‹ Mémoires d'un médecinChapitre 3 sur 7 · AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

La publication de ces Mémoires a soulevé contre moi, dans une partie du public, une tempête d'indignation. Comment avais-je pu me décider à confesser publiquement, et devant des profanes, tous les plus intimes secrets de la carrière médicale? Quel but pouvais-je bien avoir en vue ?... Etait-ce à un médecin d'aggraver encore, par de telles révélations, la méfiance, déjà suffisamment déplorable, du public, vis-àvis de la médecine en général et des médecins en particulier? « La basse presse, disait-on, éternellement à la recherche de quelque scandale, et qui ne pourchasse déjà que trop volontiers

* Cet Avant-Propos a été écrit pour la seconde édition du texte russe des Mémoires d'un Médecin,

xvin AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

les médecins, va saisir l'occasion avec joie pour dénaturer, dans un sens malveillant, toutes ces confidences. Les classes ouvrières, le peuple ignorant, émus des détails que rapporte le livre, vont achever de se détourner de la médecine, dont le bien-être social ne saurait se passer. L'auteur, étant médecin, aurait bien dû comprendre qu'il risquait de discréditer la médecine et les médecins ! »

Cette indignation me paraît bien significative. Nous avons aujourd'hui une si grande peur de la vérité, que, quand quelqu'un essaie d'en exposer ne fût-ce qu'une partie, tout le monde commence à se sentir mal à l'aise. On se demande : « Pour quelle raison est-elle si indispensable à connaître, cette vérité? Quelle en est l'utilité? Gomment sera-t-elle comprise par les gens qui ne sont pas du métier? Gomment ces gens-là vont-ils l'accueillir ? »

Dès le commencement de mes études médicales, et tout particulièrement dès le début de ma carrière, des problèmes, toujours plus compliqués, se sont dressés devant moi. En vain j'ai cherché leur solution dans les journaux spéciaux, dans les livres ; je ne l'ai trouvée nulle

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR xix

part. Et cependant c'est chose incontestable qu'il n'y a pas un praticien honnête, ayant le sentiment de son devoir, qui ne soit sans cesse tourmenté de ces problèmes divers. Pourquoi donc ne les discute-t-on pas ouvertement ? Pourquoi chacun de nous se croit-il obligé d'en chercher la solution à lui seul, au lieu de s'unir à cette fin avec ses collègues? Pourquoi? Je ne puis trouver à cela d'autre explication que celle-ci : c'est que, tous les médecins redoutent d'attirer l'attention sur des sujets de ce genre, car ils craignent que cela ne diminue la confiance du public en eux. Et voilà pourquoi ces problèmes, d'une importance si palpitante, si actuelle, restent couverts d'un voile impénétrable ! On les ignore, on fait le silence autour d'eux, c'est comme s'ils n'existaient pas. Mais, d'autre part, ce silence systématique a eu, et continue à avoir, un résultat des plus néfastes : il entrave ce qui serait indispensable avant tout, la naissance d'un mouvement d'opinion qui permît à la conscience publique de se rendre compte de l'état des choses, et d'y porter remède. Le silence et l'isolement sont inefficaces, en ces matières ; il y faut une discussion accessible à tous

xx AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

On m'a dit encore : « Si vous jugiez indispensable de poser vos questions, pourquoi ne pas vous adresser à la presse médicale spéciale, pourquoi appeler les profanes au débat? Le public n'est pas en état de se faire, là-dessus, une opinion exacte. Il n'est pas juge dans l'espèce, et ne saurait l'être ! »

Au moyen âge, un médecin de Worms, Rœsslin, a écrit un ouvrage médical non pas en latin, ainsi que c'était alors la coutume, mais en allemand. Et, comme il comprenait ce qu'une telle « profanation » de sa science avait de révoltant, il s'en est excusé auprès de ses lecteurs dans une préface, où il les priait instamment de bien cacher son livre, « de peur qu'il ne tombât entre les mains des profanes, et que les perles ne fussent répandues devant les pourceaux. »

Mais ce temps-là est désormais passé, /aujourd'hui, la presse spéciale se sert communément de la langue vulgaire, qui est à la portée du premier « profane » venu. Si même j'avais écrit mes Mémoires sous une forme moins populaire, si même je les avais publiés en une édition spéciale, la « grande presse », malgré cette précaution, en aurait extrait et mis en lumière tout ce

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR xxi

qui s'y trouvait « d'intéressant. » Il n'y aurait eu qu'une différence : c'est que cette presse aurait prêté aux faits son interprétation particulière, peut-être inexacte, et en tout cas incompétente.

Mais au reste , ce n'est pas là qu'est le nœud de la question. Pourquoi les « profanes » ne doiventils pas connaître l'existence de ces problèmes? Où a-t-on pris le droit de mettre ces profanes en tutelle? Le juge, le maître d'école, le littérateur, l'avocat, le voyageur, l'agent de police, peuvent publier leurs « mémoires », et personne ne les blâme. Pourquoi un médecin ne pourrait-il le faire, lui aussi? Si l'on dit à quelqu'un que, en sa qualité de « profane », il ne peut que perdre à connaître l'envers de ces diverses professions, il répondra qu'il n'est plus un enfant, et qu'il entend juger par lui-même de ce qui est bon ou mauvais pour lui.

« En apprenant la vérité, il peut arriver que le public sente faiblir sa confiance dans les médecins et la médecine... » Voilà un étrange procédé d'argumentation ! Gomme si le silence était un coffre solide dans lequel on pût enfermer hermétiquement la vérité ! Quelles que soient les ferrures dont on ferme ce coffre, il se corrode

xxti AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

de tous côtés, et la vérité se glisse par une fente; mais elle en sort si mutilée, si fragmentée, qu'elle irrite par son état incomplet, et qu'elle oblige les gens à supposer le pire. Les médecins écartent soigneusement du public tout ce qui pourrait ébranler sa foi en la médecine. Qu'en résultet-il? Que cette foi s'ébranle et tombe d'ellemême ! Le public n'accepte-t-il pas avec empressement toutes les calomnies, même les plus monstrueuses, qu'on lui débite sur les médecins? Ne manifeste-t-il pas envers eux les exigences les plus stupides ? Ne porte-t-il pas contre eux les accusations les plus absurdes ?

Je sais que, parfois, il est indispensable de tromper un malade gravement atteint, dans l'intérêt d'un moment donné ; mais la société tout entière ne peut pas être assimilée à ce malade, et il ne faut pas faire une règle constante d'un mensonge provisoire. Deux alternatives se présentent. Ou bien la vérité, ouvertement connue, peut diminuer la confiance en la médecine, parce que la médecine, dans soi? essence même, n'est pas digne d'une telle con fiance : et, dans ce cas, c'est chose excellente que la vérité soit connue, car rien n'est plus

AVANT-IMIOPOS DE L'AUTEUR x x mi

funeste, rien n'amène des déceptions plus nombreuses, qu'une confiance imméritée en n'importe quoi. Ou bien la vérité risque d'ébranler la confiance dans la médecine, simplement, parce qu'elle montre, dans l'art médical, certains côtés pénibles, dont on pourrait se passer, et auxquels on n'a pas encore renoncé : et, dans ce cas, c'est chose indispensable que la vérité soit connue, car, lorsque ces points sombres auront été élucidés, la confiance reparaîtra, mais, tant qu'ils ne le seront pas, la confiance parfaite ne peut pas, ne doit pas exister.

Et il est parfaitement exact, après cela, que les « profanes » sont incapables de résoudre les problèmes dont je parle. Mais ils ont le droit d'en exiger la solution, et de s'y intéresser; ces sujets les touchent de trop près pour qu'il en soit autrement. Je dirai plus : l'examen public de toutes ces questions est, à mon avis, la seule garantie qui laisse espérer qu'on arrivera un jour à les résoudre définitivement. Non que je prétende mettre en doute le zèle des médecins, ni leur bonne foi ; mais leur attachement même à leur profession les porte volontiers à considérer certaines choses d'un point de vue trop

xxiv AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR

exclusivement professionnel. Personne ne comprend mieux qu'eux les intérêts de la science : mais à côté des intérêts de la science il y a l'intérêt du public, et, de celui-là, c'est le public qui est le meilleur juge.

Encore un mot. Dans plusieurs endroits de ce livre, je donne à certains personnages, médecins ou malades, des noms de famille. En réponse à des questions qui m'ont été posées, je m'empresse de déclarer que, dans toute la partie « littéraire » de mes Mémoires, non seulement les noms des personnages, mais les personages eux-mêmes, sont fictifs, et nullement photographiés d'après la réalité*

Il y a sept ans que j'ai terminé mes études médicales. C'est assez dire au lecteur que les présents mémoires ne sont point l'œuvre d'un praticien expérimenté, qui, après avoir trouvé des réponses à tous les problèmes scientifiques et moraux de sa profession, se plairait à dresser le bilan des observations, réflexions et conclusions d'une longue carrière. Je ne suis rien qu'un obscur jeune médecin pareil à des milliers d'autres, avec une intelligence moyenne et des connaissances moyennes. Les problèmes de toute sorte qui se dressent autour de moi, je les vois très nettement, et je vois aussi qu'ils réclament impérieusement d'être résolus : mais, au lieu de parvenir à les résoudre, sans cesse je suis plus frappé de leur difficulté. Mon seul privilège est, peut-être, de n'avoir pas encore atteint le degré

d'endurcissement professionnel où Ton arrive, plus ou moins vite, dans tous les métiers. L'habitude n'a pas encore tout à fait achevé d'engourdir mes scrupules, d'éteindre mes doutes, d'émousser la vivacité de mes impressions. Et j'ai formé le projet de noter ici, à l'intention du lecteur, les divers sentiments que j'ai éprouvés durant ma carrière. Je vais essayer de raconter ce que je me rappelle de mes études, mes débuts dans la pratique médicale, les tristesses et les joies qu'elle m'a procurées. Je dirai ce que j'ai attendu de la médecine; je dirai ce qu'elle m'a donné déjà, ce que j'espère qu'elle pourra me donner par la suite. Je m'appliquerai à dire tout cela le plus sincèrement possible, et sans rien cacher.

Page 1