LA LÉGENDE MERVEILLEUSE DU PÈRE ET DE SES TROIS ENFANTS
a II était une fois un brave paysan qui avait trois fils et un moulin, sans compter un champ de blé dans une plaine, une vigne sur les hauteurs et un verger tout autour de sa maison. Comme il se sentait vieillir et se voyait usé avant 1 âge, il résolut de faire de son vivant le partage de son petit héritage.
— » Mes enfants, leur dit-il un jour, il est temps que
je me repose. Je veux, avant de mourir, faire trois parts égales de mon bien : à toi, Jean, le champ de blé ; à toi, Pierre, la vigne ; à toi, Claude, le verger. Mais le moulin ne saurait être divisé comme le reste , il lui faut un rude travailleur, une tète excellente et de bons bras ; — Je compte le léguer à celui que je jugerai le plus capable de vous trois,
» Voici donc ce que je vous propose. Dès demain, vous partirez pour la ville, vous apprendrez un état, et, dans un an, à pareil jour, vous reviendrez à la maison. Je verrai alors ce que chacun de vous saura faire, et le plus habile dans son métier aura le moulin, en sus de sa part d'héritage.
» L'année suivante, fidèles au rendez-vous assigné, les trois fils embrassaient leur père. On se mit à table, et à la fin du repas, le meunier s 1 adressant tour à tour à ses trois enfants, en commençant par l'aîné :
» — Eh bien ! Jean, lui dit-il, quel état as-tu choisi ?
» — Moi, mon père, je me suis fait barbier perruquier.
» — Bon métier. Es-tu au moins un ouvrier habile?
» — Oh ! dit-il, pour ce qui est de marcher vite et de raser de même, je ne crains personne.
» — Et toi, Pierre?
» — Moi, mon père, j'ai choisi l'état de maréchalterrant.
» — C'est une profession utile, mon garçon, et si tu la connais bien...
» — Mon père, vous en jugerez.
» — A ton tour, Claude.
» — Je me suis fait maître d'armes et bâtonniste, mon père.
— » Bâtonniste ! fit le meunier en hochant la tête, ca peut être agréable, mais je crains bien que tu ne trouves pas beaucoup de pratiques au pays... Enfin je réfléchirai, je choisirai plus tard entre vous, mes enfants, quand je vous aurai vus tous les trois à l'œuvre.
» On se lève de table, on traverse le verger , on pousse à travers champs jusqu'à un petit bois, coquettement posé au versant d'une colline. Un lièvre, troublé dans sa sieste, part entre les jambes du meunier. Le perruquier ,prompt comme l'éclair, s'élance à la poursuite du fuyard , l'atteint, le saisit délicatement de la main gauche par une oreille, prend son rasoir de la main droite et fait la barbe au lièvre, en lui laissant au menton une élégante impériale.
» — Mon garçon, dit le père émerveillé de ce tour d'adresse, il faut avouer que tu es un barbier bien habile !
» Le meunier et ses trois fils, tout en devisant, avaient gagné la grande route. Tout à coup une calèche entraînée au galop de quatre chevaux fougueux, descend une côte rapide. Le maréchal-ferrant s'élance, et disparaissant presque dans le tourbillon de poussière soulevé par le sabot des chevaux, déferre et referre l'attelage snns que la calèche cesse de voler sur la route.
» — Saperlotte! pensa le meunier qu'on faisait passer
surprise en merveille, me voilà bien embarrassé de choisir entre Pierre et Jean ! — Pauvre Claude, je ne conseille pas au cher garçon de lutter contre ses deux aines !
» Il n'avait pas achevé de faire cette petite réflexion, qu'un nuage menaçant crève en orage sur la tête des quatre promeneurs. Le meunier, le barbier, le maréchalferrant hâtent le pas en hélant de loin le bâtonniste, qui continue gravement sa promenade avec la snge lenteur de Crispin dans les Folies amoureuses.
» Mais la pluie se transforma si bien en déluge, que, malgré la vitesse de leurs jambes de lièvre et de pur sang, Jean et Pierre arrivèrent à la maison sous la figure de deux bornes-fontaines en activité.
» Quant à Claude, continuant à faire tranquillement avec son bâton le moulinet au-dessus de sa tète, il rejoignit son père et ses frères sans avoir reçu une seule goutte d'eau.
» Il eut le moulin; Pierre et Jean s'avouèrent vaincus de bonne grâce. »
Second récit, dont la couleur orientale accuse une lointaine origine. Peut-être ce joli conte est-il venu chez nous du temps des croisades , rapporté par quelque enfant du pays parti pour guerroyer contre les infidèles.
Quoiqu'il en soit, le voici.