‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 23 sur 32 · MARIE DUPLESSIS · texte numérisé non relu

MARIE DUPLESSIS

Marguerite Gauthier, à laquelle M. Alexandre Dumas fils a voulu donner un cœur et que nous voyons, à travers le prisme de la Dame aux Camélias, réhabilitée comme une seconde Marion Delorme, s'appelait de son véritable nom Marion Duplessis. De Marion, elle avait fait Marie. Elle était la fille de pauvres cultivateurs normands, et elle arriva à Paris en sabots pour c — se mettre en place ; » — en français, avec l'ambition de devenir domestique. A qui dut-elle sa première robe et sa première paire de bottines ? — Elle l'avait probablement oublié elle-même.

En tout cas, celui-là, ou ceux-là, peut ou peuvent se vanter d'avoir eu sur la destinée de la littérature française et peut-être sur nos mœurs l'action la plus funeste et la plus dissolvante que je sache. S'il est vrai que les petites causes amènent les grands effets, n'est-ce pas à l'homme qui a produit cette fille pour la première fois que l'on doit l'invasion du demi-monde dans le livre,

dans le journal, sur le théâtre et dans la famille, s'il faut en croire M. Sardou. Sans elle, sans sa navrante histoire, M. Alexandre Dumas fils eût peut-être trouvé un autre début littéraire et, pour ne pas être la même, sa voie n'en eût peut-être pas été moins illustre.

Que de livres meilleurs, que de mauvais livres de moins nous avions chance d'avoir s'il y a vingt ans Marion, la Normande, eût trouvé une place, — et qu'elle y fût restée !

En mettant de côté les considérations rétrospectives et morales pour ne voir que le fait, il faut rendre hommage à la folle prodigalité de cette fille maigre qui, au creuset de ses fantaisies, eût fondu en six mois la fortune la plus solide.

Instruits par l'exemple de leurs prédécesseurs, sept membres de la fashion parisienne conçurent l'idée d'une association en participation pour subvenir au luxe de Marie. Ils étaient déjà liés par mille liens d'amitié ; en v se donnant à tous la même maîtresse, ils en formaient un nouveau. On m'a assuré que, pour célébrer la signature des conventions, ils firent un cadeau en commun. C'était un meuble de première nécessité : une toilette munie de sept tiroirs et qui coûta un prix fou.

Avec un peu d'ordre, la confusion devenait impossible. Ainsi, le fils d'un général de l'Empire, qui tenait de son père une barbe noire et un air de belle santé, ouvrait-il le tiroir d'un jeune blond, au teint de rose,

délicat, qui avait peu l'air d'un chêne et qui s'était étiolé au faubourg Saint-Germain, il le repoussait aussitôt en apercevant une boîte de poudre blonde à poudrer. — Il en était de môme des autres. Chacun avait son signe distinctif. L'un des collyres, l'autre de l'eau de madame Ma, etc.

Un jour l'association se rompit. Marie était tombée malade, on en désespérait. La toilette lui resta, mais chacun vida son tiroir et porta son paquet ailleurs.

La déesse de la cité Vindé était mourante quand, aux termes de la loi, on vint — t procéder au récolement des meubles, objets et effets mobiliers de la partie saisie pour les transporter à l'hôtel des ventes et les y adjuger au dernier et plus offrant enchérisseur pour le prix en être affecté au payement des condamnations prononcées contre elle. »

De toutes ces splendeurs il n'allait rester qu'un lit de sangle sur lequel on déposerait la moribonde ; car la loi, que n'arrête ni la folie ni la sagesse, ni la vie ni la mort, permet au débiteur de faire l'échange et de mettre un grabat à la place d'un lit de luxe.

Un tout jeune homme, qui jadis avait aimé Marie une ou deux semaines et qui revenait la voir depuis que la phthisie avait éloigné tout le monde, se trouvait là. Il était dune famille où l'on a l'àme chaude. — Il ne voulut pas que les huissiers et que leurs acolytes, que cette bande des exécuteurs de la misère et du vice vinssent

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troubler l'agonie de cette belle charmeresse de la veille. Il obtint une heure de délai et courut chez sa mère. Elle avait un grand cœur, cette grande dame de fraîche date. Toutes les infortunes de Paris et d'Espagne connaissaient sa porte pour ne l'avoir jamais trouvée close, et en vingt ans sa fortune nouvelle avait semé plus de bienfaits que toute une lignée de preux n'en pouvait compter.

Quand la marquise eut entendu son jeune fils, elle rougit peut-être en pensant à l'aristocratie française, mais oubliant les fautes, ne songeant qu'à la mort et sans un reproche pour personne, elle paya.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'après l'histoire des sept associés pour une alcôve, qui peint une époque, il était besoin de cette autre histoire d'une noble femme payant les dettes d'une fille mourante pour que l'honneur des hommes fût sauf. — C'est aussi une peinture de l'époque.

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