‹ Mémoires d'un médecinChapitre 6 sur 7 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

Un an et demi environ après mon arrivée à Pétersbourg, un mécanicien, employé au chemin de fer, m'appela chez lui pour donner des soins à son enfant malade. Il occupait une chambre, au cinquième étage, à laquelle on accédait par un escalier sale et puant. L'enfant, âgé de trois ans, était atteint d'un abcès de l'amygdale; il était rachi tique, maigre et pâle, il se débattait et serrait la cuiller entre ses dents, de sorte qu'il me fut très difficile d'examiner sa gorge. Je fis une ordonnance. Le père, homme d'une très haute stature, à la barbe rousse, me tendit de l'argent lorsque je m'en allai; la chambre

était misérable et pauvre, il y avait une masse d'enfants; je refusai. Le père me reconduisit respectueusement jusqu'à la porte en me remerciant.

Les deux jours suivants, l'enfant continua à avoir la fièvre, l'inflammation augmenta, la respiration devint difficile. Je dis aux parents de quoi il s'agissait, et je proposai d'ouvrir l'abcès.

— Gomment peut-on couper quelque chose à l'intérieur du cou ? — demanda la mère en ouvrant de grands yeux.

J'expliquai que cette opération était très facile.

— Non, non! Je ne donne pas mon consentement à cela ! — répondit vivement la mère, d'un ton décidé.

Toutes mes explications pour la persuader restèrent sans effet.

— Je pense qu'il en sera selon la volonté de Dieu ! — dit le père. — Si le Seigneur ne veut pas qu'il vive, l'opération n'y fera rien : il mourra tout de même. Comment un être aussi faible pourrait-il supporter une opération?

Je me mis en devoir de faire une injection dans la gorge de l'enfant.

— il ne peut déjà plus ouvrir la bouche de lui-même 1 — fit tristement le père.

— L'abcès percera probablement aujourd'hui, — dis-je. — Veillez à ce que l'enfant n'avale pas de pus pendant son sommeil! S'il se sent plus mal, envoyez quelqu'un me chercher!

Je passai dans la cuisine. Le père s'empressa de m'aider à enfiler mon pardessus.

— Je ne sais vraiment pas comment vous remercier, Monsieur le docteur, dit-il. Nous serons éternellement vos obligés.

Je revins le lendemain, je sonnai. La mère, pâle et les yeux rougis par les larmes, m'ouvrit la porte ; elle me regarda d'un air méchant, et sans parler, s'approcha du poêle.

— Eh bien, comment va votre fils ? — demandai-je.

Elle ne répondit rien, et ne se retourna même pas.

— Il est à l'agonie! — dit, d'un ton contenu, une vieille femme qui se cachait dans un coin.

Je posai mon chapeau, et entrai dans la chambre. Le père, assis au bord du lit, tenait sur ses genoux l'enfant, qui était livide.

— Qu'y a-t-il, est-il donc si mal ? demandai-je. Le père me jeta un coup d'œil froid et indifférent.

— Je ne sais vraiment pas comment il a pu vivre jusqu'au matin! — répondit-il, à contrecœur. — Il sera mort à midi!

Je pris la main de l'enfant, pour tâter le pouls.

— Pendant toute la nuit, le pus a coulé par le nez et par la bouche, continua le père; parfois, l'enfant en était suffoqué, il devenait tout bleu et tombait en défaillance ; ma femme pleurait, le secouait un peu pendant un moment, et cela le soulageait.

— Portez-le jusqu'à la fenêtre, afin que je puisse examiner sa gorge ! dis-je.

— A quoi bon le martyriser encore? — demanda, d'un ton fâché, la mère, qui entrait dans la chambre. — Laissez-le donc tranquille!

— Gomment n'avez-vous pas honte ! lui criai -je. Le mal a un peu empiré, et tout de suite vous perdez patience et vous dites : qu'il meure! Mais il n'est pas aussi bas que vous croyez !

L'enflure de la bouche avait sensiblement diminué. Cependant l'enfant était très épuisé et

affaibli. Je dis aux parents que tout allait bien, et que l'enfant allait se remettre très rapidement.

— Que Dieu le veuille ! — dit le père d'un ton de doute. — Moi, je crois que, demain, vous ne le retrouverez pas vivant !

Je prescrivis un remède, j'expliquai la façon de le donner, et me dirigeai vers la porte.

— Au revoir !

Le père répondit à peine. Personne ne se leva pour me reconduire.

Je m'en allai, révolté. Leur douleur était évidemment légitime et compréhensible ; mais qu'avais-je fait pour que l'on se conduisît ainsi envers moi? Ils avaient vu combien j'avais agi consciencieusement, et ils ne m'en témoignaient aucune gratitude. Jadis, dans mes rêves d'avenir, je m'étais représenté des cas de ce genre sous une forme bien différente : le malade mourait; mais son entourage avait été témoin de l'ardeur désintéressée avec laquelle je l'avais soigné, et l'on me reconduisait avec amour et reconnaissance.

— S'ils ne tiennent pas à mes soins, tant pis pour eux! Je ne reviendrai plus! me dis-je.

Le lendemain, je dus faire un grand effort de volonté pour me forcer à retourner chez ces pauvres gens. En sonnant, ma main tremblait d'irritation, et je me préparais à subir les manifestations de cette haine stupide et imméritée que me portaient des êtres pour lesquels j'avais fait tout mon possible.

La porte me fut ouverte par la mère. Elle avait l'air heureux et la mine fraîche ; après avoir hésité un instant, elle me saisit tout à coup la main, et la serra très fort. Et je fus étonné de voir qu'elle avait un joli visage aimable, ce que je n'avais pas du tout remarqué auparavant. L'enfant se sentait très bien, il était joyeux, et demandait à manger. Je m'en allai, accompagné des remerciements les plus empressés du père et de la mère.

Cette petite aventure me fit comprendre, pour la première fois, que, si l'on a compté sur le médecin pour le salut d'un être cher et qu'on soit déçu, il n'y aura pas de pardon, pour le médecin, quels qu'aient été ses efforts et son désir de sauver le malade.

Je soignais la femme d'un marchand, nommé

Starikoff; elle était atteinte de diphtérie. Le mari, un homme aux grosses joues écarlates, aux favoris roux, et à l'expression débonnaire, vint lui-même me chercher dans son traîneau attelé d'un pur-sang. Il m'amusait et m'embarrassait tout à la fois par ses prévenances obséquieuses de boutiquier; lorsque je m'assis dans le traîneau, il me soutint par le coude, arrangea les plis de ma pelisse, et, après m'avoir installé, prit place à côté de moi, à l'autre bout du siège.

C'était une diphtérie très dangereuse, d'un genre phlegmoneux; pendant quelques jours, la malade fut entre la vie et la mort, puis elle commença à aller mieux. Mais la paralysie, qui résulte parfois de la diphtérie, était encore à redouter.

Une fois, le mari vint me chercher à quatre heures du matin. Il m'annonça que sa femme avait été subitement atteinte de fortes douleurs dans le ventre et de vomissements. Nous partîmes immédiatement. La neige tourbillonnait, et le traîneau volait le long des rues désertes.

— Combien nous vous causons de dérangement! me dit mon compagnon, en s'excusant. Venir vous chercher de si bonne heure, par un temps pareil 1...

La malade allait très mal ; elle se plaignait de fortes douleurs dans la poitrine et le ventre, son visage était blême et portait cette expression qui indique avec certitude, pour tout œil un peu exercé, que la paralysie du cœur s'approche sûrement, et à grands pas. Je prévins le mari que le danger était très sérieux. Après être resté là pendant trois heures, je m'en allai, car j'étais obligé de me rendre chez un autre patient qui souffrait également beaucoup. Je laissai une garde-malade expérimentée auprès de Mme Starikoff...

Au bout d'une heure et demie, je retournai chez elle. Je vis venir à ma rencontre le mari, qui avait une expression étrange , les yeux rouges et gonflés. 11 s'arrêta à la porte du salon, les mains croisées derrière le dos.

— Que dites-vous de bon? me demanda- t-il d'un ton dégagé et méprisant.

— Gomment se porte Marie Ivanowna?

— Marie Ivanowna? — répéta-t-il en traînant sur les mots.

— Mais oui!

Il se tut un instant.

— Elle est morte, il y a une demi-heure! —

dit-il en me jetant un regard de haine. — J'ai l'honneur de vous saluer. Au revoir!

Et, se tournant brusquement sur ses talons, il disparut dans le salon, déjà rempli par les divers membres de la famille.

Aujourd'hui encore mon imagination n'arrive qu'à grand-peine à combiner en une seule image les deux aspects de ce Starikoff, qui en faisaient deux hommes si opposés : l'un tout de prévenance obséquieuse, tournant autour de moi, ne me perdant pas un instant de vue, et l'autre aux yeux rougis, brillants de haine, me traitant comme un étranger, affectant des manières dégagées, provocantes, offensantes même...

Oh ! combien l'exécration que peuvent manifester ces gens-là est immense! Elle n'a pas de limites. Jadis, on avait vite fait de punir les médecins, dans des cas semblables. Les chroniques russes racontent qu'un certain allemand nommé Antoine , docteur du prince Karatchouk, avait fait mourir ce dernier en lui donnant des « herbes mortelles ». Le grandduc Jean III le remit au fils de Karatchouk, afin que celui-ci vengeât la mort de son père. Le grand -duc défendit cependant qu'on le

martyrisât, mais ordonna qu'il fût simplement tué. Au cœur de l'hiver, on le conduisit sous un pont de la Moskowa, et on « le dépeça comme un mouton. »

Selon les lois des Visigoths, le médecin qui laissait mourir un malade devait être immédiatement remis aux parents du mort, « afin que ceux-ci eussent la possibilité d'en faire ce qu'ils voudraient. » Et maintenant il y a encore bien des gens qui souhaiteraient une loi de ce genre : on atteindrait alors, d'une façon immédiate et directe, le but auquel on ne peut arriver actuellement que par des voies peu sûres. Il y a quinze ans, la fille d'un monsieur Gerken, un propriétaire de Tchistopolsk, mourut; elle avait été soignée par le D1 Swintzisky, médecin du zemtswo. Le père, désespéré (racontent les journaux de Kazan), informa l'assemblée territoriale que les connaissances du Dr Svintzisky étaient inférieurieures à celles d'un garde-malade, et que toute la population était mécontente « à cause de son manque de savoir et de son peu de soin. » L'assemblée délégua une commission, pour faire une enquête. La plainte de M. Gerken fut trouvée être la calomnie la plus noire, et à

l'unanimité, le zemtswo décida d'adresser au Dr Swintzisky l'expression de sa reconnaissance pour l'activité utile et honnête qu'il avait toujours déployée dans l'accomplissement de ses devoirs professionnels.

En 1883, le Novorosisky Telegraf, d'Odessa ; publia une lettre d'un certain M. Bélakoff, sous ce titre suggestif : On a égorgé mon fils ! nécrologie extraordinaire d'un fils écrite par le père.

« Oui, Monsieur le Rédacteur! — écrivait M. Bélakoff, — mon fils unique, Socrate, a été égorgé, selon toutes les règles de la science, à Cherson, le 28 novembre à 10 heures précises du soir, par l'entremise du sieur Pétrowsky, le chirurgien de l'endroit... »

Et, en plusieurs colonnes, M. Bélakoff racontait comment son fils avait été atteint de diphtérie, comment les médecins l'avaient mal soigné, et comment, par suite de ces soins insuffisants, l'affection s'était étendue jusqu'au larynx. Avec la minutie d'un juge d'instruction, il citait, comme autant de documents accusateurs, toutes les prescriptions et les ordonnances des médecins ; et ainsi, sans le vouloir, il rendait tangible, pour chacun de ceux qui connaissent la médecine, la

justesse parfaite de chaque prescription. L'enfant était très mal. L'un des médecins appelé jugea le cas désespéré, et s'en alla. Le père pria un autre médecin d'essayer de sauver l'enfant. Alors le docteur Herschelmann, resté auprès du malade, proposa le moyen suprême, une opération. Pendant que le docteur Pétrovsky la faisait, l'enfant mourut. Gomme on le voit, d'après le récit de M. Bélakoff lui-même, le cas était très grave, et il fallait s'attendre à chaque instant à une issue fatale ; mais M. Bélakoff, qui n'y comprend rien, affirme que le chirurgien a simplement égorgé son fils et qu'il ne fallait pas faire d'opération1.

Evidemment, aucun article du code n'aurait satisfait M. Bélakoff. Mais si la loi Visigothe était en vigueur chez nous, M. Bélakoff aurait bien su inventer un supplice qui aurait compensé sa

douleur ! Elle est très tenace en l'homme, la

soif sanglante qui le pousse à trouver, à tout prix, une victime expiatoire, afin de la sacrifier à l'ombre chère de l'être qu'il a perdu.

D'abord, l'hostilité qui se manifestait quelque-

* Sur la plainte du père, le corps de l'enfant fut exhumé. L'autopsie eut lieu en présence du juge d'instruction et de quatre experts : on trouva que l'enfant était mort étouffé par les peaux diphtériques, et que l'opération avait été très bien faite.

fois envers moi me tourmentait terriblement. Je rougissais et j'éprouvais un sentiment de souffrance, lorsque je rencontrais par hasard, dans la rue, l'un des membres de la famille d'un patient défunt, et lorsque je remarquais la façon hâtive dont il se détournait pour ne pas me voir. Puis je m'y accoutumai progressivement. Et cette habitude eut comme conséquence quelque chose de tout à fait inattendu pour moi.

Non loin de chez moi habitait une correctrice d'imprimerie, nommée Décanova, et dont le fils, un collégien, était tombé malade. Sur la recommandation de l'un de mes clients, elle s'adressa à moi. Elle vivait dans un petit logement avec ses deux enfants, le collégien malade et une fille, Catherine Alexandrowna, au visage intelligent et doux, qui suivait des cours d'infirmières. Et la mère et la fille aimaient l'enfant à la folie. 11 était atteint d'une pneumonie croupeuse. La mère, une femme sèche et nerveuse, aux yeux mobiles d'hystérique, était très effrayée.

— Dites, docteur, est-ce dangereux ? Mourrat-il?

Je répondis que, pour le moment, je ne pouvais encore me prononcer d'une manière certaine,

que la crise aurait lieu dans cinq ou six jours. J'eus alors à supporter les plus intolérables tracasseries. Ni la mère ni la fille ne pouvaient admettre la pensée que l'enfant mourrait ; elles étaient prêtes à tout pour le sauver. Il me fallut visiter le malade jusqu'à trois fois par jour; c'était complètement inutile, mais elles surent m'y obliger par leur insistance.

— Docteur, il ne mourra pas ? me demandait la mère, d'une voix brisée par l'épouvante. Docteur, mon cher docteur ! Je suis folle, pardonnezmoi... Que voulais-je dire? Vous faites vraiment tout ce qu'il faut ? Vous sauverez Volodia ?

Le quatrième jour, Catherine Alexandrowna, l'air troublé, médit, en se mordant les lèvres :

— Ne vous fâchez pas contre moi, mais permettez-moi de vous le dire comme à un simple particulier... votre traitement me semble être trop banal : des bains, de la codéine, des ventouses, delà glace sur la tête... Maintenant vous ordonnez de la digitale...

— Dans ce cas, je vous prierai de faire vousmême les ordonnances, s'il vous plaît, et moi, je les exécuterai ! répondis-je froidement.

— Mais non, je ne sais rien, moi ! me dit-elle

vivement, mais je voudrais que Ton pût faire quelque chose d'extraordinaire pour sauver Volodia à coup sûr. Maman deviendra folle, s'il meurt.

— Adressez-vous alors à un autre médecin ! Je fais tout ce qu'il me paraît utile de faire.

— Non, ce n'est pas ce que je voulais... Pardonnez-moi, je ne sais moi-même ce que je dis ! bredouilla nerveusement Catherine Alexandrowna.

Elles prirent une sœur de charité expérimentée pour soigner l'enfant. Néanmoins, il ne se passait pas de nuit sans que Catherine Alexandrowna vînt me réveiller. Elle sonnait, et me faisait appeler par la femme de chambre.

— Volodia est plus mal ; il a le délire, il gémit, m'annonçait-elle, je vous en prie, venez !

Je la suivais, résigné. Mais parfois la patience me manquait.

— Est-ce la sœur de charité qui vous a envoyée, ou est-ce vous qui trouvez ma présence indispensable ? demandai-je une fois d'une voix irritée.

Les yeux sombres de la jeune fille brillèrent d'indignation. Catherine Alexandrowna se conte-

nait à peine en voyant combien je tenais à mon sommeil.

— Je suppose que la sœur de charité n'est pas un médecin, et qu'elle ne peut rien décider ! répondit-elle.

Je me rendis auprès du malade. L'enfant délirait, s'agitait, sa respiration était saccadée : mais le pouls était bon, et aucune intervention n'était nécessaire. Agacée, la sœur de charité était assise près de la fenêtre. Je sortis dans l'antichambre, sans mot dire.

— Que faut-il faire maintemant ? demanda Catherine Alexandrowna. Le pouls s'affaiblit.

— Continuer les mêmes remèdes. Le pouls est très bon ! lui dis-je d'un ton maussade, en m'en allant. Et en chemin, je pensais : « Si, pendant l'espace d'une année, il fallait avoir sans cesse affaire ne serait-ce qu'à un seul patient de ce genre, l'homme le plus vigoureux n'y résisterait pas ! »

Le lendemain, l'enfant se sentait mieux, et les yeux de Catherine Alexandrowna me regardaient avec une tendresse particulière. En général, sans que j'aie même vu le malade, je pouvais, dès mon arrivée, deviner infailliblement son état d'après le

regard de la jeune fille qui m'ouvrait la porte. L'enfant était-il plus mal ? le visage de sa sœur était brûlant, tant elle s'efforçait de contenir l'hostilité qu'elle éprouvait contre moi. Allait-il mieux ? ses yeux me regardaient avec une bienveillance infinie.

Une crise se déclara, très sérieuse. Pendant deux jours, l'enfant fut entre la vie et la mort, et je passai presque tout ce temps chez les Décanoff. Par deux fois, il y eut une consultation. La mère avait tout à fait l'air d'une folle.

— Docteur, sauvez-le! Docteur...

Et, pressant fortement mon coude entre ses doigts maigres, elle me regardait fixement dans les yeux, avec une expression pitoyable, suppliante et en même temps menaçante et haineuse, comme si elle eût voulu transfuser en moi la conscience de l'horreur des choses qui s'ensuivraient, si l'enfant mourait.

Le jeune garçon avait le visage bleui et immobile, sa respiration était rauque et fréquente, le pouls ne battait presque plus. Je terminai mon auscultation, je relevai la tête, et les mêmes yeux fous, toujours menaçants, de la mère, me regardaient fixement dans la pénombre delà chambre.

Le malade sortit victorieux de la crise. Deux jours plus tard, il était hors de danger. La mère et la fille vinrent chez moi pour me remercier. Quelles effusions ! Mon Dieu !

— Cher docteur ! affirmait la mère en extase, comprenez-vous tout ce que vous avez fait pour moi ?... Non, vous ne le comprenez pas !... Mon Dieu, comment puis-je vous dire ?... Lorsque je mourrai, votre souvenir sera encore dans mon cœur ! Vous ne savez pas, j'ai fait un vœu à Notre-Dame des Douleurs... Gomment puis-je m'acquitter envers vous ? Je serai éternellement votre débitrice insolvable ! Docteur... Pardonnezmoi i

Et elle saisit ma main, et la porta à ses lèvres. Catherine Alexandrowna, souriant de ses doux yeux noirs, pressait mon autre main entre les siennes. Et moi, je regardais ces deux femmes triomphantes, qui rayonnaient de reconnaissance, et il me semblait que, dans leurs yeux, je venais à peine de voir disparaître le reflet de la haine avec laquelle elles m'avaient considéré trois jours auparavant.

Elles s'en allèrent. Je repris la lecture que leur arrivée avait interrompue. Et tout à coup

je fus frappé de l'indifférence que j'avais opposée à tous leurs remerciements : c'était comme si j'avais entendu résonner à mes oreilles un tourbillon importun de mots creux, dont aucun ne m'avait pénétré jusqu'à l'âme. Et moi qui me figurais, jadis, que des minutes de ce genre seraient la « récompense », les « rayons lumineux » de ma carrière, ardue et fastidieuse, de médecin ! En quoi consistait donc cette récompense ! Si j'avais accompli le même travail avec un égal désir de sauver l'enfant, et que celui-ci fût mort, je n'aurais obtenu que de la haine !

Je m'habituai peu à peu à cette haine, qui finit par me laisser froid. Et, comme conséquence inattendue, une indifférence complète envers toute gratitude se produisit spontanément en moi.

Je me suis convaincu de plus en plus qu'il faut, en général et avant tout, se cuirasser d'un sang-froid complet et profond contre tout ce qui touche au sentiment du patient, et de ceux qui l'entourent : faute de quoi on s'exposerait bientôt à devenir fou de tristesse et d'énervement.

Oui, il ne faut rien prendre trop à cœur, il faut rester au-dessus des souffrances, du désespoir, de la haine ; il faut considérer chaque malade comme un être irresponsable qui ne se rend pas compte de ses actes. Une fois que je serai pénétré de ce principe, je pourrai retourner avec sang-froid chez le mécanicien dont j'ai parlé au chapitre précédent, et la pensée d'une haine imméritée ne m'arrêtera plus sur le seuil de la porte. Souvent, bien souvent, il faut se réx éter que ce sang-froid est indispensable. Mais il est difficile de l'acquérir. Dernièrement j'avais à traiter une jeune femme ; son mari, un employé, au visage expressif et intelligent, à la voix singulièrement grêle, accourut chez moi tout effrayé, et me dit que sa femme avait, à ce qu'il lui sem-

blait, la diphtérie. J'auscultai la malade. Elle avait une angine folliculaire.

— Ce n'est pas dangereux ? questionna le mari.

— Non ! Il est plus que probable que cela se passera dans un jour ou deux, bien qu'il soit possible qu'un abcès se produise.

Deux jours après, un abcès commença à se développer dans l'amygdale gauche.

— Pourquoi cette complication ? Pourquoi se produit-il subitement un abcès? — me demandait sans cesse le mari.

Pourquoi? Gomme si quelqu'un pouvait répondre à cette question !

Le mari, de même que la malade, me témoignaient beaucoup de confiance, de cette confiance qui est si chère au médecin et qui relève tant son courage. Ils exécutaient toutes mes prescriptions avec une ponctualité et une attention sérieuses, presque religieuses. La malade souffrit beaucoup pendant cinq jours; elle pouvait à peine ouvrir la bouche et avaler. Après quelques incisions, l'enflure diminua, et la jeune femme commença à se remettre rapidement ; mais elle avait encore des douleurs musculaires des deux

côtés du cou. Je me mis en devoir de masser légèrement la partie endolorie.

— Gomme vous savez vous y prendre légèrement et délicatement ! me dit la malade, souriant et rougissant en même temps. En vérité, je suis prête à être toujours malade si c'est vous qui me soignez !

Chaque fois, sur leur invitation réitérée, je prenais le café chez eux et restais une heure ou deux à faire la conversation; cela m'était très agréable, car tous deux étaient pleins d'attentions pour moi, et me témoignaient beaucoup d'amitié.

Deux jours plus tard, la malade commença à ressentir des douleurs du côté de l'amygdale droite, et la température s'éleva de nouveau.

— Qu'est-ce qu'il y a ? — me demandait le mari avec inquiétude.

— Il est probable qu'un abcès va se produire aussi dans la seconde amygdale.

— Mon Dieu! encore ! soupira la malade, en laissant tomber ses mains avec désespoir.

Le mari ouvrait de grands yeux.

— Mais pourquoi ce second abcès ? — questionna-t-il avec étonnement. — Nous avons cependant fait ce que vous avez ordonné !

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Je lui expliquai qu'il était impossible de prévenir ce genre de complications.

— Ma pauvre petite femme, s'écria-t-il avec agitation, il faudra donc recommencer tout le traitement !

Et, dans sa voix, sonnait clairement une note d'animosité à mon adresse.

L'abcès mûrit lentement, lentement, malgré les incisions que je fis par deux fois.

De nouveau, le cou de la malade enflait, de nouveau, elle ne pouvait rien avaler. Alors je m'aperçus que, de jour en jour, l'attitude de ces gens envers moi devenait plus froide, et je pus constater qu'ils commençaient même à m'être hostiles. Maintenant je n'avais plus aucun plaisir à me rendre chez eux ; il me devenait pénible d'ausculter la malade, qui se taisait obstinément, et de donner mes conseils au mari, qui m'écoutait sans me regarder en face. En même temps, ils commencèrent à me témoigner une politesse exagérée, presque raffinée. Je distinguais qu'on éprouvait envers moi une méfiance et une aversion qu'on dissimulait cependant sous des formules cérémonieuses, en raison desquelles il ne m'était pas possible de leur demander franche-

ment ce qu'ils avaient et de les engager à renoncer à mes soins.

Au fond, ce n'était même pas de la méfiance : j'étais tout simplement le symbole et l'accompagnateur d'une souffrance dont ils étaient rassasiés; et, comme la personnification de cette souffrance, je leur devenais antipathique, odieux même.

La malade guérit enfin : nous nous dîmes adieu cordialement, en apparence; mais lorsque, une semaine plus tard, je rencontrai le mari dans la rue, il prit subitement une mine soucieuse, jeta les yeux autour de lui comme s'il avait perdu quelque chose, et passa devant moi en feignant de ne pas m'avoir aperçu.

Il faut s'accoutumer à toutes ces petites vexations, et s'arranger pour ne pas en souffrir : car c'est l'inévitable, dans notre carrière. Mais souvent, quand il s'agit de maladies chroniques et incurables, toute la force de l'habitude et tous les efforts de la volonté sont impuissants en face des explosions de haine aveugle que le malade désespéré laisse éclater contre son médecin. Le plus grand bonheur qui puisse arriver au médecin, dans ces cas-là, c'est la possibilité de se

débarrasser du malade en le cédant à un confrère; mais, malgré toute son animosité, le malade se cramponne à son médecin, et ne veut pas en prendre un autre. Il y a quelques années, le cas suivant se passa en Italie, près de Milan. Le Dr Bertola traitait un cordonnier arrivé au dernier degré de la phtisie pulmonaire. L'état du malade s'aggravait. Perdant toute patience, il commença à invectiver le médecin, l'appelant « charlatan, ignorant », etc., etc. Comme il voyait que le malade le haïssait de toutes ses forces, le docteur Bertola lui déclara qu'il ne continuerait pas à le soigner. Cette résolution jeta le malade dans un accès de désespoir violent. Le lendemain, il guetta le médecin, qui passait dans la rue.

— Voulez-vous recommencer à me soigner ? Oui ou non ? lui demanda le cordonnier.

Ayant reçu une réponse négative, il enfonça dans le ventre du médecin un grand couteau de cuisine. Le médecin tomba, le ventre ouvert, mais en même temps l'assassin tombait aussi, en vomissant un flot de sang. Ils furent relevés tous deux et transportés dans le même hôpital, où ils expirèrent.

Toute la carrière d'un médecin est remplie, presque sans interruption, de moments critiques qui tiennent le cœur et l' esprit dans un état de nervosité permanente. La rechute subite d'un convalescent, le malade incurable qui demande à être secouru, la mort qui épie sans cesse sa proie, la possibilité continuelle d'un accident ou d'une erreur, enfin l'atmosphère même de souffrances et de détresses qui nous environne toujours, tout cela nous maintient l'âme dans des conditions d'alarme et de trouble perpétuelles. On ne se rend pas toujours compte de cet état. Mais voici que survient un jour où tout marche d'une manière satisfaisante : il n'y a pas de cas mortel, tous nos malades vont bien, tous nous témoignent de la confiance ; — et alors nous nous sentons envahis par un profond sentiment de soulagement et de tranquillité ; et ce n'est qu'à ce moment-là que nous découvrons à quel point de surexcitation nerveuse nous étions arrivés, sans nous en douter. Quelquefois les forces nous abandonnent, et une telle tristesse s'empare de nous que nous voudrions fuir, nous en aller loin, très loin, nous débarrasser de tous les malades et avoir l'impression d'être tranquille et libre, quand

ce ne serait que pour un laps de temps relativement court.

Vivre ainsi toujours est impossible. EL c'est pourquoi je commence à m'habituer à certaines choses. Je ne souffre déjà plus autant qu'auparavant de la haine et de l'injustice des malades; leur misère et leur abandon ne me semblent plus aussi pénibles qu'autrefois. Ce sont les gens gravement malades surtout qui sont instructifs pour un médecin ; autrefois, je ne comprenais pas pourquoi mes camarades cherchaient à travailler dans les salles où se trouvent ces malades-là, ceux qu'on appelle les « cas intéressants » ; moi, au contraire, je m'efforçais par tous les moyens possibles de me débarrasser des malades de ce genre ; il m'était insupportable de voir ces corps desséchés et décharnés, dont le sang est corrompu ; il m'en coûtait de rencontrer ces regards où se lisaient un espoir et une supplication, alors que je connaissais mon impuissance. Mais, peu à peu, je m'y suis accoutumé.

Je me suis accoutumé à cette atmosphère de souffrances continuelles dans laquelle il me fallait vivre et agir. Je sentais que, peu à peu, je me faisais à l'idée de traiter les malades d'une

certaine manière : j'étais doux et attentif envers eux, je cherchais à accomplir consciencieusement tous mes devoirs de médecin vis-à-vis d'eux. Mais, sitôt que je ne les avais plus sous les yeux, je n'y pensais plus. Ainsi, je me trouve chez moi, au milieu d'un cercle d'amis, je cause, je ris; subitement on m'appelle chez un malade; je me rends auprès de lui, je fais ce qu'il faut, je console la mère qui sanglote au chevet de son fils mourant. Mais, aussitôt rentré chez moi je reprends ma bonne humeur, il ne reste aucune tristesse dans mon âme. D'une manière générale, j'éprouve toujours de la compassion pour un malade ; mais, dès que je suis appelé auprès de lui en qualité de médecin, cette compassion se modifie sous l'influence de mes préoccupations professionnelles. J'arrive à comprendre un de mes amis, un chirurgien, homme très humain et très bon, lequel, si le malade gémit sous le bistouri, lui demande, avec un étonnement sincère :

— Qu'as-tu donc à crier, imbécile?

Je comprends également que Pirogoff, qui avait un cœur excellent et était toujours prêt à répondre au premier appel, ait pu se permettre

l'acte révoltant qu'il raconte dans ses mémoires : « Une seule fois, dans ma pratique, je me suis si grossièrement trompé, en auscultant un malade que, ayant pratiqué la cystotomie, je n'ai pas trouvé de pierre dans la vessie. Le malade était un vieillard timide et pieux ; irrité de mon erreur, j'ai été si peu délicat que j'ai envoyé le pauvre homme à tous les diables.

— N'avez-vous donc aucune crainte de Dieu? — me dit-il d'une voix faible et suppliante — vous qui invoquez l'esprit impur, tandis que le nom du Sauveur aurait pu soulager mes souffrances ! »

C'est une étrange faculté que possède l'âme de pouvoir, sous l'influence de l'habitude, laisser s'émousser certaines impressions d'un ordre très défini et souvent très étroit, sans que les autres domaines de l'intelligence ou de la sensibilité en soient modifiés. Autrefois, je ne pouvais me figurer que les geôliers et les bourreaux fussent capables d'être sincèrement bons, en dehors de la sphère de leur spécialité. Maintenant j'en suis convaincu.

Je remarque que je m'accoutume de plus en plus aux souffrances des malades, car, dans mes

relations avec eux, je ne suis plus guidé par un sentiment immédiat, mais par la conscience abstraite de la façon dont je dois agir. Cette habitude me permet de vivre et de respirer sans ! être continuellement l'esclave d'émotions douloureuses et tristes ; mais cette déformation professionnelle me révolte et m'effraie en même temps, surtout lorsque je la vois s'exercer contre moi, ou contre des personnes qui me touchent de près.

Ma sœur, qui habite la province, est venue faire un séjour chez moi. Elle avait été institutrice dans une école, mais, deux ans auparavant, elle avait été obligée d'abandonner ses fonctions à la suite d'une maladie. Sous l'effet du surmenage, son système nerveux était complètement épuisé ; sa faiblesse était telle qu'elle restait couchée nuit et jour ; le tintement de la sonnette lui donnait des convulsions ; elle ne pouvait plus dormir ; son humeur devenait mesquine et irritable. Deux ans de traitement n'avaient abouti à rien : et elle s'était décidée à s'adresser aux médecins de la capitale. Je ne la reconnus pas, tant elle avait maigri et pâli ; ses yeux étaient agrandis et cernés, et brillaient d'un étrange

éclat nerveux. Cette femme, autrefois énergique et avide d'action, était maintenant languissante et indifférente à tout. Je me rendis avec elle chez un spécialiste célèbre.

Nous dûmes attendre longtemps, tant il y avait de monde à la consultation. Enfin, nous pénétrâmes dans le cabinet du professeur. C'était un homme à la physionomie insouciante et gaie ; il se mit à interroger ma sœur; à chacune de ses réponses, il hochait la tête et disait : « Très bien ! » Puis il s'assit, pour écrire son ordonnance.

— Puis-je espérer guérir? demanda ma sœur d'une voix tremblante.

— Mais oui, mais oui ! répondit placidement le professeur. Il y a des milliers de gens qui ont cette maladie, vous guérirez ! Nous allons vous ordonner des bains, deux par semaine, puis...

Il m'était de plus en plus répugnant de regarder son visage, d'une froideur souriante, d'écouter le ton qu'il affectait, et que l'on n'emploie qu'avec les petits enfants. Il y avait pourtant tout un drame dans le cas de ma sœur : six mois auparavant, ma mère, entrant à l'improviste chez elle, lui avait arraché des mains la morphine

avec laquelle elle voulait s'empoisonner, pour échapper à son dépérissement. Et le ton agréable. les manières dégagées du docteur, marquaient à quel point cette tragédie avait peu d'importance pour lui.

Ma sœur se taisait, et de grosses larmes roulaient involontairement de ses yeux; sa fierté s'humiliait de ne pouvoir les retenir, et elles coulaient encore plus fort. Son grand chagrin, on venait d'en faire quelque chose de vil et de médiocre : des milliers de gens souffraient comme elle, et, dans son malheur, il n'y avait rien qui ; parût terrible pour des yeux étrangers... Et elle avait attendu ce moment avec une si grande anxiété, elle avait mis tant d'espérance dans la consultation de ce même docteur !

— Voyons, voyons! mademoiselle, c'est vraiment très mal, ce que vous faites-là! s'écria le professeur, en voyant les larmes de ma sœur. ; Ah ! n'avez -vous pas honte de pleurer ainsi ! Calmez-vous, calmez-vous !

Et, de nouveau, quelque chose dans la voix disait que cet homme voyait tous les jours des dizaines de gens qui pleuraient ainsi, et que, pour lui, ces larmes étaient simplement des

gouttes d'eau salée que les nerfs ébranlés faisaient jaillir des glandes lacrymales.

Nous sortîmes en silence et montâmes dans un fiacre, toujours sans échanger une parole. Ma sœur se pencha en avant, porta son manchon à ses lèvres, et tout à coup, elle se mit à sangloter, essayant, avec une irritation croissante, d'arrêter ses larmes, mais sans y parvenir.

— Non, je ne prendrai pas ses stupides remèdes! s'écria-t-elle et, s 'emparant de l'ordonnance, elle la déchira en mille morceaux.

Je ne protestai pas ; car j'avais le même sentiment qu'elle et, comme elle, j'avais senti s'anéantir en moi toute confiance dans le traitement ordonné par cet homme indifférent, satisfait de lui-même, et qui se souciait si peu des malheurs d'autrui.

Et, le même soir, je pensais : « Où placer la limite qui permettrait de vivre, à la fois, au malade et au médecin? et moi, pourrai-je toujours me maintenir dans cette limite ? »

Une nuit, un violent coup de sonnette retentit dans mon appartement. La domestique vint me dire qu'on m'appelait chez un malade.

Dans l'antichambre, se tenait un jeune homme de haute taille, au visage couperosé, et coiffé de ; la casquette des employés de la poste.

— Je vous en supplie, docteur, venez immédiatement voir une malade ! dit-il d'une voix troublée. C'est une dame qui se meurt. Ce n'est pas loin, là, au coin de la rue !

Je m'habillai, et nous partîmes.

- — Qu'est-il est arrivé à cette dame? demandai^ e à mon compagnen de route. Y a-t-il longtemps qu'elle est malade ?

Il haussa les épaules, embarrassé.

— Mon Dieu, je ne comprends vraiment pas

ce qui se passe ! C'est la femme d'un de mes camarades, je vis chez eux en qualité de pensionnaire. Ce soir, elle est rentrée avec son mari après une tournée de visites, elle plaisantait et riait. Et, tout à l'heure, le mari est venu me réveiller en me disant : « Elle se meurt, il faut aller chercher un médecin! » Qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne puis absolument pas vous ren seigner.

Nous montâmes au quatrième étage par un escalier raide et sombre, en frottant quelques allumettes pour nous diriger dans les ténèbres. Mon compagnon sonna vivement. La porte nous fut ouverte par un jeune homme à barbe noire, en bras de chemise.

— Docteur! Au nom de Dieu! sanglota-t-il. Plus vite !

Il m'introduisit dans la chambre à coucher. Sur le lit à deux places, pelotonnée sur elle-même et la figure tournée vers le mur, une jeune femme était couchée, immobile. Je tâtai le pouls, la main était froide et lourde, le pouls ne battait pas. Je mis la malade sur le dos, je lui soulevai les paupières, j'appliquai mon oreille dans la région du cœur. La jeune femme était morte.

Je me relevai lentement.

— Eh bien, quoi? demanda le mari.

Je haussai les épaules avec découragement.

— Elle est morte ! balbutia-t-il ; et, soudain, me regardant avec des yeux fixes, les pupilles dilatées, il se mit à pleurer avec des sanglots rapides et brefs, comme s'il aboyait : Il me semblait qu'il ne pouvait pas arracher son regard du mien.

— Calmez- vous... il n'y a rien à faire! lui dis-je en lui prenant la main.

Il se laissa lourdement tomber sur une chaise, où il se mit à se balancer, et prit sa tête dans ses mains.

Une fille en camisole de nuit et en jupon de tricot, appuyée contre la commode, pleurait aussi très fort.

La morte se refroidissait. Jeune et belle, dans une chemise ornée de dentelles, elle était étendue sur les draps fripés, qui semblaient encore chauds.

— Gomment tout cela s'est-il passé? demandai^ e.

— Elle était tout à fait bien portante ! s'écria le mari. Hier, nous avions été faire des visites.

Cette nuit, je me réveille et je la vois couchée sur le côté ! Je la touche à l'épaule, elle ne bouge pas, elle est froide. Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu ! répétait-il en se tordant les mains. Oh ! oh ! oh ! Vania, mais qu'est-il donc arrivé ? reprit-il, en s'adressantà son camarade.

Les yeux de ce dernier clignotaient tristement.

— Voyons, Serge, mon ami! Eh! bien, qu'y faire? dit-il, d'une voix navrée et suppliante. C'est la volonté de Dieu! Tu le sais bien, chez Tcheprakoff, la même chose est arrivée! Quo pouvons-nous contre Dieu ?

— Mais c'est que... Il n'y a qu'un instant... Nathalie ! Nathalie !

La fille s'habilla et envoya le concierge chercher la mère de la morte. Le jeune homme qui était venu m'appeler continuait à consoler le mari. Je n'avais plus rien à faire là, et me préparais à partir.

— Attendez, docteur ! Une minute... s'il vous plaît ! dit rapidement le mari.

Sans s'arrêter de sangloter, il ouvrit vivement le tiroir de la commode, y fouilla, et me tendit trois roubles.

— Pourquoi prendrais-je cet argent? dis-je d'un ton fâché et en retirant ma main.

— Non, docteur, ce n'est pas possible ! dit-il, comme en sortant d'un rêve. Non ; prenez, s'il vous plaît ! Je vous en prie !

Il me fallut accepter. Je rentrai chez moi. Tout cela m'avait fait de la peine, j'éprouvais un véritable chagrin ; les trois roubles reçus brûlaient ma poche. Quelle dissonance grossière et rude lui avait fait venir à la mémoire, au milieu de sa douleur, qu'il fallait me payer? Je me représentais comment cela se passerait si c'était ma femme qui mourait; et je me demandais si, à ce moment-là, j'irais chercher trois roubles pour payer le médecin. Même si tous les médecins étaient des anges, le seul fait d'avoir à payer leur aide, dans un tel moment, où, semble-t-il, tout doit s'abolir dans un même désespoir, cette seule obligation peut faire naître contre nous un sentiment de mépris et de haine.

Oh ! cet argent ! Combien de temps se passera encore avant que je m'y habitue tout à fait! Chacun de nos pas se marque d'un rouble, le bruit de cet argent retentit sans cesse entre l'homme souffrant et nous ! Combien de complications il

cause dans les rapports entre médecins et clients ! Combien fréquemment il gêne le traitement, et lie les mains du médecin !

Ce qui me tourmentait surtout, dans les premiers temps, c'était l'estimation du travail ; on paie le médecin, non pour laguérison, mais pour le traitement : il ne peut en être autrement dans la situation actuelle de notre métier ; et, pourtant, cela me paraissait étrange et stupide, de recevoir de l'argent pour un travail lorsqu'il n'avait été d'aucune utilité pour personne.

Il y a trois ans, un docteur lyonnais soignait une malade en lui faisant des injections vaginales d'iode. Le mari de la malade, un homme aisé, au lieu de payer les honoraires du docteur, réclama 10000 francs pour un soi-disant dommage occasionné à la santé de sa femme. Le tribunal débouta le plaignant et le condamna à payer au médecin 600 francs pour le traitement, car le docteur avait employé, dans son traitement, un moyen indiqué par la science, et, par cela même, il ne pouvait être tenu pour responsable de l'insuccès dudit traitement. Oui, mais en quoi est fautif le malade qui s'adresse au médecin, et qui doit ensuite payer pour le seul plaisir d'un traitement

sans résultat, « pratiqué selon les moyens indiqués par la science? » Sganarelle, dans le Médecin malgré lui, s'exprime ainsi :

Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous ; car, soit qu'on fasse bien ou qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter un morceau de cuir qu'il n'en paie les pots cassés; mais ici, l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien.

Ailleurs Molière, par la bouche de Toinette (dans le Malade imaginaire) fait cette remarque ironique : « Gela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres, messieurs, vous les guérissiez ! Vous n'êtes pas auprès d'eux pour cela : vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions et leur ordonner des remèdes. C'est à eux à guérir, s'ils peuvent. » Et, à cela, nous sommes forcés de répliquer sérieusement par les mêmes paroles qui, chez Molière, caricaturisent le Dr Diafoirus, et qui sont la réponse que reçoit Toinette : « Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes. » Oui, nous sommes strictement obligés

de traiter les gens selon les lois de la science. Et ce n'est pas notre faute si la science est imparfaite. Si le médecin ne recevait ses appointements que dans les cas où son traitement réussit, il ne perdrait pas ses peines à soigner des maladies graves, car, là, on n'est jamais sûr du succès.

Au début de ma carrière, et d'une manière générale, je ne pouvais toucher un paiement pour mes conseils médicaux sans en être profondément tourmenté ; cela me rabaissait à mes propres yeux, et faisait comme une ombre sur mon œuvre. Je ne comprenais pas comment les médecins de l'Europe occidentale en étaient arrivés à ce degré de cynisme, qui consiste à envoyer aux malades des notes pour les soins donnés. Une note pour un traitement ! Gomme si le médecin était un marchand, et que ses rapports avec ses clients pussent être assimilés à une denrée qu'on estime en francs et en centimes !

Gomme le médecin idéal de Voltaire, je recevais l'argent « avec regret », et saisissais chaque prétexte pour le refuser. Les deux premières années de ma pratique à Saint-Pétersbourg, j'avais loué une chambre meublée. La propriétaire s'adressait souvent à moi pour obtenir

des conseils médicaux, et, les premiers temps, elle me donnait de l'argent.

— Mais voyons ! Pourquoi donc ! disais-je d'un ton offensé, et je lui remettais l'argent dans la main. La propriétaire, dissimulant un sourire, cachait l'argent dans sa poche, et de sa vaste chambre à coucher, je retournais dans l'étroite et sombre pièce que j'occupais à côté de la cuisine. Là je me mettais à faire des copies à 15 copecks la feuille, et cela afin de gagner de quoi payer cette même propriétaire pour la location de la chambre.

Les anciens moines-guérisseurs russes n'acceptaient pas d'argent en échange de leurs soins ; c'était des médecins gratuits. Le paiement n'est pour nous qu'une triste nécessité ; et moins cette nécessité sera mêlée aux relations qui s'établissent entre le médecin et le malade, mieux cela vaudra, car elle met quelque chose de faux et de tendu dans ces relations et souvent nous lie absolument les mains. Ainsi le malade se rétablit, mais il est encore faible ; il serait indispensable pour moi de suivre attentivement sa convalescence. Cependant les proches me disent poliment : « Maintenant, grâce à Dieu, il va

mieux. Si cela allait plus mal, veuillez ne pas refuser de venir le voir ! » A cela une seule réponse serait possible : « Il faut que je continue à venir le voir encore, vous n'êtes pas en état de déterminer quand mon aide cessera de lui être nécessaire ! » Mais cela signifierait, en même temps : « Continuez à me payer mes visites ! » Et cette réponse, la seule qui serait juste, nous ne la faisons pas ; et nous abandonnons le malade aux hasards du destin.

Naguère encore, lorsque je lisais dans les journaux qu'un médecin réclamait ses honoraires à un malade par la voie des tribunaux, j'avais honte pour ma profession qu'elle eût de tels représentants; j'évoquais nettement l'image de ce médecin, dur et avide, ne voyant dans les tourments de l'homme malade que la possibilité de recevoir de lui une certaine quantité de roubles. Pourquoi s'était-il fait médecin? Il aurait aussi bien réussi en devenant commerçant ou entrepreneur, ou, mieux encore, il aurait dû ouvrir une caisse de prêts sur gages !

Plus tard, j'entrai plus profondément dans la vie. J'aperçus mieux les rapports qui s'établissent entre les malades et les médecins. Je me fis une

idée plus précise de ce qu'étaient mes confrères. Et, insensiblement, mes anciennes convictions se modifièrent de fond en comble.

J'avais un ami, spécialiste pour le massage. Durant deux ans il avait soigné la famille d'un riche commerçant ; après quoi le commerçant, — tout à fait un « gentleman », — s'était trouvé redevable à mon ami d'une somme d'environ deux cents roubles. Six mois s'écoulèrent. Mon ami avait un besoin urgent d'argent ; il écrivit au négociant une lettre très polie, dans laquelle il lui demandait de lui régler sa note. Le jour même, le commerçant vint en personne apporter la somme et se confondit en excuses.

— S'il vous plaît, docteur, pardonnez-moi ! Je suis si désolé de vous avoir fait attendre ! Gela m'était sorti de la mémoire. Vous comprenez, quand on est absorbé par une énorme quantité d'affaires, il peut arriver que parfois on oublie l'une ou l'autre ! S'il vous plaît, pardonnez-moi !

Mais tout en parlant ainsi, au lieu d'appeler mon ami, comme il en avait l'habitude, par son prénom en y ajoutant le nom de son père, il lui disait « docteur » tout court, il ne sortait pas

des limites de cette politesse recherchée sous laquelle les gens cachent le mépris qu'ils éprouvent pour leurs semblables. A dater de ce jour, le commerçant cessa complètement de faire appeler mon ami chez lui. Pour ce qui concernait ses affaires, il va de soi qu'il ne trouvait aucunement blâmable d'envoyer à ses clients des notes ou des traites, mais un médecin, un médecin qui mêle à son devoir des questions d'argent!... A ses yeux, un médecin qui agissait ainsi n'était pas à la hauteur de sa profession. La conduite du négociant m'étonna, et me donna fortement à réfléchir. Cette manière de comprendre les choses était vile et stupide, et cependant elle avait pour fondement le même point de vue élevé où je me plaçais, moi aussi, pour juger les devoirs des médecins ! De l'avis du commerçant, le médecin devrait avoir honte : de quoi? De ce qu'il est obligé de manger et de se vêtir, et que, par conséquent, il doit réclamer le salaire de son travail ! Le médecin devrait donc sacrifier gratuitement toute sa vie au public ! Mais qui sont ces personnes, sans reproche et détachées de tout, qui s'arrogent le droit d'exiger du médecin une pareille abnégation?

Oui, tout comme l'ouvrier, le médecin a le droit de réclamer un paiement pour son travail, et il ne faut pas que cela lui fasse éprouver la moindre honte; il ne convient pas qu'il accepte l'argent en cachette et avec confusion, comme s'il touchait quelque pot-de-vin honteux et illégal. On connaît, dans le public, les nobles images de ces médecins pour qui la question d'argent est la dernière des préoccupations ; et l'on voudrait que tous les médecins fussent ainsi. Sans doute, ce vœu est tout à fait compréhensible ; mais mieux vaudrait encore que l'humanité tout entière se composât de gens ayant atteint l'idéal de la perfection ! Un médecin ordinaire est un homme ordinaire, et Tonne peut exiger de lui que ce qu'on exige d'un homme ordinaire. Et s'il ne désire pas travailler pour rien, de quel droit les gens qui, euxmêmes, estiment très minutieusement leur labeur à un prix élevé, le blâmeraient-ils de sa vénalité?

Il n'y a pas très longtemps, M. M... écrivait, dans un grand quotidien russe, qu'une personne de sa connaissance s'était adressée à lui en le priant de raconter, dans son journal, la conduite

LES HONORAMES 323

d'un médecin, qui l'avait cité devant les tribunaux pour le non-paiement de ses honoraires.

— Et pourquoi ne l'avez-vous pas payé ? demanda le journaliste.

— Mais, vous savez, les vacances approchaient, il fallait louer une villa, acheter des costumes d'été pour les enfants, et mille autres choses de ce genre !

Le trait montre bien le revers de l'opinion élevée qu'une partie du public se fait des médecins. Le médecin doit être le lutteur sans reproche, tandis que nous, simples mortels, nous louerons des villas à ses dépens et que nous nous amuserons pendant les vacances !

Un médecin m'a raconté un jour le fait suivant, qui lui était arrivé au cours de sa pratique :

« Une dame vient chez moi et me prie d'aller voir son fils malade. Elle habitait un appartement petit, mais très commode et agréable. Le fils, un collégien, avait le typhus. Je demandai si quelqu'un l'avait soigné avant moi. La mère fronça les sourcils d'un air méprisant : « Oui, ditce elle, le Dr N... le soignait. Dites-moi, s'il vous « plaît, docteur, pourquoi, parmi les médecins, il

« y a tant d'hommes intéressés et sans cœur? Go « Dr N... est venu une seule fois, il a examiné « Vassia; je l'appelle une seconde fois. « Je sais, « me répond-il, quelle est sa maladie, il m'est « facile de vous prescrire une ordonnance, je a n'ai pas besoin d'aller le voir! » Je tombai d'accord que c'était très mal de la part de N...

« J'examinai l'enfant, ordonnai le traitement, et partis. La mère m'accompagna, me remercia, et s'en tint là. Elle me serra la main, « me remercia très chaleureusement », et c'est tout. Trois jours après, elle me rappela.

« — Je connais déjà, lui dis-je, la maladie de votre enfant, et il m'est facile de vous prescrire une ordonnance... je n'ai pas besoin de le voir...

« La dame prit l'ordonnance, se leva d'un air mécontent, et, sans prendre congé, s'en alla...»

Il est hors de doute que cette dame parlera beaucoup, et avec chaleur, de la cupidité des médecins. Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est l'assurance avec laquelle les gens qui lui ressemblent colportent leurs récits, et l'intérêt avec lequel le public les écoute.

Môme s'il n'est qu'un homme ordinaire, le médecin, en vertu de sa profession, fait plus de

bien et montre plus d'humanité que le reste des hommes. Un jeune homme, qui est l'unique soutien d'une famille, tombe malade, ou dépérit de faim ; le médecin, pour peu qu'il soit honnête, ne lui demandera rien en échange de ses soins. 11 est évident que tout autre homme qui se respecte n'aurait pas non plus, en pareille circonstance, accepté la moindre somme. La différence réside en ce que le médecin ri accepte pas, tandis que l'autre nH aurait pas accepté. C'est une nuance.

Pour un homme ordinaire, faire le bien est quelque chose d'exceptionnel et de rare ; pour un médecin ordinaire, c'est chose courante. Chez la plupart des médecins, il y a des heures de consultations gratuites. Dans la plupart des villes existent des cliniques, gratuites également, et il ne manque jamais de médecins qui consentent à y travailler gratuitement.

D'après la statistique du professeur Sikorski, dans les principales cliniques de Kief [la Croix Rouge, la Communauté de Pokrowsk et autres) il a été donné, en 1895, plus de 138 000 consultations gratuites. Si l'on estime chaque consultation à 25 kopecks, et si l'on admet que,

soit chez lui, ou en visite, le médecin fasse payer tout le monde, il en résultera qu'annuellement les 200 médecins de Kief donnent aux pauvres environ trente mille roubles.

Et vous, lecteur, combien donnez- vous annuellement aux pauvres ?

Si les gens de toutes les professions, avocats, employés, fabricants, propriétaires, marchands, agissaient vis à vis des nécessiteux comme les médecins le font dans les limites de leur profession, la question de la misère perdrait, jusqu'à un certain point, de son acuité.

Mais l'essentiel est que les médecins doivent être sans reproche, tandis que les autres.,, les autres se contentent simplement d'exiger une conduite impeccable de la part des médecins.

Il y a vingt ans, le fait suivant se passa à Kief. Le Dr Protzenko fut invité à se rendre chez un malade; il l'examina, et, s'étant aperçu que le malade n'avait pas les moyens de payer ses visites, il partit sans laisser d'ordonnance. Le docteur fut traduit en justice, et condamné à une amende. Le public nombreux qui remplissait la salle d'audience accueillit ce jugement par des applaudissements et des cris de « bravo. » La

conduite du Dl Protzenko avait, en effet, été peu honorable; il ne saurait y avoir deux opinions là-dessus. Mais la psychologie du public est bien étrange aussi, de ce public qui applaudissait chaleureusement la sentence contre le docteur, et qui, ensuite, se dispersait tranquillement, tout en discutant sur le manque cle cœur et la cupidité des médecins. Il ne venait pas même à l'esprit d'un seul de ces braves gens de s'occuper, lui-même, de secourir ce pauvre, que le Dr Protzenko avait eu le grand tort de ne pas secourir.

J'avais, à l'Université, un camarade du nom de Petroff. Reçu docteur, il se rendit, comme médecin de Zemstwo, dans un district lointain d'une des provinces de Test; et je le perdis de vue. H y a deux ans, parut dans les journaux de province, puis dans les journaux de la capitale, le récit d'un fait révoltant, dont le héros était justement cet ancien ami. « Dans le village de N., écrivaient les journaux, le staroste, ayant mangé du poisson gâté, tomba malade. Il envoya chercher, au village voisin, le docteur du Zemstwo, nommé Petroff. Ce dernier dépêcha son infirmier à sa place. L'état du malade empirait. Une seconde fois on fit chercher le médecin ; mais ce fut encore l'infirmier qui vint. Vers le matin, le staroste mourut. Ainsi que cela fut démontré, le

Dr Petroff était ivre-mort, cette nuit là. On lui signifia immédiatement son congé. » Pendant deux mois, le nom du Dl Petroff remplit les colonnes des journaux, et devint célèbre dans toute la Russie.

Six mois plus tard, je vis arriver Petroff luimême chez moi, à Pétersbourg; il cherchait une situation , et était venu me voir . Très gauche, à cause de la chemise empesée dont il n'avait pas l'habitude, le visage tout hâlé par le soleil, Petroff s'assit, et, baissant sa tête crépue, il me raconta ce qui s'était passé. « C'est bien comme les journaux Font dit, — tout est vrai! C'était jour de foire, — le nombre des consultations, ces jours-là, est énorme, — j'avais dû recevoir environ deux cents malades : tu peux te figurer cela! Et, la nuit d'avant, j'avais été appelé pour un accouchement à Tcheglouka; j'étais rentré chez moi juste pour la consultation, et je n'avais eu que le temps de boire un verre de thé. Quelques amis étaient venus, pour la foire. Le soir, nous jouâmes au whist, puis nous bûmes. C'est vrai que nous bûmes copieusement. Semaine après semaine, mois après mois, on est tiraillé en tous sens, de telle sorte,

mon cher, que parfois l'envie vous prend de ne plus vous inquiéter de rien. Et je me connais ; c'est ce qui m'arrive de temps en temps, c'est-à-dire cinq ou six fois par an. J'ai alors besoin de me secouer, et je me mets à boire. Après quoi je me retrouve de nouveau rafraîchi, plein de courage. Donc, je venais de rentrer chez moi. On m'appelle auprès d'un malade : il est mourant. Je ne pouvais y aller, — dans le misérable état où je me trouvais ; — le paysan aurait été forcé de me hisser sur sa voiture. Et voilà comment cela s'est passé ! » Il se tut un instant.

« Tu ne sais pas ce que c'est que d'être médecin d'un Zemstwo! Il faut être bien avec tout le monde, on dépend de chacun. Les malades arrivent quand ils veulent, et, le jour, la nuit : et comment refuser de les recevoir? Parfois un paysan vient faire ferrer son cheval, et, en passant, il entre chez vous : « Ne peux-tu pas venir chez moi? dit-il ; la vieille se meurt. » On fait cinq verstes, et on demande : « Où est la malade? » — « Mais elle vient de partir, pour faucher l'avoine! » Mon district est de cinquante verstes. Comment on arrive à dormir et à manger, le diable seul le sait! A la maison, ton fils a la scar-

latine, et toi il faut que tu t'éloignes!... C'est un service des plus pénibles.

Il resta songeur, la main appuyée sur les genoux.

— « Un service terrible! reprit-il, et il se tut de nouveau. — Dans les journaux on écrit : « Le Dr Pétroff était ivre. » C'est vrai que j'étais ivre, et que cela n'est pas bien. Tout le monde a le droit de s'en indigner. Mais, à 99 pour 100 d'entre eux, cela leur arrive plus d'une fois, d'être ivres, et ils ne le comptent pas comme une faute. Ils ne peuvent pas comprendre qu'un homme dans ma situation se permette de disposer d'une seule minute de sa vie ! »

Le mois dernier nous avons enterré notre ami, le Dr Stratonoff. Une semaine auparavant, il pratiquait une trachéotomie chez des particuliers; et, ayantaspiré, par l'ouverture de la trachée, des membranes diphtériques, il avait contracté lui-même la maladie. Il est mort jeune, encore vigoureux, plein d'énergie. Cette mort a été affreuse de rapidité.

On avait placé, dans l'église, son cercueil, orné d'inutiles couronnes. Une odeur de lau-

danum flottait dans l'air; sous la voûte mouraient les sons funèbres du Souvenir éternel; par les fenêtres arrivait le bruit de la ville. Nous, les collègues du mort, nous étions rangés autour du cercueil. Et nous songions tristement au passé, et à l'avenir.

Stratonoff laissait une veuve, des enfants; personne ne s'intéressait à eux. Au delà de l'église, la ville bourdonnait avec son indifférence coutumière. Y a-t-il quelque chose qui puisse la distraire de sa vie affairée et préoccupée d'elle seule? Non, les rues auraient beau être jonchées de cadavres, la foule continuerait à passer, insouciante, sans se détourner davantage que pour regarder les pavés de la chaussée.

D'après les statistiques du Dr Grebenchikoff 37 p. 100 des médecins russes meurent en général de maladies contagieuses, et, sur ce chiffre, 60 p. 100 des médecins appartiennent aux Zemstwo. En 1892 la moitié des morts de médecins de Zemslwo a été occasionnée par le typhus.

On peut juger, par les chapitres précédents de ces mémoires, dans quelles conditions, pernicieuses pour les nerfs, se déploie l'activité des

médecins. Le professeur Sikorsky, d'après des renseignements officiels, a calculé la proportion de suicides constatés parmi les médecins russes. Il a trouvé que, de 25 à 35 ans, les suicides des médecins forment le 10 p. 100 de la mortalité totale, c'est-à-dire qu'à cet âge, sur 10 médecins morts, il y en a un qui s'est suicidé. Ce chiffre est si affreux qu'il semble invraisemblable. Mais voici un autre savant, le Dr Grebenchikoff, qui, en se basant sur des matériaux différents, arrive à peu près aux mêmes résultats. D'après lui, dans les années 1889-92, les cas de suicide parmi les médecins formaient le 3-4 p. 100 du chiffre total des décès, et plus du 10 p. 100 de ces morts étaient des morts de médecins appartenant aux Zemstwo.

Oui, la tâche du médecin est loin d'être facile et douce !

Dans une récente thèse de doctorat, on peut lire, parmi beaucoup d'autres choses, le détail suivant : « Les brigadiers de police et les concierges de Pétersbourg sont mieux payés que les médecins des administrations». Ceci n'est pas du tout une exagération. Beaucoup de médecins des hôpitaux urbains reçoivent de 45 à 50 roubles par mois. Les médecins de la ville, surchargés d'une masse d'obligations diverses, reçoivent 200 roubles par an. D'après Grebenchikoff, les renseignements pris dans les registres des médecins montrent que 16 p. 100 de tous les médecins en service touchent annuellement 600 roubles, tandis que 62 p. 100 d'entre eux ne reçoivent pas plus de 1 200 roubles par an.

Une opinion très répandue veut que l'insuffi-

sance du traitement se comble facilement par la clientèle privée. Mais, pour avoir une clientèle particulière, il faut tout d'abord pouvoir disposer de son temps ; en second lieu, cette clientèle entrave nécessairement la régularité dans le service, c'est là le point capital. En outre, si le médecin n'est pas très soigneux pour ce qui concerne son service, les foudres gouvernementales l'atteignent, et cependant, on oublie qu'on a pour ainsi dire forcé les médecins à avoir recours à la clientèle privée, afin qu'ils puissent, de cette manière, augmenter un peu leur traitement dérisoire. D'ailleurs, ce gain supplémentaire, malgré la rumeur publique, n'est pas bien grand. D'après les recherches de Grebenchikoff, chez 77 p. 100 des médecins (y compris ceux qui ne sont pas attachés à l'administration), le gain fourni par la clientèle privée ne dépasse pas 1 000 roubles (2 660 francs) par an. Il y a peu de professions libérales dont le travail soit aussi peu rémunérateur. Le marché de la pratique médicale est depuis longtemps encombré, l'offre dépasse de beaucoup la demande. Cet état de choses provoque une si grande concurrence entre médecins que les moins scrupuleux ne reculent

devant aucun moyen pour détourner, à leur profit, les clients de leurs rivaux. Appelés auprès d'un malade, ils critiquent de prime abord toutes les prescriptions de leur prédécesseur, et déclarent que , pour peu que les choses eussent continué ainsi, le malade « n'en avait pas pour longtemps ». Les dernières pages des journaux fourmillent des réclames dont ils sont prodigues, et leurs noms ne sont pas moins familiers aux lecteurs que ceux de certaines maisons de commerce. Les plus habiles, par la voie de la presse et des interwievs, lancent dans le public la nouvelle des brillantes opérations qu'ils ont effectuées, la nomenclature des guérisons dues à leur habileté, etc., etc.

D'autre part, une assez forte proportion de médecins, convaincus de la difficulté qu'ils auront à se procurer le gain médiocre et mal assuré qui les attend dans l'exercice de leur profession, quittent cette carrière pour celle d'employés, ou encore entreprennent quelque autre affaire. Le nombre va croissant de ceux qui renoncent à pratiquer la médecine. Durant ces dernières années, on a pu lire, dans les journaux, des récits relatant le suicide de nombreux médecins.

suicides causés par le manque complet de moyens de subsistance.

Souvent, on entend des gens, relativement cultivés, professer l'opinion que la cause de la pauvreté des médecins est le résultat de l'attraction que les villes exercent sur eux. Ces gens raisonnent ainsi : « Nous avons à peu près 20000 médecins, et la population de la Russie est de 128 millions d'âmes. Gomment peut-il être question de surproduction? Les médecins ne consentent pas à aller pratiquer dans des endroits perdus; ils veulent absolument habiter dans des centres cultivés, et il devient évident que, dans ces endroits-là, il y a pléthore ; mais à un point de vue général, cette pléthore est absolument artificielle, car les médecins meurent de faim dans les centres pendant que les villages se dépeuplent et que les habitants y périssent faute de secours médicaux. Ce n'est pas que nous ayons trop de médecins, nous n'en avons pas assez; il faut s'occuper d'en augmenter le nombre par tous les moyens possibles ».

Il est absolument vrai que les villages se dépeuplent, et qu'on y meurt sans le secours des médecins. Mais est-ce bien seulement parce

que nous manquons de médecins ? La moitié de la population est chaussée d'espadrilles : est-ce parce que nous manquons de cordonniers ? Augmentez à l'infini le nombre des cordonniers, et vous arriverez à ce résultat que les cordonniers eux-mêmes seront chaussés d'espadrilles, tandis que celui qui en a déjà continuera à les porter. Les médecins n'ont pas du tout ce goût étrange, de préférer mourir de faim dans une ville plutôt que de se nourrir d'un morceau de pain dans un trou. Dès qu'il y a une place vacante aux Zemstwos, malgré que les endroits soient souvent des plus reculés et les traitements des plus modiques, il se présente une foule de candidats. En 1883, par exemple, lorsque parut l'avis d'une place vacante au Zemstwo dans le district de Kniaginiskow, il y eut 76 demandes/Pour une autre place, dans le district de Kachinskoff, il y eut 96 demandes.

La difficulté n'est pas dans la peur qu'auraient les médecins de s'exiler dans des endroits perdus : mais elle provient simplement de ce fait que le village est absolument pauvre, et n'est pas en état de rémunérer le travail du médecin. Les statistiques de Tannée 1880 fournissent de nom-

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breux cas de médecins qui se sont établis dans les villages. Tout le monde se rappelle encore les Drs Litchougofï, Taïrowa, et autres. Mais ces essais même ont démontré que les gens ont beau s'enthousiasmer pour une idée : la vie ne leur en est pas plus facile pour cela, dans un village, s'ils n'ont pas l'aide d'autrui. La question n'est donc pas là ; elle réside en ceci : un médecin ordinaire peut-il vivre, dans un village, de sa pratique médicale? Or quiconque connaît un peu la situation de nos villages, celui-là ne niera pas que la pauvreté qui y règne en ferme complètement l'accès à un médecin qui voudrait s'y installer et y pratiquer.

La garantie de la subsistance matérielle diminue de plus en plus, pour les médecins. Et cependant, ces derniers temps, un concurrent nouveau a surgi — désiré, mais en même temps menaçant, — la femme. Comme partout, lorsqu'elle entre en lutte avec l'homme sur le terrain économique, la femme se contente, pour un même labeur, d'un salaire moindre, et par là, elle abaisse le salaire de l'homme. D'après les données fournies par le Dr Grebenchikoff, on voit que la moyenne

du traitement des docteurs- hommes est d'environ 1161 roubles, tandis que la femme-docteur se contente de 833 roubles.

Avec le nombre croissant des femmes-médecins, il se produira, sans aucun doute, un mouvement d'abaissement toujours plus accentué dans les salaires touchés par leurs confrères masculins.

Et cette situation précaire des médecins ne se manifeste pas seulement dans notre pays. Elle est encore pire dans l'Europe occidentale. Partout d'énormes armées de médecins sans travail, sans gagne-pain, sont prêts à accepter toutes les situations. Il y a huit ans, l'administration hospitalière de Budapest annonça qu'elle paierait aux médecins, pour chaque visite, 40 kreutzers (60 centimes) : et, aussitôt, les demandes affluèrent. La plus grande partie des médecins berlinois ne gagnent pas plus de 200 francs par mois: les médecins viennois ne méprisent pas les visites à 20 kreutzers. M. Henry Bérenger, dans son livre Le prolétariat intellectuel en France, écrit ceci : « La moitié des médecins de Paris se trouvent en général dans une situation n'atteignant pas le niveau d'une exis-

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tence aisée : et la plus grande partie de cette moitié en est réduite à la pire misère ; les malheureux dont elle se compose mendient, selon la véritable acception du terme, et on les a vus à maintes reprises coucher dans les asiles de nuit. »

Il y a ainsi dans toute l'Europe, une masse de médecins qui se trouvent sans occupation ; et cela ne provient nullement de ce que la nécessité des secours médicaux ne se fasse pas sentir; mais , pour une immense partie de la population, ces secours sont un luxe, difficile à se procurer. Ici encore, on se trouve en présence de contradictions frappantes, qui, semblables aux racines d'un chêne solidement enfoncé dans la terre, atteignent profondément les bases même de notre vie contemporaine.

La semaine passée, on me réveilla vers trois heures du matin, pour me demander d'aller voir un malade, très loin de chez moi, dans un des faubourgs de Pétersbourg. J'avais eu beaucoup de peine à m'endormir, cette nuit-là : j'avais la tête lourde et vide ; au fond de ma poitrine quelque chose vibrait continuellement, comme si tous les nerfs de mon corps s'étaient transformés en des cordes à violons trop tendues ; et lorsque, dans le lointain retentissait le sifflet d'un train, ou que les planches de ma porte craquaient, je tressaillais violemment, et mon cœur se mettait à battre très vite, comme si quelque chose venait de se briser en lui. Ayant pris du bromure, j'avais enfin réussi à m'endormir ; une heure après, on me réveillait.

Il faisait à peine jour. La voiture allait, tristement, le long des rues désertes et sombres ; dans le brouillard du matin, les sirènes des fabriques chantaient lugubrement; il faisait froid et humide, de rares lumières somnolentes brillaient aux fenêtres. Un sentiment de trouble et d'angoisse vague envahissait mon âme. Je me rappelais la sorte de crise nerveuse dont j'avais souffert la veille, j'étudiais ma fatigue actuelle, et je sentais avec effroi que j'étais malade, sérieusement malade. Depuis deux ans déjà, je remarquais combien mon système nerveux allait s'épuisant de plus en plus; mais maintenant seulement je découvrais à quel point j'en étais arrivé.

Il y avait sept ans que je pratiquais la médecine ; comment avais-je vécu, pendant ces sept années ? Mon existence n'avait été qu'une longue et cruelle dérision de tout ce que j'avais dû ordonner moi-même à mes clients. Pendant tout ce temps, mes nerfs étaient restés tendus au plus haut degré, et, afin de pouvoir supporter impunément cette tension, il m'avait fallu dépenser une énorme réserve de forces : car j'étais obligé de vivre de telle manière que la résistance la plus

énergique aurait fini par en être ébranlée. Les vacances n'existaient pas pour moi, je n'avais aucun repos assuré ; il n'y avait pas d'instant, pendant mon sommeil ou mes repas, ou l'on ne pût venir m'appeler et me retenir pendant des heures entières de suite, sans que personne se souciât de savoir si j'étais en état de supporter un tel surmenage.

« C'est ainsi, — me disais-je, — que, peu à peu, on se transforme toujours davantage en un neurasthénique, en une sorte de ruine humaine ; la joie et l'amour de la vie s'abolissent, et, conséquence encore plus terrible, la puissance de se dévouer, la capacité de ressentir de toute son âme les misères des autres, disparaissent aussi. Et cependant je sens qu'elles sont toujours là, quelque part, en moi, et que, si j'essaie par exemple de vivre d'une vie plus normale, ces facultés vont renaître, et qu'il me semblera de nouveau que mon âme déborde d'énergie et d'amour.

« Et dans quelles conditions s'écoule ma vie ! Après avoir attendu cinq ans, j'ai enfin obtenu un appointement mensuel de 75 roubles ; c'est de cet argent, et du revenu incertain de ma pratique privée, que je dois vivre, avec ma femme

et mes deux enfants. La question des vêtements d'hiver, celle de la provision de bois et de charbon, la petite bonne qu'il faut engager pour les enfants : — tout cela est pour moi autant de lourdes préoccupations qui m'obsèdent continuellement, et dont je ne trouve parfois la solution qu'en recourant à des usuriers. J'ai des camarades, — dont l'un est inspecteur des contributions, l'autre ingénieur, le troisième employé d'octroi : — ils mènent une existence tranquille, exempte de soucis, et touchent des salaires que je n'oserais pas espérer même en rêve. Je suis privé même des joies domestiques ; je ne puis pas même caresser mon enfant comme je le voudrais, puisque, à tout instant, s'impose à moi la pensée que je pourrais ainsi lui transmettre les germes de la petite vérole, ou de la scarlatine, que j'ai dû soigner dans la journée !

« A travers le brouillard matinal de la grande ville, se dessinent devant moi de hauts bâtiments, rébarbatifs et silencieux, se serrant les uns contre les autres ; et chacun d'eux semble être complètement absorbé par une pensée qui lui est propre. Elle s'étale là devant moi, cette ville, comme un monstre menaçant, et qui exige de moi toutes

mes forces, toute ma santé, toute ma vie ; — et, en môme temps, par un horrible contraste, elle ne s'inquiète nullement de la destinée qui m'est faite. Elle s'étale là, et il faut que je me soumette à elle, — à elle qui me prend tout, et qui ne me donne rien en échange !

« Une seule issue s'ouvre devant moi, devant toute la corporation dont je fais partie. Il faut que nous, les médecins, nous nous unissioLs, il faut qu'avec nos forces mises en commun nous combattions le monstre, afin de nous conquérir une part meilleure et plus de liberté ! »

Je longeais la grande route qui traverse le faubourg. Par dessus les fossés, parsemés d'une herbe jaunâtre, s'allongeaient les passerelles de bois, toutes luisantes de rosée. Une fumée épaisse s'échappait des cheminées des usines, s'étendait sur les toits, commme un rideau étouffant et sombre. Le cocher s'arrêta près d'uie maisonnette de bois brun.

Par un escalier raide et obscur, je montai au deuxième étage, et sonnai. Dans une chambre étroite, près d'une petite table, était assis un homme d'une trentaine d'années environ, au visage livide. Il portait une chemise bleue dont

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le col était ouvert. Sa moustache blonde, ainsi que sa barbiche, étaient pleines de sang. Près de lui, sur le plancher, il y avait une grande terrine ; elle était remplie d une eau rougeâtre dans laquelle nageaient des caillots de sang. Une jeune femme, toute en larmes, cassait de la glace avec un couteau de cuisine.

— Pardonnez-moi, docteur, de vous avoir dérangé ! — dit l'homme en se levant vivement et en me tendant la main. — Je suis phtisique, — c'est clair, — et, par conséquent, j'ai des crachements de sang. Mais voilà ma femme qui me tourmente sans cesse : « Appelons le médecin, il faut le faire venir !.. . , »

— Avant tout, mettez-vous au lit et ne parlez pas ! — dis-je en l'interrompant. — Il ne faut pas que vous prononciez une seule parole ! Ne vous agitez pas, ce que vous avez n'est pas dangereux!

— Mais je ne m'agite pas ! — fit-il en haussant les épaules ; et il s'assit sur le lit.

Je le fis étendre, puis, avec précaution, je plaçai mon stéthoscope sur sa poitrine. Rejetant en arrière sa jolie tête intelligente et douce, et mordant ses minces lèvres ensanglantées, il re-

gardait le plafond à travers ses paupières micloses.

— Quel est le métier de votre mari ? demandai-je à la jeune femme, lorsque j'eus fini l'auscultation. Elle était assise près de la table, des larmes coulaient sur ses joues, et elle me regardait tristement.

— Il est fondeur, il travaille dans la fabrique de N... Mon Dieu, mon Dieu, il n'a que trente ans... et comme il était fort ! Les vapeurs du cuivre lui ont rongé les poumons !

Elle se mit à sangloter, et se couvrit le visage de ses mains.

— Assez, Katia, que fais-tu là ? Mais ce que j'ai n'est pas dangereux le moins du monde ! — dit le fondeur, d'un ton à la fois impatient et doux. - N'as-tu pas entendu, le docteur dit la même chose ! Avec des crachements de sang, on peut \ vivre jusqu'à cinquante ans, n'est-ce pas ? fit-il en se tournant vers moi.

— Oui, oui, sans doute, mais ne parlez pas, restez tranquille ! Il y a même des cas où l'on guérit complètement !

Le f( ndeur restait étendu, et hochait la tête, affirmativement. Je me mis à écrire l'ordonnance.

— Mon Dieu, comme la vie Ta vite brisé! — continua la femme avec un profond soupir. — Et puis, il faut que je vous dise, monsieur le docteur : il n'a jamais voulu se soigner, et comment a-t-il vécu ? Quand il revenait du travail, il se mettait toujours à lire des livres, et souvent il lisait toute la nuit; ou bien il courait toute la soirée pour ses affaires. Il n'avait de forces que pour un homme, et il a travaillé pour deux !

Le malade commença à tousser, et, se penchant ^sur la terrine, il cracha un gros caillot de sang

— Assez, assez, pourquoi racontes-tu tant de choses inutiles? dit-il à demi-voix à sa femme, après avoir repris sa respiration.

Je restai là une demi-heure, cherchant à consoler et à tranquilliser la pauvre femme. La chambre était sans luxe, mais tout en elle parlait des goûts des habitants. Dans un coin s'entassait une pile de journaux, sur la commode et sur la machine à coudre il y avait un grand nombre de livres, dont les titres portaient quelques noms d'auteurs qui m'étaient chers et proches par la pensée.

Je sortis et remontai en voiture. Il faisait maintenant grand jour.

Le brouillard montait et s'éparpillait en lourds tourbillons gris ; ça et là, on apercevait des morceaux de ciel illuminés de soleil. Les rues étaient encore tranquilles, mais la fumée sortait déjà des cheminées des maisons ; derrière les vitres brillaient des samovars, et on apercevait des visages. Les passerelles, couvertes de rosée, se détachaient en bleu-noir sur les fossés. J'évoquai le sentiment que j'avais éprouvé en passant au même endroit une heure auparavant et en regardant les mêmes objets; et ces pensées me semblèrent à présent singulièrement mesquines. Je ne puis pas dire que j'en avais honte ; il me semblait simplement singulier et incompréhensible que j'eusse pu me laisser aller à de telles pensées.

Nous devons nous unir pour le combat contre la vie moderne : oui, certainement ! Mais qui, « nous » ? Les médecins ? Evidemment nous pouvons tâcher d'améliorer la situation de notre confrérie, en perfectionnant nos moyens d'aide mutuelle et plusieurs autres choses de ce genre. Mais la lutte large et fondamentale est impossible, si nous ne sommes animés quie par la question d'argent. Notre situation est pénible, à coup sûr.

L'ISSUE r,i

Mais le monde peut-il sérieusement nous plaindre quand il compare le sort qui nous est fait avec toutes les misères qui nous entourent ? Dans les fabriques de nattes, lorsqu'on engage un ouvrier, on lui pose comme condition essentielle de ne pas demander l' aumône dans la ville ; une ouvrière est forcée, chez nous, de se livrer au contre-maître, d'être une prostituée, pour le seul droit d'avoir du travail... Certes, ce serait très beau que nous puissions avoir des appointements aussi élevés que ceux des ingénieurs, que nous eussions un travail qui nous épuisât moins et qui nous mît à l'abri des soucis du lendemain. Mais cela est facile à dire. Les médecins des zemstwos reçoivent des émoluments dérisoires, oui, certes : mais il est impossible que, dans les villages, on leur fournisse de la viande et du vin, quand les habitants n'ont eux-mêmes pour toute nourriture qu'une croûte de pain noir. Les honoraires des médecins sont en général très minimes; et, malgré cela, ils sont ruineux, non seulement pour les pauvres gens, mais même pour ceux qui vivent dans une aisance relative.

Non, l'issue ne saurait être celle à laquelle

j 'avais pensé ! Cette issue-là ne serait pas le combat d'un détachement dans les rangs d'une grande armée, ce serait la lutte d'un petit nombre de gens contre le reste du monde ; et c'est pourquoi elle serait infructueuse et absurde.

La vraie solution est ailleurs. Cette solution unique a pour principe la conscience que nous ne sommes qu'une petite fraction d'un tout formidable, dont aucune des parties ne peut s'isoler sans nuire à l'ensemble. Et c'est donc seulement par le progrès de ce tout que nous pouvons espérer le perfectionnement individuel qui nous conduira à une meilleure destinée.

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