire, mais je ne puis me défendre d'admirer sans restriction ceux qui sont les premiers de leur nom, leurs propres ancêtres.

En résumé, quelque respect que j'aie pour la naissance, j'ai besoin de reconnaître une supériorité réelle, et la seule tête couronnée dont la vue pourrait m'émouvoir est celle de notre Saint-Père le pape.

Avec ces idées-là on peut juger de l'intérêt que m'offrait la moindre promenade à Paris. De tous les hommes remarquables que j'ai vus, Halévy est un des premiers, sinon le premier; aussi ai-je gardé trèsvive l'impression que son aspect produisit sur moi.

Quant à son chef-d'œuvre, 'la Juive^ je la sais par cœur; il n'est pas une phrase, un détail d'orchestre

qui ne soit gravé dans ma mémoire ; toutes les fois que je vois cet opéra, je l'écoute, je crois, avec plus d'intérêt encore ; car tout le monde sait qu'en fait de bonne musique, c'est celle qu'on a entendue le plus souvent qui fait le plus de plaisir.

Je n'ai pas la prétention de donner ici une biographie d'Halévy, ni une monographie de la Juive^ le temps me manquerait pour réunir les matériaux nécessaires; mais je veux écrire tout ce que je sais de l'un et de l'autre et expliquer à la nouvelle génération ce qu'étaient les œuvres qui excitaient l'admiration de ma jeunesse.

Il suffit de prendre les journaux de février et mars 1835, pour voir que déjà la critique n'était pas toujours d'accord pour juger les ouvrages litéraires ou musicaux. Je copie, par exemple, ce que disait le Voleur ^ dans son numéro du 25 février 1835 :

« Nous rendrons d'abord une pleine justice à M. Scribe. Il a fait preuve l'esprit et de discernement dans le choix de son sujet. Les Grecs et les Romains, la pastorale, la féerie même, sont bien usés; le moyen âge commence aussi à se faire vieux et ne tardera pas à prendre rang parmi les antiquités...

« Hâtons -nous de rendre les impressions que nous a laissées cette représentation. La musique renferme plusieurs morceaux saillants ; mais plus d'une fois, il

faut Vavouer, elle reste au-dessous de la situation, surtout au cinquième acte. En général, on sent le manque de mélodies, d'idées franches, larges et vraies. »

Si celui qui a écrit ces lignes étranges est encore vivant, il nous permettra de le trouver sévère, mais injuste. Le succès de la Juive est particulièrement dû à la profonde intelligence des situations qu'a montrée Halévy.

Plus loin, le critique anonyme avoue qu'on a vivement applaudi dans cette pièce chantée par Levasseur un finale habilement composé, mais où Vécole de Chérubini se fait trop sentir.

Je rends la parole à ce juge difficile. Il dit en parlant du trio de l'anathème :

c Ce morceau finit à l'unisson, et cet excès de simplicité dans le moment où l'émotion est portée à l'excès, ne fait qu'ajouter à l'enthousiasme. Le finale du troisième acte est d'une belle facture, mais pourrait s'élever plus haut encore, car la situation est admirable Telles sont les parties les plus saillantes de

cette œuvre qui fait honneur à M. Halévy, mais ne saurait prendre rang à côté des chef s-4' œuvre de notre scène lyrique ! »

Mon Dieu, qu'il est heureux pour tout le monde et

surtout pour lui-même que ce critique n'ait point embrassé la profession de prophète I

Je ne parle pas de M. Gastil Blaze, qui déclara carrément que la Juive était une pièce de Franconi. Pauvre Gastil Blaze, il a, lui aussi, trouvé des juges sévères quand il s'est livré à la composition dramatique !

Lorsqu'il donna, à l'Opéra-Comique, son drame lyrique intitulé Pigeon vole ou Flûte et poignard ! dont il avait commis les parole et la musique, le public, distrait, se mit à jouer à pigeon vole. Ainsi mourut cet ouvrage, qui n'avait rien de commun avec la Juive.

Je donnerai, du reste, quelques comptes rendus des journaux de l'époque, et on y verra que malgré quelques appréciations dont le temps a fait justice, le succès de la Juive fut immense. L'interprétation ne fit pas défaut plus que Tinspiration et il suffit de rappeler que Nourrit (plus tard Duprez), Lafont, Levasseur, mesdemoiselles Falcon et Dorus créèrent les principaux rôles de la Juive^ pour faire comprendre rintérét qui s'attachait à de pareilles exécutions.

Au jour de la première représentation de la Juive ^ Habeneck était au pupitre de chef d'orchestre et on remarquait dans la salle : le duc d'Orléans et la famille royale, tout ce que la cour et le faubourg Saint- Germain, tout ce que la finance comptent de grands

noms, M. Vatry, le docteur Véron, le marquis de Lagrenaye, le docteur Pasquier, Lavalette, Lautour- Mézeray, M. de Boigne, le marquis d*Aligre, etc, etc. Ce fut une des grandes solennités de F Opéra et ceux qui se trouvaient sur la scène après le cinquième acte ont pu constater que Témotion avait gagné tout le monde ; on s'embrassait, on pleurait de joie.

Duponchel, qui était alors directeur et chez qui Halévy avait écrit sa partition dans sa maison de campagne de Crosne, bien que peu démonstratif d'ordinaire, ne pouvait s*empécher de faire comme les autres.

Il avait donné des soins tout particuliers à cet ouvrage et fait appel à toutes ses connaissances artistiques. Le hasard voulut que tout vint de lui jusqu'au costume de Rachel,qui est si connu maintenant. Dup'onchel possédait dans son cabinet une gravure de la Circoncision ; or un jour qu'on cherchait avec mademoiselle Falcon la forme de la coiffure qui convenait au personnage qu'elle allait jouer, ses yeux s'arrêtèrent sur la fameuse estampe. Immédiatement le costume entier fut décidé.

Il était composé de la manière suivante : pour la coiffure, un turban orné d'un voile et de bandelettes en barége blanc.

La jupe était en satin bouton d'or, coupée de deux bande de velours oreille d'ours et ornée de glands d'or.

On connaît les autres costumes popularisés par les lithographies de Grévedon.

Chose étonnante au théâtre, la Juive a été exécutée telle qu'Halévy Ta écrite, c'est-à-dire que les études n'ont occasionné que fort peu de coupures et de remaniements. C'était cependant le premier grand ouvrage du maître.

Aux répétitions, il n'y eut que fort peu de discussions avec les artistes ; chacun faisait de son mieux et Nourrit, qui avait choisi le rôle d'Éléazar, montrait autant de zèle que s'il avait été l'un des auteurs. C'est ce qui a accrédité cette erreur qu'il avait collaboré à la pièce. C'eût été, du reste, un grand honneur pour lui, car c'est un des plus beaux poëmes d'opéra que l'on ait faits. Scribe n'a jamais voulu démentir les bruits que l'on faisait courir sur les collaborations plus ou moins avouées qu'on lui prêtait.

— A quoi bon réfuter ces bruits calomnieux, disait-il à l'un de ses amis; je perdrais à écrire des lettres rectificatives le temps que je mets à faire une pièce ; on ne fera jamais croire à personne que mon théâtre n'est pas de moi ; j'ai trop le respect de moi-même pour me défendre de pareilles accusations.

Et, de fait, l'honnêteté littéraire de Scribe n'a jamais pu être discutée ; combien de ceux qui lui ont envoyé des pièces exécrables, n'ont-ils pas été étonnés de voir un beau soir leur nom associé à celui du maître du théâtre moderne. Il lui eût été bien facile de démarquer telle ou telle idée et de se l'approprier, il avait plus de talent cent fois qu'il ne fallait pour que le propriétaire de l'idée s'en aperçût.

D'un mauvais drame en cinq actes, il faisait un vaudeville en u{L acte et disait à celui qui croyait son ouvrage bien oublié : c Votre nom sera sur l'afQche à côté du mien ; vous toucherez les mêmes droits que les miens. >

Bien des gens ont prétendu que Scribe avait accepté des collaborations anonymes ; il ne faut voir dans cette assertion que l'effort constant des médiocres pour rapetisser ceux qui grandissent.

La vérité est que Scribe a pu admettre dans les centaines de pièces qu'il a écrites, telle ou telle observation et en faire son profit, mais son théâtre lui est trèspersonnel, et la meilleure preuve, c'est que tous ses collaborateurs ont gardé vis-à-vis de lui la distance qu'il y a entre des talents inférieurs et un esprit de premier ordre.

M. Léon Halévy est peut-être le seul littérateur dont il eût accepté la coopération^ sinon la collaboration, comme le frère du maestro le dit lui-même.

Je transcris la note de M. Léon Haléyy dans une brochure de souvenirs relatifs à son illustre frère :

f Scribe, homme vraiment supérieur, du commerce le plus charmant et du caractère le plus sûr, avait, avec la passion du théâtre, celle du travail, mais du travail toujours nouveau... II n'aimait pas s'appesantir longtemps sur le même ouvrage et sa merveilleuse facilité de conception et d'exécution ne le lui eût pas permis.

« On ne pouvait, du reste, raisonnablement exiger qu'un homme si occupé, si surchargé d'engagements et de travaux, et dont deux ou trois théâtres attendaient sans cesse les œuvres promises et exigibles par traités, après avoir livré un poëme au compositeur qu'il avait choisi, se mit pendant une année, pour d*incessantes modifications, au service de ses exigences, de ses caprices ou même des nécessités de son art. Certes, il n'aurait pas refusé à mon frère, qu'il aimait, ce sacrifice, si celui-ci l'eût réclamé ; mais mon frère avait près de lui un 'coopérateur toujours prêt : j'évite à dessein le mot de collaborateur^ et j'emploie l'expression la plus propre à la modeste mission que je m'étais assignée, mission qui, je puis le dire, n'était pas exempte d'abnégation, et dont le moindre mérite fut le désintéressement.

« Un accord tacite s'était donc naturellement formé sur ce point entre nous. De précédents rapports s'étaient d'ailleurs établis entre Scribe et moi, et une circonstance nouvelle vint, un peu plus tard, les resserrer. Scribe avait été nommé à TAcadémie française en remplacement d'Arnault, l'auteur de Marins à Mintûmes, de Germanicus et des Fables. Il avait bien voulu, pour son discours de réception, me demander quelques documents, quelques aperçus sur la vie et les ouvrages d'un homme qui m'avait voué une constante et affectueuse bienveillance, et dont j'avais été, jusqu'au jour de sa mort, le répétiteur et le suppléant à l'École polytechnique, dans la chaire de littérature où, pendant trois années, il avait remplacé Àodrieux. Scribe n'oublia pas ce léger service, qu'il m'avait été si doux de lui rendre, et il manifesta toujours le plus complet assentiment, la plus franche et la plus cordiale adhésion aux changements, qu'à la demande de mon frère, j'apportais aux poèmes dont il écrivait la partition; retouches de détails, sans doute, mais importantes pour le compositeur, parce qu'il lui suffit souvent de huit vers et même de quatre lignes rimées selon son oreille et accentuées selon son cœur pour tenir le public en haleine par un magnifique chœur ou un andante passionné.

c Je débarrassais, il est vrai, d'un grand souci le fécond et ingénieux écrivain, mais il m'honorait d'une

confiance dont j'étais touché,- en même temps que j'appréciais vivement la faculté de contribuer au succès d'oeuvres qui m'étaient chères. Que l'on ne croie pas, du reste, que- Scribe y mît de l'indifférence, il n'aurait jamais accepté un changement mal fait ou qui, dans ses idées, pût nuire à l'ouvrage. Mais, quand il reconnaissait que la pièce et le musicien trouvaient également leur compte à ce qui avait été ajouté ou modifié, il applaudissait le premier et remerciait avec effusion. J'en fis mille fois Tépreuve.

« Placé près d'Halévy à l'une des répétitions de Guido^ et entendant pour la première fois la romance : P^ndant la fête une inconnue^ chantée d'une manière si ravissante par Duprez, il s'écria avec un étonnement naïf et une joie sincère : « Oh ! le délicieux morceau ! Mais je n'ai pas fait ces paroles-là ! Où est donc votre frère, pour que je le remercie? »

« Je rendrai la même justice à Planard, à qui l'Opéra-Gomique doit un si grand nombre d'excellents poèmes, et qui a fait VÉelair avec M. de Saint-Georges, l'habile et heureux collaborateur de mon frère.

« Jamais homme ne fut plus agréablement surpris que lui, lorsqu'à l'une des répétitions de /'Édatr il entendit une mélodie charmante, qui avait paru faire longueur dans un duo du second acte, transportée au commencement du troisième sur des paroles nouvelles que mon frère m'avait demandées la veille, et que je

lui avais faites dans la nuit ; c'était la célèbre romance : Quand de la nuit Vépais nuage^ dont la musique est devenue si populaire. Les deux auteurs du poëme me serrèrent la main; ils auraient fait aussi bien, mieux sans doute ; mais j'étais là près du piano du compositeur, et, quand j'adaptais mes vers à ses mélodies^ je croyais écrire sous sa dictée; »

Revenons à la Juive. On a dit que les paroles de l'air ; Rachely quand du Seigneur ^ efc, sont de Nourrit, c'est la une légende possible, mais je ne la crois pas assez fondée pour la répéter.

Non pas qu'il ne faille pas admettre que de grands artistes ne sont pas bien souvent utiles aux auteurs ; je crois, au contraire, qu'il n'y a pas de bons ouvrages, sans une sorte d'association de pensée, de collaboration entre les auteurs et les interprètes. Une idée vient à un écrivain, à un compositeur, mais elle n'est pas toujours à l'optique du public, et celui qui est constamment en communication avec lui, peut en trouver souvent le juste point de vue.

C'est ainsi que le fameux air de Rachel : Il va venir ^ que mademoiselle Krauss a chanté le soir de l'ouverture de rOpéra, était dans l'esprit de Scribe et d'Halévy une mélodie qui devait être dite avec passion,

presque avec violence. Bien des fois mademoiselle Falcon la répéta en suivant les instructions des auteurs. Quelque zèle qu'elle y mît, jamais l'effet qu'on attendait ne se produisait. Enfin un jour elle s'adressa à eux :

— Il m'est impossible, dit-elle, de chanter cet air avec la passion exaltée qui m'est indiquée. Ce : /{ va venir ! n'est pas le cri d'une femme ardente et passionnée qui attend impatiemment son amant, c'est Texpression du désir contenu d'une jeune fille, qui craint en même temps qu'elle espère l'arrivée de celui qu'elle aime ; il n'y a là qu'un élan d'amour et de pudeur; je suis certaine que toutes les fétnmes diraient comme moi !

En présence de tels arguments, les auteurs n'insistèrent plus. Mademoiselle Falcon chanta l'air comme elle l'avait compris. On sait quel succès il a eu. Les autres chanteuses ont suivi les indications de leur illustre devancière et tout le monde y a gagné.

Mademoiselle Falcon elle-même ne perdit rien à cette heureuse modification de l'air : Il va venir^ car la légende affirme que ce fut à cette occasion que le marquis d'Aligre, que j'ai cité plus haut, et dont je parlerai plus loin, lui fit un legs fort important.

Désireux d'avoir quelques renseignements intimes sur la Juive^ je m'adressai dernièrement à Duprez. On sait que le plus grand des chanteurs modernes

reprit le rôle d'Eléazar après Nourrit. Voici à peu près ce qu'il m'a raconté de ses relations avec Halévy :

c Après sept ans d'exil en Italie, je descendis, en 1836> à Paris, hôtel de Gastille ; au bout de quatre jours Halévy, qui était alors directeur général de la musique à TOpéra se présenta chez moi de la part de Duponchel. Il me demanda si je ne voudrais pas chanter à Paris, à l'Académie royale de musique.

« — A quelles conditions ? me demanda-t-il.

« Je lui expliquai ma situation et je lui dis quelles étaient mes prétentions.

« Ici j'aperçus une légère contraction de sourcils au-dessus de ses lunettes. '

« — Soit, dit-il en se retirant, je communiquerai vos propositions à M . Duponchel.

c Nous nous saluâmes, et j'attendis.

c rattendis cinq mois ; au bout de ce temps je pris bravement mon parti et j'écrivis à Duponchel. Je lui demandai carrément si je devais rester un ténor italien, ou si je pouvais espérer devenir im chanteur français.

c Le moment était probablement opportun, car un mois plus tard j'étais engagé à TOpéra.

c Là, je retrouvai Halévy ; il me fit les honneurs du théâtre avec toute l'aménité qu'on lui connaissait.

« Entre autres incidents je me rappelle l'anecdote suivante :

c Un soir, pendant que le rideau était baissé et qu'il me présentait à diverses personnes qui se trouvaient sur la scène, j'entendis une des plus jolies filles du corps de ballet chuchoter à quelques pas du groupe que nous formions. Presque malgré moi je tendis l'oreille et je saisis le dialogue suivant :

« — Qu'est-ce que c'est que celui-là?

« — C'est Duprez, le nouveau ténor.

« — Ah I et combien gagnera-t-il?

« — Soixante mille francs !

« — Soixante mille francs, ce cra;;aud-/ô, pour remplacer Nourrit, ça serait drôle !

« J'avoue que ces quelques phrases me rendirent d'autant plus rêveur que je savais bien que tout le monde allait me jeter Nourrit à la tète. Enfm je débutai et vous savez le reste.

« Pendant mes débuts à l'Opéra, Halévy se trouva obUgé de garder la chambre. J'allai le visiter.

« — Qu'avez-vous ? lui demandai-je en entrant.

a — Eh mon Dieu, me dit-il en souriant, j'ai mal aux genoux, et je vous assure que cela m'humilie beaucoup !

« Je lui affirmai que cela ne touchait en rien à sa gloire et nous parlâmes de l'ouvrage qu'il écrivait. C'était Guido et Ginevra.

€ — Tenez, me dit-il, voici un morceau que je viens de composer pour vous; et il me joua la délicieuse romance : Pendant la fête une inconnue^ etc.

€ Je rappris et je retournai la chanter chez lui : il demeurait alors rue Papillon. Ce fut là notre trait d'union, et c'est d'après cet échantillon qu'il écrivit le reste du rôle.

« Halévy guéri, après que j'eus chanté Guillaume Tell, Stradella et les HuguenotSyil fallut en passer à la Juive. Je n'hésitai pas à me transformer; le rôle était coloré et me plaisait infiniment ; les répétitions commencèrent; Halévy était enchanté; ce n'était rien encore, et le jour où je lui témoignai le désir de rétabUr le bel andante de la Pàque {Dieu, que ma voix tremblante) qui n'existait que dans la partition de piano, Halévy eut un moment d'enthousiasme, d'effusion, qui le poussa à me sauter au cou.

« Jamais je n'oublierai cette accolade.

c Les répétitions de Guido et Ginevra commencèrent; le maestro parut très-satisfait de moi, et je me souviens qu'un soir que je me promenais avec lui, il m'offrit un magnifique verre de cristal qui pouvait contenir une bouteille de Champagne. Je fus trèstouché de ce souvenir du grand maître et je gardai précieusement le verre.

€ Arriva bientôt la Reine de Chypre. Je me rappelle

tout le petit remue-ménage qu'il y eut à ce sujet au théâtre. Non-seulement la reine de Chypre était reine à Chypre mais à TOpéra. Madame Stoltz était alors au plus brillant de sa carrière. Bien qu'elle fût grande artiste, les succès de ses camarades ne lui étaient pas les plus chers. Le duo des deux chevaliers fai* sait grand bruit.

« Arriva la première répétition d'orchestre. Halévj^ s'était peut-être un peu trop complu à charger d'ornements et de dessins d'orchestre la délicieij|se phrase : Triste exilé sur la terre étrangère; le charme de cette mélodie était plus qu'amoindri, presque écrasé sous la lourdeur de l'accompagnement.

t Barroilhet surtout se livrait à un désespoir tragicomique ; il courait de l'un à l'autre, se plaignant à M. de Saint-Georges, au directeur et me disant à moi, son partner : — « Mon cher, si cela reste ainsi, nous sommes f... Ïambes I » puis il se frappait la tête contre les coulisses, donnant au diable la tendance qu'ont les musiciens savants de défigurer trop souvent leur première inspiration mélodique.

« Heureusement que le directeur, le collaborateur, les artistes firent tant auprès du maestro, qu'il se vit obligé de faire le sacrifice de ses dessins d'orchestre. — « SoitI dit -il, j'accompagnerai le duo comme une simple romance ! »

« Ce qui fut dit fut fait, et le succès a prouvé ce jour-

là, par exception, qu'une opposition peut quelquefois avoir raison.

a Plus tard, quand il fut question de CAar/^s F/, Halévy et Casimir Delavigne me dirent qu'ils me confieraient ce rôle. Le jour de la distribution arriva. Barroilhet devint Charles VI et moi Charles VII.

« Cet ouvrage fut le dernier opéra d'Halévy où j'eus une création. Il me causa bien des désagréments, mais je n'en restai pas moins dans d'excellents termes avec le grand compositeur qui, bien qu'un des chefs de l'école officielle du Conservatoire, envoya souvent des élèves à mon école spéciale de chant. »

Il me semble intéressant pour mes lecteurs, et surtout pour les artistes, de constater une fois de plus que les chefs-d'œuvre ne s'enfantent pas d'euxmêmes et sont presque toujours le résultat de longs tourments et de terribles inquiétudes.

Bien des gens ne se doutent pas, en entendant une phrase musicale qui entre dans l'oreille avec tant de facilité, de la peine que le compositeur a mise à la polir, à arrêter ses contours.

On a beaucoup parlé de la facilité merveilleuse de Bossini; on a raconté cent fois qu'un matin qu'il

écrivait dans son lit, il avait mieux aimé composer une nouvelle mélodie que se lever pour reprendre une page tombée à terre dans sa chambre. C'est là une chose possible, mais tous les ouvrages ne se font pas avec ce laisser-aller, et je suis convaincu que Rossini lui-même, s'il avait laissé tomber le trio de Guillaume Tell se serait empressé de le ramasser.

La Juive fut composée à cette heure solennelle où l'artiste sent que la bataille décisive va se livrer, que Toccasion de vaincre se présente aussi belle que possible et qu'il est condamné à ne pas la manquer. Comme Ta dit M. Beulé dans son éloge académique, on est alors forcé de faire un chef-d'œuvre et il ajoute : « Halévy sentait le danger et n'en était que plus enflammé. Ceux qui l'ont vu de près à cette époque étaient frappés de son exaltation. Il était malade et il avait peur de mourir, non point à la façon des âmes pusillanimes ou troublées par la superstition, mais à la façon des âmes éprises de la gloire : il avait peur de mourir avant que son œuvre fut achevée et son nom sauvé de l'oubli. »

Un de ses amis raconte ainsi les souffrances auxquelles Halévy était livré pendant qu'il composait la Juive.

En proie à toutes les terreurs, il se croyait atteint d'une maladie grave qui n'exista jamais que dans son

imagination. La mort lui apparaissait sans cesse, et pour la fuir il changeait de place à tous moments : il travaillait tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, rarement chez lui. A cette époque le Don Juan de Mozart était en répétition à TOpéra français. Pour la conclusion dramatique et musicale de Toeuvre^ on avait ajouté au dénouement une longue procession de damnés, de squelettes^ s*avançant une torche à la main, un cortège de jeunes filles déposant à terre le cercueil de leur compagne. Dona Anna sortait à moitié de sa bière, avec son voile noir et une couronne blanche. La funèbre cérémonie s'accomplissait sur le Dies irœ du Requiem,

Halévy, que ses fonctions appelaient au théâtre, ne pouvait concevoir que Ton supportât un pareil spectacle ; il s* éloignait en toute hâte et allait chercher un refuge bien loin, dans les Champs-Elysées, au bois de Boulogne. Le soir, il éprouvait une invincible répugnance à regagner seul son logis, rue Montholon.

Parmi les chefs de service, il y en avait un à l'Opéra, que du reste il connaissait de longue date, mais qui se trouva tout à coup l'objet d'une prédilection dont la cause lui échappa toujours. Il demeurait près de la rue Montholon, et Halévy n'oubliait pas de lui dire : c Mon ami, si rien ne te presse, attends-moi, nous ferons route ensemble. »

L'autre ne demandait pas mieux et ne voyait eïi cela

rien que de très-flatteur. Il attendait Halévy et raccompagnait jusqu'au coin de sa rue. De là il n'y avait plus que quelques pas, et l'auteur de la Juive les franchisbait presque d'un seul bond.

Les étranges conditions dans lesquelles fut conçue la Juive et que je viens de raconter, ne nuisirent heureusement en rien à l'œuvre d'Halévy quia encore triomphé sur le nouveau théâtre de l'Opéra.

Malgré moi, en entendant la Rachel d'aujourd'hui, Mlle Krauss, une grande et vaillante artiste, je me rappelai une autre interprète de la Juive^ dont j'ai parlé tout à l'heure, Mlle Falcon. On sait comment elle fut forcée de quitter l'Opéra ; sa voix, ce merveilleux instrument d'une intelligence hors ligne, était brisée.

Comme il est de la nature humaine de toujours espérer, l'infortunée cantatrice crut à la possibilité d'une guérison. On la soumit à un traitement emprunté à la médecine russe d'alors ; on imagina de la mettre sous une sorte de cylindre de verre, sous une cloche, sans doute pourvue d'un air spécial ; je ne sais, à vrai dire, quel fut le traitement qu'elle subit ; toujours est-il que la voix revint quelque peu et que Mlle Falcon, croyant qu'elle pourrait encore supporter les fatigues d'une représentation, donna dans la Juive une représentation d'adieux.

Je dtnais ce soir-là à l'hôtel des Princes, invité par

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les dominptiers qui avaient un dîner tous les ans dans la salle mauresque qui est maintenant celle du restaurant Noël, passage des Princes. Parmi les convives je citerai d'abord Jobert de Lamballe, Dantan jeune, Jules Gérard, Robert Houdin, le marquis de Turgot, Laborie, Toirac, Velpeau, tous morts aujourd'hui,' puis Berthoud, Edouard Renaud, l'architecte, Salle de Gosse, Jousserandot et votre serviteur, tous fort enchantés d'être encore de ce monde.

M. Privât, le mattre de l'hôtel, donnait, moyennant liO fr. par tête, un dtner qui valait au moins cent francs. Tous les mets recherchés y figuraient, les laitances au coulis, tous les raffinements gastronomiques, y étaient accumulés.

Ce soir-là je fus fort maltraité parles autres convives parce que je quittai la table presque au commencement du diner. Je voulais être à la représentation d'adieux de Mlle Falcon avant le lever du rideau. J'y arrivai malgré tous les obstacles.

Quelle soirée! je ne l'oublierai jamais! Je verrai toujours la pauvre chanteuse lutter de toutes ses forces contre cette voix qui ne pouvait plus former un son. Par des salves d'applaudissements répétés, le public lui faisait comprendre la part qu'il prenait à sa douleur et elle, Mlle Falcon, baissant la tète et laissant tomber ses bras, semblait dire : c Vous voyez ! je ne peux pas ! »

Tout le monde pleurait, et rien qu'en écrivant ces lignes, je ne puis me défendre contre mon émotion.

Revenons à Halévy.

Il était, disait son ami Edouard Monnais, du nombre de ces artistes qui, toujours mécontents d'euxmêmes, cherchent sans cesse un mieux possible et ont besoin de contrainte pour se résigner à faire seulement bien. Pour eux le dernier momentseul triomphe heureusement de leurs scrupules et met un terme à leurs hésitations. Ce dernier moment, Halévy l'attendait presque toujours pour se décider à écrire. Au milieu des occupations qui l'assiégeaient du matin au soir, et avec sa déûance habituelle de lui-même, on conçoit que sa partition (il composait alors Guido et Ginevra) n'avançât pas vite.

Enfin, quand il n'y eut plus moyen de reculer, on indiqua une répétition, et un chœur fut mis à l'étude. Les autres morceaux arrivèrent au fur et à mesure que Tauteur les terminait. Le finale de l'un des actes se fit désirer avec tant dMmpatience, que l'on pria quelqu'un de veiller auprès du compositeur, et, quelle que fût l'heure de la nuit, de ne le quitter qu'avec la certitude que le finale était achevé et qu'il n'y avait plus qu à le livrer à la copie. — Si Ton me donnait trois ans pour faire un ouvrage, disait Halévy à

M. Edouard Monnais, je voudrais bien savoir si je parviendrais à me satisfaire ?

— Si l'on vous donnait trois ans, lui répondit celuici, vous ne commenceriez que le douzième mois de la troisième année, non par paresse, mais parce que vous ne sauriez pas vous passer de la plus puissante des muses, le dernier moment.

Halévy plaisantait lui-même sur cette invincible disposition à toujours différer, dont les exemples sont si communs chez les compositeurs les plus célèbres.

Il était à la veille de donner un opéra-comique et un ami lui demandait s'il avait fait son ouverture.

— Pour qui me prenez-vous î répliqua-t-il en souriant.

Halévy, comme tous les grands producteurs, travaillait sans cesse, presque à son insu ; une idée germait dans son cerveau, s*y développait et se manifestait comme spontanément. Il' avait même parfois besoin de se distraire pour laisser à son esprit le soin de mûrir une pensée. La conversation lui était alors nécessaire, le bruit presque indispensable ; il composait généralement en causSint, en jouant au whist, ou se mettait dans son fauteuil en fermant les yeux comme un homme qui dort ; peu à peu les invités s'en allaient, il se levait et écrivait sa pensée. Rare-

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ment il travaillait au piano ; il ne se servait guère de cet instrument que lorsqu'il orchestrait, et pour se rendre compte de tel ou tel accord.

Ses manuscrits, qui sont tous entre les mains de sa* veuve» offrent cette singularité qu'ils sont couverts de petits dessins, de bonshommes^ pour dire le mot, esquissés d'une façon presque inconsciente et évidemment tracés par la main, pendant que Tesprit travaillait à bien autre chose. Un grand nombre de ces dessins, qui sont tantôt un profil, un ornement, un vase, etc., ont pour point de départ ou une clef de sol, ou un diëze, ou un bémol, ou un accord, ou un signe musical quelconque ; peu à peu le premier dessin est modifié par une adjonction, un caprice de plume et devient soit une tête, soit une maison.

Ces partitions, qui sont écrites sur papier à musique de grand format, sont du reste d'une netteté parfaite, presque calligraphiées.

Parfois aussi, el je tiens ce détail de madame Halévy, quand il était accablé de travaux divers et qu'il avait un opéra à composer, il partait avec elle pour la campagne passer une journée. Il s'absorbait en chantonnant à la promenade, et au bout d*un long temps de silence il disait :

— Je viens de faire une grande scène. On rentrait et il écrivait ce qu'il avait pensé ; quelquefois, sous

l'impression de la scène qu'il venait de composer, ses yeux s'emplissaient de larmes, c'est ce qui lui arriva quand il écrivit le beau trio : souffrance moT" telle^ du Val d'Andorre.

— Je me rappelle, me racontait madame Halévy, qu'un matin il vint à moi et me dit : — J'ai mon second acte à terminer aujourd'hui. Je suis de commission à THÔlel-de-Ville, j'ai deux réunions à l'Institut, tant de rendez-vous au Conservatoire, ceci pour tel ministère, etc., etc., je ne vois qu'un moyen de sortir de'là : allons déjeuner à Saint-Germain.

On partit et il travailla comme je viens de le dire.

Ainsi que presque tous les compositeurs, Gounod excepté, Halévy n'aimait pas à jouer sa musique ou du moins, il ne le faisait qu'en petit comité, en famille. Si quelqu'un des siens lui parlait de ses travaux, il répondait avec une grande simplicité : — Je viens de faire tel morceau; je crois que c'est une bonne chose.

Les jours de premières représentations étaient de cruelles épreuves pour Halévy ; cette nature sensible au delà de toute expression, dégustait, pour ainsi dire, les souffrances du musicien. Il ne pensait qu'aux accidents qui peuvent résulter de l'inintelligence d'un chanteur, d'un choriste, d'un musicien de l'orchestre, d'un garçon d'accessoires ; tout lui semblait redoutable.

Comme on le pense bien, sous le poids de pareilles émotions, il dinait peu ou point les jours des premières représentations de ses ouvrages. Le soir de la première des Mousquetaires de la Reine et quand il eut constaté son grand succès, Halévy rentra chez lui avec madame Halévy. Il s'était soustrait aux nombreux amis qui viennent vous féliciter plus ou moins sincèrement aux jours de succès.

Heureux d'être enfin seul, il dit à madame Halévy : « Je souperais bien 1 » Il était deux heures du matiil, tout le monde dormait. On court à l'office, on y découvre un morceau de bouilli froid et de la salade. Halévy tout joyeux se met à table. A ce moment, un coup de sonnette retentit. — Qui peut sonner à pareille heure? demande Halévy inquiet, comme Gaveston dans la Dame Blanche,

On ouvre en hésitant et qui voit-on entrer? M. de Saint-Geprges, l'auteur du poëme des Mousquetaires de la Reine.

— Comment, on soupe ici! s'écrie M. de Saint- Georges, mais je meurs de faim, donnez-moi de ce que vous mangez !

— Voilà notre menu 1 dit Halévy en montrant le bœuf.

— Comment, rien que cela? fait Saint-Georges un peu désappointé. Puis, se tournant vers madame Halévy : — Avez-vous des œufs?

— Oui, il en reste quelques-uns.

— Avez- vous du fromage î — - En voici.

— Nous sommes sauvés! donnez-moi un réchaud!

et, retroussant ses manches, le collaborateur d'Halévy se mit au travail en disant : « Je vais vous faire une omelette à la moelle de paon 1 »

Si le repas fut bon, inutile de le dire, car on avait l'appétit que donne un grand succès.

Et voilk les soupers que ne soupçonnent pas bien des gens qui se figurent que les vrais artistes ne peuvent pas se passer de truffes ni de Champagne. Une omelette, du bouilli, une salade leur suffisent : avec un peu de gloire, par exemple !

Dans la conversation que j'eus avec Duprez, le grand chanteur^ en me parlant de la Reine de Chypre^ m'avait, comme on l'a vu, nommé M. de Saint^^Georges ; or, comme l'auteur de VÉclair^ du Val d'Andorrey des mousquetaires de la Reine, etc., collaborateur de presque tous les ouvrages d'Halévy, était de mes meilleurs amis, je ne manquai pas de m'adresser à lui.

Je lui demandai de vouloir bien me donner queU ques renseignefnents sur le grand compositeur.

M. de Saint-Georges me répondit par la lettre suivante, que je copie sans y changer un mot :

« Mon cher Villemessant,

« Vous me demandez quelques souvenirs de ma longue collaboration avec mon ami Halévy ; ma mémoire n'a aucun effort à faire à cet égard, car je n'ai pas plus oublié l'homme dont il s'agit, que le public n'oublie ses œuvres !

« Halévy, grand prix de composition musicale, élève distingué de Chérubini^ qui l'aimait comme un fils, était de retour de Rome, depuis trois ans, sans avoir pu trouver un poëme à mettre en musique.

« Un poëme!!! Le rêve de tous les jeunes musiciens, cette clef magique qui doit leur ouvrir la porte du temple.

« Clef bien souvent rouillée par le temps avant d'entrer dans la serrure !

« Une circonstance heureuse favorisa le jeune maître.

n M. le duc d'Aumont, gentilhomme de la chambre du roi Charles X, chargé de l'administration supérieure des théâtres royaux, racontait un jour, devant Chérubiiii, l'étrange aventure d'un pauvre ouvrier charpentier qui travaillait à son château de Montgeron, et qui, un beau malin, se trouva hériter d'une immense fortune; mais l'amour de son état était si grand, chez le nouveau millionnaire, qu'il ne consentit à jouir de

sa succession qu'après avoir achevé le travail qu'il avait commencé.

a — Mais voilà un charmant sujet d'opéra-comique, dit aussitôt Chérubini, et si M. le duc voulait m'autoriser à faire traiter cette anecdote au théâtre, pour un de mes élèves, j'oserais lui répondre qu'il n'en aurait aucun regret !

€ Le duc y consentit^ charmé, comme la plupart des gens du monde, d'être pour quelque chose dans une œuvre dramatique.

€ Peu de jours après, Guilbert de Pixérécourt me demanda une pièce sur cette donnée. Je ne connaissais pas Halévy. — Pixéricourt nous présenta l'un à l'autre, et nous fîmes VArtisariy le premier ouvrage de mon illustre collaborateur.

« — Je ne vous promets pas un grand nombre de représentations, nous dit le directeur, mais vous, en aurez au moins douze ou treize.

a II tint sa promesse, nous fûmes joués treize fois — pas une de plus !

€ Pourquoi treize?

« Mystère!... que nous n'avons jamais pu éclaircir!

« Lorsque Véron, directeur de l'Opéra, qui avait le flair des gens de talent, choisit Halévy pour écrire la musique de la Juive^ le jeune maestro, ravi d'avoir une pareille œuvre enlre les mains, se livra au travail

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