DEUXIÈME PARTIE
Je travaillais avec ardeur, dans notre hôpital ; et, guidé par des collègues plus expérimentés, j'arrivais peu à peu à de meilleurs résultats.
En ce qui concernait les ordonnances à rédiger, d'ailleurs, les choses se passaient facilement et simplement. Je faisais les prescriptions; après quoi, si mon camarade les trouvait mauvaises, il m'expliquait mon erreur et je la corrigeais. Mais la situation changeait tout à fait lorsque j'avais à me familiariser avec quelque procédé de technique opératoire. Les conseils d'un médecin, même très expérimenté, ne pouvaient me donner l'adresse manuelle que j'avais besoin
d'acquérir. Seul celui-là peut bien opérer qui en a l'habitude, qui s'y est longuement exercé : comment arriver à cette habileté, si ce n'est par des essais, et nécessairement maladroits d'abord?
Vers l'année 1880, un chirurgien américain inventa une nouvelle manière de traiter une des conséquences du croup, le rétrécissement du larynx. Auparavant, en pareil cas, on pratiquait la trachéotomie : on ouvrait la trachée artère du malade, et on y introduisait un petit tube. Or, au lieu de cette opération, qui provoque une grande effusion de sang, et cause beaucoup d'émotion aux proches du malade, sans compter qu'elle exige l'emploi du chloroforme et l'assistance de plusieurs médecins, le chirurgien américain proposa le procédé suivant : le médecin introduit, dans la bouche de l'enfant, un doigt de la main gauche, et saisit l'épiglotte, tandis que, de la main droite, au moyen d'un instrument spécial, il fait pénétrer dans le larynx, audessus de son doigt, une petite canule métallique dont la tête est élargie. Le tube reste dans le larynx; un renflement, qui repose sur les
cordes vocales, l'empêche de s'enfoncer dans la trachée ; et puis, lorsque son emploi n'est plus nécessaire, on le retire. Cette opération, qui s'appelle intubation, produit d'excellents effets. Aussi remplace-t-elle de plus en plus la trachéotomie, qu'on n'applique plus que dans les cas, relativement rares, où l'intubation reste inefficace.
Cette méthode donne d'excellents résultats, elle est simple, peu douloureuse, mais... à une condition : elle demande une main expérimentée, qui sache introduire facilement et sans accroc la canule dans le larynx malade de l'enfant, qui crie et se débat.
Dans la section des diphtériques, je travaillais sous la direction d'un collègue nommé Stratonoff. Maintes fois je l'avais assisté quand il faisait l'intubation; maintes fois je l'avais faite moimême sur le mannequin ou sur un cadavre. Enfin Stratonoff me laissa opérer sur un enfant vivant. C'était un petit garçon de trois ans, avec des joues rondes et de beaux yeux bleus. Il respirait avec peine, en râlant, il s'agitait dans son lit; son teint était livide, ses espaces intercostaux profondément enfoncés. On le transporta
dans la salle d'opération, on le coucha sur une chaise-longue, et on lui lia les mains. Stratonoff plaça dans sa bouche le dilatateur, la sœur lui tint la tête. Je cherchai à introduire l'instrument. Le petit larynx mou de l'enfant s'agitait et palpitait sous mon doigt, m'empêchant de m'orienter. Enfin je crus avoir rencontré l'entrée du larynx; j'enfonçai le tube, mais son extrémité heurta contre quelque chose qui l'arrêta net. Je poussai fortement, mais sans succès.
— Ne poussez pas, vous n'obtiendrez rien par la force! — me dit Stratonoff. — Soulevez le manche, et allez doucement!
Je retirai le tube, et recommençai l'opération. Longtemps je cherchai à faire pénétrer l'extrémité du tube dans le larynx; enfin j'y parvins, et j'enlevai l'indicateur. L'enfant, étouffant, à bout de force, cracha aussitôt; et l'instrument ressortit, avec la salive ensanglantée.
— Vous avez enfoncé le tube dans l'œsophage, et non dans le larynx! — dit Stratonoff. — Tâchez de trouver d'abord l'épiglotte, tirez-la en avant, fixez-la, et introduisez le tube pendant l'inspiration! Mais surtout, allez doucement!
Rouge et couvert de sueur, je pris un moment
de repos, puis je me remis à l'œuvre, en m'efforçant d'éviter le regard douloureux du petit garçon. Son larynx avait enflé, j'avais encore plus de peine à m'orienter. L'extrémité du tube rencontrait toujours un obstacle; je ne pus m'cmpecher d'employer plus de force que je n'aurais dû.
— Non, je n'en viens pas à bout! — dis-je enfin d'une voix sombre. Et je retirai la canule.
Stratonoff la prit et l'introduisit vivement dans la bouche de l'enfant. Celui-ci s'agita, écarquilla les yeux; sa respiration s'arrêta un moment; Stratonoff pressa la vis et enleva habilement l'indicateur. On entendit le soufle caractéristique de la respiration à travers la canule; l'enfant se mit à cracher, en s'efforçant d'expulser le tube,
— Non, mon petit brigand, tu ne t'en débarrasseras pas! — dit gaiement Stratonoff, en caressant la joue du petit patient.
Cinq minutes après, l'enfant dormait tranquillement, sa respiration était libre et égale.
Alors commença pour moi une période de dures épreuves. J'avais absolument besoin de
me rendre maître de ce procédé; et pourtant toutes les indications et les explications ne me servaient à rien. Je ne parvenais pas à utiliser, sur l'être vivant, les connaissances acquises sur le mannequin et sur le cadavre. Ce ne fut qu'une dizaine de jours plus tard que j'arrivai enfin à introduire le tube dans le larynx. Et même longtemps après ce premier succès, en procédant à l'intubation, je n'étais pas sûr de réussir. Je n'arrivais qu'à faire souffrir l'enfant, à me tourmenter moi-même, et, à bout de ressource, j'étais obligé d'envoyer chercher l'interne pour mener à bien l'opération.
De tels débuts sont pénibles, mais comment les éviter? Cette opération est si utile, elle sauve si sûrement la vie !... Aujourd'hui que ces tristes expériences ne sont plus qu'un souvenir lointain, aujourd'hui que je n'ai plus qu'à en recueillir les fruits, je vois combien il m'est précieux de pouvoir opérer dans n'importe quelles conditions. Tout récemment encore, pendant mon service de nuit, à l'hôpital, j'ai dû faire l'intubation à une fillette de cinq ans. La veille, on lui avait déjà introduit le tube, mais sans résultat. On apporte la malade dans la
LES OPÉRATIONS Ht
salle d'opérations. Assise sur les genoux de la sœur, la fillette, pâle, le front couvert de sueur, a cette expression d'angoisse particulière aux gens qui étouffent. En voyant les instruments, ses yeux se ranimèrent faiblement ; d'elle-même elle ouvre la bouche, et me suit d'un regard où se lit un espoir mêlé de frayeur. Et moi, en cet instant, avec une joyeuse confiance en moi-même, promptement et facilement, j'introduis le tube dans le larynx. La fillette se soulève sur la chaise-longue et s'asseoit, respirant vite, à pleins poumons; ses joues redeviennent roses, ses yeux brillent de bonheur.
— Eh! bien, est-ce que tu respires facilement maintenant? lui demandé-je.
Elle fait un geste affirmatif.
— Allons, remercie le docteur! dit la sœur, en inclinant la tête avec un sourire.
— Mer — ci! — murmure la fillette, en me caressant du regard.
Je retournai chez moi, je me couchai, mais je ne pus m'endormir ; je regardais dans l'obscurité, en souriant; je voyais toujours la figure rayonnante de la fillette, et j'entendais son faible murmure : « Merci ! »
Oui, de tels moments me permettent d'oublier les difficultés subies, et me réconcilient un peu avec elles ; si je n'avais pas traversé tant d'heures douloureuses, je ne pourrais aujourd'hui connaître ces joies. Et pourtant, qu'importe à mes premiers clients le bonheur des autres, bonheur qui n'a pu être acquis qu'au prix de leurs propres souffrances? Et que de tristesses sans nom, que de vies perdues dans le passé de chaque médecin! « La médecine, pour progresser, doit se frayer un chemin à travers des montagnes de cadavres », — avoue avec mélancolie Billroth, dans une de ses lettres intimes.
Je me rappelle surtout, très vivement mon premier essai de trachéotomie. C'est encore un souvenir qui me poursuivra toute ma vie comme un cauchemar.
Bien des fois, déjà, j'avais assisté mes camarades pendant cette opération, bien des fois je l'avais pratiquée moi-même sur le cadavre. Enfin on me proposa de la faire à une fillette vivante, que l'intubation ne pouvait plus sauver. Un médecin chloroforma la malade, un autre, Stratonoff,
m'assista, prêt à me venir en aide au moindre accroc.
Dès la première incision que je fis sur la gorge blanche et arrondie de la fillette, j'éprouvai une émotion que je ne pouvais surmonter ; mes mains tremblèrent.
— Restez calme, tout va bien ! dit tranquillement Stratonoff, en pinçant soigneusement l'aponévrose ensanglantée. Passez des érignes !... Voilà la thyroïde, séparez l'aponévrose... servezvous du dos du scalpel !... C'est bien !...
J'arrivai enfin, avec la sonde, jusqu'à la trachée, en déchirant à la hâte le tissu cellulaire lâche, et en écartant les veines, noires et enflées.
— Attention, ne serrez pas trop ! dit Stratonoff. Vous pourriez casser les cerceaux de la trachée !... Ne vous pressez pas !
Les anneaux cartilagineux et lisses de la trachée se mouvaient sous mes doigts, selon le rythme de la respiration de la fillette ; je fixai la trachée artère avec une érigne et l'incisai ; l'air s'en échappa avec un faible sifflement.
— Passez le dilatateur !
Je l'introduisis dans la plaie... Enfin tout allait
se terminer ! Mais on n'entendait pas, dans le dilatateur, ce sifflement qui caractérise la sortie libre de Fair hors de la trachée.
— Vous avez poussé le dilatateur de côté, dans le tissu interstitiel ! s'écria tout à coup Stratonoff, nerveusement.
Je sortis le dilatateur et, les mains tremblantes, je Fenfonçai de nouveau, de nouveau je manquai le but. De plus en plus je perdais toute présence d'esprit. La plaie saignait ; à chaque instant la sœur l'essuyait avec un tampon de ouate. L'air qui sortait de la trachée incisée faisait mousser le sang au fond de l'entonnoir formé par la plaie. Celle-ci était inégale et laide ; au-dessous d'elle, on voyait une ouverture béante produite par l'introduction du dilatateur. La sœur avait l'air de souffrir, et serrait les lèvres ; l'infirmière, qui tenait les jambes de la fillette, baissa la tête pour ne plus voir...
Stratonoff prit le dilatateur de mes mains, afin de le placer dans la direction voulue, mais il resta longtemps avant de trouver l'incision. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il y réussit. Enfin on entendit un sifflement, la fillette toussa, et des humeurs ensanglantées jaillirent de la
LES OPÉRATIONS lift
blessure. Stratonoir introduisit la canule, se pencha, et se mit à aspirer le sang de la trachée.
— Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre ! me dit-il, en se relevant. Vous voyez bien qu'il faut que l'incision soit faite juste au milieu de la trachée ! Tandis que vous, vous l'avez faite je ne sais comment, de côté... Et puis, pourquoi la faire si large ?
Pourquoi ? Sur le cadavre, je la faisais de la grandeur voulue, et juste au milieu de la trachée !
La diphtérie se mit dans la plaie. Il fallait panser la malade deux fois par jour, la température était continuellement à 40° environ ; le tube ne tenait pas bien dans l'ouverture, enflammée et trop large ; il fallait le tamponner étroitement avec de la gaze, et, même de cette façon, on n'arrivait pas toujours à le maintenir en place. C'était Stratonoff qui faisait les pansements.
Un jour, en ouvrant la plaie, nous nous aperçûmes qu'une partie de la trachée était gangrenée. C'était une complication grave. Privée d'appui, la canule avait glissé contre la paroi antérieure de la trachée, et la fillette était près
d'étouffer. Stratonoff remit la canule en place et boucha la plaie avec du coton et de la gaze.
L'enfant, étendue, les yeux hors de la tête, le regard douloureux, agitait les pieds convulsivement, et s'efforçait de s'arracher des mains de l'infirmière qui la tenait. Des sanglots qu'on n'entendait pas contractaient son visage ; chez les trachéotomisés, l'air va des poumons dans la canule sans passer à travers la glotte, et cela est cause qu'il ne se produit pas de sons. Le pansement faisait affreusement souffrir la petite fille, mais son cœur battait faiblement, et son état ne permettait pas de la chloroformer.
Enfin le pansement fut terminé, la fillette s'assit. Stratonoff la regarda d'un œil scrutateur.
— Et, avec cela, elle respire toujours mal ! dit-il, assombri. Puis il essaya encore de déplacer le tube.
La petite figure ne se contractait plus, l'enfant restait tranquille et regardait d'un œil fixe dans le lointain, au-dessus de nos têtes, comme absorbée par quelque pensée. Tout à coup on entendit un bruit étrange, faible et saccadé : les mâchoires étroitement serrées, la petite malade grinçait des dents.
LES OPERATIONS ii7
— Allons, Nioucha, un peu de patience, tu auras bientôt fini d'avoir mal ! dit Stratanoff, d'une voix qui trahissait le chagrin, en lui caressant tendrement les joues.
La fillette regardait toujours fixement la porte, de ses yeux largement ouverts, et continuait à grincer des dents. C'était, dans sa bouche, un craquement horrible, comme un bruit de bonbons écrasés ; il me semblait qu'elle broyait ses propres dents en petits morceaux, et que sa bouche en était toute pleine.
Trois jours après, la malade mourut. Je me promis de ne plus pratiquer la trachéotomie.
Mais pourquoi m'être fait cette promesse? Mes camarades, qui travaillaient en même temps que moi, et qui n'avaient pas le cœur aussi tendre, sont maintenant à même de sauver une vie, là où je demeure paralysé, impuissant. Environ un an après ma première et dernière trachéotomie, on amena à notre hôpital, pendant que j'y étais de service, un ouvrier de Kolpino qui souffrait d'un rétrécissement du larynx, à la suite de la syphilis ; il y avait un mois que ce rétrécissement se développait graduellement, et, depuis les dernières quarante-huit heures, le malade ne
pouvait plus guère respirer. Il était horriblement maigre, il avait des cheveux rares qui se hérissaient, une figure livide, il se labourait la poitrine de ses mains, la respiration était comme un râle. J'envoyai chercher un de mes collègues, et j'ordonnai de transporter le malade dans la salle d'opération.
Mon collègue l'examina.
— Il faudra faire une opération ! On va t'inciser la gorge ! lui dit-il.
— C'est bon, c'est bon ! Faites et faites vite, au nom de Dieu ! répondit le malade en hochant la tête. Il semblait en proie à une angoisse mortelle.
Pendant qu'on préparait les instruments, on lui donna à respirer de l'oxygène.
— Allons, couche-toi ! dit le médecin. Le malade fit un grand signe de croix, et, soutenu par les infirmiers se coucha sur la table d'opération. Pendant que nous lui lavions la gorge, il respirait de l'oxygène. Je voulus lui retirer le ballon; il le retint et prit une expression suppliante :
— Laissez-moi respirer encore de l'air ! murmura-t-il d'une voix rauque.
— Assez, assez, ça va aller mieux tout de suite ! ferme les yeux !
Le malade se signa de nouveau pieusement et obéit; on l'endormit avec du chloroforme. Le chirurgien fit une incision, puis encore une autre ; je retins les bords de la plaie avec les écarteurs, mon collègue ouvrit le cartilage cricoïde ; et des mucosités, avec une masse d'humeur ensanglantée, s'en échappèrent. Il introduisit alors une canule, et pansa la plaie.
— Voilà l'affaire ! dit-il.
Le malade se leva et respira avidement. Il souriait ; avec une joie infinie et étonnée il regardait autour de lui.
— Eh bien, frère, on t'a bien charcuté ! lui dit l'opérateur en riant. Et tout le monde se mit à rire : les sœurs, les infirmières, les aides. Le malade continuait à sourire, comme tout à l'heure, agitait ses lèvres sans mot dire, tournait la tête, frappé de la puissance merveilleuse de notre science.
Le lendemain je F allai voir dans la salle où il était couché ; il me reçut avec le même sourire de joie et d'étonnement.
— Gomment ça va-t-il ? lui demandai-je.
Il me fit signe, de la tête et des mains, qu'il se sentait bien... Et je sortis, le cœur oppressé. Je songeais amèrement. « Sans mon collègue, me disais-je, le malade aurait succombé ! » Et je me disais ensuite : « Non, toutes ces promesses que je me suis faites sont absurdes ! Que penser? Billroth avait raison, la médecine, pour progresser, doit se frayer un chemin à travers des montagnes de cadavres ! Il n'y a pas d'autre voie. Il faut étudier, et ne pas se laisser décourager par un insuccès » ! Mais, au môme moment, j'entendis un bruit de dents qui grinçaient, je revis la fillette que j'avais fait mourir : et je sentis de nouveau qu'il me serait impossible de recommencer jamais la trachéotomie.
Comment donc faire pour bien faire? Je ne sais; j'ai fui la question au lieu de la résoudre. Personnellement, oui, je l'ai résolue, mais si tous agissaient comme moi, alors quoi? Un vieux médecin, directeur de la section de chirurgie, me racontait les scrupules qu'il éprouvait lorsqu'il laissait opérer de jeunes médecins. « Je ne puis les empêcher de faire leurs essais, car ils doivent apprendre ; mais comment rester tran-
quille, quand je vois un débutant qui va donner un coup de scalpel Dieu sait ou ? »
Alors il prenait le scalpel des mains de l'opérateur, et terminait lui-même l'opération. C'est d'un homme consciencieux. Mais... les médecins qui travaillaient sous sa direction, tout en appréciant son savoir, reconnaissaient l'inutilité d'un stage auprès de lui. « C'est un bon chirurgien, disaient-ils, mais on n'apprend rien avec lui ! »
Et ils avaient raison. Un chirurgien qui a tant de sollicitude pour ses clients ne peut pas être un bon professeur. Un médecin et voyageur russe dit, en parlant du fameux Lister, le créateur de l'antisepsie : « Lister prend trop à cœur les intérêts de ses malades, et s'exagère sa responsabilité morale vis-à-vis de chacun de ses opérés. Voilà pourquoi il confie rarement à ses assistants le soin de faire la ligature des artères, et en général tout ce qui concerne directement le malade. C'est là l'unique raison du manque d'adresse de ses jeunes assistants. »
Si l'on pense au malade lui-même, il est évident qu'on ne peut agir autrement. Le voyageur dont nous venons de rapporter les paroles, le professeur A. -S. Tauber — en parlant des clini-
ques allemandes fait l'observation suivante : « On trouve une grande différence entre l'état des malades qui ont été amputés par un professeur expérimenté et habile, et l'état de ceux qui l'ont été par de jeunes assistants. Ces derniers blessent souvent les tissus, froissent les nerfs, sectionnent les muscles trop près de leurs insertions, écartent trop largement les gaines des troncs artériels, toutes circonstances défavorables à la prompte guérison des plaies. »
Mais, ai-je besoin de citer ces passages pour prouver qu'il est indispensable, afin de devenir un bon chirurgien, de pratiquer longuement? Gomment donc sortir de ce dilemme? Le médecin, s'il considère les faits au point de vue de la science, peut se dire : « Tant pis ! il n'y a pas moyen de faire autrement. » Mais qu'il se mette à la place du malade, qu'il s'imagine qu'il va se soumettre aux manipulations d'un commençant dont c'est peut-être la première opération; alors ce raisonnement ne pourra plus le contenter ; il aura conscience qu'il faut chercher une autre solution.
Vers 1830, le célèbre physiologiste Magendie pensa avoir trouvé cette solution : « Un bon chi-
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rurgien d'amphithéâtre, dit-il, n'est pas toujours un bon chirurgien d'hôpital. Il doit s'attendre à de fréquentes et graves erreurs avant d'être capable d'opérer sûrement. Ce n'est qu'après un long exercice qu'il acquiert une habileté qu'il aurait pu posséder dès le commencement, si on avait mieux dirigé ses études. La faute en est surtout aux méthodes qu'on emploie encore maintenant dans nos facultés. Les étudiants passent immédiatement de la nature morte à l'homme ; ils font leurs expériences aux dépens de l'humanité, en risquant la vie de leurs semblables. Or, messieurs, avant de nous attaquer à l'homme, n'avons-nous pas des créatures dont la vie est moins précieuse, et sur lesquelles il nous serait permis de faire nos premières tentatives ? Je voudrais qu'on exigeât chez nous, comme complément indispensable de l'instruction médicale, des essais réitérés sur des animaux vivants. Celui qui y est habitué triomphe de toutes les difficultés, devant lesquelles s'arrêtent tant de chirurgiens. »
Ce conseil de Magendie serait très aisé à suivre; et cependant jusqu'à nos jours, on n'en a pas tenu compte. Lorsqu'il s'agit de quelque
nouvelle opération, le chirurgien l'essaie, dans la plupart des cas, sur des animaux. Mais, pour autant que je sais, l'usage n'est encore introduit nulle part de n'autoriser les jeunes chirurgiens à faire des opérations qu'après qu'ils ont acquis une expérience suffisante sur des animaux vivants. Et comment l'exigerait-on, quand les études que l'on fait sur les cadavres sont déjà si incomplètes?
A mon avis, ce n'est que l'application rigoureuse et systématique du principe de Magendie qui pourrait dispenser, tant soit peu, les malades de payer de leur sang et de leur vie l'éducation des jeunes chirurgiens. Mais encore ne serait-ce que jusqu'à un certain degré. Qui peut fixer le moment où le chirurgien est suffisamment préparé? À quoi reconnaîtra-t-on que cette limite est atteinte ?
En 1873, Billroth, alors à l'apogée de sa gloire et de sa réputation, écrivait à une de ses amies : « J'ai beaucoup de malades déjà opérés et j'en ai encore davantage que je vais opérer. Ils occupent toutes mes pensées ; d'année en année leur nombre augmente ; le fardeau devient de plus en plus lourd. Il y a une heure, j'ai quitté une
brave femme à laquelle j'avais fait hier une opération effrayante... Quel regard elle m'a lancé ce soir ! ce regard disait : « Est-ce que je survivrai? » J'espère qu'elle se remettra, mais notre art est si imparfait ! Je voudrais avoir derrière moi tout un siècle de science et d'expérience ; peut-être alors pourrais-je faire quelque chose de bon. Mais, à l'heure qu'il est, le progrès marche lentement. Et combien c'est chose difficile de transmettre aux autres le peu de progrès que nous accomplissons! Les jeunes reçoivent des aînés quelques bribes de science ; le plus important, il faut qu'ils l'acquièrent par leurs propres forces. »
De l'aveu de tous, la chirurgie est un art, et, comme tel, exige surtout de l'initiative. Un art ne se contente jamais de formules. Or, là où règne la formule, il n'y a pas d'erreur; mais là où commence le travail personnel, elles abondent à chaque pas. C'est par la voie de ces erreurs que se développe le maître. Et c'est pourquoi son chemin passe à travers des « montagnes de cadavres ». Le même Billroth, dans sa jeunesse, encore piivat-docent de chirurgie, écrivait à son maître Baum, à propos d'un de ses malades, sur
lequel il avait pratiqué, trois fois au cours d'une semaine, l'opération du redressement forcé de la jambe, sans avoir soupçonné que la tête du fémur était fracturée : « L'action du redressement sur les parties enflammées fut funeste, comme on pouvait s'y attendre ; la gangrène se déclara, le malade succomba... Ce cas fut instructif pour moi, parce qu'il m'apprit, comme tant d'autres, ce qu'il ne fallait pas faire. Mais que cela reste entre nous ! »
Le chirurgien anglais Paget raconte le fait suivant, qui lui est arrivé dans sa clinique : « J'avais à enlever, chez un jeune homme, une tumeur logée très profondément dans la cuisse ; l'opération faite, je plaçai autour de la cuisse un emplâtre qui enveloppait de tous côtés la partie opérée; et, de plus, je fis un pansement serré. Le lendemain, je constatai que toute l'extrémité du membre était enflée ; quatre jours après se déclarait une inflammation aiguë du tissu cellulaire qui entourait la plaie. Puis survint une hémorrhagie qui tua le malade. La cause immédiate de sa mort fut l'emplâtre, que j'avais appliqué autour de la cuisse et que j'avais laissé sans l'enlever pendant deux jours.
A dater de ce moment, personne, je puis l'assurer, ne m'a jamais vu appliquer un emplâtre autrement qu'en spirale. Ma maladresse, quelque minime qu'elle fût, avait coûté la vie à un homme. »
Dans ses Annales de la clinique chirurgicale de Dorpat, parues en allemand, vers Tannée 1840, notre fameux chirurgien Pirogoiî a fait un tableau saisissant de toutes les conditions nécessaires pour former un chirurgien. Avec la franchise permise au génie, il a narré, dans cette « confession d'un médecin » toutes les fautes qu'il avait commises lors de sa direction de la clinique. Ce que les autres n'avouaient que dans des lettres intimes, « entre nous », il l'a étalé devant tout le monde, au grand scandale de ses collègues. Et, en effet, le tableau qu'il nous a laissé est poignant.
Oui, ces questions sont sans issue et longtemps encore resteront ainsi ! Devant l'inévitable, les remords même sont étouffés. Mais pourtant, je ne voudrais pas devenir la victime de cette nécessité ; et ceux-là, non plus, ne souhaitaient ni ne méritaient de le devenir, qui ont servi à tant d'expériences fatales !... Et combien
d'autres problèmes qui semblent ainsi à jamais insolubles, dans cette science terrible où l'on ne peut pas faire un pas sans risquer de se heurter à une vie humaine !
En 1888, le professeur Petrescu, cle Bucarest, fit connaître un nouveau remède contre la pneumonie : la digitaline à forte dose. Pendant de longues années, il avait observé que, par ce moyen, la mortalité baissait de 20 à 30 p. 100. Le rapport que Petrescu communiqua à l'Académie de Médecine de Paris attira sur lui l'attention du monde médical ; et, en effet, les résultats sur lesquels il s'appuyait étaient des plus frappants. Aussitôt son exemple fut suivi par d'autres médecins qui, dans la plupart des cas, n'eurent qu'à s'en féliciter.
A cette époque, j'avais sous ma direction le pavillon où se trouvaient les malades atteints de pneumonie. Séduit par la découverte dont je viens de parler, je résolus, avec le consente-
ment du directeur de l'hôpital, d'essayer le traitement de Pétrescu. Peu de temps auparavant, j'avais lu dans le Journal clinique de Botkin, un article du Dr Rechtsamer, qui traitait la même question. Bien qu'il trouvât les conclusions de Pétrescu exagérées, il ne contestait pas que plusieurs de ses malades n'eussent été guéris grâce à cette méthode; et il concluait qu'on pouvait tout au moins recommander la digitaline comme remède extrême, chez les alcooliques et chez les vieillards. « Dans aucun des cas que j'ai eus sous les yeux, ajoutait M. Rechtsamer, je n'ai constaté que la digitaline ait occasionné d'empoisonnement suivi de mort. »
Dans mon pavillon se trouvait, depuis deux jours, un vieux peintre en bâtiment, dont tout le poumon droit était atteint. Sa respiration était courte, il ne faisait que gémir et s'agiter. Sa femme m'apprit qu'il avait été, dès son enfance, adonné à la boisson. C'était un sujet favorable à une première expérience : je lui prescrivis donc de la digitaline, selon la formule de Pétrescu.
En signant l'ordonnance, je m'arrêtai invo-
lontaïrement, frappé de sa singularité. Elle por-
tait ceci :
Rp. Inf. fol. Digitalis ex 8,0 (!) : 200,0. Une cuillerée toutes les heures.
Ce qui veutdire : infusion de 8 grammes de digitale sur 200 grammes d'eau. Le point d'exclamation, — la loi l'exige, — est là pour le pharmacien, et voici pourquoi : la dose maxima de digitalie qu'on peut donner à un homme dans l'espace de vingt-quatre heures, sans lui nuire, est de 0,6 gr. Le point d'exclamation prévient donc le pharmacien que, ayant ordonné cette dose monstrueuse de 8 grammes, je ne me suis pas mépris, mais que j'ai agi en pleine connaissance de cause... Je relus l'ordonnance, et le point d'exclamation me regardait d'un air narquois et provocateur, comme s'il voulait me dire : « On ne peut pas donner à un homme plus de 0,6 gr. de digitalie sans le tuer, et toi, tu en prescris une dose qui est treize fois plus forte ! »
Je sortis de l'hôpital, et le point d'exclamation me poursuivait toujours. Je me remémorais les termes de la déclaration du Dr Rechtsamer : « Dans aucun cas, je n'ai constaté d'empoisonnement causé par la digitaline et qui fût suivi de
mort ». Si pourtant, le sort m'avait réservé cette douloureuse expérience, de « constater un empoisonnement par la digitaline ! »
Le lendemain, l'état du malade empira. Il me regardait stupidement avec des yeux ternes ; il avait le bout du nez livide ; le pouls, comme auparavant, battait très vite. D'où provenait ce changement? de la digitaline, ou d'une autre cause?
Le malade avait le cœur faible, et les phénomènes dont je viens de parler pouvaient ne résulter que du cours normal de la maladie, dont le remède n'avait pas encore combattu les effets.
ce Si pourtant cela venait de la digitaline ! » pensai-je.
Mais j'écartai cette idée ; tant d'autres avaient essayé ce moyen et en avaient trouvé l'action efficace ! Et j'ordonnai une nouvelle dose.
Deux jours après, le malade mourut, tué par l'affaiblissement progressif du cœur. Devant la porte de l'hôpital, je rencontrai sa femme. Elle sortait de la morgue et, la tête enfouie dans son fichu, elle murmurait des paroles incohérentes. Avec un mélange de honte et de stupeur, je
relus Thistorique de la maladie du défunt : le mal empirant de jour en jour, les ordonnances semées de points d'exclamation, et à la fin, la note laconique du médecin de service : « Le malade a expiré à deux heures du matin... » Ma conduite me paraissait incompréhensible ; étaisje dans mon bon sens lorsque j'avais ordonné si hardiment la digitaline, sans en avoir contrôlé les effets ? Peut-être le vieillard aurait-il tout de même succombé ; mais qui pouvait me garantir que la dose monstrueuse du spécifique que j'avais introduite dans son sang n'était pas la vraie cause de sa mort? Je l'avais débilité au moment où son organisme aurait eu besoin de rassembler toutes ses forces pour lutter contre la maladie...
Peu de temps après cet échec, je lus un article du Dr Rubel, dans Le Médecin, de Saint-Pétersbourg. Après une analyse minutieuse de ses propres expériences, et de celles de Pétrescu, de ses élèves et de ses collègues, le Dr Rubel démontrait, avec une évidence absolue, que le remède de Pétrescu causait dans beaucoup de cas un mal irréparable, et il concluait « qu'il fallait le rejeter au plus vite ».
Je me décidai à n'employer à l'avenir que des moyens suffisamment éprouvés, et dont l'action serait incontestable. Plus j'étudiais la littérature médicale contemporaine, plus ma résolution s'affermissait. Un tableau poignant se déroulait devant moi. Chaque numéro de chaque journal médical contenait l'annonce de dizaines et de dizaines de nouveaux procédés. Chaque semaine, chaque mois, c'était comme une sorte de courant immense et redoutable, dont l'éclat éblouissait et étourdissait. Et, à côté des nouveaux médicaments, des nouvelles doses, des nouvelles applications, des nouvelles opérations, il y avait toujours, par centaines et par centaines, d'autres vies perdues. Quelques-unes de ces innovations étaient comme une frange d'écume qui apparaissait et disparaissait dans le grand courant, laissant derrière elle un cadavre ou deux.
Ainsi, en 1888, le Dr Rosenbusch publia un article par lequel il recommandait chaleureusement l'injection d'une solution de créosote dans les poumons des tuberculeux ; à en croire ses expériences, cette méthode donnait des résultats très satisfaisants. Le Dr Stakewitch en fît l'essai sur deux de ses malades, et observa les phéno-
LES NOUVEAUTES 13b
mènes suivants : « Après l'injection, chez le premier phtisique, la toux avait augmenté et Faiteration du sommet du poumon droit, là, où avait été pratiquée l'injection, s'était aggravée. Chez le deuxième, le résultat avait été que du sang s'était montré dans les crachats, puis, le lendemain, il y avait eu un fort crachement de sang. . . » Le remède du Dr Rosenbusch fut abandonné.
Le professeur Mehring, en faisant respirer à des animaux du pentale, découvrit que c'était un très bon anesthésique. Le Dr Hollœnder l'essaya sur quelques sujets, et obtint des résultats éclatants. Au Congrès des médecins et naturalistes de Halle, en 1891, il tint le langage suivant : « L'efficacité de son action, et le bon état des malades après la narcose, font, pour le moment, du pentale le meilleur des anesthésiques pour des opérations de courte durée. Il n'entraîne aucune suite fâcheuse, et l'application n'en est nullement dangereuse ; son effet n'est nuisible ni sur le cœur, ni sur les poumons ». On se mit donc à employer le pentale sur une large échelle. Six mois plus tard, le Dr Hegler rapportait que, chez un homme très robuste, cet anesthésique avait provoqué l'asthme avec cyanose
et, finalement, l'arrêt de la respiration. Deux mois plus tard, à Ollmùtz, une dame, à laquelle on allait arracher une dent, succomba après avoir respiré du pentale. Vers la même époque, le Journal des Dentistes anglais rapporta « que dix gouttes de pentale avaient fait mourir une jeune femme de trente-trois ans, qui souffrait de maux de dents. Le Dr Breyer faillit tuer, avec le pentale, une fillette bien portante, chez laquelle lanesthésique fit cesser les battements du pouls et arrêta la respiration. L'emploi en fut encore fatal à deux clients du Dr Tieck, un homme vigoureux et une jeune fille. Cette dernière ne souffrait que d'une maladie de l'articulation coxofémorale, elle était tout à fait saine sous tous les autres rapports. Un an et demi s'était écoulé depuis la communication du Dr Hollœnder, lorsque, au congrès des médecins allemands, le | professeur Hurtl fit un rapport sur la mortalité correspondant à l'emploi des différents anesthésiques. En se basant sur une foule de documents et de statistiques, il démontrait que, tandis que pour l'éther, le protoxyde d'azote, le bromure d'éthyle, et le chloroforme, la moyenne des morts n'était que de 1 sur 1000 (le calcul était
fait sur 10000 cas), l'usage du pentale élevait cette moyenne à 1 sur 199. « Les données que nous avons jusqu'à présent, conclut et non sans raison le Dr Hurtl, nous font un devoir d'avertir tous les médecins de ne pas employer le pentale comme anesthésique ».
Et qui ne se souvient du début triomphal et de la fin misérable de la tuberculine de Koch? On pratiqua en grand l'injection de cette fameuse tuberculine ; et deux ans ne s'étaient pas écoulés qu'on démontrait irréfutablement qu'elle ne faisait que nuire.
Telle est l'histoire des méthodes les plus récentes que l'expérience a démontré être nocives. Mais tel ne fut pas le sort de toutes; il en est d'autres qui, après un mûr examen, ont été reconnues réellement efficaces; et pourtant cette constatation, elle aussi, a coûté la vie à d'innombrables victimes.
Parmi les montagnards il y a une maladie particulière, qui est très répandue : le goitre, simple tuméfaction de la glande thyroïde. Or, au nombre de différents moyens proposés contre cette affection, on a préconisé l'extirpation totale de la glande. Et, en effet, les résultats de cette
opération semblaient très satisfaisants, les malades guérissaient, l'ablation du corps thyroïde (dont la fonction est encore inconnue) n'entraînait, selon toute évidence, aucune conséquence nuisible. Mais, en 1883, un article de M. Kocher, professeur à l'Université de Berne, communiquait les faits suivants : M. Kocher avait pratiqué 34 extirpations totales du corps thyroïde, et était content des résultats de ces opérations. Un jour, un médecin lui raconta qu'il traitait une jeune fille, à laquelle Kocher avait enlevé cette glande, il y avait neuf ans de cela; et il lui proposa de venir l'examiner. Kocher se trouva en face d'une conséquence imprévue. La jeune fille avait une sœur cadette, à laquelle, neuf ans auparavant, elle ressemblait de telle sorte qu'on les prenait souvent l'une pour l'autre. « Pendant ces neuf ans, — dit Kocher, — la cadette s'était transformée en une belle jeune fille, florissante de santé, tandis que l'opérée était restée petite, avec tous les signes d'une semi-idiotie. » Kocher fit une enquête sur le sort de tous ceux sur qui il avait pratiqué l'extirpation du corps thyroïde. Vingt-huit malades, qui n'avaient subi cette opération qu'en partie, se portaient relati-
vement bien; quant aux autres, sur dix-huit d'entre eux, il y en avait deux seulement en bonne santé. Les seize autres accusaient les symptômes que M. Kocher caractérise comme suit : « Arrêt d'accroissement, grosse tête, nez camus, lèvres épaisses, corps disproportionné, esprit lent, parole difficile, musculature trop développée, — signes qui, tous, prouvent que l'état des opérés en question est voisin de l'idiotie et du crétinisme. » D'ailleurs, pour plusieurs des malades , le goitre ne présentait pas d'inconvénients graves ; et ils s'étaient soumis à l'opération plutôt dans un but esthétique. Or, quelle en avait été la conséquence? L'idiotie... On a essayé plus tard de réfuter l'opinion de M. Kocher touchant la connexité des symptômes ci-dessus décrits avec l'extirpation de la glande thyroïde; mais, à l'heure qu'il est, pas un chirurgien n'a plus recours à cette opération, tant que la tuméfaction ne présente pas de symptômes alarmants.
En 1884, M. Coller fit passer dans la pratique l'usage d'un des plus précieux moyens dont dispose la médecine, — la cocaïne, qui provoque une anesthésie locale complète. Deux ans plus
tard, procédant à une opération sur une femme, M. Golomnine, professeur à l'Académie médicale de Saint-Pétersbourg, lui introduisit dans le rectum une solution de cocaïne. Tout à coup la malade devint livide, elle fut saisie de convulsions, et, une demi-heure après, elle succombait, accusant tous les symptômes d'un empoisonnement par la cocaïne. M. Golomnine rentra chez lui, s'enferma dans son cabinet de travail, et se brûla la cervelle...
Vers la fin de 1880, le professeur Gast recommanda l'usage d'un nouveau soporifique, très efficace et très inoffensif, — la sulfonal. On vérifia son dire, et l'on en arriva à la conviction que c'était vraiment là un excellent spécifique, n'entraînant aucune complication. Mais, trois mois après la découverte de M. Gast, le docteur Schmey publia le résultat d'une expérience qu'il venait de faire. Il avait ordonné deux grammes de sulfonal à un vieillard qui souffrait d'artériosclérose et d'accès d'angine. « L'effet obtenu fut terrible; le médicament détermina, bientôt après son introduction dans le corps, un épouvantable accès d'asphyxie, qui dura toute la nuit, interrompu seulement par des accalmies de
quelques minutes. » Se basant sur ce fait, le docteur Schmey recommandait beaucoup de prudence dans l'emploi du sulfonal, lorsqu'il s'agit des maladies qu'il venait de citer. Puis on constata qu'une égale prudence était nécessaire dans les cas d'anémie pernicieuse, d'hypochondrie, et de morphinomanie. L'usage du sulfonal n'était donc pas tout à fait inoffensif. Mais comment est-on arrivé à faire ces observations ? Pendant les cinq ans que cette méthode fut en vigueur, le professeur Lépine a relevé, dans la presse médicale, la constatation de seize cas d'empoisonnement avec issue mortelle.
Il résultait de tous ces faits une conclusion qui s'imposait pour moi : je n'emploierais plus, à l'avenir, que des moyens reconnus absolument certains, ne présentant aucun danger.
Environ trois ans plus tard, je soignais une institutrice, atteinte de tuberculose. Vers cette époque la nouvelle se répandit que Robert Koch continuait ses recherches sur la tuberculine, qui avait si piteusement échoué, qu'il avait perfectionné son sérum, et qu'il l'employait de nou~
veau. La malade me demanda s'il ne serait pas utile de lui faire une injection de cette tuberculine « perfectionnée. »
— 11 vaudrait mieux attendre, — lui répondisje; — il faut vérifier si cette nouvelle tuberculine est meilleure que la première.
C'était agir consciencieusement. Mais, tout de suite, la question se posa devant moi : « Sur qui fera-t-on cette vérification? Ailleurs, hors de ma vue, c'est sur des malades qu'on expérimentera. Si le résultat est satisfaisant, j'en ferai profiter mes patients, comme je le fais pour la cocaïne et le sulfonal. Mais si tous les médecins agissaient de même, qu'adviendrait-il ? »
Nous ne connaissons encore que fort peu l'organisme humain et les lois qui le régissent. En appliquant tel ou tel nouveau moyen, le médecin n'en prévoit qu 'approximativement l'effet; il se peut que cet effet soit bon, mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il fût nuisible : nous n'allons qu'à tâtons, dans l'obscurité et il faut être prêt à toutes les éventualités. Cette incertitude s'atténue jusqu'à un certain degré lorsque les essais sont faits sur des animaux, et c'est déjà beaucoup; mais l'organisme des animaux
diffère notablement de celui de l'homme ; et on ne peut pas conclure, en toute assurance, du premier au second. Nous pouvons dire : il est possible que tel ou tel moyen soit utile et ne fasse aucun mal; mais nous courons toujours le risque de nous tromper ; et même il nous faut du temps pour savoir s'il y a erreur. Les observations cliniques sont difficiles et compliquées ; que de remèdes dont l'effet s'est trouvé d'abord favorable, et qui, comme on le constata plus tard, n'avaient agi que par autosuggestion !
C'est en faisant sans cesse des expériences, en marchant à l'aventure, dans les ténèbres, en se trompant et en constatant ses erreurs, que la médecine est arrivée à des résultats dont elle peut être fière. Si les risques à courir n'étaient pas affrontés courageusement, il ne pourrait y avoir de progrès, toute l'histoire de la médecine en est la preuve.
Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, on traitait les tumeurs des ovaires par des médicaments ; toutes les tentatives d'ovariotomie avaient abouti à des résultats si tristes, que, si j'avais écrit ces mémoires un demi-siècle plus tôt, j'aurais cité ces tentatives comme des exem-
pies impardonnables d'expérimentation sur des êtres vivants.
A cette époque vivait en Angleterre un jeune chirurgien, Spencer Wells. Plusieurs fois il lui était arrivé d'assister à des ovariotomies ; et il en avait conclu, lui aussi, que cette opération était impossible.
Mais, bientôt après, il prit part, en qualité de chirurgien, à la guerre de Crimée ; il eut à soigner de nombreuses plaies de l'abdomen, et put observer de près comment agissent les lésions sur cette partie du corps.
De retour à Londres, en 1856, Spencer Wells, familiarisé avec ces blessures, pensa qu'en procédant adroitement on pourrait pratiquer l'ovariotomie avec succès. On avait si peu de confiance en cette opération que les médecins l'appelaient « meurtrière », et que les avocats généraux disaient qu'il faudrait assigner devant les tribunaux ceux qui assumaient de pareilles responsabilités. Malgré tout, Spencer Wells résolut de faire un nouvel essai aussitôt qu'un cas favorable se orésenterait. L'occasion s'offrit à lui, peu après. Wells pratiqua l'ovariotomie... L'opérée succomba.
« Je crois, — raconte Spencer Wells, — qu'il serait difficile de se représenter l'état de découragement dans lequel je me trouvai alors. Ma première tentative avait complètement échoué. Comme tant d'autres, j'avais eu l'espoir que la voie peu enviable que j'avais choisie me conduirait à la célébrité : et tout, absolument tout, était contre moi. La presse médicale tonnait avec violence contre ma tentative, les membres les plus autorisés des sociétés de médecine la blâmaient énergiquement. »
Néanmoins Spencer Wells continuait à pratiquer l'opération, et réussissait de mieux en mieux. Peu à peu, les intéressés changèrent d'opinion. Déjà, en 1864, l'ovariotomie avait droit de cité partout ; un peu plus tard, on la proclamait comme le triomphe de la chirurgie contemporaine.
Qui s'aviserait de blâmer aujourd'hui une audace couronnée d'un pareil succès? Juge-t-on un vainqueur? Il y a plusieurs années, quand Behring introduisit dans la pratique le sérum antidiphtérique, le professeur Pourièze lui reprocha de n'avoir pas procédé à ses expériences d'une manière scientifique. Il faisait remarquer,
entre autres choses, sa témérité, et parlait des scrupules de conscience que Behring devait éprouver en pratiquant sur les enfants l'injection de son sérum, sans en connaître d'avance, exactement, les vertus. Néanmoins, jusqu'à présent, Futilité du sérum n'a pas été contestée. On n'a eu qu'à remercier Behring, et personne n'aurait l'idée de se demander aujourd'hui si ce novateur se serait décidé à faire sur son propre fils la première injection de son fameux sérum.
Lorsque Pirogoff, sur ses vieux jours, fut atteint d'un cancer du maxillaire supérieur, le docteur Vyvodzeff, qui le soignait, s'adressa à Bilroth pour lui demander d'opérer Pirogoff. Bilroth, après avoir pris des renseignements sur l'état de la maladie, refusa. « Je ne suis plus le courageux et téméraire opérateur que vous connaissiez à Zurich, écrivait-il à Vyvodzeff. A présent, avant de me décider à agir, je me pose la question suivante : Est-ce que je permettrais qu'on pratiquât sur moi-même l'opération que je vais faire à mon client?... »
Qu'est-ce donc à dire? Bilroth essayait-il donc auparavant, sur ses malades, des opérations
qu'il n'aurait pas voulu qu'on tentât sur luimême? Oui, certes. Et sans cela nous n'aurions pas toute la série des remarquables opérations que nous lui devons. Ainsi, la solution n'est pas aussi simple et aussi claire que je le pensais : « Ne pratiquer que ce qui a été examiné et vérifié. » Tant que je m'en tiens moi-même à cette réserve, je la trouve bonne et juste ; mais si je me représente chaque médecin adoptant ce principe, je vois avec évidence qu'une telle manière d'agir serait absurde, et qu'elle aurait pour conséquence la ruine de la médecine. « Vous dites, — écrivait dernièrement le célèbre chirurgien français Péan, — qu'on ne doit employer sur les hommes que des moyens qui ont été préalablement vérifiés sur les hommes ; mais c'est une assertion qui se réfute d'elle-même. Si, pour son malheur, la médecine se détournait de sa voie actuelle, elle serait condamnée à l'empirisme le plus étroit, à la tradition la plus dogmatique. Les expériences sur les animaux ne profiteraient qu'aux recherches spéculatives ; certes la médecine vétérinaire en tirerait un grand profit, mais, quant à la médecine humaine, elle n'y gagnerait rien. »
En effet, que deviendrait alors cette science? Supposons qu'on ne doive plus pratiquer de méthodes nouvelles, et qu'on se trouve dans l'obligation de renoncer aux anciennes. Le médecin qui ne voudrait plus traiter la syphilis avec du mercure serait aussi coupable, à ce point de vue, que celui qui entendrait la guérir par des procédés encore inconnus. Pour renoncer à ce qui est connu, il faut non moins de témérité que pour se lancer dans l'inconnu ; aussi l'histoire de la médecine prouve-t-elle que la science moderne, malgré toutes ses acquisitions brillantes, s'est a enrichie », — pour employer les termes de Magendie, — « de ses pertes ». En condamnant les expériences sur les vivants, on arriverait au résultat suivant : la médecine pratique tomberait dans un engourdissement complet, jusqu'au jour, encore bien lointain, où le corps humain serait connu exactement, et on l'effet de chaque moyen nouveau pourrait être prévu dans tous ses détails. Comment faire quand, de tous côtés, nous arrive la même supplication : «Venez à notre secours! pourquoi votre science nous soulage-t-elle si peu? »
Ma situation de médecin devient ainsi très étrange. Mon désir sincère est de ne pas nuire
au malade qui réclame mes soins. C'est là un principe si élémentaire, et si indiscutable, qu'on ne peut le méconnaître. Mais, si je l'adopte systématiquement, je me condamne à l'impuissance, à l'arrêt absolu de toute amélioration. L'homme vivant me barre toutes les routes ; partout où je le vois, je recule. Ainsi ma tranquillité d'âme est sauvegardée, mais le problème n'en reste pas moins sans solution.
Quant à la question dont j'ai parlé plus haut, quelle en est la réponse? Où est la limite du permis? Je n'en sais rien. Et pourtant ce sont des sujets d'une actualité angoissante. Les expériences de bactériologie ont clos la grande série des découvertes capitales de la médecine ; une trêve temporaire a suivi. Gomme toujours à des moments pareils, l'empirisme relève la tête, et tout un courant d'innovations se produit. On lance sans cesse de nouveaux médicaments, de nouveaux sérums bactériques, toxiques, et antitoxiques ; on invente de nouvelles opérations sans effusion de sang. Peut-être en retirera-t-on quelques précieux avantages, mais on est saisi d'une terreur poignante quand on pense au prix qui aura permis de les acquérir. Et de tout cœur
on plaint les malades qui, comme des papillons attirés par la lumière, se laissent prendre à cette brillante éclosion d'inventions, et veulent en faire l'expérience, souvent même en dépit des avertissements des médecins.
Peu après mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'allai voir une vieille tante, la femme d'un général. Elle me parla longuement de ses nombreuses maladies : battements de cœur, mal d'estomac, tic nerveux, insomnies.
— Mais mon médecin vient de me prescrire un nouveau remède contre l'insomnie.... C'est le plus nouveau! Tu ne le connais pas encore, sans doute ! Gomment s'appelle-t-il donc ? La chlo-ra-lose... Ce n'est pas du chloral, qui agit sur le cœur... c'est un médicament tout à fait sans danger; c'est du chloral perfectionné!
Alors elle m'apporta une boîte élégante, pleine de cachets que lui avait prescrits le médecin à la mode, et, triomphante, me montra l'ordonnance.
Et moi, tout en l'écoutant, je me disais :
- — Pauvre femme ! Pauvre femme !
ÎII
En 1893, un rédacteur du Médecin, de Saint- Pétersbourg, écrivait :
« Sous le titre de JErztlkhe Versuche an lebenden Menschen (Expériences médicales sur l'homme vivant), un certain Dr Koch vient de faire paraître une brochure qui ne contribuera guère à relever le prestige des médecins. L'auteur y démontre que la vivisection a, depuis longtemps, franchi le seuil de nos hôpitaux, — ou, en d'autres termes, qu'on fait actuellement, dans les cliniques, l'expérimentation sur le vivant, comme on pratique la vivisection sur des animaux dans les laboratoires. Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les feuilletonistes et les chroniqueurs de la presse quotidienne n'ont pas tardé à saisir cette occasion de se mettre en cam-
pagne. Il est à désirer que nos collègues allemands ne laissent pas sans réfutation et sans explication les faits cités par le docteur Koch ; ce serait, en effet, le seul moyen d'atténuer l'effet fâcheux d'un tel livre. »
Je n'ai pas lu cette brochure, mais, quant à l'affirmation générale qui s'y trouve énoncée, je ne crois pas qu'un seul médecin puisse la contester, en présence du nombre énorme de documents authentiques qui en prouve, hélas ! l'exactitude absolue.
En citant quelques-uns de ces faits, je renverrai le lecteur aux sources où je les ai moimême puisés, afin qu'il puisse les contrôler personnellement. Et je me bornerai à une seule branche de la médecine : les maladies vénériennes. Bien que ce soit un sujet délicat, je le choisis parce qu'il est le plus riche en données instructives. Les maladies vénériennes sont l'apanage exclusif de l'homme, et il n'en est pas une qui puisse être étudiée sur les animaux. Voilà pourquoi, tandis que, pour certains autres cas, il est possible d'avoir recours a des inoculations faites sur les animaux, ces inoculations ne peuvent servir dès qu'il s'agit de maladies
L'EXPÉRIMENTATION SUR L'HOMME VIVANT 15â
vénériennes. Elles doivent être faites sur l'homme lui-môme. Et les vénériologistes n'ont pas reculé devant cette nécessité. Chaque pas en avant, dans leur science, a été marqué par un ou plusieurs crimes.
Gomme on le sait, il existe trois formes de maladies vénériennes : la gonorrhée (blennorrhagie), le chancre, la syphilis.
Le microbe spécifique qui détermine la gonorrhée a été découvert par Neisser en 1879. Ses expériences, faites dune manière très scientifique, indiquaient, avec beaucoup de probabilité, que le gonocoque qu'il avait découvert était le véritable virus de la maladie. Mais, pour connaître exactement l'action spécifique d'un microorganisme, il n'y a, en bactériologie, qu'un procédé : l'inoculation. Si, quand on a inoculé à un animal une certaine quantité de culture pure d'un microbe, cet animal contracte telle maladie, cela prouve que ce micro-organisme est le virus de cette maladie. Or, l'animal ne contracte pas la gonorrhée. Il ne restait donc que deux alternatives : ou bien laisser la question pendante, ou bien recourir à l'inoculation sur l'homme.
Neisser avait choisi le premier de ces deux partis.
Mais déjà ses disciples ne furent plus aussi scrupuleux. Le premier qui inocula le gonocoque à l'homme fut le Dr Max Bockhardt, assistant du professeur Rinecker. « M. de Rinecker, écrit Bockhardt, était persuadé que les causes des maladies vénériennes ne pouvaient être connues qu'en faisant l'inoculation à l'homme. Sur la proposition de son maître, Bockhardt inocula une culture de gonocoque pure à un malade atteint de paralysie progressive, qui était au dernier stade de la maladie, et qui, depuis plusieurs mois, avait perdu toute sensibilité1. » L'inoculation réussit, mais la suppuration ne parut pas assez abondante ; pour l'accélérer, on donna au malade un demi-litre de bière. « L'effet fut merveilleux, écrit Bockhardt. La suppuration devint très forte... Et quand, dix jours après la première inoculation, le malade mourut dans un accès de paralysie, l'autopsie démontra chez lui une gonorrhée aiguë de l'urèthre et de la vessie, ainsi qu'une multitude d'ulcères dans le rein
* Beitrag zur Mtiologie des Hornrœhrentrippers, dans le Viertels jahr sel ir. fur Dermatol. und Syphilis, 1883, p. 3.
droit ; dans le pus de ces ulcères se trouvaient de nombreux gonocoques '. »
Cette pratique de la culture pure par Bockhardt n'avait pas une grande importance scientifique, sa méthode n'étant pas assez perfectionnée. La première culture incontestablement pure du gonocoque a été obtenue par le Dr Ernest Bumm2. Pour en démontrer la vertu spécifique, Bumm en introduisit dans l'urèthre d'une femme, dont les voies uro-génitales, après examen préalable, furent trouvées normales. Une uréthrite typique se déclara ; elle exigea six semaines de traitement. Pour examiner les différents caractères du virus, Bumm en inocula encore à une autre femme. L'effet fut le même que dans le premier cas.
Il y a vingt-cinq ans que Neggarat a démontré quelles graves conséquences, surtout chez la femme, résultaient de cette « innocente gonorrhée », dont les ignorants parlent encore aujourd'hui avec un sourire. Sur ce point, la science a dit son dernier mot. Voici ce qu'écrit à ce
1 Beitrag zur JEtiologie des Hornrœhrentrippers , dans le Viertelsjahrschr. filr Dermatol. und Syphilis, 1883, p. 7-10.
- E. Bumm. Der Milwoorganismus de?" gonorrhœischen Schleimhanterhrankungen, 2e édit., Wiesbaden, 1887.
propos Neisser, une autorité en la matière : « Je déclare sans hésitation qu'en raison de ses suites la gonorrhée est une maladie infiniment plus dangereuse que la syphilis; et je pense que tous les gynécologistes seront du même avis 1. » Du reste, Bumm lui-même dit, dans Tavantpropos de son ouvrage, que « la contagion blennorrhagique est une des causes les plus graves des maladies dangereuses des organes génitaux2. » Gela ne Tapas empêché d'exposer luimême à ce danger deux de ses clients. Il est vrai que Bumm assure qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires pour ne pas infecter les organes génitaux ; mais il ne faut pas oublier que toutes ces mesures préventives sont fort peu efficaces. Au reste, l'infection blennorrhagique des voies urinifères seules peut déjà avoir des conséquences très graves.
Un pas en avant dans la culture du gonocoque a été fait par le Dr E. Wertheim 3, qui est arrivé à obtenir la culture pure sur les plaques. « Pour démontrer, écrit Wertheim, que les colo-
1 Klinisches lahrbuch, t. II, p. 199.
Op cit., chap. IV.
Deutsche med. Wochenschinft, 1891, n° 50 et Archiv fur Gynœkologie, t. XLII (1892).
nies de microbes cultivées sur les plaques étaient vraiment des colonies du gonocoque Neisser, il fallait, naturellement, inoculer de ces microbes dans l'urèthre de l'homme1. » Il fit donc cet essai sur quatre paralytiques, et sur un idiot de trente-deux ans. Chez ce dernier, on a observé une suppuration assez abondante deux mois encore après l'inoculation. Wertheimn'a pas pu faire d'autres expériences, « faute de sujets2. »
Mais la méthode de Wertheim a été vérifiée par d'autres expérimentateurs. Gebhardt 3 s'en est servi sur les hommes de sa clinique. Charles Menge a inoculé le gonocoque à une femme atteinte d'une fistule cancéreuse du vagin ; il a répété la même expérience sur une femme qui avait une tumeur au cerveau, et qui est morte deux jours après \ »
Finger, Hohn, et Schlangenhauf, ont expérimenté sur une plus large échelle 5. Ils ont pratiqué l'inoculation sur 14 hommes atteints de
4 D. med. Woch.
* Arch., p. 17, 28, 33, 37, 39.
3 Berliner Klinisch. Wochenschr., 1892, n° 11, p. 238.
4 Ein Beitrag zur Kultur des Gonococcus, Centralblatt fur Gynœkologie, 1893, n° 8.
5 Archiv fier Dermatologie und Syphilis, t. XXVIII, 1894, p. 304-306, 317-324.
maladies graves, de tuberculose pour la plupart, et qui tous sont morts de trois à huit jours après. Le malade F. D., âgé de vingt et un ans, « a fourni un sujet histologique très précieux. » « Si l'on pense que le processus n'a duré que trois jours, on est frappé de . l'intensité qu'il a dû avoir, pour produire des transformations histologiques aussi profondes. »
La blennorrhagie est souvent la cause de Fophthalmie purulente des nouveau-nés ; et beaucoup d'expérimentateurs ont étudié le rapport entre le gonocoque et les maladies des yeux chez les nouveau-nés. E. Fraenkel a inoculé les écoulements purulents de malades sur les yeux de trois enfants qui allaient mourir 1. L'un d'eux vécut encore dix jours après l'inoculation : il avait contracté l'ophthalmie purulente typique. M. Tischendorf a inoculé des sécrétions blennorrhagiques sur les yeux d'enfants moribonds ; il a obtenu l'ophthalmie purulente avec présence du gonocoque 2. Kroner a inoculé, sur les yeux de six aveugles, des écoulements purulents d'accouchées, écoulements
« Virchow's Archiv, t. IC, chap. II, 1885, pp. 263-264. • Archiv fur Gynœkologie, t. XXV, 1885, p. 114.
ne contenant pas de gonocoques. Le résultat a été négatif \
Telle est l'histoire des principales expériences sur la blennorrhagie. Je ne veux pas m'arrêter aux inoculations du chancre, qui ont été pratiquées sur de nombreux malades. Elles sont relativement inoffensives. On les fait sur l'épaule, sur la cuisse, ou sur l'abdomen; et, une semaine après, on soigne les ulcères. Ce sont des « bagatelles » pour le malade, selon l'expression de certains auteurs, encore que le derme de l'homme soit « le milieu nutritif le plus favorable au microbe du chancre mou », comme le dit le Dr Spitchka 2. Et puis ces inoculations ont été pratiquées si souvent qu'il faudrait des centaines de pages pour les décrire toutes.
Passons à la syphilis. Sans remonter à des époques trop lointaines, je vais résumer l'histoire des expériences faites depuis le célèbre Ricord. Cet éminent syphiliographe français a élucidé beaucoup des points obscurs de sa science; mais, ses observations n'ont pas toujours été exemptes d'erreurs. Une de ses erreurs les plus
4 Archiv fur Gynœkologie, t. XXV, 1885, p. 113.
* Archiv fur Dermat. und Syphilis, 1894, t. XXVIII, p. 32.
graves, notamment, a été d'affirmer que la syphilis secondaire n'était pas contagieuse. Et si Ricord a commis cette méprise, c'est parce que, tout en multipliant les inoculations sur des malades déj à atteints d'affections vénériennes , j amais il n'a pu se décider à en faire sur ceux qui étaient encore indemnes de ces affections.
La contagiosité de la syphilis secondaire a été affirmée, pour la première fois, par le médecin anglais William Wallace. Les Leçons cliniques des Maladies Vénériennes de ce savant sont remarquables par l'aisance avec laquelle il y raconte ses essais d'inoculations syphilitiques sur des sujets sains. « L'inoculation de la syphilis, dit-il, je la pratique de trois façons : ou bien je fais une piqûre avec ma lancette, et je transporte sur la plaie les sécrétions d'ulcères ou de condylomes ; ou bien je fais soulever l'épiderme au moyen d'un taffetas vésicant, et, sur la partie mise à nu, j'applique de la charpie enduite de pus ; ou bien enfin j'écarte l'épiderme en le frottant avec le doigt couvert d'une serviette, et, sur la surface dénudée, je dépose du pus. Dans les trois cas, j'ai obtenu les mêmes résultats *.»
* The Lancet, 1835-1836, vol. II, p. 132.
Plus loin, Wallace raconte en détail les expériences tentées par lui sur cinq hommes sains, âgés de dix-neuf à trente-cinq ans. Tous contractèrent la syphilis caractéristique. « Les faits que je mentionne ici, dit-il, dans sa 22e leçon, sont en bien petit nombre en comparaison de ceux que je pourrais encore citer \ ». Il répète la même chose dans sa 23e leçon 2.
« Est-il encore permis de douter que les accidents secondaires à la syphilis soient contagieux? écrivait Schnœpf à propos de ces inoculations 3. Plus n'est besoin d'expériences nouvelles sur des hommes sains ; celles de Wallace sont assez concluantes. La question est résolue, la science n'exige plus de nouvelles victimes ; tant pis pour ceux qui ferment les yeux à l'évidence ! »
Mais le défilé des victimes ne faisait que commencer.
En 1851, Waller publia des expériences « remarquables » qui « datèrent dans l'histoire de la syphilis. » Voici comment ils les décrit :
« Première expérience. — Dùrst, garçon de
* The Lancet, 1836-1837, vol. II, pp. 535, 536, 538, 620, 621.
2 lbid., p. 539.
3 Annales des maladies de la peau et de la syphilis, publiées jpar A. Cazenave, vol. IV, 1851-1852, p. 44.
douze ans, souffrait depuis de longues années de la teigne. Sauf cet accident, il ne présentait 1 aucun autre symptôme de maladie. Gomme il devait rester à l'hôpital pendant plusieurs mois, et qu'il n'avait même jamais eu la syphilis, je le trouvai propre à subir l'inoculation. Je la lui fis le 6 août, en pratiquant des incisions sur la peau de la cuisse droite ; et, dans les plaies légèrement saignantes, j'introduisis du pus recueilli sur un syphilitique. » Au commencement d'octobre, cet enfant laissa voir l'éruption caractéristique de la syphilis 1.
« Deuxième expérience. — Frédéric, âgé de j quinze ans, atteint depuis sept ans d'un lupus de ; la joue droite et du menton. Ce malade n'avait ! jamais eu la syphilis : il était donc propre à la syphilisation. Celle-ci fut pratiquée sur lui le 27 juillet. Dans les incisions que je fis sur la ) cuisse gauche, j'introduisis du sang pris à une femme atteinte de syphilis. Je pansai la plaie avec de la charpie, imbibée du même sang. Dès le commencement d'octobre, l'inoculation produit un résultat incontestable 2. »
1 Vierteljahrschr. fur d. prakt. Heilkunde, Prague, 4851, t. Il pp. 424-126.
2 ma., pp. 126-128.
« J'ai montré ces deux malades, continue Waller, au directeur et à tous les médecins de l'hôpital, à beaucoup de leurs collègues, ainsi qu a plusieurs professeurs attachés à différents hôpitaux. Tous ont confirmé mon diagnostic, et m'ont promis d'en témoigner s'il le fallait. »
Avec tous ces noms, cette précision de détails, ne croirait-on pas lire le procès-verbal d'un acte judiciaire?
Les expériences de Waller furent le point de départ d'une foule d'autres, ayant pour but d'élucider la question, — déjà élucidée par Wallace, — de la contagiosité des accidents secondaires de la syphilis.
Au mois de mars 1852, le professeur Rinecker inocula la syphilis à un garçon de douze ans, atteint de chorée ou danse de Saint-Guy. Un mois après l'inoculation, l'infiltration et l'endurcissement se développèrent. On n'a pas constaté de symptômes constitutionnels *.
En 1855, dans une des séances de la Société des Médecins du Palatinat, au cours d'une discussion sur la contagiosité de la syphilis secon-
1 Verhandlungen der phys. medec. Gesellschaft in Wilrzburg, t. III, 1852, p. 391.
daire (à propos des expériences de Waller) , le secrétaire de la Société présenta à l'assemblée un rapport que lui avait envoyé un médecin empêché de venir en personne au congrès. « Des circonstances exceptionnelles ont permis à ce médecin de faire, sans enfreindre les lois de r humanité, des expériences à propos de la contagion des accidents consécutifs de la syphilis. » Voici ces expériences : 1° on a inoculé le pus des condylomes d'une femme syphilitique à 11 sujets : 3 femmes de dix-sept, vingt, et vingthuit ans, et 8 hommes âgés de dix-huit à vingtcinq ans : tous ont contracté la syphilis ; 2° on ' a inoculé le pus d'ulcères syphilitiques à 3 femmes de vingt-quatre, vingt-six, et trente-cinq ans : toutes ont contracté la syphilis ; 3° on a transporté du sang d'un syphilitique sur les ulcères plantaires de six malades : trois d'entre eux ont accusé les accidents de la syphilis ; 4° chez trois personnes on a introduit du sang d'un syphilitique dans des plaies qui provenaient de ventouses : effet nul1. »
Donc on a pratiqué l'inoculation de la syphilis sur 23 personnes, dont 17 ont été ainsi contami-
Âïrtzliches Intelligenz-Blatt, 1856, n° 35, pp. 425-426.
nées de cette maladie ; et tout cela a été possible « sans enfreindre les lois de l'humanité » ! Voilà certes « un concours de circonstances » vraiment étonnant ! Et nous verrons plus loin que de pareilles « circonstances » ne sont pas rares, dans cette branche de la médecine... L'auteur de ces expériences est resté anonyme ; il a jugé bon de cacher son nom, et, jusqu'à présent, on ne parle de lui dans le monde scientifique que sous la désignation de « l'Anonyme du Palatinat. »
La même question de la contagion des accidents secondaires de la syphilis a été l'objet des recherches de M. Hubenet, professeur à l'université de Kieff. Ce savant a pratiqué, entre autres, les expériences suivantes * :
« 1° J'ai soumis à l'inoculation de la syphilis un jeune aide-médecin, J. Sousikoff, âgé de vingt ans, florissant de santé... J'appliquai un vésicatoire sur la cuisse gauche, et, après avoir écarté l'épiderme, je transportai, sur la surface dénudée, de la sécrétion de plaques muqueuses. Je la recouvris de charpie, imbibée de la même sécrétion. Cinq semaines plus tard, je constatai des roséoles sur la poitrine et sur l'abdomen. A par-
« Voïenno-Medic. Journal, n° 77, 1860, pp. 423-427.
tir de ce moment, les accidents syphilitiques s'aggravèrent. A dessein, je laissai ce malade dans cet état pendant toute une semaine, afin de le montrer au plus grand nombre de médecins possible, et de leur faire constater le fait. Enfin je recourus au traitement mercuriel, et le malade guérit trois mois après.
« 2° Le soldat F. Maximoff, âgé de trentre-trois ans, est entré à la clinique chirurgicale le 13 janvier 1858. 11 souffrait depuis longtemps d'une fistule de Fur être. Comme le malade devait faire un long séjour à l'hôpital, j'avais ainsi la possibilité de contrôler les résultats des expériences que je désirais pratiquer sur lui. C'était un cas éminemment favorable. Le 14 mars, je lui inoculai de la sécrétion des plaques muqueuses qui couvraient les amygdales du soldat Nesteroff... Le 22 mai, la roséole caractéristique apparut... Le 2 juin, je commençai un traitement mercuriel, et, six mois après, Maximofï était guéri. »
« En lisant ces deux rapports, dit le professeur Manasséine *, on se demande ce que Ton doit le plus admirer : le sang-froid avec lequel l'expérimentateur laisse les accidents syphili-
* *Lektsyiobschtchney Terapïy, n° 1, Saint-Pétersbourg, 1879, p. 66.
tiques se développer jusqu'au degré le plus caractéristique, afin de pouvoir étudier la marche complète de la maladie, et « la montrer au plus grand nombre de médecins possible », ou bien encore cette logique de « dirigeant », en vertu de laquelle on peut exposer un subordonné à n'importe quel accident grave, voire même à une maladie mortelle, et cela sans son consentement. »
Le professeur Hubenet termine sa relation comme suit : « Je tiens à déclarer qu'ayant fait beaucoup d'expériences, avec résultat négatif, sur des malades, j'étais convaincu qu'il en serait de même pour les non-malades. C'est cette conviction qui m'a engagé à poursuivre des essais dangereux». Mais, pourtant, ce spécialiste ne pouvait pas ne pas connaître les expériences, avec résultats parfaitement positifs, de Waller. Et puis M. Hubenet a fait, en 1852, sa première expérience, suivie aussitôt d'un résultat positif; et sa dernière expérience date de 1858. Est-ce qu'à cette date, six ans après le résultat positif de sa première expérience, réminent professeur avait toujours la même « conviction? »
« La publication de ces faits, continue M. Hube-
net, empêchera peut-être les médecins, même ceux qui sont aussi sceptiques que moi, de tenter des expériences qui peuvent déterminer des troubles très graves chez les gens qui s'y soumettent. Mais, au reste, le sort des victimes ne m'inquiéterait pas trop si je savais que nos expériences ont contribué à donner au public la certitude que les accidents secondaires de la syphilis sont contagieux. . . Si ces recherches pouvaient faire la lumière dans un problème aussi grave, ce ne serait pas payer trop cher, des souffrances de quelques individus, un résultat aussi pratique et aussi important. »
On peut se demander, dans ces conditions, pourquoi M. Hubenet ne s'est pas inoculé la syphilis à lui-même. Mais peut-être estimait-il que, à ce prix-là, l' expérience aurait coûté « trop cher » à l'humanité?
En 1858, le gouvernement français s'adressa à l'Académie de Médecine de Paris en la priant d'élucider la question, toujours controversée, de la contagion des accidents secondaires de la syphilis. Une commission fut nommée; son rapporteur, M. Gibert, présenta à l'Académie ses conclusions. Entre autres expériences, il men-
tionna celle d'un praticien qui avait inoculé les sécrétions d'un syphilitique à deux malades adultes atteints du lupus : tous deux avaient contracté la syphilis. Le rapporteur lui-même avait fait l'inoculation à deux autres malades, également atteints du lupus ; il en était résulté, chez tous deux, les mêmes accidents *.
Le rapport de Gibert provoqua à l'Académie de longs et émouvants débats. Ricord y prit une large part. Lui qui, jusqu'alors niait obstinément la contagion, malgré toute son évidence, fut enfin forcé d'avouer qu'il s'était trompé.
Enfin l'adversaire le plus important et le plus autorisé des découvertes nouvelles était vaincu. Mais, malgré tout cela, les expériences, dès lors devenues absolument inutiles, continuaient et se renouvelaient indéfiniment. En 1859, un médecin de Lyon inocula une sécrétion de plaques muqueuses à un garçon de dix ans, J.-B. B..., qui était atteint de la gale, et provoqua ainsi chez lui la syphilis 2. La même année, le professeur Behrensprung obtint un résultat sem-
* Bulletin de l'Académie impériale de Médecine, t. XXIV. Paris, 1858-1859, pp. 888-890.
* Gazette hebdomad. de méd. et de chirurgie , 1859, n° 15.
blable chez une jeune fille de dix-huit ans, Berthe B...1 11 inocula également la syphilis à une prostituée, Marie G... Le professeur Lindwurm a pratiqué la syphilisation sur 5 femmes de dix-huit, dix-neuf, trente, quarante-cinq et soixante et onze ans, qu'il soignait dans son hôpital. Voici son rapport sur la dernière de ces expériences : « Marie E..., âgée de soixante et onze ans, souffrait depuis de longues années d'un ulcère profond du front. Les deux sinus frontaux, par suite de la destruction des parois antérieures, étaient ouverts ; le fond de l'ulcère était couvert de granulations épaisses, à travers lesquelles la sonde arrivait facilement jusqu'à l'os, et parfois même le perçait. . . Le 27 mai 1 861 , la malade fut soumise à une injection du sang d'une syphilitique ». La malade contracta la syphilis 2.
Le Dr Rosner, sur la proposition du professeur Gebra, a fait les expériences suivantes :
1° Un malade de cinquante ans, atteint d'un prurit très vif, a été soumis à l'injection d'une
4 Annalen des Charité-Krankenhauses, t. IX, fascic. 1, 1860, pp. 167-168.
2 Wurzburger Medicin. Zeilschrift, 1862, t. III, pp. 146,148,174.
sécrétion de condylomes plats, recueillie sur le sein d'une nourrice syphilitique. Gomme résultat, la syphilis.
2° Le Dr Rosner a inoculé le pus d'un chancre sur Tépaule d'une nourrice qui était atteinte de syphilitides maculeuses. Les piqûres ont produit les pustules caractéristiques. Le pus recueilli sur ces dernières a été transmis à un malade lépreux, non atteint, jusque-là, de syphilis. Cette inoculation a également réussi *.
Le Dr Pioch pratiqua la syphilisation sur un malade qui était en traitement à l'hôpital du Midi. La tentative échoua. Trois semaines plus tard, ce docteur reprit son expérience, et, cette fois, avec succès, car les accidents syphilitiques se produisirent chez le malade2.
Afin d'élucider la question, de savoir si l'homme, une fois guéri de la syphilis, peut la contracter à nouveau, le professeur Vidal, de Cassis, a fait l'expérience suivante : «M..., âgé de trente-sept ans, d'abord corroyeur, puis concierge, atteint de syphilis, est entré à l'hôpital
1 Hermann Zeissl. Manuel de la Syphilis, Saint-Pétersbourg, 1866, p. 29.
2 The Lancet, 1875, vol. H, p. 122.
ayant les extrémités inférieures paralysées. Pendant sa convalescence, il désira rester encore quelque temps à l'hôpital, jusqu'à ce qu'il eût obtenu une place dans un établissement public. Au mois de janvier 1852, je lui appliquai sur chaque cuisse du pus syphilitique ; puis, après l'ablation de l'épiderme, je pansai les plaies avec de la charpie imbibée de pus recueilli sur les plaques muqueuses d'un autre malade. Cette inoculation ne donna aucun résultat. Je résolus de reprendre l'expérience. Le 12 avril 1852, la respiration du malade devenant gênée, on lui appliqua des vésicatoires aux bras, et on les pansa comme la première fois. Le 15 avril, la plaie de chaque bras était couverte d'une membrane grisâtre, la suppuration était abondante et répandait une odeur insupportable ; on remit un pansement de charpie imbibée du pus syphilitique, et ainsi de suite, » Vidal trouvait absurdes les scrupules des savants qui reculaient devant de pareilles expériences, « Malheureusement, dit-il, les médecins les plus aptes, ceux qui pourraient rendre le plus de services, grâce à la logique de leur raisonnement et à leur habitude d'observation clinique, se refusent à la
pratique d'expériences qu'ils trouvent immorales .
Les accidents de la syphilis tertiaire sont-ils contagieux ? La plupart des expériences donnent une réponse négative. M. Diday a inoculé sans résultat du sang de syphilitiques à des sujets tout à fait sains 2. M. Finger a pratiqué plus de trente inoculations de virus de gommes et de périostite sur dix sujets, sans obtenir un seul cas d'infection 3.
Toute une série d'observations ont été faites pour rechercher si les sécrétions diverses, normales ou pathologiques, mais non spécifiques, du malade atteint des « accidents secondaires de la syphilis » sont contagieuses. Ainsi, M. Basset a inoculé du virus blennorrhagique, recueilli sur un syphilitique, à un homme sain, et a obtenu un résultat négatif4. M. le professeur B. Tarnowsky a eu plus de succès. Pendant l'hiver de 1863, à l'hôpital de Kalinkine, rapporte-t-il,
1 Vidal (de Cassis). Les Maladies vénériennes, 1857.
2 Gazette Médicale de Paris, 1846, cité par Lancereaux, Leçons sur la syphilis.
3 E. Finger, Die syphilis und die vener. Krankheiten. Vienne, 1886, p. 7.
* Gaz. Eebdomad., 1864, p. 706.
après dix-huit tentatives d'inoculations de sécrétions purulentes d'une syphilitique sur une malade atteinte de polypes variqueux, et qui n'avait jamais eu d'affection syphilitique, j'ai pu déterminer la syphilis caractéristique * ». Dans le même hôpital, M. Tarnovsky avait entrepris toute une série d'expériences ayant pour but de vérifier l'assertion de Gullerier, qui soutenait que le chancre mou n'était pas transmissible sur la muqueuse saine. « Non content de ces essais, écrit le professeur russe , je résolus d'entreprendre les mêmes recherches avec les sécrétions du chancre dur et de la syphilis consécutive. Je choisis deux malades qui n'en avaient jamais été atteintes, et qui n'accusaient, ni sur le vagin, ni sur les parties externes, aucune lésion ; dans le vagin de l'une d'elles, j'introduisis des sécrétions de chancre dur, dans celui de l'autre, des sécrétions des papules muqueuses. » Le même professeur Tarnovsky, faisant l'épreuve du sérum préventif de Langlebert, cite les deux cas suivants : « J'ai fait une incision sur la face interne de l'épaule d'un
4 V.-M. Tarnovsky. Kours venerytcheskich bolesniey. Saint- Pétersbourg, 1870, p.' 67.
sujet sain, au moyen d'une lancette ; puis, j'ai écarté légèrement l'épiderme, pour introduire, une première fois, des sécrétions de chancre dur, et une seconde, des papules muqueuses. Le virus est resté en contact avec l'endroit mis à découvert, de cinq à dix minutes; puis j'ai frictionné la partie contaminée avec le sérum prophylactique. Dans l'un comme dans l'autre cas, je n'ai pas constaté d'accident syphilitique1 ».
Au printemps 1897, le professeur Tarnovsky quitta l'Académie de Saint-Pétersbourg et prit sa
retraite. Sa dernière leç n fut consacrée à la
morale médicale ! Et sans doute le professeur exposa, sur ce thème, des idées très élevées et très nobles, car il fut acclamé chaleureusement par les étudiants.
Peut-on contaminer un sujet sain avec les sécrétions de l'ulcère mou des syphilitiques? La solution de ce problème a été l'objet de recherches par voie expérimentale faites par M. A. -G. Gué, actuellement professeur à l' Université de Kazan . Ce praticien a pris comme sujet une femme, atteinte de la lèpre norvégienne, et qui n'avait jamais
4 V.-M. Tarnovsky. KoUrs venerytcheskich bolesniey. Saint- Pétersbourg, 1870, p. 64.
souffert de syphilis. « Elle voulut bien se prêter à l'expérience » [sic /). Mais l'inoculation n'eut pas d'effet1. M. Rieger, qui fit quatre expériences semblables dans la clinique de Rinecker, obtint le même résultat négatif2. M. Riedenkapp eut plus de succès ; je veux dire non pas que les expériences qu'il fit aient mieux réussi, mais qu'il bénéficia d'un concours merveilleux de circonstances, tout à fait rares dans la vie ordinaire, mais telles qu'il en arrive parfois dans l'existence des syphiliologues.
« Premier cas : une jeune fille, entrée à l'hôpital le 9 octobre 1862, atteinte de blennorrhagie du vagin et de l'urètre, s'est inoculé, en jouant, et au moyen d'une aiguille, le virus d'un chancre, qu'elle avait recueilli sur des ulcères artificiellement produits par la syphilisation d'une malade... Deux ulcères se sont formés, mais la syphilis constitutionnelle ne s'est pas développée.
« Deuxième cas : une jeune fille atteinte
1 Journal de la Société des Médecins de Kazan, 4881, p. 12.
2 Article de Bautler sur la Syphilis dans le Manuel de Pa/hol. et Thérapeute de Simson, t. III, lre partie, Charkoff, 1886,
L'EXPERIMENTATION SUR l/HOMME VIVANT 177
d'eczéma des avant-bras, et qui n'avait jamais eu d'accidents vénériques, s'est inoculé, en jouant, comme la précédente, dix-huit chancres. » Cette imprudente malade a contracté la syphilis.
Pour s'assurer si le lait des syphilitiques peut transmettre la contagion, M. Padova a inoculé à quatre nourrices saines du lait d'une syphilitique1. Dans les quatre cas, l'expérience est restée sans effet. La même question a fait l'objet des recherches du Dr Voss2; à l'hôpital de Kalinkine, il a inoculé du lait de syphilitique à quatre prostituées « qui avaient consenti à l'expérience. »
Première expérience : Pélagie A..., âgée de treize ans, paysanne du gouvernement de Novgorod ; atteinte de syphilis ; elle guérit. Le 25 septembre 1875, on lui fait une injection du lait d'une syphilitique. Il en résulte un abcès « gros comme un petit poing ».
Deuxième expérience : Lioubov U..., seize ans, prostituée; est entrée à l'hôpital, atteinte d'une uréthrite ; elle n'a jamais eu d'affection syphilitique. Le 27 septembre on lui injecte,
Laneereaux, op. cit., p. 614.
St-Petersburg.Med. Wochenschrift, 1876, n° 23.
sous l'omoplate gauche, le contenu d'une seringue de Pravaz pleine de lait de syphilitique. Le sujet a contracté la syphilis.
Troisième expérience : Natalie K..., âgée de quinze ans, prostituée, atteinte d'uréthrite et de vaginite, est soumise à l'injection du lait d'une syphilitique. Effet nul.
Le Dr Voss, comme le professeur Gué, assure qu'il n'a fait ces expériences qu'autorisé par ses victimes. Est-il possible de se moquer plus agréablement des gens? La plus âgée d'entre ces femmes n'avait que seize ans ! Et si même elles se prêtaient à ces essais, savaient-elles à quoi elles consentaient? Leur assentiment pouvait-il avoir une importance quelconque ?
Mais, assez sur ce sujet ! Je suis loin d'avoir épuisé tous les exemples d'inoculation syphilitique que je connais. Les faits que je viens de noter ne sont, comme on le voit, ni exceptionnels, ni accidentels : on emploie cette méthode systématiquement, on en publie les résultats en toute tranquillité, sans crainte d'être jugé par les tribunaux, par l'opinion publique, ou sa propre conscience, on en parle comme on parlerait
d'épreuves tentées sur des lapins ou sur des chiens. Je citerai encore quelques expériences empruntées à d'autres branches de la médecine ; quoiqu'elles soient relativement plus rares (grâce à la possibilité qu'on a de les faire sur des animaux), leur nombre n'en est pas moins considérable.
Pour reconnaître les conditions dans lesquelles peut avoir lieu la contamination de l'homme par les vers, le professeur Grassi et le Dr Calandruccio administrèrent à un garçon de sept ans, qui jusque-là n'avait jamais souffert de cette infirmité, des pilules qui contenaient des embryons d'ascarides ; trois mois plus tard, on trouva, dans les selles de l'enfant, 143 vers longs chacun de 18 à 23 centimètres1. Au Congrès des Médecins de Halle, le professeur Epstein, dans une communication sur des expériences semblables, raconte qu'il a introduit, dans des aliments destinés à trois enfants, des embryons de ces mêmes vers ; trois mois après, il a constaté la présence d'oeufs d'ascarides dans les selles de ces enfants.
Pour étudier les transformations du foie chez les
4 Centralblatt fur Bakteriol. Paras, 1887, t. I, p. 131.
diabétiques, les professeurs Friedrichs et Ehrlich ont imaginé de placer un trocart dans l'organe à examiner. « En retirant le poinçon, on trouvait dans la canule du trocart des gouttes de sang contenant des cellules hépatiques, et parfois des morceaux de foie, relativement grands, en forme de saucisse. »
Le Dr Fehleisen, qui a découvert le microbe de l'érysipèle, a essayé la culture de ses streptocoques sur une vieille femme de cinquantehuit ans, atteinte de fibrosarcome. L'érysipèle s'est déclaré. « Le sixième jour après l'inoculation, la malade accusa une faiblesse très grave, qui exigea l'emploi d'excitants i. » Fehleisen inocula encore l'érysipèle à six malades, souffrant de lupus et de tumeurs diverses2.
Au mois de mars 1887, une femme, qui avait un cancer de la glande mammaire, s'adressa à M. Hahn, chirurgien de Berlin. Une opération était impossible. « Afin de ne pas révéler à la malade que son état était désespéré », M. Hahn s'avisa d'agir sur son moral, au moyen d'un ex-
1 De Fehleisen. Die Astrologie des Erysipeles. Berlin, 1883, pp. 24-23.
2 Lot. cit., p. 29.
pédient inoffensif, de façon à la tranquilliser et à l'empêcher de perdre courage. Il fit l'ablation d'une partie du sein attaqué, et la greffa sur le sein indemne de sa cliente ; la greffe réussit. On put ainsi se convaincre que le cancer était contagieux1. L'expérience de Hahn a été plus tard reprise, avec succès, par le professeur Bergmann, et par un chirurgien anonyme, qui en a communiqué un rapport au professeur Corail, de Paris.
La question de la transmission du typhus exanthémateux a été étudiée par le Dr Finn, dans un des hôpitaux du Caucase. Sur sa proposition, le Dr Artemovitch a injecté, au moyen de piqûres, du sang de malades atteints de typhus exanthémateux à 17 soldats bien portants. Pas un de ces derniers n'est tombé malade ; « sur deux d'entre eux seulement des abcès se sont développés, aux endroits des piqûres ». De plus, le DrFinn en choisit 28 autres, parmi les hommes jeunes et sains, qu'il fit coucher dans la salle où étaient les malades atteints de typhus exanthémateux. Ils passèrent quatre ou cinq jours dans cette salle, leurs lits touchant
1 Berlin. Klinisch. Wochen., 1888, n° 21.
ceux des sujets infectés, et parfois même ils se servaient de couvertures qui avaient été utilisées par les malades1.
En décembre 1887, le Dr Stikler lut, devant FAcadémie de Médecine de New-York, un travail sur les inoculations prophylactiques de la scarlatine 2. Il avait observé que les personnes qui avaient pris certaines maladies au contact d'animaux qui en étaient atteints étaient ensuite immunisées contre les attaques de la scarlatine ; afin de vérifier la justesse de son observation, Stikler injecta à des enfants du sang de chevaux malades, et le contenu des pustules de vaches infectées. Après quoi, il fit coucher ces mêmes enfants sur des oreillers qui avaient préalablement servi à des scarlatineux, et il les obligeait à rester dans un air contaminé par ces malades ; le nombre des enfants soumis à ces expériences était de 20. En outre, Stikler pratiqua sur 12 autres enfants des injections sous-cutanées de sang de scarlatineux qui avaient de la fièvre. Sur ces 32 sujets, les uns n'eurent pas du tout
4 Compte rendu des séances de la Société Impériale des Méde cins du Caucase, 1878-1879, n° 8, p. 167. 2 Centrabl. fur Bakler. und Paras., t. IV, 1888, p. 369.
la scarlatine, les autres la contractèrent, mais sous une forme légère ; il n'y en eut pas de gravement atteints.
Le professeur Robert Bartolo, de l'Ohio, soignait une malade, chez laquelle, par suite d'un cancer des enveloppes crâniennes, la partie postérieure du cerveau était à découvert. Le professeur profita de la rareté du cas pour faire sur sa patiente une série d'expériences destinées à mettre en lumière les effets d'une excitation électrique sur le cerveau. L'excitation galvanique de la dure-mère se trouva n'être pas douloureuse, l'excitation faradique, au contraire, amena une contraction des muscles dans toute la partie opposée du corps Après ces essais, l'aiguille isolée d'une électrode fut enfoncée dans l'hémisphère gauche du cerveau, et l'autre électrode appliquée contre la dure-mère ; une fois le courant établi, des contractions musculaires se produisirent dans la main et le pied droits et dans les muscles auriculaires gauches ; la pupille gauche se dilata. « Malgré la douleur bien évidente que cet essai occasionnait à la malade, un sourire parut sur son visage, comme sous l'influence d'une sensation très agréable. » La
même expérience fut répétée sur la partie céré brale droite. Lorsque l'aiguille pénétra dans la matière du cerveau, la malade éprouva une douleur aiguë dans la nuque. Afin d'obtenir des réactions plus marquées, j'augmentai la force du courant ; alors le visage de la malade prit une expression d'horreur, et elle se mit à pousser des cris perçants ; ses yeux aux prunelles largement dilatées restèrent fixes, ses lèvres, devenues violettes, écumèrent, elle perdit connaissance, puis la partie droite du corps fut saisie de convulsions qui durèrent cinq minutes, et auxquelles succéda un évanouissement profond ; la malade ne revint à elle que vingt minutes après le début de l'expérience. « Au bout de quelque temps, l'essai fut renouvelé, mais avec un courant plus faible ; trois jours après, « l'état de la malade avait sensiblement empiré ». Le soir elle eut un nouvel accès de convulsions, qui se prolongea pendant cinq minutes, après quoi elle s'évanouit profondément. Cette troisième tentative lui laissa une paralysie totale du côté droit ; d'ailleurs la malheureuse mourut peu de temps après1 .
« British Médical Journal, 1874, vol. I, pp. 687, 723. 727.
« Donc, c'est ainsi qu'agissent les médecins avec les malades qui se remettent entre leurs mains! » — dira plus d'un de mes lecteurs, après avoir parcouru ce chapitre. Une conclusion aussi hâtive serait erronée. Il ne faut pas, à cause des cent ou deux cents médecins qui ne voient dans leurs malades que des sujets précieux pour leurs recherches, stigmatiser toute la classe sociale dont ils font partie. On peut citer, en regard de ces malheureuses tentatives, un nombre non moins grand de cas dans lesquels des médecins ont fait les expériences les plus dangereuses sur eux-mêmes. C'est ainsi que tout le monde se souvient des essais de Pettenkofer et d'Emmerich, qui avalèrent un bouillon de culture contenant des bacilles cholériques, après que l'acide muriatique de leur estomac eût été neutralisé au préalable par la soude. J.-J. Metchnikoff, les docteurs Gasterlick et Latapie, ont fait de même; les docteurs Biorgiony, Warnery, Lindeman, et beaucoup d'autres, se sont inoculé la syphilis; jeunes et bien portants, ils se sont
condamnés, par amour pour la science, à des expériences dont ils ont souffert toute leur vie. Mais il serait aussi faux, en généralisant ces exceptions, de conclure à l'héroïsme de toute la classe médicale, que de décrier cette corporation dans son ensemble à cause de ceux qui tentent certaines épreuves aux dépens de leurs malades.
Cependant, un fait qui ressort incontestablement des expériences citées, et qui ne saurait être justifié, c'est l'indifférence honteuse que rencontrent, dans le monde médical, de pareilles cruautés. Le martyrologe des malades sacrifiés à la science, dont je viens de citer des fragments, n'a pas exigé de moi, pour être dressé, des recherches mystérieuses. Ce sont les coupables euxmêmes qui ont communiqué leurs expériences aux journaux médicaux, afin que chacun en eût connaissance. Il semblerait que la publication d'un seul essai de ce genre dût forcément en rendre la répétition impossible. Et l'on peut imaginer que celui qui, le premier, s'est livré à de pareilles recherches, a été aussitôt honteusement rejeté du milieu médical. Mais la chose est loin d'être ainsi. Relevant fièrement la tête.
ces serviteurs de la science poursuivent leur chemin, sans rencontrer de résistance sérieuse ni de la part de leurs confrères, ni de celle de la presse médicale. Parmi tous les organes de cette dernière, je n'en connais qu'un qui proteste d'une façon énergique et obstinée contre chaque tentative de vivisection sur l'être humain : c'est le journal russe Le Médecin... Les pages de ce journal étaient naguère toutes remplies d'annotations de la rédaction, dans le genre de celle-ci : « Encore des expériences illicites ! » « Nous ne comprenons vraiment pas comment des médecins peuvent se permettre de telles libertés! » « Faudra-t-il donc attendre que les procureurs soient chargés du soin de déterminer où doivent prendre fin les expériences permises, et où commencent celles qui sont criminelles ? » « N'est-il pas temps pour les médecins de s'entendre, afin de s'opposer à de telles expériences, quelque instructives qu'elles soient par ellesmêmes? »
Oh! oui, il en est temps, grand temps! Mais il est temps aussi, pour la société, de cesser d'attendre le moment où les médecins sortiront enfin de leur apathie! Il faut qu'elle prenne elle-
même les mesures nécessaires pour protéger ses membres contre ces zélateurs de la science, qui oublient vraiment un peu trop la différence qu'il y a entre un homme et un cochon d'Inde !
Un jour, pendant les derniers mois de mon séjour à TUniversité, notre professeur de gynécologie arriva au cours, lamine sombre et préoccupée :
— Messieurs, — dit-il, — vous vous souvenez de cette femme qui souffrait d'endométrite et dont je vous ai exposé le cas il y a une dizaine de jours? Je lui ai fait devant vous un curetage de la matrice. Eh! bien, elle est morte, hier, d'une infection du péritoine...
Le professeur nous expliqua en détail le cours de la maladie, et le résultat de l'autopsie. En plus des épaississements de la membrane muqueuse, à cause desquels il avait fallu faire le curetage, la malade avait, dans la profondeur de la matrice, une tumeur musculeuse, un myome. Or, c'est
chose très dangereuse de cureter la matrice lorsqu'il y a des myômes, car ceux-ci peuvent facilement crever et se décomposer. Dans le cas donné, l'examen le plus consciencieux de l'utérus n'avait fourni aucun indice de la présence de ce myôme; on avait fait le curetage, et il avait eu comme conséquence la décomposition du myôme et la mort de la malade.
— De cette façon, Messieurs, continua le professeur, la mort de cette femme a été indubitablement amenée par notre opération. Sans notre opération, la malade aurait pu vivre encore une dizaine d'années. Notre science, malheureusement, n'est pas toute-puissante ; il est très difficile de prévoir des conséquences aussi funestes, et il faut toujours être prêt à les voir survenir. Pour éviter de pareils accidents, Schultze propose...
Le professeur parla longtemps encore, mais je nel'écoutais plus. Sa communication m'avait fait, pour ainsi dire, tomber des nues où m'avait transporté ma confiance enthousiaste dans l'omnipotence de la médecine. Je pensais : « Notre professeur est un spécialiste d'une réputation européenne, un homme de grand talent, reconnu
comme tel par tous; et néanmoins lui-même n'est pas garanti contre de telles erreurs ! Que me réserve donc l'avenir, à moi, homme médiocre et inexpérimenté ? »
Et, pour la première fois, cet avenir me parut menaçant. Pendant quelque temps je restai tout à fait désorienté, écrasé par l'énormité de la responsabilité qui m'attendait. Et partout, dès lors, je découvrais des témoignagnes de l'importance de cette responsabilité. Ayant ouvert, par hasard, un numéro des Nouvelles Thérapeutiques, j'y lus ce qui suit :
« Bintz rapporte le cas curieux d'une malade qui a eu une fausse couche après avoir absorbé, en cinq fois, cinq grammes de natron salicylique. Le médecin qui avait ordonné ce remède a eu à répondre devant le tribunal, mais il a été acquitté, car aucun rapport relatant des cas de ce genre n'a encore été publié, bien que l'emploi du natron salicylique se fasse, comme on le sait, dans une très large mesure. »
Cette remarque m'était tombée sous les yeux fortuitement; j'aurais pu très bien ne pas la rencontrer; et néanmoins si, dans l'avenir, une conjoncture semblable s'était présentée pour moi,
rien n'aurait pu justifier mon ignorance, puisque dès maintenant la chose avait été portée à la connaissance du public. Il fallait donc que je susse tout, que je me souvinsse de tout. — Mais cela est-il au pouvoir de l'homme ?
Bientôt, cependant, mon humeur mélancolique se dissipa de nouveau, et d'autant plus aisément que, aussi longtemps que je fus à l'Université, je n'eus aucune responsabilité à encourir. Mais le jour où, reçu médecin, je me mis à pratiquer, lorsque je vis, à l'œuvre, toute l'impuissance de notre science, je me sentis dans la position d'un guide obligé de conduire les gens, la nuit, sur le bord escarpé et glissant d'un précipice. « Ces malheureux ont confiance en moi, me disai-je, — et ne songent même pas qu'ils longent un gouffre; tandis que moi, je m'attends à chaque instant à voir l'un d'eux disparaître. »
Souvent, après avoir déterminé une maladie, je ne pouvais positivement pas me résoudre à entreprendre de la traiter, et je m'en déchargeais sous n'importe quel prétexte. Dans les premiers temps de mon installation à Saint-Pétersbourg, j'eus une fois la visite d'une femme qui avait le ténia. Je savais que le remède le meilleur et le
plus sûr contre cette maladie était l'extrait de fougère mâle. Je consulte mes livres, pour voir quelle quantité il en faut ordonner; et je lis ceci : « Ce médicament a beaucoup perdu de sa réputation depuis qu'on s'est vu forcé d'en restreindre les doses... Mais il faut être prudent en fixant la quantité à prendre : à trop forte dose, il peut produire un empoisonnement... » 11 faut donc que je sois très prudent, en ordonnant ces doses, et que, d'autre part, elles ne soient pas trop «faibles ». Gomment est-il possible d'observer la « prudence », dans de telles conditions?... Je déclarai à ma malade que je ne pouvais la soigner, et qu'elle eût à s'adresser à un autre médecin.
Elle ouvrit de grands yeux.
— Je vous paierai ! — dit-elle.
— Mais non, je ne parle pas de cela... Voyezvous... C'est une chose qu'il faut soigner à loisir et je n'ai pas le temps en ce moment !
La femme haussa les épaules, et s'en alla.
J'éprouvais une terreur semblable devant presque la moitié de mes malades ; et cette terreur s'augmentait encore de la conscience de mon inexpérience. Que d'angoisses ne m'avait
pas coûtées la mort du fils de la blanchisseuse, que j'ai racontée plus haut!
Puis l'habitude vint, peu à peu ; je cessai de craindre à tout instant ; je commençai à avoir plus de foi en moi-même ; je n'accompagnai plus chacun de mes actes d'hésitations stériles, causées par l'image de toutes les complications qui pouvaient survenir. Mais cependant l'épée de Damoclès du « hasard malheureux », perpétuellement suspendue sur ma tête, me maintient, encore aujourd'hui, dans une sorte de surexcitation nerveuse.
On ne sait jamais d'avance, droù et quand il viendra, ce « hasard malheureux ». Je me souviens d'un accident survenu à l'hôpital où j'étais. On opérait la résection du coude sur une jeune fille de seize ans. On m'ordonna d'endormir la malade. Mais dès que j'eus porté à son visage le masque imbibé de chloroforme, et dès qu'elle en eut aspiré l'odeur une seule fois, son visage bleuit, ses yeux devinrent immobiles, et le pouls s'arrêta. Les mesures les plus énergiques auxquelles on eut recours pour la rappeler à la vie furent inutiles. Une minute auparavant, elle parlait, s'agitait, ses yeux étaient tout brillants
d'effroi et de terreur ; et maintenant ce n'était
plus qu'un cadavre Selon le désir des parents,
une autopsie médico-légale fut faite ; tous les organes intérieurs furent trouvés parfaitement normaux, comme je l'avais constaté moi-même en auscultant la malade avant de la chloroformer : et néanmoins elle était morte, morte de cette terrible idiosyncrasie que rien ne peut faire prévoir ! Ses parents emmenèrent le cadavre, en nous couvrant de malédictions.
L'été passé, je me trouvais dans un petit village du centre de la Russie. Un jour, le propriétaire d'un village voisin m'envoie chercher. Je refusai d'abord de me rendre chez lui. Je souffrais d'une grande fatigue, je ne désirais qu'une chose : me reposer, ne pas voir des visages de malades, ne pas ressentir l'excitation nerveuse que j'éprouvais continuellement. J'avais déjà plus qu'assez à faire à m'occuper des paysans, à qui je ne pouvais absolument pas refuser mes soins. Mais les circonstances m'obligèrent à répondre à cet appel. Le malade était un vieillard aux traits calmes et sympathiques, un lieutenant-colonel en retraite, dont les moustaches grises étaient enfumées par le tabac. Il souffrait
d'une cyrrhose du foie et d'une hydropisie abdominale.
— Je n'espère point guérir, docteur ! me dit le vieillard d'une voix grave et traînante. Je sais que je dois bientôt mourir ; et d'ailleurs il faut limiter ses désirs. Seulement j'ai par trop d'eau dans le ventre ; regardez, c'est un amas énorme ; je ne puis plus souffler. Mon docteur me fait des
ponctions chaque mois, mais il est en congé
C'est pourquoi je vous ai dérangé J'ai ici
tous les instruments nécessaires.....
Dans ces cas-là, on fait sortir le liquide au moyen d'un instrument spécial, le trocart, qui se compose d'une canule métallique fine et droite, à l'intérieur de laquelle est fixée une pointe aiguisée. Au moyen du trocart, on perce la paroi abdominale, puis on retire le poinçon, et le liquide sort par le tube. Cette opération n'est pas du tout dangereuse. Si l'on introduit le poinçon de la façon voulue, il ne blesse jamais l'intestin. Je fis donc une ponction au malade.
Quinze jours plus tard, le vieillard me fit de nouveau appeler. Je lui fis une seconde ponction ; mais, cette fois, le liquide qui sortit était légèrement teinté de rouge ; la pointe avait proba-
blement blessé une petite veine. A toute éventualité, je restai encore deux heures auprès du malade, mais je ne remarquai rien d'anormal. Le lendemain matin, de bonne heure, on vint me chercher de sa part, en me priant de me hâter. Pendant la nuit, le vieillard avait beaucoup changé ; il gisait immobile sur son lit, le visage d'une pâleur mortelle, comme de la cire, et le pouls très faible. Je reconnus des symptômes certains d'hémorragie interne. Pendant que je préparais une dissolution de sels pour faire une injection sous-cutanée, le malade mourut. Il me serait difficile de dire quelle complication s'était produite ; car on ne me laissa pas faire l'autopsie ; selon toute probabilité, la pointe du trocart avait blessé une branche, — anormalement développée, et affaiblie par la vieillesse, — de l'artère épigastrique. Pendant la nuit, un mouvement plus vif du malade, ou un accès de toux, avait aggravé l'hémorragie, d'abord insignifiante.
Les parents attribuèrent la mort du vieillard au cours normal de la maladie. Il me répugnait de me taire, j'avais envie de leur dire la vérité, et de leur expliquer tout : mais à quoi cela aurait-il servi ? Je retournai chez moi. Sur les
champs couverts de rosée se levait un matin paisible et joyeux ; le ciel retentissait des trilles des allouettes, dans l'ombre vert-tendre des bois s'argentaient les troncs des bouleaux ; tout semblait si pur, si tranquille ! Etais-jedonc seul
condamné à ne jamais ressentir nulle part cette paix heureuse et sans mélange ?
Le chirurgien anglais James Paget dit quelque part, dans ses Leçons sur les accidents de chirurgie : « Il n'y a pas de chirurgien à qui il ne soit arrivé une ou plusieurs fois, durant le cours de sa pratique, d'abréger la vie des malades, alors qu'il s'efforçait de la prolonger. Et de telles aventures ne se présentent pas seulement pour les opérations importantes ; si Ton pouvait parcourir la liste complète des opérations considérées comme « petites », on verrait que chaque chirurgien habile a été témoin, dans sa propre clientèle et dans celle de ses confrères, d'une ou de plusieurs issues fatales à ces opérations. J'oseaffirmer que, sur cent opérations pratiquées par le chirurgien pour enlever un atérome du cuir chevelu, il y en aura une ou deux suivies de mort. De même, sur cent ligatures de tumeurs hémorroïdales, il y aura également un ou deux cas mortels ».
Et il est impossible de prévenir ces accidentslà. Un malheur de ce genre peut éclater à chaque instant de notre pratique, et nous ruiner pour toujours. En 1884, le médecin viennois Spitzer soignait une fillette de quatorze ans qui avait eu les doigts gelés ; il lui prescrivit d'enduire de collodion iodé les endroits touchés par le froid ; mais alors se produisit une gangrène de l'auriculaire, et il fallut amputer le doigt. La mère porta plainte contre le docteur Spitzer. Le tribunal le condamna à payer à la demanderesse 650 florins ; il le condamna en outre à une amende de 200 florins, et à la privation de ses droits professionnels. Les journaux attaquèrent vivement Spitzer, l'accablèrent de leurs sarcasmes. Dans le monde médical, ce cas avait produit une grande agitation : Spitzer n'avait pu avoir aucune raison de prévoir que les applications de collodion iodé allaient produire un résultat aussi désastreux. Le condamné en appela au Sénat, qui demanda l'avis de la Faculté de Médecine. D'après le rapport du célèbre chirurgien Albert, la Faculté émit, à l'unanimité, les conclusions suivantes : « La Faculté de Médecine, ayant ordonné une série d'expériences afin de savoir si les applications de
collodion iodé peuvent produire la gangrène, a obtenu un résultat négatif. On ne trouve ni dans la littérature, ni dans la science, des indications sur le danger, en général et en particulier, des applications du remède cité. C'est pourquoi il n'y a pas de raison d'accuser le docteur Spitzer d'ignorance » . Mais le malheureux médecin n'avait déjà plus besoin d'être disculpé. Le jour même où furent publiées les conclusions de la Faculté, le cadavre de Spitzer fut retiré du Danube : il n'avait pu supporter le blâme général, et il s'était noyé.
Oui, en de telles occurences, il ne faut compter sur la pitié de personne ! Il faut que le médecin soit un dieu infaillible, pour qui il n'y a point de doutes, qui doit vaincre toutes les difficultés, et à qui tout est possible. Et malheur à lui s'il lui arrive de se tromper, même dans les cas où
il n'aurait pas pu échapper à l'erreur ! Il y a
quinze ans , un chroniqueur de la Gazette de Pétersbourg publia le récit d'un fait « révoltant » qui s'était passé dans la clinique chirurgicale du professeur Kolomnine. « Un jeune garçon nommé Kharitonoff, qui souffrait d'une inflammation de l'articulation coxo - fémorale , fut
amené à la clinique par ses parents. Lorsque
le Docteur F (le nom figure en toutes lettres
dans l'article), attaché comme interne à l'hôpital, eut procédé à l'auscultation, il demanda à Kharitonoff de sauter sur sa jambe malade ; celui-ci refusa, assurant à l'honorable Esculape qu'il ne pouvait se tenir sur cette jambe. Mais l'Esculape, sans écouter les observations du pauvre enfant, l'obligea à sauter, avec le secours des étudiants qui se trouvaient là. Il sauta. Un cri terrible retentit, et l'infortuné retomba dans les bras de ses bourreaux : le saut venait d'occasionner une fracture de la hanche. Un sarcome s'était formé, qui se développa avec une rapidité effroyable ; et le jeune garçon mourut par la
faute de ses tourmenteurs »
Le Docteur F , dans une lettre à la rédaction du journal, expliqua ce qui s'était passé. L'enfant se plaignait d'une douleur dans l'articulation, mais on ne remarquait aucun signe extérieur de maladie ; il y avait lieu de croire à une tuberculose de l'articulation coxo-fémorale. Kharitonoff pouvait fort bien s'appuyer sur sa jambe. « Je dis au patient, explique le docteur, de se tenir sur sa jambe malade et de sauter légère-
ment. Si Ton fait cette expérience sur des malades de ce genre, même au commencement delà maladie, alors qu'aucun autre symptôme ne se manifestée le mal se révèle par une légère douleur dans la jointure. Puis la fracture se produisit. Des cas pareils se rattachent au nombre des « fractures naturelles » (auto-fractures) . Ainsi qu'on le constata plus tard, l'enfant était atteint d'un sarcome central de la moelle des os ; de sorte que l'os était attaqué à l'intérieur, et était devenu friable ; il a suffi d'un seul mouvement violent pour que la fracture eût lieu ; cette fracture se serait produite d'elle-même, soit à la consultation ou en ramenant l'enfant à la maison. Il est excessivement difficile, et parfois positivement impossible, de reconnaître en toute sûreté cette maladie, lorsqu'il n'y a pas encore d'enflure manifeste. En outre, il faut ajouter que la dite maladie est généralement très rare, au contraire
de la coxalgie, qui est très répandue »
Ces explications du Docteur F soulevèrent
de nouvelles railleries de la part des chroniqueurs. Pendant toute une semaine encore, on houspilla le malheureux médecin, et on se moqua de lui dans les journaux.
11 est facile de s'émouvoir lorsque des médecins commettent de pareilles erreurs. Mais, et là se révèle le côté tragique de notre profession, si, le lendemain, un cas semblable s'était présenté de nouveau devant le Dr F., celui-ci était obligé de s'y prendre exactement comme il l'avait fait la première fois. Il est évident qu'il lui aurait été infiniment plus agréable de pouvoir agir autrement. A coup sûr, on est tenté de s'abstenir, de renvoyer le malade chez lui, en lui disant de ne revenir que lorsque des symptômes certains auront paru... Mais celui qui, dans le cas du jeune Kharitonoff, en aurait décidé ainsi, n'aurait été qu'un poltron, indigne du nom de médecin.
L'idée absolument erronnée que le public se fait de la médecine est la cause principale de son injuste attitude envers les médecins. On devrait se rendre compte des forces et des ressources qui sont à la portée de la science médicale, et ne pas accuser le médecin d'une faute dont, seule, l'imperfection de cette science est coupable. Alors les exigences que Ton formule vis-à-vis des médecins retomberaient à un niveau raisonnable.
Et cependant la somme de ces exigences diminuerait-elle? Le sentiment ne connaît pas et ne peut pas connaître la logique. Il n'y a pas longtemps encore que je l'ai éprouvé par moi-même. Les couches de ma femme étant très laborieuses, une opération était devenue indispensable. Et devant moi se dressèrent, avec tous leurs terribles risques, les accidents qui pouvaient se produire.
— Il faut faire une opération ! me répétait froidement et sans s'émouvoir, le médecin-accoucheur.
Gomment pouvait-il parler de cela d'une manière si tranquille? Il savait, pourtant, quels dangers multiples menacent l'accouchée, au cours de ces opérations ; et il devait comprendre clairement ce que serait pour moi la perte de ma Natacha ! Il fallait qu'il réussît son opération; c'était une nécessité impérieuse, sinon, quel affreux événement! et il n'aurait à mes yeux aucune excuse, ni lui, ni la science ; je ne pouvais lai reconnaître le droit de se tromper sur ma femme ! Et, devant ce sentiment qui m'envahissait, toute ma logique, tous les raisonnements de mon intelligence, cessaient d'avoir aucune prise sur moi.
Aussi longtemps que durèrent mes études, et encore après que j'eus quitté l'Université, j'étais enchanté de la médecine, et j'avais en elle une foi ardente. Ses conquêtes scientifiques me semblaient immenses. « Combien de points déjà de l'organisme humain qui nous sont connus et accessibles ! me disais-je. Le temps viendra où cet organisme n'aura plus de secret pour nous, et le chemin qui mène à cette connaissance est sûr. » C'est avec cette opinion parfaitement arrêtée que je me mis à pratiquer la médecine. Mais, bien vite, je me heurtai à l'homme vivant, et le doute commença de nouveau à ébranler mes convictions. « Nous ne connaissons pas encore l'importance de cet organe », « l'effet de ce remède nous est encore complètement inconnu » ,
« les causes de telle maladie ne sont pas encore déterminées. » La science a beau avoir conquis des domaines immenses ; quelle importance cela a-t-il, si, en revanche, se déroulent autour de nous des horizons infinis où tout reste sombre et impénétrable ? En définitive, que puis-je comprendre à l'état d'un homme malade, si je ne comprends pas tout ? Gomment me mettre à sa place, m'approcher de lui pour lui porter secours ? Le mécanisme d'une montre est infiniment plus simple que l'organisme humain : et pourtant essaie-t-on de réparer une montre sans en connaître jusqu'au moindre rouage ? Aujourd'hui comme à l'époque de mes premiers rapports avec la médecine, je suis effrayé par l'imperfection inouïe de son diagnostic, l'incertitude et le peu d'assurance de ses conclusions. Mais tandis qu'autrefois j'étais rempli d'un profond mépris pour « ceux » qui avaient créé une science si sujette à l'erreur, l'imperfection de cette science me paraît être, maintenant, une chose naturelle et inévitable. Et d'autant plus j'en aperçois l'extrême gravité.
Me voici en présence de cet organisme vivant, énigmatique, mystérieux! Quelles forces le régis-
sent, quelles actions s'accomplissent en lui ? En quoi consiste l'effet des remèdes que j'y introduis? de quelle manière y naissent et s'y développent les maladies ? Le bacille de Koch introduit la tuberculose dans cet organisme, celui de Lœffler, presque semblable en apparence, y détermine la diphtérie : pourquoi cela ? J'injecte sous la peau d'un malade une solution chimique : elle circule indifféremment dans tout le corps, à l'exception d'un seul centre qu'elle excite aussitôt : je sais cela, mais je n'ai aucune idée des conditions chimiques qui rendent possible un tel phénomène.
Une jeune fille qui souffre d'une migraine s'adresse à moi pour que je la guérisse. En quoi consiste cette migraine? Au moment des accès, le front de la malade devient froid, et la pupille se dilate. La jeune fille est anémique ; d'où l'on peut conclure que la cause de la migraine, dans le cas présent, est l'irritation du grand sympathique, produite elle-même par l'anémie générale !
Mais que voilà une belle explication ! De quelle façon et pourquoi l'anémie a-t-elle entraîné l'irritation du grand sympathique ? Quelles sont les
forces combatives de l'organisme que je dois seconder, dans leur lutte contre un désordre croissant, et où siègent-elles ? Quelle est l'influence du fer sur l'anémie, quel effet résultera sur les spasmes du grand sympathique de l'usage de la phénacétine ou de la caféine que je vais prescrire? La malade est là, devant moi, j'entreprends de la soulager, j'y réussis peut-être ; mais, en même temps, je ne comprends rien à la nature de son mal, je ne sais ni comment, ni pourquoi, agiront sur elle les remèdes que je lui ai ordonnés.
Je n'ai pas la moindre idée des lois fondamentales communes à tous les organismes humains; et chaque malade m'offre, en outre, toute la richesse et la diversité de ses particularités personnelles. Que puis-je savoir de ces êtres? Deux j personnes qui ont l'air également bien portantes restent quelque temps les pieds dans l'humidité; Tune n'aura qu'un rhume de cerveau, la seconde un violent accès de rhumatisme articulaire : pourquoi cela ? La dose maxima de morphine que l'on puisse prendre impunément est de trois centigrammes ; on fait une injection de cinq milligrammes à une malade adulte, nullement affai-
blic : elle en meurt. Pour expliquer des faits de ce genre, la médecine se sert d'un terme spécial : « les idiosyncrasies »; mais ce mot ne me donne aucune indication qui m'aide à prévoir ces conditions spéciales. La plus forte quantité de chloral hydraté que Ton puisse absorber en un jour est de cinq grammes ; il y a peu de temps, le Dr Davis a cité le cas d'un malade qui, ayant mal aux dents, a pris, en trois jours, soixante grammes de ce médicament, c'est-à-dire vingt grammes par jour, sans en être incommodé. L'auteur aurait écrit 160 au lieu de 60, qu'il me serait encore impossible de le contredire avec assurance, tant nous connaissons peu l'homme dans ses particularités.
Et quels moyens nous donne la science pour pénétrer les secrets de l'organisme vivant, pour reconnaître ses maladies ? Elle nous est évidemment de quelque utilité. J'ai un malade devant moi : il a la fièvre, il se plaint de douleurs dans les articulations ; le foie et la rate sont plus volumineux que d'ordinaire. J'examine une goutte de son sang, au microscope; entre les globules se meuvent rapidement de petits organismes en forme de spirale ; ce sont les spirales de la réci-
dive du typhus ; et je puis dire, en toute assurance, que le malade est atteint du typhus de retour. Si la nature me donnait des moyens d'information aussi sûrs pour chaque maladie et pour chaque individu, je me sentirais sur un terrain ferme. Mais il n'en est pas ainsi : dans l'énorme majorité des cas, je dois tirer mes conclusions, excessivement importantes pour la vie et la santé de mes malades, en ne me fondant que sur des données tout à fait infimes.
Je fus appelé, une fois, auprès d'une vieille demoiselle, âgée d'environ cinquante ans, et qui possédait une petite maison dans un des quartiers de Pétersbourg. Son logement se composait de trois chambrettes basses, garnies de consoles ornées d'images saintes, devant lesquelles brûlaient des lampes ; elle y vivait avec une amie d'enfance, aussi maigre et aussi jaune qu'elle. La malade, qui semblait très nerveuse et hystérique, se plaignait de battements de cœur et de douleurs dans la poitrine ; chaque jour, vers cinq heures, elle sentait sa respiration devenir oppressée, et elle avait de la difficulté à avaler.
— N'avez-vous pas le sentiment qu'une boule vous remonte dans la gorge, lorsque vous avalez?
demandai-je, en pensant au symptôme bien connu de l'hystérie, globus hystericus.
— Oui, oui, justement! dit la malade, ravie. Une auscultation sérieuse me prouva que le
cœur et les poumons étaient en bon état ; donc, c'était évident, la malade était atteinte d'hvstérie. Je prescrivis des remèdes en conséquence.
— Docteur, n'est-il pas à craindre que je meure subitement? demanda la patiente.
Elle voulait léguer sa maison à son amie ; et, si elle mourait sans testament, elle savait que tout passerait entre les mains de son frère, le seul héritier légal, un rusé matois qui lui avait pris tout son argent, six mille roubles environ, sans lui en donner de reçu, et qui refusait de les lui rendre.
— Mais qui vous empêche de faire votre testament tout de suite? luidis-je.Iln'yapas de danger immédiat, certes, mais il peut arriver tant de choses ! Si vous sortez, rien ne vous garantit que vous ne serez pas écrasée par un tramway! Il vaut toujours mieux prendre ses mesures à temps.
— C'est vrai, c'est vrai! répondit la malade, toute songeuse. Dès que je serai mieux, j'irai chez le notaire !
4~'l2 MEMOIRES D'UN MEDECIN
II était alors trois heures. Deux heures plus tard, son amie accourut chez moi et m'annonça en sanglotant la mort de sa compagne; en se levant de table, elle avait chancelé, pâli, le sang avait jailli de sa bouche, et elle était tombée morte.
— Pourquoi, pourquoi ne nous avez-vous pas averties, docteur? — répétait la pauvre femme, bégayant à travers ses pleurs, et se frappant la poitrine du poing, comme une folle. — Je suis maintenant réduite à la mendicité, son vaurien de frère va me mettre à la rue !
Je voyais clairement, maintenant, quelle avait été la maladie de la morte. Elle souffrait sans doute d'un anévrisme; la déglutition difficile qui se produisait le soir (après le dîner) et que je croyais être le globus hystericus , était causée par le battement de Fanévrisme, sous l'influence j de la pression du sang. Mais de quelle utilité pouvait être ce diagnostic tardif?
En pareils cas, la fureur et le désespoir s'emparaient de moi : Qu'est-ce, en effet, que cette science qui me laisse si peu clairvoyant, si impuissant? Gomme un coupable pris en faute, je n'osais pas regarder en face cette pauvre
femme, à laquelle j'avais fait un tort irréparable. Et, cependant, que pouvait-on me reprocher ?
Et plus j'allais, plus j'éprouvais ce sentiment. Même là où le diagnostic me semblait simple, comme dans le cas précité, l'événement me donnait parfois tort; j'étais souvent tout à fait désorienté, il fallait me décider tout à coup sur de pitoyables données, sans la moindre importance. Et je passais des nuits entières à marcher de long en large dans ma chambre, réfléchissant à ces indices et les coordonnant, sans pouvoir arriver à rien de défini. Et lorsque, en dépit de ma perplexité, j'avais formulé un diagnostic, j'étais rongé par cette pensée obsédante : si pourtant j'avais mal conjecturé? Comment pourrais-je vérifier la justesse de mes prévisions? A la longue, ce manque d'assurance devient, chez certains médecins , un fardeau qui pèse sur toutes les minutes de l'existence.
Mais supposons que j'aie correctement formulé mon diagnostic. Il s'agit maintenant de guérir le malade. Quelle garantie la science me donnera-t-elle de l'efficacité des remèdes qu'elle
préconise? La cause des effets de la majorité de ces remèdes nous est à peine connue. Ce n'est que d'une façon empirique, par des observations cliniques, que la science établit la manière de les employer. Mais nous savons déjà combien ces observations sont sujettes à Terreur. Quelle foule de remèdes qui, d'après les témoignages unanimes de tous les observateurs, ont donné d'abord de bons résultats, et dont on a fait le procès une ou deux années plus tard, en en démontrant l'inutilité et même le danger ! La tuberculine de Koch a régné pendant deux ans, et Ton a dû enfin constater, d'une manière irréfutable, le « brillant » résultat qu'elle avait sur la tuberculose ! Au travail déjà infiniment complexe et mystérieux qui s'accomplit dans un organisme malade, s'ajoutent des milliers d'influences, celle des innombrables formes de l'activité de la maladie et du milieu ambiant, celle de la multitude de réactions provenant des forces combatives ; et la mille et unième influence sera celle du remède ! Comment déterminer ce qu'elle sera, parmi tant d'actions diverses?
Un médecin de la Grèce antique, Ghrysippe, défendait de manger aux malades atteints de
fièvre; Dioxippe leur interdisait de boire; Sylvius les obligeait à transpirer ; Broussais les saignait jusqu'à ce qu'ils en tombassent évanouis ; Carry leur donnait des bains d'eau froide : et chacun d'eux affirmait que sa méthode était la bonne. Les médecins du moyen âge employaient contre le cancer, — et avec « grand succès », selon eux, — un onguent composé de déjections humaines. Au siècle passé, afin d'« aider les dents à percer » , on incisait quinze et vingt fois les gencives des enfants , même quand ils n'avaient que dix jours. Encore en 1842, Underwood conseillait de fendre les gencives sur toute l'étendue des mâchoires, et même de les inciser profondément, jusqu'aux dents, auxquelles cette opération ne pouvait nuire. Et tous ces procédés avaient un effet salutaire, tous ces remèdes guérissaient, au dire des observateurs les plus autorisés !
Muni d'un bagage suffisant de connaissances thérapeutiques, que j'avais acquises à l'Université, je m'étais mis à pratiquer. Quel usage allais-je faire de ces connaissances? Il fallait évidemment les appliquer avec calme et assurance quand l'occasion s'en présenterait. Mais,
dès mes premiers essais, je connus le désanchantement. Il est recommandé de prescrire une décoction de sénéga (polygala), afin d'exciter la toux, lorsque le poumon est rempli de glaires liquides qui se détachent facilement. Je prescrivis de la sénéga, et j'en observai l'effet ; mais il me serait impossible, aujourd'hui encore, d'assurer que ce remède ait jamais réellement débarrassé les poumons d'un malade, ne serait-ce que d'un seul atome de glaire superflu... J'ordonnais du fer contre l'anémie ; mais, même lorsque le malade se rétablissait, je n'aurais pas pu répondre une seule fois que la guérison était due, si peu que ce fût, à l'action du fer.
J'étais donc condamné à croire sur parole que l'action de ces remèdes-là, et de bien d'autres encore, était telle qu'on me l'avait indiquée! Mais cette foi m'était impossible, et c'est la science elle-même qui la sapait par sa base. La créosote et ses composés sont les remèdes les plus souvent recommandés contre la phtisie; or, déjà, des voix de plus en plus nombreuses les dénoncent comme absolument inefficaces contre cette maladie; ce n'est pour ainsi dire qu'une étiquette médicale appliquée aux tuber-
culeux. Une règle fondamentale du traitement de la diététique du typhus abdominal exige que le malade ne prenne que des aliments liquides ; mais, à ce propos encore, se produit un courant contraire qui va s'augmentant , et qui affirme qu'en soignant ainsi le malade nous ne parvenons qu'à le débiliter. L'arsenic est reconnu comme indispensable contre beaucoup de maladies de la peau, contre l'anémie, la malaria, etc.; mais voici qu'aujourd'hui un journal médical sérieux et très répandu en parle dans ces termes : « Ce qu'il y a de plus remarquable dans l'histoire de l'arsenic, c'est qu'il a joui sans conteste de la faveur fidèle des médecins, des assassins, et des charlatans... Les médecins devraient comprendre qu'il rend trop peu de services pour mériter un respect si constant. La légende de l'arsenic est la honte de notre thérapeutique. »
Les premiers jugements de ce genre que je rencontrai m'abasourdirent complètement : en quoi fallait-il donc croire? Peu à peu, et de plus en plus, je me convainquis que je ne devrais me fier à rien, ne rien accepter sans contrôle, tout suspecter, réfuter tout, et ne prendre, de ce qu'on me présentait, que ce que ma propre expé-
rience m'aurait permis de vérifier. Mais, si tant de recherches n'aboutissent qu'à la défiance, à quoi ont servi les expériences séculaires de la science médicale, et quelle valeur a-t-elle?
Un jeune médecin demandait une fois au célèbre Sydenham, l'« Hippocrate de l'Angleterre », quels livres il lui conseillait de consulter pour devenir un bon praticien.
— Mon ami, prenez Don Quichotte! répondit Sydenham. C'est un très beau livre, et je le lis fort souvent.
N'est-ce pas affreux? N'est-ce pas dire clairement qu'il n'y a ni traditions, ni méthode d'observation ; que la seule étude qui vaille est celle de la vie prise sur le vif même, sans nulle préparation, et qu'il faut que chacun recommence tout par le commencement?
Depuis Sydenham, deux siècles ont passé, et ils ont fait faire à la médecine un pas gigantesque en avant ; par bien des points, elle est devenue une science ; et, néanmoins , dans l'immense domaine où elle se meut aujourd'hui, Cervantes, Shakespeare, et Tolstoï, qui n'ont aucun rapport avec la médecine, seraient peut-être encore les meilleurs des maîtres.
Mais, d'autre part, du moment que je suis dans l'impossibilité de me fier à l'expérience d'autrui, comment croirai-je à la mienne? Sup posons que je me sois convaincu par moi-même de l'efficacité d'un certain remède. Je n'en saurai ni le comment ni le pourquoi. Or, tant que je serai incertain sur son mode d'action, je pourrai douter de mon impression personnelle, et me croire victime d'une erreur. Toute mon éducation préalable, rationnelle et scientifique, proteste contre un procédé aussi grossièrement empirique, contre une telle marche à tâtons.
Et cet état de choses m'accable tout particulièrement lorsque, du sol mouvant et glissant de la réalité, je reviens sur le terrain ferme de la science. Vu de ce point de vue, l'avenir de la médecine est merveilleux, son triomphe indubitable. Ce que la science a déjà accompli montre clairement ce à quoi elle peut atteindre dans l'avenir : la compréhension parfaite de l'organisme lorsqu'il est sain et lorsqu'il est malade, la notion précise de toutes les particularités inhérentes à chacun de ses états, la connaissance exacte de l'effet des remèdes utiles, — voilà ce qui forme la base des possibilités ouver-
tes à cette science. « Lorsque la physiologie, dit Claude Bernard, aura donné tout ce que nous sommes en droit d'en attendre, elle se transformera en médecine; celle-ci à son tour deviendra une science théorique ; et, de cette théorie, on arrivera, comme dans les autres sciences, à la connaissance des causes et des effets, c'est-àdire à la médecine appliquée et pratique. »
Mais, avant d'en arriver là, quelle distance immense reste à parcourir? Et, de plus en plus fréquemment, cette question me préoccupait. « Jusqu'à ce que ce résultat final soit obtenu, me disais-je, quel sens la pratique médicale peutelle bien avoir? A quoi bon ce jeu de cachecache, à quoi bon tromper le public, qui pense que nous possédons vraiment une « science » médicale ? Laissons cette occupation aux homéopathes et autres sages de leur espèce, qui, d'un cœur léger, résument, en une couple de formules dogmatiques, la diversité infinie des procédés vitaux. Pour nous, il ne peut y avoir qu'une tâche : travailler pour l'avenir, nous efforcer d'apprendre et de maîtriser la vie dans toute sa complexité et dans toute son étendue. Et, relativement au présent, on ne peut que répé-
ter ce que disait, au moyen âge, Averroès : « L'honnête homme peut éprouver une jouissance à étudier la théorie de l'art de la médecine; mais jamais sa conscience ne lui permettra de passer à la pratique médicale, quelque étendues que soient ses connaissances. »
Je m'arrêtais chaque fois à cette pensée de l'écrivain arabe, lorsque je me troublais trop en face de cette obscurité impénétrable dans laquelle j'étais condamné à me mouvoir, de par l'imperfection de ma science. Je comprenais moi-même que cette affirmation était un non-sens : la médecine scientifique actuelle, équivoque et dépourvue de système, est évidemment imparfaite; mais elle est cependant plus utile encore que tous les autres systèmes inventés par le cerveau humain, ou que les grossières généralisations empiriques, C'est jnstement la « conscience » du médecin qui ne lui permet pas de jeter les malades aux mains des magnétiseurs, des chanoines Kneipp, et des rebouteurs. Sous cette opinion que j'entretenais en moi sur l'insuffisance de la science actuelle, j'essayais de me cacher à moi-même une autre conviction, que j'entrevoyais comme trop terrible ; je commentais à m'apercevoir de
plus en plus que je n'avais personnellement aucune aptitude pour la vocation que j'avais choisie, et que, en décidant de me vouer à la médecine, je n'avais pas le moindre sentiment des exigences auquelles devait satisfaire un médecin. \
Dans l'état d'imperfection actuelle de la médecine théorique, la pratique ne peut être qu'un art et non une science. Il faut sentir sur ses épaules tout le poids des conséquences qui découlent de ce fait, pour comprendre clairement ce que cela signifie. J'avais ausculté très consciencieusement la malade souffrant d'anévrisme dont j'ai parlé plus haut, j'avais fait cette auscultation selon toutes les règles de la science, et, néanmoins, je m'étais grossièrement trompé. Si un vrai médecin avait été à ma place, il aurait pu formuler un diagnostic exact; sa faculté d'observation intuitive, tout à fait spéciale, se serait attachée à une foule de symptômes insaisissables qui m'avaient échappé ; il aurait compensé l'absence d'indices certains par son inspiration inconsciente, et aurait senti ce qu'il ne pouvait savoir. M.aisl'homme naturellement doué, l'homme de talent, seul, peut être un vrai médecin, comme
seul il peut être un vrai poète ou un vrai musicien !
Et moi qui m'imaginais, en m'inscrivant à l'Université, que Ton pouvait « apprendre » la médecine! Je me figurais qu'il suffisait pour cela d'un certain niveau de savoir, et d'un certain degré de développement intellectuel ; avec cela, je croyais pouvoir apprendre aussi bien la médecine que n'importe quelle science appliquée, par exemple l'analyse chimique ! Il en sera ainsi, peut-être, lorsque la médecine se sera transformée en une science véritable ; alors, l'homme moyen et ordinaire pourra devenir médecin. Mais actuellement, il est aussi impossible d'apprendre la médecine que la poésie ou l'art dramatique. Et il y a beaucoup d'excellents théoriciens, des médecins vraiment « scientifiques » , qui ne valent rien au point de vue pratique.
Mais pourquoi ne savais-je rien de ces choses en entrant à la Faculté de médecine ? Pourquoi n'avais-je, en général, qu'une vision si confuse et si erronée de ce qui m'attendait dans l'avenir? Gomme tout cela s'était passé simplement ! Nous avions montré nos diplômes de bachelier, on nous avait reçus à la Faculté de médecine, et les
professeurs avaient commencé leurs cours. Et personne ne nous avait ouvert les yeux sur l'avenir, personne ne nous avait expliqué ce qui nous attendait lorsque le moment serait venu de mettre en pratique le résultat de nos études ! Et elle nous paraissait si naturelle et si claire, cette pratique ! On ausculte un malade et on déclare : ce le patient a telle maladie, il doit faire ceci, prendre cela ». Maintenant, je voyais qu'il n'en était pas ainsi ; mais, avant d'arriver à m'en convaincre, j'avais dû sacrifier les sept meilleures années de ma jeunesse !
Je perdis complètement courage. J'accomplissais mes devoirs n'importe comment, avec un sentiment d'amère ironie intérieure à l'égard des malades qui avaient la naïveté de s'adresser à moi pour que je les guérisse; ils pensaient sans doute, comme moi jadis, que celui qui a passé par la Faculté de médecine est médecin par cela même; il ne savaient pas qu'il y a aussi peu de vrais médecins que de vrais poètes, sur la terre, et que la vocation du médecin, lorsque celui-ci est dépourvu d'un certain génie, n'est qu'une absurdité dans l'état actuel de la science. Mais moi, qui le savais, pourquoi continuerais-je
à subir ce non-sens? Mieux valait abandonner cette carrière, faire n'importe quoi, plutôt que de rester dans la situation, fausse et immorale, d'un imposteur!
C'est ainsi que s'écoulèrent deux années. Puis la résignation s'imposa à moi, peu à peu.
ce Oui, me dis-je alors, la science ne m'a pas donné tout ce que j'attendais d'elle, et je ne suis pas un homme de génie. Mais aurais-je raison de renoncer à mon diplôme? Si, à un moment donné, il n'y avait dans l'art ni un Tolstoï, ni un Beethoven, on pourrait se passer d'eux; mais les gens malades, eux, ne peuvent attendre; et, pour les contenter tous, il faudrait àla médecine des dizaines de milliers de Tolstoï et de Beethoven. Gela est impossible. Et, dans ce cas, sommesnous donc si inutiles, nous autres, les médecins ordinaires? Déjà, dès maintenant, si imparfaite qu'elle soit, la science a conquis de sérieux avantages, et qui augmentent chaque année. Ce patrimoine est entre nos mains, Et, dans tous les autres domaines de la médecine, nous pouvons être utiles et travailler beaucoup. Il nous suffit, pour cela, d'observer en toute rigueur et strictement la vieille maxime : primum non nocere, suris
tout ne pas nuire. Gela doit primer tout le reste. Et puis, il nous faut abandonner, une fois pour toutes, l'idée que notre activité consiste en un accomplissement indifférent des prescriptions de la science. Il nous faut comprendre toute la difficulté et toute la complexité des cas ; il nous faut, auprès de chaque malade, nous pénétrer du sentiment constant que sa maladie est nouvelle, et qu'on ne l'a pas encore étudiée; il nous faut chercher et travailler sans cesse et avec zèle, ne rien admettre sans examen, ne jamais nous lasser d'approfondir chaque détail. Certes, tout cela représente un fardeau terriblement lourd; et il peut arriver que je succombe sous le poids. Mais tant que je pourrai le porter honnêtement, j'ai le droit de rester à mon poste, et d'y lutter de mon mieux ! »
Dans le public règne une forte méfiance à l'endroit de la médecine et des médecins. Ceux-ci, depuis longtemps, servent de thème favori aux caricatures et aux épigrammes. Et quant à la médecine, les gens bien portants en parlent volontiers avec ironie, et les malades, lorsqu'un médecin a échoué à les soulager, avec la haine la plus véhémente.
Jes sarcasmes et cette méfiance me déconcertaient d'abord grandement. Je sentais que, au fond, ils étaient mérités, et qu'il y avait vraiment beaucoup de points, dans notre savoir, qui laissaient à désirer. Et, ayant ce sentiment, je ne manquais pas de le proclamer dans l'intimité. Un soir, à la campagne, comme je rentrais de la promenade avec une de mes cousines, une
paysanne s'approcha de moi, et me demanda de l'examiner. Nous entrâmes dans sa chaumière. La femme se plaignait de douleurs « qui montaient de bas en haut jusqu'au cœur », elle avait des vertiges violents toutes les fois qu'elle se baissait. Je l'examinai, et lui dis de venir chez moi chercher des gouttes.
— Qu'est-ce qu'elle a? me demanda ma cousine, lorsque nous fûmes sortis.
— Eh! qu'en sais-je? Gomment pourrais-je le savoir? — répondis-je ironiquement, — « desdouleurs qui se promènent de bas en haut jusqu'au cœur ! »
Ma cousine prit un air étonné.
— C'est étrange, tu avais un air si assuré, je pensais que son cas était parfaitement clair pour toi !
— Je l'examinerai de nouveau dans deux jours, peut-être alors m'y reconnaîtrai-je.
— Hé bien, elle est jolie, votre science !
— En effet, on peut dire que c'est une science exacte !
Et je me mis à lui citer des cas qui montraient combien notre science était « exacte », et avec quelle naïveté les malades croyaient à la toutepuissance des médecins.
II m'arriva plus d'une fois de parler ainsi de la médecine. Tout ce que je racontais était vrai ; et cependant j'éprouvais toujours une sorte de confusion, après des conversations de ce genre. J'appréciais ma véracité, mon désir de me mettre au point de vue de mes auditeurs ; mais, malgré tout, au fond de mon âme, j'avais moi-même une haute idée de la médecine, et un respect profond pour elle.
J'ai encore ces sentiments, je les ai de plus en plus. Sans doute, la médecine ne justifie pas les espérances que l'on a mises en elle ; on a le droit de se moquer d'elle et de s'en méfier. Mais ces espérances, sont-elles justes, sont-elles légitimes?
« Il existe un art de guérir les maladies qui s'appelle médecine ; l'homme qui a étudié cet art doit infailliblement reconnaître et guérir les maladies ; s'il n'y arrive pas, c'est que c'est un incapable, ou que sa science ne vaut rien ! » Une telle manière de voir est très naturelle, mais, en même temps, parfaitement injuste. Il n'existe pas de science de la guérison des maladies ; devant la médecine se dresse toujours, aussi mystérieux, l'organisme humain, avec sa vie infiniment obscure et complexe. Chaque découverte nouvelle
vient nous prouver que cette complexité augmente, à mesure qu'on la pénètre davantage. Une foule de maladies se développent d'une façon inexplicable, et les forces qui luttent contre elles sont vagues et secrètes. 11 est impossible de connaître le moyen de soutenir ces forces ; il y a, sans doute, des maladies qui sont plus ou moins compréhensibles par elles-mêmes ; mais partout et toujours elles suivent leur cours d'une manière si cachée que toutes les ressources dont dispose la science sont insuffisantes quand il s'agit de les définir.
Oui, mais tout cela signifie-t-il que les médecins soient inutiles? Il y a pourtant déjà bien des résultats pratiques que leur art est capable d'atteindre; dans beaucoup de cas, le médecin peut apporter un secours efficace. Souvent aussi il est impuissant : mais lui seul est apte, et non le malade, à définir exactement en quoi consiste son impuissance. Et d'ailleurs, même dans les cas de ce genre, le médecin est indispensable, rien que par ce fait qu'il saisit la complexité du processus de la maladie qui se déroule devant lui, ce qui est hors de la portée du malade ou de ceux qui l'entourent.
LA FOI DANS LA MÉDECINE Ml
La foule n'a pas la moindre idée de ce qu'est la vie, pas plus qu'elle ne comprend ce qu'est et peut être la science médicale. Voilà l'origine de la majorité des malentendus, l'origine de la foi aveugle des uns en la toute-puissance de la médecine, ainsi que de la méfiance, également aveugle, que la même médecine provoque chez d'autres. Et Tune autant que l'autre ont les conséquences les plus fâcheuses.
Les brochures populaires sur la médecine, et les ouvrages traitant de « l'art de guérir mis à la portée de tous » sont très répandus dans le public ; toute famille un peu cultivée possède sa petite pharmacie, et souvent, avant d'appeler le docteur, on donne aux malades de l'huile de ricin, de la quinine, du natron salicylique, ou de la valériane. Tout récemment encore s'est formée à Pétersbourg une société « pour se guérir soimême des maladies ». Rien de tout cela ne serait possible si, au lieu d'avoir une foi aveugle en la science médicale, les gens avaient une idée bien nette de cette science. Ils sauraient que chaque nouveau malade représente une maladie nouvelle, qui ne se répétera pas, qui est excessivement compliquée, et que le médecin
lui-même, malgré toute son expérience, est parfois hors d'état de pénétrer vraiment. Le malade souffre de constipation : vite on lui donne de l'huile de ricin. Mais qui aurait le courage de lui en faire prendre sans l'avis d'un médecin, si Ton soupçonnait qu'ainsi on peut parfois tuer un malade, et que, par exemple, chez les personnes atteintes de coliques saturnines, la constipation ne se guérit que par l'opium et non par l'huile de ricin?
C'est sur la foi ignorante dans la toute-puissance de la médecine que se basent les exigences exagérées que l'on formule vis-à-vis d'elle, et qui sont une malédiction pour les médecins, à qui elles lient les bras et jambes. Un malade souffre du typhus abdominal, il a une forte fièvre, la tête lui fait mal ; il transpire pendant la nuit ; des cauchemars Tétouffent : il faut lutter contre ces symptômes avec précaution, mais surtout il faut prescrire des médicaments. Car si vous essayez de dire au malade : « Continue de souffrir, de transpirer et d'avoir des cauchemars ! » il se détournera de vous et s'adressera à un autre médecin, qui n'épargnera, lui, ni la quinine, ni la phénacétine, ni le chloral hydraté.
Car enfin quelle sorte de docteur etes-vous, puisque vous ne le soulagez pas? Qu'importe si ce soulagement se produit au détriment des forces du malade, s'il ébranle pour toujours son organisme, et enlève à ce dernier la faculté de se défendre librement contre la maladie : — le soulagement a été obtenu, et c'est tout ce qu'on vous demande. Les clients les plus difficiles, dans ces cas-là, sont les « personnages » de tous genres qui appartiennent aux classes élevées. Ils sont impatients, gâtés, et rendent le médecin responsable de la présence de leur maladie, ou de la plus légère souffrance. Et c'est pourquoi, d'ailleurs, la faveur du public va de plus en plus à des médecins reniés avec mépris, et non sans raison, par ceux de leurs confrères qui sont vraiment dignes du nom de médecin.
Les clients s'imaginent que le médecin est là pour calmer, d'une manière sûre et facile, les souffrances, et pour guérir les maladies. Et comme, à chaque instant, la réalité vient ébranler cette opinion, de la foi aveugle qu'ils professaient les gens se jettent à la négation la plus complète de la puissance de la médecine. Une personne souffre d'une maladie incurable; mais si le trai-
tement nécessaire est long et systématique, s'il ne donne pas de résultats au bout d'une semaine ou deux , le patient abandonne le médecin pour s'adresser au charlatan. Il y a des maladies chroniques contre lesquelles nous n'avons pas de remèdes efficaces, la coqueluche, par exemple ; le médecin qui est appelé pour la première fois dans une famille afin d'y soigner une de ces maladies-là peut être sûr qu'on ne s'adressera plus jamais à lui, dans cette famille. Il faut au malade une confiance illimitée dans un médecin, ou une compréhension très rare de l'objet de la médecine, pour le réconcilier avec le rôle du médecin dans des circonstances pareilles, lorsque le malheureux médecin doit se borner à veiller au régime, à l'hygiène de la chambre, et à prendre des mesures contre les complications qui peuvent survenir.
Les erreurs des médecins forment un arsenal d'arguments particulièrement opportun pour ceux qui s'avisent ainsi de nier la médecine. En médecin diagnostique chez un malade un typhus abdominal, alors qu'à l'autopsie on trouve ce malade atteint de tuberculose générale : c'est une honte pour les médecins ; et, cependant,
tout ce qu'on voit dans les hôpitaux, quant aux symptômes des deux maladies, peut fort bien créer une confusion dans le diagnostic. J'ai un ami qui, depuis trois ans, éprouve de fortes douleurs dans le genou droit ; un médecin y a vu de la tuberculose, un autre, de la syphilis, un troisième, de la goutte ; mais aucun n'a pu soulager le patient, si peu que ce fût. Les maladies apparaissent souvent sous des formes si obscures et si vagues que c'est seulement par hasard qu'on parvient à formuler un diagnostic exact. Mais qu'un médecin essaie d'expliquer cela au malade qui vient le consulter !
— Je dois vous avouer, docteur, que je ne crois pas du tout à votre médecine ! me disait une dame, il y a peu de temps.
Elle n'y croyait pas et pourtant elle ne la
connaissait absolument pas ! Gomment peut-on croire ou ne pas croire en l'importance d'une chose dont on ignore absolument la portée ?
Bien des faits que j'ai cités dans les chapitres précédents pourront susciter de la méfiance envers la médecine chez des personnes qui croyaient aveuglément en elle. J'ai moi-même éprouvé
cette méfiance. Mais, maintenant que j'en sais davantage, je déclare pourtant, en toute sincérité, que je crois en la médecine; j'y crois, bien qu'elle soit souvent impuissante, souvent dangereuse, et qu'elle ignore bien des choses. Et comment pourrais-je ne pas y croire, lorsque je vois que, de temps en temps, elle me donne la possibilité de sauver mes semblables !
— Je ne crois pas en votre médecine ! — disait la dame. Mais en quoi ne croyait-elle pas? Etaitce en cette affirmation : qu'il est possible de « couper » la coqueluche en deux jours? ou en ce fait que l'on peut sauver un homme de la cécité par des applications bien comprises d'atropine, dans certaines maladies des yeux? Il n'est pas possible de couper la coqueluche en deux jours, ni même en trois semaines ; mais on peut conserver la vue à un homme grâce à quelques gouttes d'atropine ; et celui qui ne croit pas à cela est semblable au sceptique chinois qui ne croyait pas qu'il y eût, quelque part, sur notre planète, des paysans capables de parler français.
Voici de longues années qu'un homme souffre d'oppression ; je lui brûle les polypes qu'il avait
dans le nez, et il redevient bien portant. Un enfant est stupide, inattentif, dépourvu de mémoire ; je lui coupe les amygdales, qui étaient hypertrophiées chez lui, et son intelligence se régénère complètement. Un autre enfant est épuisé par la diarrhée : sans aucun remède, en réglant simplement son régime et les heures de ses repas, j'arrive à le faire engraisser, à lui rendre sa bonne humeur. Ce que je sais me permet souvent de prévenir une grave maladie, grâce à un remède ou à un régime des plus insignifiants. Oui, je crois en la médecine, et je plains ceux qui se refusent à y croire !
Je crois en la médecine. Les railleries qu'on lui adresse proviennent surtout de V ignorance des rieurs. Et cependant j'avoue qu'il nous arrive très, très souvent, d'être impuissants, et même dangereux ; il est vrai que nous n'en sommes pas coupables, mais c'est, justement, ce qui alimente les sarcasmes et la suspicion envers notre métier. Et ainsi, de plus en plus souvent, une question s'est posée dans mon esprit : « Cette suspicion et ces moqueries ne sont certainement pas fondées ; elles ne devraient pas se produire, ni à mon égard ni à l'égard de la médecine :
mais, cela étant, quelle ligne de conduite faut-il donc que j'adopte euvers mes patients ? »
Avant tout, il faut que je sois honnête avec eux. C'est justement parce que nous cachons aux gens les vraies limites de notre savoir que devient possible le sentiment d'hostilité et d'ironie que nous faisons naître partout. L'une des qualités principales de Tolstoï, comme artiste, consiste dans la manière sérieuse et vraiment humaine dont il essaie de comprendre chacune des catégories de personnages qu'il décrit; il ne fait qu'une seule exception : et c'est à l'endroit des médecins. D'eux, Tolstoï ne peut nous parler sans irritation, sans un clignement d'œil entendu et moqueur, à la façon de Tourgueneff. Il y a donc positivement quelque chose qui fait que beaucoup de gens se lèvent contre nous . Ce « quelque chose », me demandais-je, ne serait-il pas notre habitude de nous entourer de mystère, et d'exciter une confiance et des espérances exagérées ? N'était-ce point cela que nous devions réformer?
Hélas ! non. Et l'expérience me donna un démenti immédiat. Je soignais un fonctionnaire qui souffrait du typhus ; il était tombé dans un état comateux, il avait le ventre très enflé ; je lui
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prescrivis du calomel, selon la dose laxative habituelle, et en prenant toutes les précautions voulues.
— Docteur, il se présente une complication dans la bouche ! me dit la femme du malade, à la visite suivante.
Le patient se plaignait d'une forte salivation, les gencives étaient rouges et gonflées, une odeur nauséabonde se dégageait de la bouche ; c'étaient les symptômes typiques d'un léger empoisonnement, dû au mercure, et sûrement provoqué par le calomel prescrit. Je ne pouvais cependant m'accuser de quoi que ce soit ; j'avais pris toutes les mesures préventives, sans exception.
Que devais-je dire? Que la complication survenue était la conséquence du remède que j'avais ordonné ? Il m'aurait été impossible de rien faire de plus insensé. J'aurais inutilement détruit la confiance que le malade avait en moi, et je l'aurais obligé à escompter tous les malheurs imaginables comme résultat de chacune de mes ordonnances. De telle sorte que, silencieux, m'efforçant de ne pas rencontrer le regard de la femme du patient, je l'ai écoutée s'étonner de la variété des complications qu'amène le typhus.
Je fus un jour appelé auprès d'un enfant qui avait de la fièvre, mais sans aucun symptôme déterminé ; il fallait attendre que la maladie se déclarât. Je ne voulais pas prescrire le ut aliquid fiât ; je priai donc la mère d'observer certaines règles d'hygiène, parce que, pour le moment, les remèdes étaient inutiles. Le lendemain, il se développa une inflammation de l'enveloppe de la moelle et l'enfant mourut. La mère m'accusa de sa mort, disant que je n'avais pas voulu « couper » la maladie au moment propice.
Et comment agir honnêtement avec les malades incurables ? Il faut toujours feindre et mentir avec eux, il faut inventer les contes les plus invraisemblables pour soutenir sans cesse l'espoir qui s'éteint. Dans une certaine mesure, tout au moins, le malade découvre toujours ces mensonges, il s'indigne contre le médecin, et il est prêt à maudire la médecine. Gomment faut-il donc s'y prendre ? La médecine antique de l'Inde était, sous ce rapport, plus simple et d'une sincérité plus radicale : elle n'avait affaire qu'aux malades guérissables ; quant à l'incurable, il n'avait pas le droit de se soigner : ses parents le menaient sur le bord du Gange, lui remplissaient le nez et la bouche du
limon sacré, et le jetaient dans le fleuve Le
malade se fâche quand le médecin ne lui dit pas la vérité; oui, il ne désire que la vérité ! D'abord j'avais assez de naïveté et de franchise pour la dire, lorsque le malade persistait avec obstination dans sa demande ; c'est peu à peu seulement que j'ai compris ce que signifiait au juste cette insistance du patient qui « veut la vérité » , en assurant qu'il (( ne craint pas la mort ». Elle signifie ceci : « S'il n'y a plus d'espoir, arrange-toi pour mentir de telle façon que je ne doute pas une minute que tu dis la vérité ! »
Partout, à chaque pas , il faut savoir être acteur ; c'est indispensable, car la maladie ne se guérit pas seulement au moyen des remèdes et des ordonnances, mais aussi par l'intervention du patient lui-même ; sa confiance et son courage sont une aide puissante dans la lutte contre la maladie, une aide qu'on ne peut estimer trop haut. J'étais étonné, jadis, de voir combien je traitais avec plus de succès mes clients habituels, ceux qui croyaient en moi et qui m'envoyaient chercher de l'autre bout de la ville, que les patients qui s'adressaient à moi pour la première fois : je voyais là un jeu comique du hasard ; mais peu
à peu, je pus me convaincre que ce n'était pas un hasard, et que j'avais un appui vraiment efficace dans la confiance que j'inspirais. Cette confiance relève merveilleusement le courage du malade et de son entourage.... . Le patient a un grand besoin de foi, et il saisit toute les nuances du doute ou de l'hésitation dans la voix du médecin Alors, je pris l'habitude d'agir avec assurance, auprès de mes malades, de faire mes recommandations du ton le plus doctoral et le plus inexorable, même lorsque mon âme était en proie à mille doutes
— Ne vaut-il pas mieux faire ceci, docteur ? me demande un malade.
Alors je réponds, d'un ton péremptoire :
— Je vous prie de suivre très strictement mes prescriptions. Ce n'est qu'à cette condition que je puis vous guérir !
Et l'inflexion de ma voix affirme que je possède toute la vérité, et qu'en douter un instant serait une injure.
Encore ne suffit-il pas de s'attirer la confiance une fois, il faut la conquérir toujours et sans se lasser. La maladie traîne, il est indispensable de suivre Fétat d'esprit du malade et de son entou-
rage ; dès qu'ils commencent à se laisser abattre, il faut changer le traitement, ne serait-ce qu'en apparence; il faut prescrire un autre remède, un autre procédé nouveau, il faut s'attacher à une foule de détails, tendre toute la force de son imagination, en tenant compte du caractère et du degré de culture du malade et de ceux qui l'entourent.
Tout cela est bien loin de cette simple mise en pratique des lois de la médecine qui, je le croyais autrefois, représentait le plus clair de notre devoir. Le rebouteur turc, le chodja, fait avaler un remède à son malade ; il le couvre d'amulettes, et, pour terminer, souffle sur lui ; c'est cette dernière formule qui est la plus importante ; le chodja qui a un « bon souffle » est seul capable de guérir les gens. Le même « bon souffle » est aussi indispensable au vrai médecin. Il peut posséder un grand talent pour déterminer les maladies, il peut prévoir, dans ses moindres détails, l'effet de ses prescriptions : tous ces dons resteront stériles, s'il n'a pas la faculté de maîtriser l'âme du malade. Il est vrai qu'il y a des malades vraiment intelligents, qui n'ont pas besoin de ce « bon souffle » semi-charlatanesque, qui préfèrent
la science et le talent, et qui ne craignent pas de voir la vérité nue. Mais ces malades sont aussi rares, dans le public, que la science et le talent eux-mêmes.
De longues années s'écoulèrent avant que je me fusse plié aux ressources de la médecine en me résignant à leur médiocrité. J'étais honteux et triste lorsque je me trouvais devant un malade que je ne pouvais guérir ; maussade et désespéré, je le voyais se dresser comme un sombre reproche vis-à-vis de la science dont j'étais le représentant, et, dans mon âme, surgissait de nouveau une malédiction contre cette science impuissante.
Was hab' ich, Wenn ich nicht ailes habe?4
Je puis guérir l'un, mais pas l'autre. Et ils viennent tous à moi, ils veulent tous également être bien portants, et ils sont tous également en droit d'attendre de moi le salut ! Ainsi s'explique
1 Qu'ai-je, si je n'ai pas tout?
la tristesse amère dont sont remplies les lettres intimes des plus éminents praticiens de la médecine, déplorant la perte de la foi en leur art.
« Dans tout le champ de mon activité, ce sont les cours seuls qui m'intéressent encore et réveillent mes facultés, — écrivait le fameux Botkine à son ami le Dr Biélogoloff; je fais tout le reste comme si je tirais une charrue, en prescrivant une foule de médicaments qui ne servent à rien. Et cela n'est pas une phrase, mais te fera comprendre pourquoi le travail pratique de mon hôpital me pèse tant. J'ai beaucoup de maladies à soigner, et je commence à acquérir la triste conviction que notre thérapeutique est sans efficacité. Il est rare qu'après une visite chez un client je ne sois pas pris d'une sorte de dégoût, en me disant : « Ai-jeledroitde me faire payer par ces pauvres « gens ? Et pourquoi est-ce que je les oblige à se « ruiner en achetant no& médicaments, qui, « après avoir produit quelque soulagement pen- « dant vingt-quatre heures, n'arrivent en rien à a améliorer le fond de la maladie ? » Pardonnemoi cet accès de mélancolie, mais j'ai eu ma consultation aujourd'hui, et je suis encore sous l'impression très vive de ce labeur stérile »
Bilroth écrivit un jour une petite lettre en vers qu'il envoya à. son ami, l'illustre compositeur Brahms, mais qui n'était pas destinée à l'impression. En voici le contenu, bien qu'il soit difficile de rendre, dans une traduction, toute l'éloquence et la poésie de ce morceau :
a Je n'ai pas la force de supporter plus longtemps les souffrances que les hommes me font subir à toutes les heures du jour ; ils exigent l'impossible de moi. Parce que j'ai pénétré un peu plus profondément que les autres dans l'essence secrète de la nature, ils croient que, pareil aux dieux, je puis, par quelque sortilège, supprimer les maladies et leur donner le bonheur. Et pourtant je ne suis qu'un homme semblable aux autres. Ah ! si vous saviez comme tout en moi s'agite etbouillonne, et puis comme les battements de mon cœur se ralentissent, lorsque, au lieu du salut espéré, je puis à peine formuler, en quelques paroles hésitantes, une consolation à
ceux qui sont perdus Que vais-je devenir?
moi, l'homme que tous admirent et qui me reconnais si impuissant? »
Mais il faut, peu à peu, prendre son parti de cette impuissance : l'absolu delà fatalité entraîne
avec soi quelque chose qui console. Malgré tout, la science nous donne une grande force et nous permet d'accomplir bien des choses. J'ai donc essayé de me résigner; et, peu à peu, j'y suis parvenu. Et cependant il y a une constatation à laquelle il m'a été impossible de me résigner, et qui a neutralisé de plus en plus, en moi, la satisfaction produite par mon activité : c'est la constatation que la force théorique mise à notre disposition se trouve être, dans la pratique, complètement illusoire.
La médecine est la science de guérir les gens. C'est ce qui ressort des livres, et de ce que nous avons appris dans les hôpitaux universitaires. Mais, dans la vie, il se trouve que la médecine est l'art de guérir seulement les gens riches et libres. Pour ce qui concerne le reste des hommes, elle n'est que le résumé théorique de la façon dont on aiwait pu les soigner, s'ils avaient, eux aussi, été riches et indépendants ; et ce que nous avons à leur offrir, à eux qui ne sont pas dans cette situation, n'est autre chose qu'une sorte d'outrage éhonté.
Les jours de fête, je voyais arriver chez moi un petit garçon, apprenti cordonnier dans un
atelier voisin de chez moi. Son teint était verdâtre, comme du plâtre moisi; il souffrait de vertiges et d'évanouissements. Souvent je passais devant l'atelier où il travaillait, et dont la fenêtre donnait sur la rue. Que ce fût six heures du matin ou onze heures du soir, je voyais la tête rasée de Vaska penchée sur un soulier, et, autour de lui, il y avait d'autres gamins et des adultes, hâves et livides comme lui ; une petite lampe à pétrole brûlait faiblement au-dessus d'eux, et, par la fenêtre, se dégageait sur la rue une odeur répugnante qui me prenait à la gorge. Et j'étais obligé de soigner Vaska ! Comment le guérir ? Il aurait fallu l'arracher à ce taudis sombre et infect, pour qu'il allât courir dans les champs, sous le bon soleil, à l'air libre. Alors ses poumons auraient pu se développer, son cœur battre plus fort, et son sang serait devenu vermeil et chaud. Au lieu de cela, il ne voyait les rues poussiéreuses de Pétersbourg que lorsque son patron l'envoyait porter aux clients l'ouvrage terminé. Il ne pouvait même pas se dégourdir les jambes les dimanches et les jours de fête, parce que le patron, ces jours-là, enferme les enfants dans l'atelier pour toute la journée.
afin qu'ils ne fassent pas de sottises... Et la seule chose qui me restait à faire était de prescrire à Vaska du fer et de l'arsenic, et de me tranquilliser en me disant que j'avais « tout de même fait quelque chose » pour lui.
Une autre fois, je reçois la visite d'une blanchisseuse avec un eczéma aux mains, d'un charretier avec une hernie, d'un tisserand atteint de phtisie; je leur prescris des onguents, des bandages, et des poudres, et, d'une voix mal assurée, confus de la comédie que je joue, je leur dis que la condition principale de leur guérison serait, pour la blanchisseuse, de ne pas se mouiller les mains, pour le charretier, de ne pas soulever de fardeaux pesants, et, pour le tisserand, d'éviter les endroits pleins de poussière. Pour toute réponse, ils soupirent, me remercient des onguents et des poudres, et m'expliquent qu'ils ne peuvent abandonner leur métier, car ils sont obligés de manger. C'est dans de telles circonstances que je ressens surtout une sorte de honte pour moi-même et pour la science que je sers.
Je vis un jour venir chez moi, à la campagne, un paysan qui souffrait d'oppression. Je trouvai
tout le poumon gauche complètement atteint d'une inflammation croupeuse. Je me demandai comment il avait pu arriver jusque chez moi, je lui dis de se mettre au lit dès qu'il serait retourné à la maison, et de n'en pas bouger.
— Que dites-vous là, Monsieur, comment le pourrais-je ? fit-il, étonné à son tour. Ne savezvous donc pas dans quelle saison nous sommes? Le temps presse. Dieu nous envoie des journées magnifiques, et il faudrait me coucher? Que dites-vous là ? Que le Seigneur ait pitié de vous ! Non, soyez assez bon pour me donner un remède qui me dégage la poitrine !
— Mais aucun remède ne te guérira si tu vas travailler ! C'est une affaire grave, tu peux en
mourir
— Dieu est bon, pourquoi mourrais-je? Je m'en tirerai n'importe comment ! Mais il m'est absolument impossible de rester alité ; ces trois semaines de travail, ce sont elles qui nous permettent de vivre pendant tout le reste de Tannée !
Mon remède dans sa poche et sa faulx sur l'épaule, il se rendit à son champ, faucha l'orge jusqu'au soir, puis se coucha dans un sillon, et
mourut de Fœdème des poumons que j'avais constaté.
La vie, puissante, formidable et grossière, accomplit sans cesse son œuvre aveugle et cruelle; et bien loin, en bas à ses pieds, s'agite la pauvre médecine, qui s'imagine établir les normes de son hygiène et de sa thérapeutique.
Voici un être humain, dans toute la richesse et toute la diversité de ses organes, qui exigent un fonctionnement large et complet ! Et il semble que la vie se soit donné la tâche spéciale de voir ce qui arriverait si elle le plaçait dans les conditions les plus contraires à son épanouissement. Elle oblige des hommes à rester continuellement debout, à marcher toujours sans repos ; et la plante de leurs pieds s'aplatit, les jambes s'enflent, les veines s'évasent et se transforment en plaies qui ne se cicatrisent plus. D'autres sont condamnés à être toujours assis, sans jamais se lever, et le dos se courbe, le foie et les poumons sont comprimés, l'intestin droit se parsème de tumeurs. Ceux qui poussent les chariots dans les mines courent toute la journée, sans interruption, à quatre pattes dans les tranchées ;
il y a des ouvriers verriers qui font constamment travailler leurs poumons, cela remplace les soufflets... Il n'existe pas de position ou de mouvement, môme parmi les plus anormaux, que la vie n'ait pas imposés aux hommes, quelquefois pour leur existence entière ; il n'y a pas de poison qu'elle ne les force à respirer, ni de conditions exceptionnelles dans lesquelles elle ne les contraigne de vivre.
Je suis allé, aujourd'hui même, chez une faiseuse de cigarettes ; elle vit dans le coin d'une chambre avec deux petits enfants. La pièce, qui est basse, a sept pas de long et six de large, et là-dedans vivent seize personnes. C'est une torture pour moi que d'y rester pendant dix ou quinze minutes ; il n'y a littéralement pas d'air respirable dans cette chambre; la lampe, quoique propre et bien réglée, fume incessamment, l'atmosphère, lourde et humide, visqueuse pour ainsi dire, est pleine des aigres exhalaisons produites par les déjections des enfants, de l'odeur du tabac, et de celle du pétrole. Et, de tous les coins, je vois se tourner vers moi des visages d'enfants à l'expression étrangement impassible, aux dents cariées, à la poitrine décharnée, aux
mains blêmes ; et il n'y a dans leurs grands yeux aucune trace de cette vivacité et de cette gaîté qui sont propres à l'enfance.
D'ailleurs, depuis que je suis médecin, j'ai perdu la notion de ce qui est vraiment propre à l'être humain. Est-il propre à l'être humain fatigué de vouloir dormir? Non. La sœur de charité, l'institutrice, le journaliste, dont le système nerveux est brisé et surmené, ne peuvent s'endormir sans bromure. Est-il propre à l'homme qui a jeune longtemps de désirer manger? Non. Tel qu'un glouton repu, il est obligé de recourir à une excitation artificielle de son appétit. C'est ce qui arrive surtout pour les ouvriers de fabrique et les artisans.
— On trime toute la journée, me disait l'un d'eux, les machines roulent, le plancher vibre, on marche en se balançant comme un pendule, Après le travail, on est plus fatigué qu'un chien, et on ne pense pas à manger. On a seulement envie de boire. Alors on boit du kvass. Mais quelle force donne-t-il? On se remplit le ventre, et voilà tout ! L'eau-de-vie seule nous sauve : on en boit un verre, et l'appétit s'ouvre î
LA MÉDECINE ET LA VIK SOCIALE Ofe
Depuis plusieurs années je soigne, dans mon quartier, des ouvriers typographes ; et pendant tout ce temps je n'ai pas rencontré une seule fois un vieillard, parmi les compositeurs ! La vieillesse n'a pas le temps de venir, ni les cheveux de grisonner ; dévorés par la poussière du plomb, tous ces hommes descendent dans la tombe avant l'âge.
La vie se livre à des expériences sur l'être humain, et nous invite, en raillant, à étudier les résultats qu'elle a obtenus. Nous les examinons, et nous acquérons la vision très claire des effets que produit sur l'homme l'empoisonnement chronique par le plomb, le mercure, le phosphore; nous connaissons l'influence du manque de lumière, d'air, et de mouvement, sur la croissance des enfants ; nous savons que sur 100 tisserands, 9 seulement dépassent chez nous l'âge de quarante ans, que, chez les femmes qui travaillent les substances textiles, la proportion de celles qui vivent plus de quarante ans n'est que de 6 p. 100. ...Nous savons que, par suite du surmenage, la vie physiologique particulière aux femmes s'arrête complètement chez les paysannes, pendant les mois d'été, que les couturières
et les élèves des écoles se transforment, en peu d'années, en monstres anémiques et débiles. Et nous savons encore bien d'autres choses.
Mais de quel secours est la médecine, dans toutes ces maladies ? Quelle est la valeur de ces remèdes pitoyables au moyen desquels elle essaie de réparer ce que la vie a si stupidement déformé? Un homme est crucifié, ses mains et ses pieds sont percés de clous ; alors la médecine vient, elle lave les plaies sanglantes avec de l'arnica, et, par-dessus, elle pose des pansements aromatisés !
Et elle est incapable de faire davantage. Il ne peut exister de science qui enseigne l'art de guérir les plaies, alors que les clous restent dedans. La science est capable de dire seulement ceci : « L'humanité ne peut vivre de cette manière, il faut, avant tout, arracher les clous des plaies ! » En 1820, Villermet découvrit que la moitié des enfants des ouvriers tisseurs de Mulhouse mouraient avant d'avoir atteint l'âge de quinze mois. 11 conseilla au fabricant Dollfus de permettre à ses ouvrières de rester chez elles pendant six semaines après leurs couches, tout en les payant comme d'habitude, et cette seule
mesure fut suffisante pour que la mortalité infantile diminuât de moitié, sans que la médecine eût autrement à intervenir.
Oui, il me paraît d'une évidence de plus en en plus irréfutable que la médecine ne peut rien faire d'autre que d'indiquer les seules conditions dans lesquelles la santé et la guérison des malades sont possibles ; mais le médecin, s'il est vraiment un médecin, et non un simple salarié, doit avant tout lutter pour détruire les conditions qui rendent son activité stérile; il doit agir en vue de l'amélioration de la société, dans le sens le plus large du mot, et non pas se contenter de montrer le chemin ; il doit lutter sans cesse, et chercher le moyen de réaliser les réformes qu'il juge indispensables.
Et c'est d'autant plus indispensable que le temps se hâte, et que la vie conduit rapidement l'humanité à un abîme menaçant. Le nombre des déséquilibrés, des idiots et des alcooliques, augmente de plus en plus, de même que celui des aveugles, des sourds, et des bègues. Le meilleur indice de l'état physiologique d'une population, c'est la proportion des hommes propres au ser-
vice militaire ; or elle tombe partout avec la même rapidité que le baromètre avant Forage. En Autriche, par exemple, elle était, en 1870, de 26 p. 100, en 1875 de 18 p. 100, en 1880 de 14 p. 100. La dégénérescence est manifeste, son courant est presque tangible ! Et ce n'est pas une simple fantaisie, mais la pure vérité, que respire cette prophétie pessimiste d'un anthropologue : « L'idéal d'une organisation sociale, conforme aux lois de l'harmonie et de la solidarité, risque fort de ne pas se réaliser, par suite de la dégénérescence humaine. Dans ce cas, s'imposera une organisation centralisée, féodale et commerciale, dans laquelle le peuple jouera le rôle, légèrement modifié, des ilotes Spartiates; car, par suite de sa dégénérescence, il s'y trouvera organiquement adapté. »
« Tout cela, dit-on, ne durera qu'un temps. La civilisation est en marche. Bientôt, grâce à elle, les conditions sociales seront transformées dans leur essence. Tout être humain aura la possibilité depratiquer les prescriptions de l'hygiène. Tout malade aura à sa portée les garanties exigées par la science médicale. »
Oui certes, la civilisation est en marche, et ses pas en avant sont tous les jours plus sensibles. Sous Timpulsion de son intelligence, l'homme secoue, de plus en plus, le joug de la nature : il devient sans cesse plus indépendant d'elle, et plus fort dans la lutte qu'il soutient contre elle. Il se protège contre le froid au moyen de ses vêtements et de ses demeures ; la nourriture grossière que lui fournit la nature, il la
transforme en aliments facilement assimilables ; il remplace ses propres muscles par ceux des animaux, plus robustes, par les forces puissantes de la vapeur et de l'électricité. La civilisation améliore et perfectionne notre existence, elle nous place dans des conditions d'existence auxquelles on n'aurait pas pu songer sous le seul règne de la nature. Et cette civilisation apporte avec elle, dans son développement même, le gage que les facilités qu'elle crée, et qui ne sont accessibles pour le moment qu'aux seuls privilégiés, pourront, un jour, devenir l'apanage de tous.
Oui, certes, la domination du monde extérieur sur l'homme prend fin... Mais peut-on s'en réjouir impunément? La civilisation nous entraîne sur ses flots légers et nous pousse en avant, sans nous laisser le temps de regarder autour de nous ; nous nous abandonnons à ce mouvement et nous ne remarquons pas comment nous perdons, l'une après l'autre, toutes nos richesses. Non seulement nous ne le remarquons pas, mais nous ne désirons pas même nous en apercevoir : toute notre attention est fixée sur notre bien le plus précieux : l'intelligence, qui nous emporte vers ses royaumes lumineux. Mais lorsqu'on fait
Je total de ce que nous avons déjà perdu et de ce que nous nous apprêtons joyeusement à perdre encore, on s'effraie ; et, dans le paradis lointain et éblouissant que Ton entrevoyait, commence à se dessiner le spectre d'un nouvel esclavage pour l'humanité tout entière.
Les expériences du Dr Gruber ont démontré que la longueur du canal intestinal, chez les Européens, augmente d'une façon sensible lorsqu'on se dirige du sud-ouest au nord-est. C'est dans l'Allemagne du Nord et en Russie que cette longueur est la plus grande. Gela s'explique par le fait que les Européens du nord-est se nourrissent d'aliments moins digestibles que ceux du sud-ouest. Les observations de ce genre font même naître, chez les physiologues, des « espérances merveilleuses » au sujet de la régénération et du « perfectionnement » corporel de l'homme, sous l'influence d'une nourriture rationnelle. S'il était nourri pendant de longues générations de composés chimiques concentrés, que le sang s'assimilerait entièrement, sans qu'il y eût aucune élaboration préalable au moyen des sucs digestifs, l'organisme humain pourrait se libérer à un degré important de la charge super-
flue de l'appareil digestif, de sorte que l'économie des matériaux de construction et de conservation, qui servent à soutenir la vitalité de cet appareil, pourrait être employée à fortifier les organes supérieurs et plus nobles.
Et, en considération de ces « organes nobles», l'idéal de l'organisation humaine, en général, consisterait dans la réduction à zéro de tout l'appareil végétatif du corps. Spencer va même plus loin et prévoit la disparition, chez les gens cultivés, des qualités particulières aux sauvages, telles que la finesse des sensations, la vivacité de l'observation , l'habile maniement des armes , etc . , etc.
« De l'antagonisme général et violent qui règne entre l'activité correspondant aux aptitudes plus simples et celle qui est au service des fonctions plus complexes, dit-il, il résulte que la prépondérance de la vie spirituelle inférieure gêne la vie spirituelle supérieure. Plus on dépense d'énergie mentale pour une impression trouble et multiple, et moins il en reste pour la pensée calme et raisonnable. »
L'existence de l'être cultivé va, d'un pas ferme et assuré, au devant d'un idéal bien imprévu.
L'AVKNIK 263
L'organe olfactif a déjà pris, chez nous, un mode de vie tout à fait rudimentaire ; la faculté qu'avaient les nerfs de la peau de réagir contre les changements de température, et de régler le calorique du corps, s'est bien amoindrie ; le tissu glanduleux des seins de la femme s'atrophie ; on remarque un abaissement sensible de la puissance sexuelle ; les os deviennent plus minces ; la première et les deux dernières côtes ont une tendance à disparaître ; la dent de sagesse manque tout à fait chez 42 p. 100 des Européens ; et l'on prédit que, lorsque les dents de sagesse auront complètement disparu, les quatre molaires qui sont voisines les suivront ; l'intestin se raccourcit ; le nombre des chauves augmente. Lorsque je lis un livre où il est question des mœurs des sauvages, de leur endurance, de la subtilité de leurs sensations, j'éprouve une profonde envie, et je ne puis me faire à l'idée que c'était vraiment chose indispensable et inévitable que nous perdissions tout cela. L'habitant de la Guyane peut dire combien de femmes, d'hommes, et d'enfants ont passé, là où l'Européen n'aperçoit que des traces confuses et indistinctes sur le sentier. Lorsque le naturaliste Commerson arriva
chez les Taïtiens avec son domestique, les indigènes, ayant flairé ce dernier, déclarèrent que ce n'était pas un homme, mais une femme ; c'était, en effet, la maîtresse de Commerson, Jeanne Baret, qui l'accompagnait dans son voyage autour du monde sous un costume masculin et en qualité de domestique. Le Bushman est capable de vivre sans rien manger pendant quelques jours; et il sait aussi trouver à se nourrir là où un Européen serait mort de faim. Le Bédouin, au désert, soutient ses forces pendant douze heures en avalant deux gorgées d'eau et deux poignées de farine grillée avec du lait. A l'heure où d'autres grelottent de froid, l'Arabe dort, pieds nus, sous une tente ouverte ; et, pendant la chaleur terrible qui règne au milieu du jour, il sommeille paisiblement sur le sable incandescent, brûlé par les rayons du soleil. A la Terre de feu, Darwin aperçut, du navire où il se trouvait, une femme qui allaitait son enfant; elle s'approcha du vaisseau et resta là, tandis que la neige mouillée fondait en tombant sur sa poitrine découverte et sur le corps nu du nourrisson. Dans le même pays, Darwin et ses compagnons, chaudement enveloppés, se serraient
autour de la flamme pétillante et grelottaient, alors que les sauvages, sans aucun vêtement, assis à une certaine distance du feu, étaient couverts de sueur. On a surnommé les Yacoutes « les hommes de fer », tant ils supportent bien le froid ; quant aux enfants des Esquimaux et des Tchouktchis, ils sortent tout nus de leurs chaumières, où il fait très chaud, et s'exposent sans danger à un froid de 30°.
Pour nous, ces gens-là semblent des créatures appartenant à une autre planète, et qui n'ont avec nous rien de commun, pas même ridée de la santé. Notre homme cultivé marche pieds-nus dans Therbe mouillée de rosée, et il prend froid; il passe une nuit couché par terre, et il devient infirme pour la vie ; il fait à pied une quinzaine de verstes, et il est atteint de synovite. Et, malgré tout cela, nous nous considérons comme bien portants. Protégées par les gants, nos mains deviendront bientôt aussi sensibles au froid que nos pieds, et se mouiller les mains équivaudra à ce que signifie aujourd'hui se mouiller les pieds.
Et Dieu seul sait ce qui nous attend encore dans l'avenir, quels privilèges et quelles commo-
dites la civilisation croissante se prépare à nous enlever ! De même que la nourriture accoutumée deviendra « irrationnelle », de même l'air ordinaire le deviendra aussi : il sera trop rare et trop contaminé pour nos petits poumons délicats ; et l'homme portera sur lui un appareil rempli d'oxygène condensé pur, qu'il aspirera au moyen d'un tuyau ; mais si, par hasard, la machine se détériore, l'homme suffoquera à l'air libre comme un poisson qui sort de l'eau. Grâce anx verres perfectionnés, l'œil pourra distinguer un moustique à dix verstes de distance, il verra au travers des murs et du sol; mais il se transformera luimême, comme la partie olfactive de notre nez, en un organe rudimentaire, sujet aux inflammations, qu'il faudra laver, nettoyer et soigner chaque jour. Aujourd'hui déjà, nous vivons dans un état de fièvre perpétuelle ; avec le temps, le vin, le tabac, et le thé deviendront des stimulants trop faibles, et l'humanité s'adonnera à de nouveaux poisons plus violents. La fécondation se produira d'une manière artificielle, elle sera trop difficile pour l'homme, et les sentiments d'amour se satisferont par des enlacements voluptueux et des excitations, sans aucun mélange de
L'AVKNIU 207
« boue », comme les décrit M. Huysmans dans Là-bas.
Le voilà donc, ce cerveau idéal, libéré de toutes les fonctions animales et végétales de l'organisme! Dans son curieux roman, La Guerre des Mondes, Wells a peint avec des couleurs trop pâles l'image d'un Martien. En réalité, il est infiniment plus puissant, mais aussi plus impuissant, et plus repoussant, que Wells ne le représente.
Il est impossible que la science ne s'aperçoive pas combien l'image magnifique de l'être humain, tel qu'il résulte d'une évolution prolongée et variée, fait contraste avec notre civilisation. Les savants se consolent à la pensée que, sans cela, l'homme n'aurait pas pu développer son intelligence au degré voulu. Spencer, ainsi que nous l'avons vu, se déclare même satisfait de ce que cette intelligence devienne à demi-aveugle, demisourde, et perde la possibilité d'être distraite par des « impressions troubles ». Et voici ce que dit le célèbre professeur d'anatomie comparée Widersheim : « En perfectionnant son cerveau, l'homme a entièrement compensé la perte d'une longue série d'adaptations avantageuses de son organisme »,
Mais il faudrait les prouver, ces affirmations ! Il faudrait démontrer que ces sacrifices faits au cerveau auront vraiment ce bon effet, et, surtout, nous dire s'il est nécessaire qu'ils se poursuivent indéfiniment. Si, jusqu'à présent, le cerveau s'est perfectionné aux dépens du reste du corps, cela ne signifie nullement qu'il ne pouvait se développer qu'à ce prix.
Nous considérons avec une parfaite indifférence les pertes auxquelles nous sommes habitués. « Quelle importance y a-t-il, nous dironsnous, dans le fait que nous sommes désormais incapables d'absorber autre chose que des aliments mous, que nous couvrons nos corps frileux et délicats par crainte du froid, que nous portons des lunettes, que nous nous lavons les dents et que nous nous rinçons la bouche pour éviter d'avoir une mauvaise haleine? Le canal intestinal de l'homme a six fois la longueur du corps ; serait-ce mieux si ce chiffre s'élevait à 28 fois la longueur du corps, comme chez les moutons, ou encore si l'homme avait 4 estomacs, comme les ruminants, au lieu d'un ? En définitive, der Mensch ist, wass er isst — l'homme est ce que sa nourriture le fait. Et il n'y a rien
de bien réjouissant pour l'être humain dans cette idée de se transformer en un ruminant indolent, dont toute l'activité s'emploie à digérer des aliments. Si l'homme vivait sans se vêtir, l'organisme serait obligé d'employer d'énormes réserves de son énergie à augmenter le calorique, et il n'y a pas de raison pour envier les puces des glaçons qui vivent et se multiplient sur la glace ! »
Il n'y a rien à répliquer. Il n'est évidemment pas désirable que l'homme tombe à l'état de ruminant ou de puce des glaçons. Mais faut-il en conclure qu'il doive se transformer en une sorte de mixture cérébrale incapable d'exister ailleurs que dans une fiole hermétiquement bouchée? L'homme civilisé met ses lunettes avec indifférence, il perd ses muscles et refuse toute nourriture « lourde » ; mais lui-même ne ressentira-t-il pas quelque effroi à la perspective d'avoir toujours sur lui son flacon d'oxygène condensé, d'être obligé de se couvrir les mains et le visage, même dans les appartements, de se voir contraint à se mettre dans le nez des plaques olfactives, et dans les oreilles des tuyaux acoustiques?
Toute la question se réduit à un seul point : en acceptant les avantages de la civilisation, il ne faut pas rompre les liens étroits qui nous unissent à la nature ; en développant dans notre organisme les nouvelles qualités positives que nous donnent les conditions d'une existence raffinée, il est indispensable de conserver nos anciennes propriétés naturelles. Elles ont été payées d'un trop haut prix, et il ne nous est que trop facile de les perdre ! Que le cerveau se développe de plus en plus, mais qu'en même temps nous ayons des muscles puissants, des organes, des sens bien développés, un corps agile et trempé qui donne la possibilité de vivre d'une vie commune avec la nature, au lieu de nous borner à reposer sur son sein comme un parasite dégénéré ! La vie du corps largement équilibrée, correspondant à toute la diversité des fonctions, à toute la variété des impressions que lui procure le cerveau, peut seule fournir au cerveau lui-même cette vitalité complète et énergique dont il a besoin.
ce Le corps est la gmnde raison, c'est la pluralité unifiée par une conscience. C'est seulement comme instrument de ton corps que se manifeste
ta petite raison, ton intelligence, comme tu l'appelles, ô mon frère. Elle n'est, encore une fois, que le simple instrument, que le jouet de cette grande raison. » C'est ainsi que parle Zarathustra en s'adressant à ceux qui « méprisent le corps ». Plus on se familiarise avec la vie de l'homme dénommé « intelligent », et moins paraît admissible le fait de cette « petite raison » reniant la « grande ».
Et pourtant il est hors de doute que, étant donné le développement de la civilisation, cette dernière (la « grande raison ») est vouée à l'anéantissement, et qu'on ne peut prévoir de conditions propres à son épanouissement, du moins dans un avenir prochain. La gage de l'affranchissement social de l'homme est représenté par la grande ville; parmi les rêveries au sujet de l'avenir, seules celles qui sont dans le goût de celles de Bellamy ont des bases réelles. Or cet avenir lui-même, si bienfaisant sous le rapport social, est désespérément sombre et pauvre quant à la vie de l'organisme : l'inutilité du travail physique, l'oisiveté corporelle, c'est la graisse au lieu des muscles, une existence bornée de myope, sans la nature, sans les larges horizons..*
La médecine a beau indiquer, avec une obstination infatigable, la nécessité d'un développement physiologique complet pour l'être humain, toutes ses objurgations en ce qui concerne les adultes se brisent contre les conditions matérielles de l'existence. Afin d'atteindre à la plénitude de son existence physiologique, l'adulte doit se livrer à un véritable travail musculaire, et non pas simplement « s'exercer ». Or, aujourd'hui, nous consentons à perdre trois minutes par jour pour nous laver les dents, afin de les conserver en bon état ; mais nous trouverions avec raison très ennuyeux, et même répugnant, d'employer plusieurs heures à des exercices musculaires stériles et dépourvus de sens. Et c'est en effet dans l'ineptie de ces exercices que gît la cause principale de la débilité corporelle des ce intellectuels », et non pas en ce que ces derniers ne comprennent pas les bienfaits du développement physique. Ma propre expérience me Ta démontré.
J'ai été élevé dans des conditions particulièrement favorables à la culture physique. Jusqu'à ma sortie de l'Université, je vivais, chaque été, de la vie d'un simple paysan, je labourais, je
fauchais, je charriais les gerbes, je fendais le bois du matin au soir. Et je connais le bonheur de la fatigue vigoureuse et saine de tous les muscles, le mépris du refroidissement, la faim canine et le bon sommeil. Lorsque je réussis maintenant à m'échapper à la campagne, je reprends la faux et la hache, et je reviens à Pétersbourg avec des mains calleuses et un corps restauré, avec un amour avide et joyeux de la vie. Non pas théoriquement, mais de tout mon être, je ressens la nécessité, pour la vie de l'esprit, d'une vie corporelle énergique ; et l'absence de cette dernière me produit presque l'effet d'un supplice. L'an passé, je suis resté tout l'été à la campagne. Deux semaines après mon retour à Pétersbourg, je fus réveillé, une nuit, par mes propres sanglots : j'avais rêvé quelque chose, et je me sentais la gorge horriblement serrée. J'essayai de me rappeler ce que j'avais rêvé ; voici ce dont je me souvins : revêtu d'une blouse de paysan, je me tenais à la lisière d'un bois, la hache à la main, à mes pieds gisaient deux troncs de bouleaux abattus, le ciel était couvert de nuages gris et le vent frais, pur et fortifiant, me soufflait au visage. Et c'était tout. Mon cœur
en était resté ému, tout comme si j'avais vu en songe le paradis, et qu'ensuite la vision eût disparu... Un tremblement insupportable secouait mes muscles, qui avaient besoin d'exercice; la lumière terne d'un bec de gaz se reflétait au plafond ; dans la rue on entendait le roulement sourd des voitures.
Et pourtant, en ville, je mène l'existence d'un pur intellectuel, mes occupatoins sont exclusivement cérébrales. Les premiers temps, j'essayai de lutter contre cet excès, je faisais des poids, de la gymnastique, quelquefois je me promenais Mais la patience se lasse vite, tous ces exercices sont insipides, ennuyeux. Et si dans l'avenir, le travail physique n'est représenté que par les ] sports, la gymnastique, le lawn-tennis, etc., etc., toutes les exhortations de la médecine et toute l'intelligence de l'homme elle-même seront sans effet contre l'ennui que dégage un « travail » de ce genre. Dans ses Souvenirs de la Maison des Morts, Dostoïevsky, parlant du labeur auquel sont soumis les forçats, dit : « Si l'on voulait complètement écraser, anéantir un homme, le punir du châtiment le plus terrible qui soit, de telle sorte que l'assassin le plus endurci en fût
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troublé et en éprouvât d'avance de la terreur, il suffirait de donner à ce labeur un caractère d'inutilité, de stupidité complète. Si, par exemple, on obligeait un forçat à transvaser de l'eau d'une cuve dans une autre, et vice-versa, ou encore à piler du sable, etc., etc., je pense qu'il s'étranglerait au bout de quelques jours, ou qu'il accomplirait mille crimes afin de pouvoir mourir, et s'arracher à l'accablement et à la honte que produirait en lui une pareille torture ». Il n'y aura donc rien d'étonnant si l'homme de l'avenir met au rancart tous ces ineptes exercices, où nous essayons aujourd'hui de nous résigner.
La civilisation nous dit : « Toi, l'homme vigoureux, aux muscles puissants, à l'œil vigilant, à l'oreille fine, toi qui es endurant, — qui ne dépends que de toi-même en tout, — tu m'es inutile, et tu es voué à l'anéantissement ! » Fort bien, mais qu'est-ce que l'homme nouveau, — celui qui remplacera l'ancien, — qu'est-ce qu'il apportera avec lui, en échange, qui vaille tous ces avantages où il aura renoncé?