‹ Mémoires d'un journalisteChapitre 4 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ha naissance. — Chambon. — Les centenaires. — Les nids de moineaux francs. — Le premier lièvre. — Une ligne modèle.

— Les veillées. — Les légendes de la chaumière. — Le barbier, le maréchal-ferrant et le bàtonniste. — L'apologue des oiseaux en cage. — L'amour du fermier. — Ma grand'mère. — Le mousquet et la soutane. — Portrait de ma grand'maman. — La cataracte. — Une mauvaise paye. — 2,700 fr. de charcuterie.

— Il n'y a plus de bois. — Les toilettes du temps jadis. — Lo pain rond et la flûte à potage. — Viens donc voir des masques.

— Un chapeau neuf âgé de quinze ans. — Comment j'écoutais le sermon. — Les larmes de sang. — Opinion de ma grand'mère sur l'éducation

Mes lecteurs ne me sauront pas mauvais gré, je suppose, de brûler les premières étapes de ma vie. C'est en train express que je me propose de parcourir les stations qui précèdent mon arrivée à Paris.

Peut-être eût-il été plus conforme au goût et à Fattente du public de sauter par-dessus ce prologue, et d'entrer de plain-pied dans le vif de mes Mémoires en

me mettant tout de suite en scène au milieu des hommes et des choses de mon temps.

Mais il me semble assez naturel d'obéir au précepte du bon sens populaire, qui veut que Ton commence par le commencement, et de montrer comment, à mes débuts dans ce bas monde, je préludais au rôle que j'y ai joué plus tard.

De ma naissance rien à dire. Le procès que j'ai soutenu a fait assez de bruit pour m' épargner le chagrin de raviver des souvenirs amers au cœur d'un fils.

J'avais dix ans quand je perdis mon père. Ma mère restée seule avec deux enfants, ma sœur et moi, vint se retirer à Chambon, près Blois, dans une propriété appartenant à ma grand'mère, madame de Saint-Loup.

Ma principale occupation était de polissonner avec les gamins du village

De tout temps, mon humeur native m'a porté à me meure en avant. Je suis, par caractère, bruyant, tapageur et enclin, même sans le vouloir, à faire plus de vacarme que les autres : c'est dans le sang.

J'ajouterai, entre parenthèse, que ma nature un peu turbulente m'a valu, à toutes les époques de ma vie, plus d'une querelle. Nombre de gens m'ont pris en grippe sur cette première impression, qui, plus tard, revenus de leur antipathie, m'ont témoigné une bonne et franche amitié, tout en m'avouant que mon abord les avait tout de suite agacés contre moi.

Fermons la parenthèse et retournons à Chambon.

Mon souvenir y vit encore à l'état légendaire dans la mémoire de mes petits camarades d'autrefois, devenus, avec les années, de vénérables patriarches. Ah! si vous les voyiez aujourd'hui ! Aux champs les années comptent double : mes contemporains ont cent ans.

C'est à Chambon qu'on vous racontera comment je me promenais debout sur mon ânesse, à l'instar d'un écuyer de M. Dejean; comment j'entrais, à califourchon sur le dos de défunte ma pauvre Martine, dans la chaumière du paysan à l'heure du repas de famille, et je faisais gravement le manège autour de la salle commune; comment je grimpais, intrépide, au faite des plus fiers peupliers, pour aller dénicher les nids des moineaux francs, qui installent à ces hauteurs vertigineuses le berceau de leur progéniture.

A ce jeu, je laisse à penser si mes culottes s'usaient vite. Aussi les sages du pays disaient-ils en parlant de moi :

« Il est bien esprité , monsieur Polyque, mais usurier. »

Ah ! que mon tailleur voudrait bien que je me livrasse encore à ces prouesses gymnastiques! Hélas! Il n'est plus, le temps de ces exploits de mât de cocagne ; je me suis capitonné en mûrissant.

Mais alors, on ne me connaissait pas de rival à Chambon comme dénicheur. J'étais doué pour les nids du

même flair que l'abbé Paramelle pour les sources. Et le nid éventé, il fallait me voir grimper à l'arbre! Pas un ne me dégottait sur ce turf aérien, dont j'étais le Gladia teur. Longtemps avant Nadar, sans le secours de l'hélicoptère, j'ai résolu, à la seule force du genou et du poignet, le problème du « plus lourd que l'air. »

Plus lourd que l'air, il est vrai que je ne Tétais guère, car j'étais tout muscles et tout nerfs, sec et maigre comme un jockey dégraissé pour la course.

A la vigueur et à la souplesse du sauvage, je joignais l'esprit industrieux du trappeur. J'ai inventé, sans maître et sans modèle, tous les pièges imaginables. Jamais je n'éprouvai tressaillement semblable à celui que me causa le premier lièvre happé par un de mes collets. Ah ! ce lièvre ! mon cœur bat encore en pensant à lui !

Je ne crains pas d'affirmer que j'ai fabriqué une ligne, armée de collets en crins, à côté de laquelle l'échelle de Latude n'était qu'une amusette d'écolier. Elle me coûta deux ans de travail, mais quel chef-d'œuvre ! Elle mesurait bien une demi-lieue de long.

Et si vous saviez que de soins, que de peines, que de difficultés à vaincre rien que pour obtenir la matière première. Tout le crin qu'exigeait cette œuvre de patience, je le cueillais à la queue des chevaux de rouliers en station devant le cabaret du village, pendant que leurs maîtres y buvaient la goutte; et l'on jugera du temps et de la constance que je dus y mettre quand j'aurai dit

que je poussais mes raffinements d'artiste jusqu'à n'employer que du crin blanc.

Voici pourquoi. C'est que l'objet de cette ligne merveilleuse était la chasse par les temps de neige. Je fricassais de l'avoine dans une poêle, je prenais de la balle, puis les jours où le sol se cachait sous un tapis blanc, je balayais la terre avec l'aide de mes galopins (aujourd'hui mes médaillés de Sainte-Hélène) et crac ! d'un coup de filet je raflais mon cent d'alouettes. Ah ! quel braconnier j'aurais fait si j'avais obéi à ma vocation!

Preuve, pour le dire en passant, que j'étais né pour la paille humide des cachots. Homme fait, j'ai tàté de la prison politique. Tout enfant, j'aurais bien pu avoir affaire aux gendarmes pour délit de chasse illégale. Mais bah ! je me souciais bien des chapeaux à trois cornes quand j'étais en quête du gibier!

Avec cela conduire les vendangeurs, faire rentrer les foins, surveiller la moisson, c'était dans ce cercle uniforme que tournaient et que devaient toujours tourner mes passe-temps quotidiens.

Voilà pour le jour. Mais le soir, ma grande joie, quand j'avais la chance d'en obtenir la permission , était de faire ma partie dans ces conférences rustiques qu'on appelle chez nous les veillois.

Le veilloir est comme qui dirait un piquenique de combustible et de causerie ! C'est une chambrée villa-

geoise qui se tient par les longues soirées d'hiver, et où chacun apporte en commun son chauffe-doigts, c'est-à-dire sa javelle, sa bûche ou sa bourréa, et de plus sa verve joviale et gouailleuse ou son érudition de conteur.

Je m'étais adjugé la spécialité des nouvelles à la main , une vocation qui se manifestait dès mes premières dents. J'avais aussi le monopole des imitations et des grimes où j'excellais. Accoutré en vieille paysanne ridée, cassée, ratatinée par les ans, ma mère ne me reconnaissait plus.

D'autres se partageaient le département des contes et des légendes transmis d'âge en âge par la tradition. Il y avait plus d'un de ces récits naïfs et empreints de la bonhomie de nos pères qui méritaient, je vous jure, les honneurs de l'impression. Permettez-moi de vous en raconter deux qui ont une très-grande couleur.

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