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fait, en un autre endroit, le docteur Veressaïef des avantages scientifiques de la pauvreté, qui seule, en peuplant les hôpitaux, fournit à la médecine une aussi précieuse matière d'investigation.
Au reste, je ne saurais mieux définir l'esprit et le caractère de toute cette partie du livre qu'en la comparant, une fois de plus, aux réquisitoires sociaux du comte Tolstoï. De même que Fauteur de Ma Religion, Fauteur des Mémoires d'un Médecin apporte à l'étude de son sujet une constante préoccupation de l'idéal moral : avec cette différence toutefois que, traitant d'une réalité plus directe, il est plus souvent plus en peine d'aboutir aune conclusion. Un examen de conscience, une recherche, — également impartiale, — du pour et du contre : voilà l'entreprise qu'il semble s'être proposée, bien plutôt que la défense systématique d'une idée préconçue.
Mais il y a dans son livre un chapitre d'un intérêt tout à fait exceptionnel : celui où il se demande, à notre intention, quelles sont actuellement les ressources de la médecine. Que sait-elle de l'origine des maladies, de leur marche, et des moyens de leur guérison? On verra que, d'une façon générale, au dire de Fauteur des Mémoires d'un Médecin, la médecine ne sait encore rien, ou presque rien, de tout cela. Pour certaines maladies, en vérité, elle permet un diagnostic à peu près positif : mais ces maladies ne sont qu'une
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infime minorité, par rapport à celles dont le diagnostic doit se fonder, tout entier, sur des signes fortuits et toujours douteux. Puis, le diagnostic établi, restent à trouver les remèdes. Il y en a une dizaine pour chaque maladie : des remèdes dont chacun se recommande d'autorités sérieuses, et qui, cependant, se contredisent l'un l'autre. Lequel choisir? A quoi se fier? Se fier à l'expérience des maîtres ? Jamais les maîtres n'ont pu s'accorder sur rien. Se fier à son expérience personnelle? On voit trop ce qu'une telle pratique a d'irréalisable.
Ainsi résumée en quelques lignes, la pensée de Fauteur risque de paraître un peu superficielle. Mais, dans le texte, comme elle est vivante, éloquente, touchante, et avec quel douloureux accent de sincérité ! On sent, à chaque ligne, que l'auteur s'est adressé à lui-même, en présence des réalités de la vie quotidienne, les tristes réflexions dont il nous fait part. On sent que les tragiques récits dont il entremêle son argumentation ne sont pas, simplement, des exemples inventés à plaisir. Dans des circonstances peut-être différentes, il a dû, luimême, éprouver des angoisses, des doutes, des remords, pareils à ceux qu'éprouve le héros de son livre. Et l'on devine sans peine que lui aussi, comme son héros, il a eu besoin d'un effort prolongé pour ne pas succomber au découragement.
Le fait est, pourtant, qu'il n'y a pas succombé,
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Et si quelques-uns de ses autres chapitres manquent de conclusion celui-là en a une, très claire, très précise, et probablement très vraie : ou plutôt c'est une conclusion qui se dégage de tous les chapitres du livre, encore que l'auteur ne prenne pas toujours le soin de nous la formuler. A son avis, la médecine d'à-présent, en tant que science, reste encore bien incomplète et bien incertaine : mais c'est que la médecine, infiniment plus qu'une science, est un art. Elle est un art indéfinissable, constitué de mille éléments divers : un art qui varie d'après chaque médecin, de même qu'il doit varier d'après chaque malade; un art qui, tout en s'appuyant sur l'expérience acquise, laisse une part prépondérante à l'inspiration personnelle ; un art dans le développement duquel l'observation morale joue un rôle au moins aussi grand que l'observation matérielle ; un art qui a d'autant plus de chance d'être efficace qu'il s'accompagne de plus de compassion et de charité.
Aussi le Dr Veressaïef, après nous avoir avoué les misères de la médecine, n'est-il ensuite que plus à l'aise pour nous en vanter la grandeur. 11 nous dit tout ce qu'elle exige de patience, de résignation, souvent d'héroïsme, mais, en revanche, tout le bien qu'elle peut faire aux hommes, pourvu seulement que ceux-ci ne se méprennent pas sur sa véritable portée. Car c'est là une seconde conclusion qui ressort, également, de presque tous
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les chapitres des Mémoires dun Médecin bien loin de vouloir, comme on l'a prétendu, nous provoquer à la défiance contre la médecine, l'auteur s'est plutôt proposé de nous réconcilier à jamais avec elle, en nous apprenant à la connaître pour ce qu'elle est, et à n'attendre d'elle que ce qu'elle peut nous donner. Il nous affirme que c'est nousmêmes qui, par notre attitude à l'égard des médecins, leur imposons la plupart des défauts que nous avons coutume de leur reprocher. « Que les hommes cessent de croire à l'infaillibilité de la médecine ; et aussitôt la médecine, dépouillant toute prétention à l'infaillibilité, s'occupera plus sérieusement de soulager leurs maux ! » Voilà ce qu'il semble nous dire à chaque page, achevant par là de se justifier devant nous de l'audacieuse franchise de ses révélations.
Et, certes, un aussi sage conseil ne manquerait pas de produire son effet si les hommes étaient une espèce raisonnable, pouvant s'accommoder de vivre au contact de la vérité. Mais je crains que, comme ils attendent trop de la médecine, le docteur Veressaïef n'attende trop d'eux, à son tour. Ce sont eux qui, par nature, ont besoin d'être trompés. Ils ont besoin que l'homme qui les soigne ait sur la tête un bonnet pointu, que, même quand il ne sait rien, il prétende tout savoir, et que, même quand sa science lui recommande de ne rien faire, il « rédige des ordonnances et fasse
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des opérations, ut aliquid fiât ». Ils ont eu ce besoin en tous temps, si haut que Ton remonte dans l'histoire de l'humanité; et tout porte à croire qu'ils l'auront sans cesse davantage, à mesure que, en leur ôtant l'espoir d'une vie future, on les déshabituera de considérer leur vie terrestre comme une chose fragile, provisoire et médiocre. J'ai demandé un jour à un vieux médecin de quel changement il avait été le plus frappé, au cours de sa longue et laborieuse carrière. « De celui-ci, me répondit le vieillard : j'ai constaté que, de génération en génération, les hommes, jeunes et vieux, se résignaient plus difficilement à la nécessité de mourir. »
Non, ce n'est pas des malades que pourra venir la régénération de la médecine. En dépit de tous les avertissements et de tous les conseils, les « profanes » seront toujours forcés d'accepter la médecine telle qu'il plaira aux médecins de la leur offrir. Mais, si même nous risquons bien d'être à jamais incapables du grand effort de sagesse où nous invite Fauteur des Mémoires d\m Médecin^ son livre n'en abonde pas moins en précieuses leçons, dont une seule, d'ailleurs, domine à la fois et résume toutes les autres. Ce beau livre nous apprend que, en médecine comme en toutes choses, l'intelligence reste impuissante et vaine quand elle ne s'accompagne pas d'amour et de bonté. Le meilleur médecin n'est pas celui qui
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sait le plus, car, quoique savant qu'il soit, ce qu'il sait n'est rien; c'est celui qui aime ses malades et qui en a pitié. A celui-là nous pouvons confier aveuglément le soin de notre vie, avec la certitude qu'il n'essaiera pas sur nous des remèdes inconnus, qu'il ne nous opérera pas sans nécessité, qu'il ne nous inventera pas des maladies supplémentaires sous prétexte de nous délivrer de celles dont nous souffrons. Celui-là, s'il ne sait pas nous guérir, saura du moins souffrir avec nous et nous consoler. Et c'est celui-là encore qui, mieux que tous les autres, saura nous guérir, puisque, d'après l'auteur des Mémoires d'un Médecin, l'art de nous guérir consiste surtout à comprendre qui nous sommes, à nous plaindre et à souhaiter que nous guérissions.
T. de Wyzewa.