II
— C'est là votre grimoire, il est innocent ûu moins, puissent vos paroles être aussi claires I
Le cardinal sourit.
Le baron s'approcha.
— Madame la Dauphinc n'aura rien à apprendre de M. de Bièvre, dit-il.
— Oh ? mon cher hôte , dit la Dauphine avec aieté, ne me flattez pas ou flattez-moi mieux. J ai it quelque chose d'assez médiocre, ce me semble. Revenons à monsieur.
Et Marie-Antoinelte se retourna du côté de Balsamo, vers lequel une puissance irrésistible semblait l'attirer malgré elle , comme on est parfois attiré vers un endroit où nous attend quelque malheur.
— Si vous avez lu l'avenir pour monsieur dans un verre d'eau, dit-elle, ne pourriez-vous le lire pour moi dans une carafe ?
— Parfaitement, madame, dit Balsamo.
— Pourquoi refusiez-vous donc alors tout àl'heure ?
— Parce que l'avenir est incertain , madame, et que si j'y voyais quelque nuage...
Balsamo s'arrêta.
— Eh bien? demanda la Dauphine.
— Eh bien, j'aurais^ comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire , le regret d'attrister Votre Altesse Royale.
— Vous me connaissiez déjà, ou me voyez pour la première fois?
— J'ai eu l'honneur de voir Votre Altesse Royale tout enfant dans son pays natal, près de son auguste mère.
— Vous avez vu ma mère?
— J'ai eu cet honneur; c'est une auguste et puissante reine.
— Impératrice, monsieur.
— J'ai voulu dire reine par le cœur et par l'esprit, et cependant...
— Des rélicences, monsieur, et à l'endroit de ma mère î dit la Dauphine avec dédain.
— Les plus grands cœurs ont leurs faiblesses, madame, surtout quand ils croient qu'il s'agit du bonheur de leurs enfants.
— L'histoire, je l'espère, dit Marie-Antoinette, ne constatera pas une seule faiblesse dans Marie- Thérèse.
— Parce que l'histoire ne saura pas ce qui n'est su que de l'nDpératrice Marie-Thérèse, de Votre Altesse Royale et de moi.
— Nous avons un secret à nous trois , monsieur? dit en souriant dédaigneusement la Dauphine.
— A nous trois, madame, répondit tranquillement Balsamo, — oui, à nous trois.
— Voyons ce secret, monsieur.
— Si je le dis ce n'en sera plus un.
— N'importe, dites toujours.
— Votre Altesse le désire?
— Je le veux.
Balsamo s'inclina.
— Il y a au palais de Schoënbrun , dit-il, un cabinet qu'on appelle le cabinet de Saxe, à cause des magnifiques vases de porcelaine qu'il renferme.
Oui , dit la Dauphine , après?
— Ce cabinet h\i parlie de rappaiiement particulier de S. M. rimpcratrice Marie-Tliérèse.
— Oui.
— C'est dans ce cabinet qu elle fait d'habitude sa correspondance intime.
— Oui.
— Sur un magnifique bureau de Boule qui fut donne à lempcreur François 1" par le roi Louis XV.
— Jusqu'ici ce que vous diles est vrai , monsieur, mais tout le monde peut savoir ce que vous diles.
— Que Votre Allesse daigne prendre patience. Un jour, c elait un malin vers sept heures, Timpéralrire n'était pas encore levée , Votre Allesse entra dans ce cabinet par une porte qui lui était particulière , car parmi les augustes filles de S. M. l impéralrice , Votre Altesse était la bienaiuiée.
— Après, monsieur?
— Votre Altesse s'approcha du bureau. Votre Altesse doit s'en souvenir, il y a juste cinq ans de cela.
— Continuez.
— Voire Altesse s'approcha du bureau, sur le bureau était une lettre tout ouverte que l'impéralrice avait écrite la veille.
— Eh bien ?
— Kh bien! Votre Allesse lui cette lettre. La Dauphine rougit légèrement.
— Et après l'avoir lue , sans doute. Votre Altesse fut mécontente de quelques expressions; car elle prit la plume , et de sa propre main...
La Dauphine semblait attendre avec anxiété. Balsamo conlinua :
— Elle raya trois mots.
— Et ces trois mois quels étaient ils? s'écria vivement la Dauphine.
— C elaient les premiers de la leltre.
— Je ne vous demande pas la place où ils so trouvaient, mais quelle était leur sisçnificalion ?
— Un trop grand témoignage d'affection, sans doute, pour la personne à (|ui la leltre était adressée ; de là cette Aiiblesse dont je disais qu'en une circonstance, au moins, votre auguste mère avait pu être accusée.
— Ainsi vous vous souvenez de ces trois mots?
— Je m'en souviens.
— Vous pourriez me les dire?
— Parfaitement.
— Redites-les.
— Tout haut?
— Oui.
— Ma chère amie.
^ Marie-Antoinette se mordit les lèvres en pâlissant.
— Maintenant, dit Balsamo, Votre Altesse Royale veut elle que je lui dise à qui cette leltre était adressée?
— Non , mais je veux que vous me récriviez.
Balsamo, tira de sa poche une espèce d'agenda à fermoir d'or, écrivit sur une de ses feuilles quelques mots avec un crayon de même métal ^ déchira la feuille de papier et la présenta en s inclinant à la princesse.
Mai ie Antoinette prit la feuille de papier la déplia et lut.
La lettre élait adressée à la maîtresse du roi Louis XV , à madame la tnarquise de Pompadour.
La Dauphine releva son regard étonné sur cet homme aux paroles si nettes, à la voix si pure et si peu émue , qui tout en saluant très-bas paraissait la dominer.
— Tout cela est vrai, monsieur, dit-elle, et quoique j'ignore par quel moyen vous avez sur-
[uis ces détails, comme je ne sais pas mentir , je e répète tout haut : cela est vrai.
— Alors, dit Balsamo , que Votre Altesse me permette de me retirer , et se contente de cette preuve innocente de ma science.
— INon pas, monsieur, reprit la Dauphine piquée, plus vous êtes savant, plus je tiens à ma prédiction. Vous ne m'avez parlé que du passé, et ce que je réclame de vous c'est l'avenir.
La princesse prononça ces quelques mots avec une agitation fébrile , qu'elle essayait vainement de cacher à ses auditeurs.
— Je suis prêt, dit Balsamo, et cependant je supplie encore une fois Votre Altesse royale de ne point me presser.
— Je n'ai jamais répété deux fois : je le veux , et vous vous rappelez, monsieur, que je l'ai déjà dit une fois.
— Laissez-moi tout au moins consulter l'oracle , madame , dit Balsamo d'un ton suppliant. Je saurai ensuite si je puis révéler la prédiction à Votre Altesse Royale.
— Bonne ou mauvaise, je la veux, enlendez vous bien, monsieur, reprit Marie-AntoinelÉe avec une irritation croissante. Bonne, je n'y croirai pas , la prenant pour une flatterie ; mauvaise, je la considérerai comme un avertissement, et quelle quelle soit, je vous promets de vous en savoir gré. Commencez donc»
La princesse prononça ces derniers mots d'un ton qui n'admettait ni observation ni retard.
Balsamo prit la carafe ronde, au col court et étroit, dont nous avons déjà parlé, et la posa sur une coupe d'or.
Ainsi éclairée , l'eau rayonna de reflets fauves qui , mêlés à la nacre des parois et au diamant du centre , parurent offrir quelque signification aux regards attentifs du devin.
Chacun fit silence.
Balsamo éleva dans ses mains la carafe de cristal, et après l'avoir considérée un instant avec attention, il la reposa sur la table en secouant la tête.
— Eh bien? demanda la Daupliine.
— Je ne puis parler, dit Balsamo.
Le visage de la princesse prit une expression qui signifiait visiblement :
— Sois tranquille ; je sais comment on fait parler ceux qui veulent se taire.
— Parce que vous n'avez rien à me dire? reprit-elle tout haut.
— Il y a des choses qu'on ne doit jamais dire aux princes, madame, répliqua Balsamo d'un ton indiquant qu'il était décidé à résister, même aux ordres de la Dauphino.
— Surtout, reprit celle-ci^ quand ces choseslà , je le répète, se tniduisent par le mot — rien.
— Ce n'est point là ce qui m'arrête, madame; :iu conlraire.
La Daupliine sourit dédaigneusement.
Balsamo paraissait embarrassé ; le cardinal commença de lui rire au nez , et le baron s'approcha en grommelant.
— Allons, allons, dit-il, voilà mon sorcier usé : il n'a pas duré longtemps. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à voir toutes ces tasses d'or se changer en feuilles de vigne, comme dans le conte oriental.
— J'eusse aimé mieux, reprit Marie-Antoinette, de simples feuilles de vigne que tout cet étalage fait par monsieur pour en arriver à m'élre présenté.
— Madame, répondit Balsamo fort pâle, daignez vous rappeler que je n ai pas sollicité cet honneur.
— Eh î monsieur , il n'était pas difficile de deviner que je demanderais à vous voir.
— Pardonnez-lui, madame, dit Andrée à voix basse , il a cru bien faire.
— Et moi je vous dis qu'il a eu tort , répliqua la priiîcosse . de façon à n ôtre entendue que de Vaisamo et d'Andrée. On ne se hausse pas en humiliant un vieillard ; et quand elle peut boire dans le verre d'élain d'un gentilhomme , on ne force pas une Dauphine de France à boire dans le verre d'or d'un charlatan.
Balsamo se redressa frissonnant, comme si quelque vipère l'eut mordu.
— Madame, dit-il d'une voix frissonnante, je 8uis prêt à vous faireconnaître votredeslince, puisque votre aveuglement vous pousse à la savoir.
Balsamo prononça ces quelques paroles d'un ton si ferme et si menaçant à la fois , que les assistants sentirent un froid glacial courir dans leurs veines.
La jeune archiduchesse pâlit visiblement.
— Gib him kein gehœr^ meine Tochter dit en allemand la vieille dame à Marie-Antoinette.
— Lass sic hœren^ sie hat ivissen tvollen^ und so soli sie ivissen -, répondit Balsamo dans la même langue.
Ces mots prononcés dans un idiome étranger, et que quelques personnes comprirent seulement, donnèrent encore plus de mystère à la situation.
— Allons, dit la Dauphine en résistant aux efforts de sa vieille tutrice, allons, qu'il parle. Si je lui disais de se taire maintenant, il croirait que j'ai peur.
Balsamo entendit ces paroles , et un sombre mais furtif sourire se dessina sur ses lèvres.
— C'est bien ce que j'avais dit , murmura-t-il, un courage fanfaron.
— Parlez, dit la Dauphine, parlez, monsieur.
— Votre Altesse Royale exige donc toujours que je parle ?
— Je ne reviens jamais sur une décision.
— Alors, à vous seule, madame, dit Balsamo.
— Soit, dit la Dauphine. Je le forcerai dans
^ Ne récoutez-pas, ma fille.
« Laissez-là écouter, elle a voulu savoir, elle saura.
ses derniers relranchcmcnls. Eloignez-vous.
Et , sur un signe qui faisait comprendre que l'ordre était général, chacun se relira.
— C'est un moyen comme un autre, dit la Daupliine en se retournant vers Balsamo, d'obtenir une audience particulière, n'est-ce pas, monsieur?
— Ne cherchez point à m'irriter , madame , reprit l'étranger ; je ne suis rien qu'un instrument dont Dieu se sert pour vous éclairer. Insultez la fortune, elle vous le rendra, elle, car elle sait bien se venger. Moi, je traduis seulement ses caprices. Ne faites donc pas plus peser sur moi la colère qui vous vient de mon retard, que vous ne me fere^ payer les malheurs dont je ne suis que le hérault sinistre.
— Alors, il paraît que ce sont des malheurs? dit la Dauphine, adoucie par l'expression respectueuse de Balsamo, et désarmée par son apparente résignation.
— Oui, madame, et de très-grands malheurs.
— Dites-les tous.
— J'essaierai.
— Eh bien ?
— Interrogez-moi.
— D'abord, ma famille vivra-t-ellc heureuse ?
— Laquelle? celle que vous quittez ou celle qui vous attend?
— Oh I ma vraie famille, ma mère Marie-Thérèse, mon frère Joseph, ma sœur Caroline^
— Vos malheurs ne les atteindront pas.
— Ces malheurs me seront donc personnels ?
— A vous et à votre nouvelle famille.
— Pouvez-vous m'éclairer sur ces malheurs?
— Je ne puis.
— La famille royale se compose de trois princes ?
— Oui.
— Le duc de Berry, le comte de Provence, le comte d'Artois.
— A merveille.
— Que] sera le sort de ces trois princes?
— Ils régneront tous trois.
— Je n'aurai donc pas d'enfonts ?
— Vous en aurez.
— Alors ce ne seront point des fils ?
— Il y aura des fils parmi les enfants que vous aurez.
— J'aurai donc h douleur de tes voir mourir? — Vous regretterez que l'un soit mort, vous regretterez que l'autre soit vivant.
— Mon époux m'aimera-t-il ?
— Il vous aimera.
— Beaucoup?
— Trop l
— Mais quels malheurs peuvent m'atleindrc Je vous le demande, avec l'amour de mon mari et l'appui de ma famille?
— L'un et l'autre vous manqueront.
— Il me restera l'amour et l'appui du peuple ?
— L'amour et l'appui du peuple!... C'est l'Océan pendant le calme... Avez- vous vu l'Océan pendant une tempête, madame?...
— En faisant le bien, j'empêcherai la tempête de se lever, ou, si elle se lève, je m'élèverai avec elle.
— Plus la vague est haute, plus l'abîme qu elle creuse est grand.
— Dieu me restera.
— Dieu ne défend pas les têtes qu'il a condamnées lui-nièmc.
— Que dites vous là, monsieur, ne serai-jc point reine?
— Au contraire, madame, et plùt au ciel que TOUS ne le fussiez pas I
La jeune femme sourit dédaigneusement.
— Ecoutez, madame, reprit Balsamo, et souvenez-vous.
— J'écoute, reprit la Dauphine.
— Avez-vous remarqué, continua le prophète, la tapisserie de la première chambre où vous avez couché en entrant en France ?
— Oui, monsieur, répondit la Dauphine en frissonnant.
— Que représentait cette tapisserie ?
— Un massacre, — celui des Innocents.
— Avouez que les sinistres figures des massacreurs sont restées dans le souvenir de Votre Altesse Royale?
— Je l'avoue, monsieur.
— Eh bien! pendant l'orage, n'avez-vous rien remarqué?
— Le tonnerre a brisé, à ma gauche, un arbre qui en tombant a failli écraser ma voiture.
— Ce sont des présages, cela, dit d'une voix sombre Balsamo.
— Et des présages funestes?
— Il serait difficile, ce me semble, de les interpréter autrement.
La Dauphine laissa tomber sa tête sur sa poitrine; puis la relevant après un moment de ccueillement cl de silence :
— Comment mourra mon mari?
— Sans Icte.
— Comment mourra le comte de Provence ?
— Sans jambes.
— Comment mourra le comte d'Artois?
— Sans cour.
— Et moi?
Balsamo secoua la tête.
— Parlez... dit la Dauphine, parlez donc...
— Je n'ai plus rien à dire.
— Mais je veux que vous parliez ! s'écria Marie- Anloinetle toute frémissante.
— Par pitié, madame...
— Oh I parlez I ... dit la Dauphine.
— Jamais, madame, jamais!...
— Parlez, monsieur, reprit Marie-Antoinetfe avec le ton de la menace; parlez, ou je dirai que tout ceci n'est qu'une comédie ridicule. Et prenezy garde, on ne se joue pas ainsi d'une fille de Marie-Thérèse, d'une femme... qui tient dans ses mains la vie de trente millions d hommes.
Balsamo resta muet.
— Allons, vous n'en savez pas davantage, dit la princesse en haussant les épaules avec mépris; ou plutôt voire imaginalion est à bout.
— Je sais tout, vous dis-je, madame, reprit Balsamo, et puisque vous le voulez absolument...
— Oui, je le veux.
Balsamo prit la carafe, toujours dans sa coupe d'or; puis il la déposa dans un sombre enfoncement de tonnelle où quelques rochers factices figuraient une grotte. Puis saisissant l'archiduchesse par la main 5 il l'entraîna sous l'ombre noire de la voûte. •
— Eles-vous prèle? dil-il à la princesse que celte action véhémente avait presque effrayée.
— Oui.
— Alors, à genoux, madame, à genoux, et vous serez en posture de prier Dieu qu'il vous épargne le terrible dénoùment que vous allez voir.
La Dauphine obéit machinalement et se laissa aller sur ses deux genoux.
Balsamo toucha de sa baguette le globe de cristal au milieu duquel se dessina sans doute quelque sombre et terrible figure.
La Dauphine essaya de se relever, chancela un instant, retomba , poussa un cri terrible et s'évanouit.
Le baron accourut, la princesse était sans connaissance.
Au bout de quelques minutes., elle revint à elle. Elle passa ses mains sur son front, comme fait une personne qui cherche à rappeler se^i souvenirs. Puis lout-à-coup :
— La carafe l s écria-l-elle avec un accent d'inexpiimable terreur.
— La carafe I
Le baron la lui présenta. L'eau était limpide et sans une seule tache.
Balsamo avait disparu.