‹ Mémoires d'un médecinChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le 2ARON Ds Taverney croit enfin entrevoir UN PETIT COIN DE L'AVENIR*

Le premier qui s'aperçut de rcvanouissemcnt de M"'^ la Dauphine fut, comme nous Tavoiis dit^ le baron de Taverney ; il se tenait à Taffùt, plus inquiet que personne de ce qui allait se passer entre elle et le sorcier. Il avait entendu le cri que son Altesse Royale avait poussé, il avait vu Balsamo s'élancer hors du massif, il était accouru.

Le premier mot de la Dauphine avait été pour qu'on lui montrât la carafe, le second pour qu'on ne fit aucun mal au sorcier. Il était temps que cette recommandation fût faite: Philippe de Taverney bondissait déjà sur sa trace comme un lion irrité, quand la voix de la Dauphine l'arrêta.

Alors sa dame d'honneur s'app'ocha d'elle à son tour, et l'interrogea en alicmatid; cependant

Jiloules ses queslions,clle ne repondit rien, sinon que Balsamo ne lui avait aucunement manqué de respect; mais que, fatiguée probablement par la longueur de la route et l orage de la veille , elle avait été surprise par un accès de fièvre nerveus(\ Cesréponsesfurenttraduites à M. deRohan, qui attendait des explications, ujais sans oser en demander.

A la cour on se contente d'une demi-réponse ; celle de la Dauphine ne satisfit point, mais parut satisfaire tout le monde. En conséquence Philippe s'approcha d'elle.

— Madame, dit-il, c'est pour obéir aux ordres de Son Altesse Royale, que je viens à mon grand regret lui rappeler que la demi-heure pendant laquelle elle comptait s'arrêter ici est écoulée, et que les chevaux sont prêts.

— Bien, monsieur, dit-elle avec un geste charmant de nonchalance maladive, mais je reviens sur mon intention première. Je suis incapable de partir en ce moment... Si je dormais quelques heures, il me semble que ces quelques heures de repos me remettraient.

Le baron pâlit. Andrée regarda son père avec inquiétude.

— Votre Altesse sait combien le gîte est indigne d'elle, balbutia le baron de Taverney.

— Oh ! je vous en prie, monsieur, répondit la Dauphine du ton d'une femme qui va défaillir, tout sera bien pourvu que je me repose.

Andrée disparut aussitôt pour faire préparer sa chambre. Ce n'était pas la plus grande, ce n'était même pas la plus ornée ; peut-être, mais il y a

toujours dans la chamb e d'une jeune fille aiisrocrate comme l'était Andrée, fïit-elle pauvre comme Andrée l'élait, quelque chose de coquet qui réjouit la vue d'une autre femme.

Chacim voulut alors s'empresser près de la Dauphine, mais, avec un mélancolique sourire, elle H signe do la main, comme si elle n'avait plus la îorcc de parler, qu'elle désirait cire seule. Alors chacun s'éloigna pour la seconde fois. Marie-iintoinetle suivit tout le monde des veux Jiisfju ace que le dernier pan d'habit et la dernière queue de robe eussent disparu; puis, rêveuse, elle laissa tomber sa tète pâlie sur sa belle main.

IN e(aicnt-ce pas, en effet, d'horribles présages que ceux qui l'accompagnaient en France. Cette chambre où elle s'était arrêtée à Strasbourg , la première où elle eût mis le pied sur ce sol ou elle devait être reine, et dont la tenture était fai(e d une tapisserie représentant le massacre des Innocents ; cet orage qui la veille avait brisé on arbre près de sa voiture, et enfin ces prédiclions faites par un homme si exiraordinaire, prédictions suivies (le la mystérieuse apparition dont la Dauphine paraissait décidée à ne révéler le secret à personnel Au bout de dix minutes à peu près, Andrée revint bon retour avait pour but d'annoncer que la chambre était prêle. On ne jugea point que la défense de la Dauphine fût pour elle, et Audée put pénétrer sous le berceau.

Elle demeura pendant quelques instants debout tlevan la princesse, n'osant parler, tant Son Altesse lioyalc paraissait plongée dans une profonde rêverie. *^

Enfin Maiie-Anioinedc leva la léle el fit en souriant h Andrée nn signe de la main.

— La chambre de Son Altesse est prête , dit celle-ci; nous la supplions seulement...

La Dauphine ne laissa point la jeune fille achever.

i — Grand merci, mademoiselle^ dit-elle. Appelez, je vous prie, la comtesse de Langershausen, et nous servez de guide.

Andrée obéit; la vieille dame d'honneur s'avança empressée.

— Donnez-moi le bras, ma bonne Brigitte, dit la Dauphine en allemand, car en vérité je ne me sens pas la force de marcher seule.

La comtesse obéit. Andrée fit un mouvement pour la seconder.

— Entendez-vous donc l'allemand? mademoiselle, demanda Marie-Antoinette.

— Oui, madame, répondit en allemand Andrée, et même je le parle un peu.

— Admirablement! s'écria la Dauphine avec joie. Oh! comme cela s'accorde bien avec mes projets.

Andrée n'osa demander à son augusie hôtesse quels étaient ces projets, malgré le désir qu'elle eût eu de les connaîire.

La Dauphine s'appuya sur le bras de M'"' de Langershausen et s'avança à petits pas. Ses genoux semblaient se dérober sous elle.

Comme elle sortait du massif, elle entendit la voix de M. de Rohan qui disait :

— Comment, monsieur de Stainville, vous prétendez parler à Son Altesse Royale, malgré la consigne ?

— Il le hu\^ répondit d'une voix ferme le gouverneur, et elle me pardonnera, j'en suis bien certain.

~ En vérilé, monsieur, je ne sais si je dois.*.

— Laissez avancer notre gouverneur, monsieur de Rohan, dit la Dauphine en apparaissant au milieu de Touverture du massif comme sous un arc de verdure; venez, monsieur de Stainville.

Chacun s'inclina devant le commandement de Marie-Antoinette, et l'on s'écarta pour laisser passer le beau-frère du ministre tout-puissant qui gouvernait alors la France.

M. de Stainville regarda autour de lui comme pour réclamer le secret. Marie- Antoinette comprit que le gouverneur avait quelque chose à lui dire en particulier; mais avant qu'elle n'eût même témoigné le désir d'être seule, chacun s'était éloigné.

— Dépêche de Versailles, madame, dit à demivoix M. de Stainville en présentant à la Dauphine une lettre qu'il avait tenue cachée jusque lix sous son chapeau brodé.

La Dauphine la prit et lut sur enveloppe: A monsieur le baron de Stainville, gouverneur de Strasbourg.

— La lettre n'est point pour moi, mais pour vous, monsieur, dit-elle; décachetez-la et lisezla moi, si toutefois elle contient quelque chose qui m'intéresse.

— Lu lettre est à mon adresse en effet, madame; mais dans ce coin, voyez, est le signe convenu avec mon frère M . de Choiseul, indiquant que la lettre est pour Votre Altesse seule.

— Ail! ccst vrai, une croi\; je ne Tavais pas vue ; donnez.

La princesse ouvrit !a lettre et lut les lignci suivantes :

c( La présentation de M'"* Dubarry est décidée, ï) si elle trouve une marraine. Nous espérons M encore qu'elle n'en Irouvera point. Mais le )) moyen le plus sur de couper court à celte prén sentalion serait que S. A. H. M"" la Dauphine ï) se hàtàt. Une fois S. A. K. M"" la Daupliine à » Versailles, personne n'osera plus proposer une » pareille énormité. »

— Fort bien! dit la Dauphino^ non-seulement sans laisser paraître la moindre émotion, mais encore sans que cette lecture eut paru lui inspirer le plus petit intérêt.

— Votre Altesse Royale va se reposer? demanda timidement Andrée.

— Non, merci, mademoiselle, dit Tarcbiducbesse; Tair vif m'a ranimée : voyez comme je suis forte et bien disposée maintenant.

bile repoussa le bras de la comtesse et fit quelques pas avec la même rapidité et la même force que s'il ne fût rien arrivé.

— Mes chevaux, dit-elle, je pars.

M. de Uohan regarda tout étonné M. deStainville, comme pour lui demander l'explication de ce changement subit.

— M. le Dauphin s'impatiente, répondit le gouverneur à l'oreille du cardinal.

Le mensonge avait été glissé avec tant d'adr<?ssc que M. de Uohau le prit pour une indiscrétion et s'en conlcnla.

Quant à Andrée, son père l'avait habîfnèe à respecter tout caprice de tcle couronnée ; elle ne fut donc pas surprise de celte contradiction de Marie-Antoinelte; aussi celle-ci se relournant vers elle et ne voyant sur son visage que l'expression d'une ineffable douceur.

— Merci, mademoiselle, dit-elle, votre hospitalité m'a vivement touchée.

Puis s'adressant au baron :

— Monsieur, dit-elle, vous saurez qu en partant de Vienne j'ai Ant le vœu de faire la fortune du premier Français que je rencontrerais en touchant aux frontières de France. Ce Français, c'est votre fils... Mais il ne sera point dit que je m'arrêterai là, et que mademoiselle... Comment nomme-t-on votre fille, monsieur?

— Andrée, Votre Altesse.

— Et que M"" Andrée sera oubliée...

— Oh ! Votre Altesse, murmura la jeune fille.

— Oui, j'en veux faire une demoiselle d honnour ;nous sommes en état de faire nos preuves, n'est-ce pas, monsieur? continua la Dauphine en se tournant vers Taverney.

— Oh î Votre Altesse, s'écria le baron dont cette parole réalisait tous les rêves; nous ne sommes point inquiets de ce côté-là, car nous avons plus de noblesse que de richesse... cependant... une si haute fortune...

— Elle vous est bien due... Le frère défendra le roi aux arjnées, la sœur servira la Dauphine chez elle; le père donnera au fils des conseils de loyauté, à la fille des conseils de vertu... dignes ficrvitcurs que j'aurai là, n'est-ce pas, monsieur?

continua Marie-Antoinette en s adressant au jeune homme qui ne put que s'agenouiller, et sur les lèvres duquel Témolion fit expirer la voix.

— Mais... murmura le baron auquel revint le premier la faculté de réfléchir.

— Oui, je comprends, dit la Dauphine, vous avez des préparatifs à faire, n'est-ce pas?

— Sans doute, madame, répondit Taverney.

— J'admets cela, cependant ces préparatifs ne peuvent être bien longs.

Un sourire triste qui passa sur les lèvres d'Andrée et de Philippe, tout en se dessinant amer sur celles du baron, l'arrêta dans cette voie qui devenait cruelle pour l'amour-propre des Taverney.

— Non, sans doule,si j'en juge par votre désir de me plaire, ajouta la Dauphine. D'ailleurs, attendez, je vous laisserai ici ini de mes carrosses, il vous conduira à ma suite. Voyons, monsieur le gouverneur, venez à mon aide.

Le gouverneur s'approcha.

— Je laisse un carrosse à M. de Taverney que j'emmène à Paris avec M"' Andrée, dit la Dauphine. Nommez quelqu'un pour accompagner ce carrosse et le faire reconnaître comme étant des miens.

— A l'instant même, madame, répondit le baron de Stainville, avancez, monsieur de Beausire.

Un jeune homme de vingt-quatre à vingt cinq ans, à la démarche assurée, à Toeil vif et inlelligcnt, sortit des rangs de l'escorte et s'avança le chapeau à la main.

— Vous garderez un carrosse pour M. de Taverney, dit le gouverneur, et vous accompagnerea^ le carrosse.

— Veillez à ce qu il nous rejoigne bientôt, dit la Daiiphine ; je vous autorise à doubler, s'il le faut, les relais.

Le baron et ses enfants «e confondirent en actions de grâces.

— Ce brusque départ ne vous fait point trop de peine, n'est-ce pas, monsieur? demanda la Dauplniie.

— Nous sommes aux ordres de Votre Altesse, répondit le baron.

— Adieu! adieu! dit la Danphine avec un sourire. En voiture, messieurs!... Monsieur Philippe^ à cheval !

Philippe baisa h main de son père^ embrassa sa sœur, et sauta en selle.

Un quart d'heure après ^ de toute cette cavalcade tourbillonnant comme la nuée de la veille, il ne resta plus rien dans l'avenue de Taverney, sinon un jeune homme assis sur la borne de lu

f)ort<3, et qui, pâle et triste, suivait d'un œil a\ide es dernières traînées poudreuses que soulevaient xiuloin, sur la route, les pieds rapides des dievaux. Ce jeune homme, c'était Gilbert.

Pendant ce temps, le baron, resté seul avec Andrée, n'avait pas encore pu retrouver la parole. C'était un singulier spectacle que celui présenté par le salon de Taverney.

Andrée, les mains jointes, réfléchissait à cette foule d'événements étranges, inattendus, inouïs, qui venaient de passer tout-à coupà travers sa vie si calme, et croyait rêver.

Le baron épilait ses sourcils gris, du milieu desquels jaillissaient de longs poils recourbés, et déchiquetait son jabot.

Wicolle, adossée à In porte, regardait ses maîtres. La Brie, les bras pendants, la bouche ouverte, regardait Nicolle.

Le baron se réveilla le premier.

— Scélérat! cria-t-il à La Biie^ lu reslcs-Iii comme une statue, et ce gentilhomme, col exempt de la maison du roi attend dehors.

La Brie fit un bond de côté, s'accrocha la jambe gauche avec la jambe droite , et disparut en trébuchant.

Un instant après il revint.

— Monsieur, dit-il, ce gentilhomme est là-bas.

— Que fait-il?

— Il fait manger les pimprenelles à son cheval. . — Laisse-le faire. Et le carrosse?

— Le carrosse est dans l'avenue.

— Tout attelé?

— De quatre chevaux. Oh! les belles bêtes, monsieur ! elles mangent les grenadiers du parterre.

— Les chevaux du roi ont le droil de manger ce qu'ils veulent. A propos, et le sorcier?

— Le sorcier, monsieur , il a disparu.

— En laissant la table toute servie, dit le baron ; ce n'est pas croyable. Il reviendra, ou quelqu'un pour lui.

— Je ne crois pas , dit La Brie. Gilbert l'a vu partir avec son fcairgon.

— Gilbert Ta vu partir avec son fourgon? répéta le baron pensif.

— Oui , monsieur.

— Ce fainéant de Gilbert, il voit tout. Va faire la malle.

— Elle csl faite, monsieur?

— Comment, elle est faite?

— Oui ; dès que j'ai enîendu Tordre de M"'* la Daupliine, je suis eniré dans la chambre de M. le baron , et j ai emballé ses habits et son linge.

— De quoi te mêles-tu , drôle !

— Dam ! monsieur, j'ai cru bien faire en prévenant \os désirs.

— Imbécile î Allons , aide ma fdie.

— Merci, mon père, j*ai Nicolle.

Le baron se mit à réflécliir de nouveau.

— Mais, triple coquin , dit il à La Brie, il y a une chose impossible î

— Laijuclle, monsieur?

— El à quoi lu n'as pas pensé, car tu ne penses à rien.

— Dites, monsieur.

— C'est que Son Altesse Royale soit partie sans laisser quelque chose à M. de Beausire, ou que le sorcier ait disparu sans remettre un mot à Gilbert.

En ce moment, on entendit comme un petit sifllement dans la cour.

— Monsieur, dit La Brie.

— Eh bien?

— On appelle.

— Qui cela ?

— Ce monsieur.

— L'exempt du roi?

— Oui , et voilà Gilbert aussi qui se promène comme s'il avait quelque chose à dire.

— Alors, va donc, animal.

La Brie obéit avec sa promptitude accoutumée.

— Mon père, dit Andrée en s'approchnnt du baron, je comprends ce qui vous tourmente à cette heure. Vous le savez, j'ai une trentaine de louis et cette belle montre garnie de diamants que la reine Marie Lecsinska a donnée à ma mère.

— Oui, mon enfant, oui, c'est bien, dit le baron ; mais garde, garde, il te faudra une belle robe pour ta présentation... En attendant, c'est à moi de trouver des ressources. Chut, voici La Brie.^

— Monsieur, s'écria La Brie en entrant, et en tenant d'une de ses mains une lettre et de l'autre quelques pièces d'or; monsieur, voilà ce que la Dauphine a laissé pour moi, dix louis! monsieur, dix louis î

— Et cette lettre, faquin ?

— Ah! cettre lettre est pour vous, monsieur ; elle vient du sorcier.

— Du sorcier; et qui te Ta remise?

— Gilbert.

— Je te le disais bien, double brute; donne, mais donne donc vite.

Le baron arracha la lettre à La Brie, Touvrit précipitamment et lut tout bas ;

« Monsieur le baron, depuis qu'une si auguste main a touché celte vaisselle chez vous, elle appartient à vous; gardez-la donc comme une relique, et pensez quelquefois à votre hôte reconnaissant.

w Joseph Balsamo. »

— La Brie ! cria le baron après avoir réfléchi tui moment.

— Monsieur?

— IN'y a-t-il pas un bon orfèvre à Bar-lc-Duc?

— Oh ! oui , monsieur, celui qui a ressoudé la timballe cVargent de M'^« Andrée.

— C'est bien. Andrée, mettez à part le verre dans lequel a bu Son Altesse Royale, et faites

1)orter dans le carrosse le reste du service. Et toi,^ )elitre , cours à la cave et fais servir à ce gentilhomme ce qui reste ici de bon vin.

— Une bouteille, monsieur, dit La Brie avec une profonde mélancolie.

— C'est tout ce qu'il faut. La Brie sortit.

— Allons, Andrée, continua le baron en prenant les deux mains de sa fille, allons, du courage, mon enfant. INous allons à la cour ; il y a beaucoup de tilres vacants là-bas, beaucoup d'abbayes à donner, pas mal de régiments sans colonel, bon nombre de pensions en jachères. C'est un beau pays que la cour, bien éclairé par le soleil. Mets toi toujours du côté où il luira, ma fille, tu es belle à voir. Va, mon enfant, va.

Andrée sortit à son tour après avoir présenté son front au baron.

INicolle la suivit.

— Holà ! monstre de La Brie, cria Taverney en sortant le dernier, aie bien soin de M. Texempt, entends-tu?

— Oui, monsieur, répondit La Brie du fond de la cave.

— Moi, continua le baron en trotinant vers sa chambre, moi, je vais ranger mes papiers... Que dans une heure nous soyons hors de ce bouge, Andrée, entends-tu bien! — J'en sortirai donc enfin de Taverney, et parla bonne porte encore.

Quel l)ravc homme que ce sorcier ! — En vérité, je deviens siij)erslilieux comme un diable. — Mais dépéche-loi donc, misérable La Brie.

— Monsieur, j'ai été obligé d'aller à lâlons. Il n'y avait plus de chandelle au chàleau.

— Jl élait temps, à ce qu'il parait, dit le baron.

CttAPlTRË MU.

Cependant, de retour dans sa chambre^ Andrée activait les préparatifs de son départ. Nicolle aid;» àces prcparaliis avec uneardeur qui dissipa promptement le nuage qui s'était élevé entre elle et sa maîtresse à Toccasion de la scène du matin.

Andrée la regardait faire du coin de Tœil et souriait en voyant qu'elle n'aurait par même besoin de pardonner,

— C'est une bonne fille, se disait^elle tout bas^ dévouée, reconnaissante, elle a ses faiblesses comme ici-bas toute créature, Oublions!

Nicolle de son côté n'était pas fille à avoir perdu de vue la physionomie de sa maîtresse, et elle remarquait la bienveillance croissante qui se pei* gnait sur son beau et calme visage.

— Sodc que je suis, pensa-l-clle, j'ai l'ailli im brouiller, pour ce petit coquin de Gilbert, avec mademoiselle qui m'emmène à Paris, où Ton fait presque toujours fortune.

Il était difficile que sur cette pente rapide deux sympathies roulant Tune vers l'autre ne se rencontrassent point, et, en se rencontrant, ne se missent point en contact.

Andrée donna la première réplique.

— Mettez mes dentelles dans un carton, ditelle.

— Dans quel carton, mademoiselle? demanda la chambrière.

— Mais que sais-je?... N'en avons-nous point?

— Sifait.,j'aiccluique mademoiselle m'a donné, et qui est dans ma chambre.

Et Nicolle courut chercher le carton avec une prévenance qui acheva de déterminer Andrée à oublier tout-à-fait.

— Mais c'est à toi ce carton, dit-elle en voyant reparaître Nicolle, et tu peux en avoir besoin, pauvre enfant.

— DamI si mademoiselle en a plus besoin que moi, comme c est à elle en définitive que le carton appartient...

— Quand on veut entrer en ménage, reprit Andrée, on n'a jamais assez de meubles. Ainsi c'est donc toi, en ce moment, qui en as plus besoin que moi.

Nicolle rougit.

— 11 te faut descartonSj, continua Andrée, pour mettre ta parure de noces.

—Oh ! mademoiselle, dit gaiement Nicolle en

secouant la tête, mes parures de noces, à moi, seront faciles à loger et ne tiendront pas grand p'^ce. . „ .

— Pourquoi? Si tu te maries, Nicolle,je veux que tu sois heureuse, riche même.

— Riche!

— Oui, riche, proportionnellement, sans doute.

— Mademoiselle m'a donc trouvé un fermiergénéral ?

— Non ; mais je t'ai trouve une dot.

— En vérité? mademoiselle.

— Tu sais ce qu'il y a dans ma bourse?

— Oui mademoiselle, vingt-cinq beaux louis

'or. , . -j.

— Eh bieni ces vingt-cinq louis sonta toi, IM-

coUe.

— Vingt-cinq louis ! Mais c'est une tortune, cela, s écria Nicolle ravie.

— Tant mieux ! si tu dis cela sérieusement, ma pauvre fille.

—Et mademoiselle me donne ces vingt cinq louis?

— Je te les donne.

IXicoUe eut un mouvement de surprise, puis d'émotion, puis les larmes lui vinrent aux yeux et elle se jeta sur la main d Andrée qu'elle baisa.

— Alors ton mari sera content, n'est ce pas? dit M"^ de Taverncy.

— Sans doute bien content, ditINicolle; du moins, mademoiselle, je l'espère.

Et elle se mit à songer que ce qui avait causé le refus de Gilbert, c'était sans doute la crainte de la misère, et que maintenant qu elle était riche,

elle allait peut-être paraître plus désirable à Fambilieux jeune homme. Alors elle se promit d'offrir à l'instant même à Gilbert sa part de la petite fortune qu'elle devait à la libéralité d'Andrée, voulant se l'attacher par la reconnaissance et l'em* pêcher de courir au mal. Voilà ce qu'il y avait de vraiment généreux dans le projet de Nicolle. Maintenant^ peut-être un malveillant commentateur de sa rêverie eùt-il découvert dans toute cette générosité un petit germe d'orgueil, un involontaire besoin d'humilier celui qui l'avait humiliée.

Mais ajoutons vite, pour répondre à ce pessimiste, qu'en ce moment nous en sommes à peu près sur, — la somme des bonnes intentions l'emportait de beaucoup, chez Nicolle, sur celle des mauvaises,

Andrée la regardait penser.

— Pauvre enfant I soupira-t^elle, elle qui.^ insouciante, pourrait être si heureuse.

Nicolle entendit ces mots et tressaillit. Ces mots laissaient enelfet entrevoir à la frivole jeune fille toutuneldorado de soie, de diamants, de dentelles, d'amour, auquel Andrée, pour qui la vie tranquille était le bonheur, n'avait pas même songé.

Et cependant, Nicolle détourna les yeux de ce nuage d'or et de pourpre qui passait à son horizon.

Elle résista.

— Enfin, mademoiselle, je serait peut-être heureuse ici, dit-elle 5 au petit bonheur.

— Ilétléchis bien, mon enfant.

— Oui, mademoiselle, je réfléchirai.

— Tu feras sagement, rends-toi heureuse à ta façon, mais ne sois plus folle.

— C'est vrai, mademoiselle, et puisque l'occasion s'en prcsente, je suis aise de dire à mademoiselle que j'étais bien folle, et surtout bien coupable; mais que mademoiselle me pardonne, quand on aime...

— Tu aimes donc sérieusement Gilbert?

— Oui, mademoiselle ; je... je Taimais, dit Nicolle.

— C'est incroyable I dit Andrée en souriant ; quelle chose a donc pu te plaire dans ce garçon ? La première fois que je le verrai, il faut que je le regarde, ce monsieur Gilbert qui ravage les cœurs.

NicoUe regarda Andrée avec un dernier doute. Andrée, en parlant ainsi, usait-elle de profonde hypocrisie, ou se laissait-elle aller à sa parfaite innocence ?

Andrée n'avait peut-être pas regardé Gilbert, c'était ce que se disait Nicolle ; mais à coup sûr, se disait-elle encore, Gilbert avait regardé Andrée.

Elle voulut être mieux renseignée en tout point avant de tenter la demande qu'elle projetait.

— Est-ce que Gilbert ne vient pas avec nous à Paris, mademoiselle? demanda Nicolle.

— Pourquoi faire ? répliqua Andrée,

— Mais...

— Gilbert n'est par un domestique ; Gilbert ne peut être l'intendant d'une maison parisienne. Les oisifs de Taverney, ma chère NicoUe, sont comme les oiseaux qui gazouillent dans les branches de mon petit jardin et dans les haies de

i l'avenue. Le sol, si pauvre qu'il soit, les nourrit. Mais un oisif, à Paris, coûte trop cher, et nous ne saurions là-bas le tolérer à rien faire.

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