‹ Memoires d'un MormonChapitre 9 sur 14 · REVELATION SUP, LA POLYGAMIE · texte numérisé non relu

REVELATION SUP, LA POLYGAMIE

Regue par Joseph Smith a Nauvoo, le 12 juillet 1843, proclamee le 20 aout 1852, et publiee le 14 septembre 1 852 dans le Deseret-News.

<( En verite, en verite, ainsi dit le Seigneur a vous, Joseph, mon serviteur, puisque vous vous etes enquis pour savoir et comprendre comment moi, le Seigneur, ai justifie mes serviteurs Abraham, Isaac et Jacob, ainsi

que Moi'se, David et Salomon, mes serviteurs, sur ce qu'ils avaient plusieursfemmeset concubines. Voici, je suis l'Eternel ton Dieu, et te repondrai sur cette matiere. C'est pourquoi preparez vos coeurs a recevoir et a suivre les instructions que je vais vous donner, car tous ceux a qui cette loi est revelee doivent y obeir. Voici, je vous revele une nouvelle et eternelle alliance ; et si vous ne gardez pas cette alliance, vous serez damnes, car quiconque rejette cette alliance ne peut entrer dans ma gioire. Et tous ceux qui recevront une grace de ma main devront observer la loi qui a ete faite a cet effet, ainsi que les conditions de cette loi, telles qu'elles ont ete determinees des avant la creation du monde. Elles ont ete institutes pour la plenitude de ma gioire, et comme appartenant a la nouvelle et eternelle alliance ; et celui qui en regoit la plenitude doit etre et sera fidcle a la loi, ou bien il sera damne, dit le Seigneur.

)» En verite, je vous le dis, voici les conditions de cette loi : Toutes les alliances, contrats, engagements, obligations, serments, vceux, traites, liaisons, associations, esperances, qui ne sont pas faits, enregistres et scelles par l'Esprit-Saint de promesse, par revelation et commandement, pour le temps comme pour l'eternite, de la main de mon oint que j'ai choisi sur la terre pour tenir cette autorite (et j'ai designe mon serviteur Josepb pour tenir ce pouvoir dans les derniers jours, et il n'y a jamais sur la terre qu'un seul homme a la fois a qui soient remis ce pouvoir et les clefs du sacerdoce) sont de nulle eflBcacite, vertn ou force dans

I8(i \ikmoii;i:s d'dn mdiimon.

el apres la resurrection des niorts ; car tous les contrats qui ne sont pas faits a cette fin sont aneantis. (juand les hommes sont morts.

» Voici, ma maison est une maison d'ordre, dit 1'Eternel, et non une maison de contusion. Accepteiai-je une oiirande, dit le Seigneur, qui n'est pas faite en mon noni? ou bien recevrai-je de vos mains ce que je n'ai pas ordonne? Et vous prescrirai-je, dit le Seigneur, autrement que par la loi, comme moi et mon Pere l'avons etabli pour vous , avant meme la creation du monde? Je suis le Seigneur ton Dieu, etjevous donne ce commandement qu'aucun homme ne viendra au Pere que par moi, ou par ma parole qui est ma loi, dit 1'Eternel. Et tout ce qui sefait sur la terre.que ce soit decrele par des rois, des princes , des puissances, toutes choses sans exception qui n'ont pas ete faites par moi ou par ma parole, dit le Seigneur, seronl abolies et d'aucun efiet apres la mort, dans et apres la resurrection, dit le Seigneur votre Dieu ; car mes seules ceuvres subsisteront, et tout ce qui ne sera pas de moi sera renverse et delruit.

)) C'est pourquoi si un homme epouse une femme dans le monde, et qu'il l'epouse non par moi ni par ma parole, ils contractent une alliance pour aussi longtemps qu'ils vivront sur la terre; mais leur mariage perd son effet quand ils sont hors du monde. Aucune loi ne les oblige plus, apres leur mort. C'esi pourquoi, lorsqu'ils sont hors du monde , ils ne peuvent se marier ni etre donnes en mariage, mais ils deviennent des anges dans les cieux, et leurs fonctions consistent a servir

ceux qui sont dignes d'une gloire plus grande et eternelle; car ces anges n'ont pas garde ma loi ; c'est pourquoi, ne pouvant. plus s'elever, ils demeurent, dans leur condition de salut , separes el a part , sans exaltation et pour toute l'eternite; et des lors ils ne peuvent devenir des dieux , mais ils sont des anges de Dieu a jamais.

j> Je vous le dis en verite, si uu homme epouse une femme el fait avec elle une alliance pour le temps et toute l'eternite, si cette alliance n'est pas contraclee par moi ou par ma parole, qui est ma loi, et si elle n'est pas scellee par le Saint-Esprit de promesse et des mains de mon oint, que j'ai revetu de cette autorite, une telle alliance n'est point valide, elle est sans efficacite quand ils sont hors du monde, parce qu'ils n'ont pasete unis par moi ni par ma parole, dit. le Seigneur. Quand ils sont hors du monde, leur alliance n'est pas reconnue, parce que des anges et des dieux sont places la, et ils n'acceptent pas ces manages. C'est pourquoi. ils ne peuvent heriter ma gloire, car ma maison est une maison d'ordre, dit le Seigneur.

» Et je vous dis encore , si un homme epouse une femme par ma parole qui est ma loi, et par la nouvelle et eternelle alliance, el si cette alliance est scellee sur eux par le Saint-Esprit de promesse, des mains de mon oint, a qui j'ai donne cette autorite et les clefs de ce sacerdoce, il leur. sera dit: Vous aurez part a la premiere resurrection; et si c'est apres la premiere resurrection, vous aurez part a la prochaine resurrection; el vous heriterez des trones , des royaumes , des princi-

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pautes, des puissances, des dominations, de toutes les hauteurs et de toutes les profondeurs de la creation ; alors ce sera ecrit dans le Livre de vie de l'Agneau. Et s'ils gardent mon alliance, et qu'ils ne commettent point de meurtre pour verser le sang innocent, toutes les promesses quelconques qui leur auront ete faites par mon serviteur seront accomplies; elles seront en pleine force quand ils seront hors du monde, et elles seront acceptees par les dieux et les anges qui sont places la pour leur exaltation et leur gloire en toutes choses, comine elles ont ete scellees sur leurs tetes ; el leur gloire sera la plenitude etuneconlinuation de leur race a toute eternite.

)) Mors ils seront des dieux, parce qu'ils n'auront pas de fin; c'est pourquoi, ils existeront d'eternite a toute eternite , parce que leur posterite continuera ; ils seront au-dessus de toutes choses, parce que toutes choses leur seront assujetlies. Alors ils seront des dieux, parce qu'ils auront tout pouvoir, et que les anges leur seront soumis.

» En verite, en verite, je vous le dis, si vous ne gardez ma loi, vous ne pouvez pas atteindre a cette gloire; <ar etroite est la porte et etroit est le chemin cmi conduit a l'exaltation et a la vie eternelle; et il y en a peu qui le trouvent , parce que vous ne me recevez pas dans le monde et vous ne me connaissez pas, Mais si vous me receviez dans le monde, alors vous me connaitriez et vous parviendriez a votre exaltation , afln cjue la ou je suis vous \ soyez aussi. Connaitre le seul vrai Dieu et Jesus-Christ qu'il a envoye , voila la vie

M l'; M 0 1 R E S D' U N M 0 P.MON. I 8 '. )

eternelle. Je suis Jesus-Christ. Recevez done ma loi. Large est la porte et spacieux est le chemin qui inene a la mort; et beaucoup le suivent, parce qu'ils ne me recoivent pas ni ne gardent ma loi.

» En verite, en verite , je vous le dis, si un homme epouse une femme suivant ma parole, et que leur mariage soit scelle par le Saint-Esprit de promesse conforiiiement a mon ordre, si lui ou elle se rend coupable de quelque peche ou transgression queleonque envers la nouvelle et eternelle alliance, et de toute sorte de blasphemes, s'ils ne commettenl pas de meurtre pour verser le sang innocent, ils auront encore part a la premiere resurrection et entreront dans leur exaltation; mais ils seront detruits dans la chair et seront livres entre les mains de Satan jusqu'au jour de la redemption, dit l'Eternel.

» Le blaspheme contre le Saint-Esprit, qui ne sera point pardonne dans le monde ni hors du monde, consiste a.commettre un meurtre pour verser le sang innocent, et a consentir a ma mort apres avoir reeu ma nouvelle et eternelle alliance , dit le Seigneur ; et celui qui ne garde point cette loi ne peut en aucune maniere entrer dans rna gloire, mais il sera damne, dit l'Eternel.

)) Je suis le Seigneur ton Dieu , et te donnerai la loi de ma sainte pretrise, comme elle fut etal)lie par mon Pere et par moi avant la creation du monde. Abraham a recu tonics les choses quelconques qu'il a recues, par revelation et commandement, par ma parole, dit le Seigneur; el il est entre dans son exaltation, et il est assis sur son trone.

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» Abraham a regu des promesses touchant sa posterite et le fruit de ses reins — desquels reins vous etes. inoii serviteur loseph, — lesquelles promesses devaient continuer aussi longtemps qu'ils seraient dans le monde. Pour ce qui concerne Abraham et sa posterile. il lui fut promis qu'elle continuerait hors du monde, et ils continueront dans le monde et hors du monde aussi inuombrables que les etoiles; or, quand memo vous compteriez le sable sur le bord de la mer, vous ne pourriez jamais les compter. Cette promesse vous appartient, parce que vous etes le fils d 'Abraham et que la promesse a ete faite a Abraham; et e'est par cette loi que se perpetuent les ceuvres de mon Fere, dans lesquelles il se glorifie. Allez done, et faites les ceuvres d'Abraham; gardez ma loi, et vous serez sauves. Mais si vous ne gardez pas ma loi, vous ne pouvez recevoir les promesses de mon Pere, qu'il a faites a Abraham.

» Dieu Pordonna a Abraham , et Sara donna Agar pour femme a Abraham. Et pourquoi le tit-elle? Parce que e'etait la loi, et d'Agar sortirent beaucoup de peuples. C'etait la, entre autres choses, l'accomplissement des promesses. Abraham etait-il done pour cela sujet a condamnation? En verite, je vous dis non; car moi, le Seigneur, le lui avais commande. II avait ete ordonne a Abraham de sacrifier son iils Isaac, et pourtant e'etait ecrit : « Tu ne tueras point. » Toutefois, Abraham ne refusa pas, et cela lui fat impute a justice.

» Abraham regut des concubines, et elles lui donne-

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rent des enfants, et cela lui fut impute a justice, parce qu'elles lui avaient ete donnees, et qu'il a ete fidele a ma loi. Isaac et Jacob ne firent egalement que ce qui leur avait ete commande ; et parce qu'ils ne firent que ce qui leur avait ete commande, ils sont entres dans leur exaltation, conformement aux promesses, et ils sont assis sur des trones; ils ne sont pas des anges, mais des dieux. David recut aussi beaucoup de femmes et de concubines, ainsi que Salomon et Moise, mon serviteur, comme aussi plusieurs autres de mes serviteurs depuis la creation du monde jusqu'a ce jour ; et en rien ils n'ont peche, si ce n'est dans les choses qu'ils n'avaient pas regues de moi.

» Les femmes et les concubines de David lui furent donnees de ma part par la main de Nathan, mon serviteur, et par les mains d'autres prophetes qui avaient les clefs de cette autorite ; et dans aucune de ces choses il n'a peche centre moi, excepte dans le cas d'Urie et de sa femme. C'est pourquoi il est tombe de son exaltation, et il a recu sa part; et il n'heritera pas d'elles hors du monde, car je les ai donnees a tin autre, ditle Seigneur. . .

» Et de plus, comme appartenant a la loi du sacerdoce, si un homme epouse une vierge, et desire en epouser un autre et que la premiere y donne son consentement; et s'il epouse la seconde et qu'elles soienl vierges et qu'elles n'aient pas ete promises a un autre homme, alors il est justifie : il ne peut pas cummettre d'adultere, puisqu'elles lui ont ete donnees ; car il ne peut commettre d'adultere avec ce qui lui appartient

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et a personnel autre ; et s'il a dix vierges qui lui sont

donnees par cette loi, il ne peut pas commeltre d'adultere, car elles lui-ont ete donnees et elles lui appartiennent. II est done justifie. Mais si l'une ou 1'autre des dix vierges, apres qu'elleest mariee, va avec mi autre honime, elle a commis l'adultere et sera detruite: car elles lui sont donnees pour multiplier et remplir la terre selon inon commandenient et. pour accomplir la promesse qui fut faite par mon Pere avant la creation du monde ; et pour leur exaltation dans les mondes eternels , alin qu'elles puissent enfantcr des ames d'hommes; car la se perpetue l'oeuvre de mon Pere pour sa propre gloire.

» En verite, en verite, je vous le dis, si un homme ayant les clef's de cette autorite a une femme et lui enseigne la loi de ma pretrise qui a trait a ces choses. alors elle devra croire et le servir, ou bien elle sera detruite, dit le Seigneur votre Dieu ; car je la detruirai, car j'exalterai mon nom sur tous ceux qui recoivent ma loi et l'observent. G'est -pourquoi, si elle rejette cette loi, il pourra legitimement devant moi recevoir toutes choses quelconques que moi, le Seigneur son Dieu, lui donnerai, parce qu'elle n'a pas voulu croire ni le servir selon ma parole ; et alors elle devient le transgresseur; et il est exempt de la loi de Sara, qui servit Abraham d'apres la loi, quand je commandai a Abraham de prendre Agar pour femme. Maintenant, an sujet de cette loi, en verite, je vous le dis, je vous en revelerai davantage plus tard. Que ceci vous suffise pour le present. Voici, je suis Alpha et Omega. »

On voit maintenant pourquoi les Mormons pratiquent la polygamie. Cette institution existe de fait parnii les nations les plus civilisees, avec cette seule difference qu'elle ivy est pas reglementee. Londres est la ville chretienne polygame par excellence : on y coinpte cent mille prostituees. Chez les Mormons, le simple cas d'adultere peut entrainer la peine de mort. Geux qui voudraient s'edifier sur la valeur du manage monogame, tel qu'il existe dans la republique-modele des Etats- Unis, n'ont qu'a lire le curieux livre que M. Auguste Carlier a publie sur ce sujet. L'adolescent americain se marie frequemment au sortir du college, a l'irisu de ses parents, sur un steamer, en rail-road, dans un hotel, un peu partout, et sans aucune publicite. Un officier municipal, un ministre, le premier venu, et deux temoins, out le pouvoir de celebrer un mariage yankee. Dans certains Etats, la simple notoriete publique de la cohabitation suffit pour legaiiser le mariage. Dans d'autres, un mari peut etablir legalement son divorce, en publiant dans un journal qu'il n'est plus responsable des dettes de sa femme. Le nombre des bigames est tellement innombrable dans l'Union, que, lors des recensements decennaux operes par l'Etat, on n'ose plus faire figurer ce detail dans les comptes rendus de la statistique generale. Le phalanstere n'a pu s'etablir nulle part dans ce pays classique de la liberie ; maisil y a cree ce socialisme feminin, qui tient perio- ([uement des conventions reformistes dans lesquelles on agite bruyamment la question de l'emancipation de la femme. Dans plusieurs villes, la theorie des <( amours

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libres » est clandestineinent pratiquee par des adeptes des deux sexes. Le patricien de Rome n'avait qu'une femme pour perpetuer son nom dans la cite, mais il avait le droit d'acheter un nombre illimite des plus belles esclaves pour en faire ses concubines. Dans les quinze Etats a esclaves de l'Union, la menie loi pa'ienne existe de nos jours. Les planteurs du Sud n'epousenl qu'une seule femme ; mais ces zeles protestants ne se font aucun scrupule de vendre a beaux deniers comptants les enfants qu'ils out eus de leurs esclaves. Le systeme social americain a fait son temps. La corruption des moeurs a envahi presque ionics les classes. De i'aveu du New-York-Herald, organe le plus important du journalisme americain, la venalite, I'ivrognerie, la debauche, le concubinage, meme parmi les ldgi.slateurs de Washington, depassent toute croyance. Mais a New- York et dans toutes les grandes villes du littoral de l'Atlantique la depravation morale a atteint, dnns le peuple, des proportions eff ray antes. Par suile de l'emploi d'un nombre considerable de marins a la grande peche, notamment a celle de la baleine, el aux lointaines expeditions, la quant ile de jeunes lilies vouees au celibal dans certains Etats du Nord devient incalculable Nous le demandons a tout individu non aveugle par ses prejuges, si ces pauvres lilies avaient le droit ile disposer de leur main en faveur de I'lioinme de leur choix, si elles avaient toute la possibilile d'epouser legitimement un homme honorable, droit dont elles soul, investies dans l'Utah, verrait-on aux Etds-Unis ce nombre prod*igieux de courtisanes? Parcourez toutes

les villes americaines : sitot que la nuit parait, ces miserables creatures inondent les rues ; elles parcourent les promenades, se portent a tous les carrefours. Ouand on a vu ce deplorable spectacle, qu'on vienne encore declamer, si on l'ose, centre notre mariage palriarcal!

On ne s'attend pas sans doute a nous voir entrer dans des details explicites sur les relations intimes des epoux dans le territoire d'Utab. Le trait suivant editiera suffisamment les lecteurs a cet egard : « J'ai quarante-huit enfants, disait un jour publiquement en ma presence l'un de nos prophetes, et j'ai lieu d'esperer que le ciel m'en donnera bien d'autres encore. Aussitot que l'une de mes femmes est enceinte, elle devient pour moi sacree, jusqu'a ce que son enfant soit sevre. Et quand l'une d'elles a cesse d'etre feconde, sans discontimier a 1 'en tourer de tous mes soins, je cesse a l'instant mes devoirs d'epoux envers elle. C'est ainsi que doit, agir tout elder d'Israel, s'il est v^ritablement serviteurde Dieu, et pour peu qu'il sache apprucier correctement le but et l'economie de l'institution du mariage patriarcal. « Avanl cenl ans, mes descendants directs depasseront en nombre la population de 1'Etat de New- York, qui est de quatre millions d'ames... »

Si, avant un siecle, la posterite d'un seul de nos patriarches depasse le cbilTre de quatre millions, quelle sera done vers cette epoque la population totale de la Mormonie? La question de la pluralite des femmes est d'une extreme gravite. Nous nous reservons de la traiter plus tard sous toutes ses faces, rdigieuse, politique

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et sociale ; aujourd'hui nous nous contentons d'en reTerer a I'autorite' de ['experience. Un fait, bien demonhv vaut mieux que dix mille pages de theorie. L'experience prouvera que, loin d'avilir la femme, notre polygamie lui assure des a vantages re.'ls. Yoici 1'un des plus precieux : toute fille nubile a le droit, dans l'Utah, de disposer librement de sa main et de l'offrir a l'homme de son choix. Les lilies usent de ce droit, avec une maturity de raison qui confondrait bien des Parisiennes. La pratique reguliere des devoirs de priere el de charite\ 1'assiduite et l'habilete au travail, sont en general les plus stirs moyens d'attirer leur attention. Je puis inoinienie , et sans nu! amour-propre , me citer comme exemple a ce sujet. Je n'etais deja plus de la premiere jeunesse lors de mon sejour en Utah, et je ne reclame aucune paronte, merae la plus eloignee, avec l'Apollon du Belvedere; eh bien! si j'avais aceepte toutes les femmes jeimes et vieilles, laides ou jolies, qui vinrent me poser la question dans mon ermitage, j'aurais aujourd'hui plus de femmes que Brigham Young lui-meme. Geci est dit pouiTedification desceiibataires qui n'ont, comme moi, de pretentions qu'a une lieaule puremem morale. Comme e'est surtout au point de vue de la dignite de la femme que nos adversaires attaquent la polygamie, I'extrait suivant d'une lettre d'une dame d'Utah, nous parait de nature a donner une idee de la maniere dont le principe est apprecie par celles-la memes que Ton represenle .:omme avilies el demorahsees par la pratique de la pluralite. Cette lettre, ecrite de la ville du Lac-Sale, le 12 Janvier \H'6i, par madame Belinda

Marden Pratt a l'une cle ses sceurs, est l'un de nos meilleurs traites speciaux sur cette matiere. Apres avoir demontre par les Ecritures que la polygamie, etantune institution divine sous les trois dispensations patriarrale, mosai'que et chretienne, avait necessairement du reparaitre dans l'Eglise du Christ ici-bas, elle poursuit sa these en ces termes :

... « Chere sceur, mais laissons toute Ecriture, histoire ou usage ancien; allons a la loi de la nature. Quel est clone le grand but des relations de mariage? Je reponds : la multiplication de notre espece, et, pour nous autres femnies, d'elever convenablement les enfants. Pour rempiir ce but , la loi naturelle dicterait qu'un inari doit rester separe de sa femme a certaines epoques, d'apres la constitution merae de la femme. En d'autres termes, leur union ne doit pas avoir pour but la satisfaction des sens, mais la procreation.

» La nature enseigne a la mere que pendant la formation et le developpement de l'homme a l'etat d'embryon, son cceur doit rester pur, ses pensees et ses affections chastes, son esprit calme, en merae temps que son corps doit etre fortifie par un exercice convenable, sans que rien vienne la troubler, l'irriter et la fatiguer. Un bon mari doit entourer sa femme de tous les soins affectueux que reclame sa situation, mais en meme temps il doit s'abstenir de toute relation intem- |)estive et prohibee par les lois memes de la nature, lois qui sont strictement observees par tous les animeux, sauf I' espece humaine.

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» La polygamie, comme elle est sagement pratiquee sous la loi patriarcale de Dieu, tend done directement a la chaslete des femmes ; elle est le gage d'une parfaite sante pour leurs enfants, et les preserve de tout mauvais penchant hdreditaire.

)) Vous pouvez lire dans la loi de Dieu, dans votre Bible, le temps et les circonstances dans lesquelles une femme doit tester a part de son mari. Pendant ce temps, elle est considered comme impure, et s'il venait alors a elle, il pecherait grievement, tant contre la loi de la nature que contre les sages prescriptions de la loi de Dieu, revelees par sa parole. En un mot, il commettrait une abomination ; il pecherait contre son lui-meme, contre sa femme et contre les lois a l'accomplissement desquelles la sante, la moralite deses descendants sont directement interessees.

» La loi divine de la polygamie ouvre a toute femme saine et sage, une porte par laquelle elle pout devenir lepouse honorable d'un hoinme vertueux et la mere d'enfants fideles, robustes et honnetes.

» Dites-moi maintenant, ma cheresceur, si I'alliance d' Abraham ou la loi patriarcale de Dieu etait repandue et tenue pour sacree et honorable dansl'Ltat que vous habitez, quelle femme, dans tout le New-Hampshire, voudrait epouser un ivrogne, un hoinme alllige de maladies hereditaires, un debauche, un paresseux, un dissipateur? Quelle femme voudrait devenir une prostituee, ou vivre dans le celibat, renoncant aux donees relations du manage ?

» Chere soeur, dans votre legerete, vous me deman

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dez : « Pourquoi pas la pluralite des maris aussi bien que celle des femmes? » A cela je reponds parfaitement : Dieu n'a jamais commande ou sanctionne la pluralite des maris; en second lieu, « lemari est le chef de la femme, comine Christ estle chef de I'Eglise, et il est aussi le sauveur de son corps. » (Ephes., V, 23.) Nulle femme ne peut servir deuxseigueurs. Troisiemement, un tel ordre de choses tendrait a la mort et non a la vie, ou, pour parler plus clairement, multiplierait les maladies honteuses et non les enfants. En effet, la chose est activement pratiquee, depnis des sihles, dans un monde ou elle est le myslere de la gvande Baby lone, mere des impudicite's et des abominations de la terre. En d'autres termes, c'cst le resultal du mepris des saintes ordonnances de Dieu touchant le manage. Cette loi laisse la femme exposee a l'isolement, sans mari, sans enfants ni amis, ou a une vie de pauvrete, de solitude, exposee a la tentation, aux desirs deregles, aux jouissances illicites, ou a la necessite de faire de son honneur un honteux tralic. L'homme riche est tente d'entretenir en secret des maitresses, tandis que la loi de Dieu les lui aurait donnees comme desepouses honorables. Ges circonstances engendrent le meurtre, l'infanticide, le suicide, les maladies, les remords, la mine, le desespoir, la mort pre^naturee, avec tout le cortege des jalousies, desmiseres poignantes, la defiance au sein des families, les maladies contagieuses, et enfin I' horrible systeme de licence dans lequel des gouvernements accordent a de belles lilies une patente pour

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descendre, je jie dirai pas au rang de betes brutes, mais a une degradation bien inferieure encore; car toutes les especes, dans la creation aniniale, excepte I'homme, s'abstiennent de ces abominables exces, et observent generalement les lois de la nature dans la procreation.

» Je le repete, la nature a constitute la femme autrement que l'homnie et pour un but different. La vigueur de celle-ci est dans le tleuve de vie qui coule en elle et nourrit l'embryon, le fait naitre et l'alimente sur le sein de sa mere. Quand la nature n'est pas en fonction pour atteindre ce but celeste, elle vient sagement a son secours, a des periodes regulieres, pour entretenir en elle la purete et la sante sans epuiser la source de vie, jusqu'a un age assez avancd, ou il lui devient necessaire a elle-meme de cesser d'etre feconde, afin de jouir d'une vie plus tranquille au sein du cercle de famille qui lui est attache par tant de liens, et qm\ a cette pbase de sa vie, est dans l'age viril et peut lui procurer les soins et le contort qui lui conviennent, et ou elle peut ainsi se preparer a un changement de monde.

» II n'en est pas ainsi de l'hoinine ; sa force a un autre emploi. II doit se mouvoir dans une sphere plus vaste. Si Dieu, dans cette vie, le juge digne de la promesse du centuple (Mathieu XIX, 29. Marc, X, 29, 30) , il peut aspirer a la souverainete patriarcale, a l'empirc et a la domination; il pourra devenir prince ou chef d'une ou plusieurs tribus, et, cornuie Abraham, il pourra mettre sur pied, pour la defense de sa patrie, des cen-

taines et des milliers de ses propres guerriers, ne\s « dans sa propre maison.»

» Un noble homme du Seigneur, plein de L' esprit du Tout-Puissant, qui est juge digne de converser avec Jehovah ou avec le ills de Dieu, ou avec les esprits des justes sanctifies; un homme qui enseignera a ses enfants la verite eternelle et les fera marcher purs dans cette voie, est plus digne d'une centaine de femmes et d'enfants que l'ignorant, esclave des passions, des vices et des folies humaines, n'est digne de posseder une seule femme et un seul enfant... »

De la restauration du mariage patriarcal, de sa mise en pratique chez les saints modernes, sortiront dans le nouvel hemisphere les resultats politiques les plus inattendus. Gomme on a publie bien des absurdites sur le despotisme theocratique du pape des Mormons, nous croyons devoir donner encore a ce sujet quelques renseignements recueillis par nous-meme sur leslieux. 11 est parfaitement vrai qu'en sa qualite de president de 1'Eglise, Brigham Young, Moi'se vivant de ce peuple, a seul 1'autorite de lier et de delier les saints en tout ce qui concerne leurs relations matrimoniales. II peut done, pour des cas d'une haute gravite, prononcer le divorce. G'est lui qui celebre personnellement, ou par delegation, tous les manages polygames. C'est la ce qui a donne naissance a cette croyance aussi generate qu'erronee, qu'il est l'arbitre souverain, autocratique, de toutes les unions conjugales des Mormons.

Nous avons deux formes de mariage. Le rite du mariage ordinaire est semblable a celui qui est suivi

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dans la plupartdes sectes protestantes. Nul homme ne peut epouser une femme sans le consentement formel el prealable des parents de celle-ci. Dans les campagnes, c'est ordinairement l'eveque qui, en presence des parents des conjoints et de deux temoins, celebre ces sortes de mariage. lis sont inscrits sur un registre special.

Voici comment les choses se passent, en ce qui concerne les manages polygames. Un des notres est-il deja marie, et desire-t-il epouser une nouvelle femme? II va trouver d'abord les parents ou tuteurs de la jeune fille. S'il a leur agrement, il s'adresse alors directemen! a la future, qui a toujours le droit d'accepter'ou de refuser. A-t-il obtenu ce double consentement ? II \a demander un certificat a son eveque , constatanl qu'iJ est membre fidele de l'Eglise. II presente son certificat aux bureaux dela presidency ou on lui indique le jour et 1'heure designes pour la celebration de son mariage. Au jour convenu, il se presente a la presidence avec son e'pouse, sa fiancee et ses parents. Le greffier inscrit sur un registre ad hoc le nom , l'age et le lieu de naissance des parties contractantes. Le president interpelle le fiance, son Spouse et sa. fiancee, qui se tiennent debouten face de lui. II dital'epouse : « Consentez-vous a donner cette femme a votre mari pour epouse legitime, dans le temps et dans toute l'^ternite ? Si vous y consentez , temoignez-le en placard sa main droite dans la main de votre mari. » Les mains droites du fiance et de la fiancee etant ainsi reunies , l'epouse prend le bras gauche du mari. Puis le president, s'a-

dressant a l'homme, lui dit: « Frere un tel, prenezvous soeur une telle par la main droite pour la recevoir comme votre, pour etre votre epouse legitime, et vous pour etre son legitime mari, pour le temps et toute l'eternite, avec promesse de votre part que vous accomplirez toutes les lois, rites et ordonnances qui se rapportent a ce saint manage, dans la nouvelle et eternelle alliance ? Agissez-vous ainsi en la presence de Dieu, des anges et de ces temoins, de votre libre consentement et de votre libre choix ? » Le fiance repond : <( Oui. » Les memes paroles sont ensuite adressees a la fiancee, qui repond egalement : « Oui. » Mors le president prononce ces paroles sacramentelles : « Au nom du Seigneur Jesus-Christ ,• et par l'autorite de la sainte pretrise, je declare que vous etes legalement et justement mari et femme pour le temps et l'eternite ; et je scelle sur vous les benedictions de la sainte resurrection, avec le pouvoir d'y paraitre revetus de gloire. d'immortalite, et de vie eternelle; et je scelle sur vous les benedictions des Trones, des Dominations, des Puissances, des Exaltations, ainsi que celles d' Abraham, d' Isaac et de Jacob. Et je vous dis : Croissez et multipliez ; peuplez la terre entiere, aim que vous puissiez trouver dans votre posterite rejouissance et felicite au jour du Seigneur Jesus. Toutes ces benedictions, ainsi que toutes les autres qui decoulent de la nouvelle et eternelle alliance , je les repands sur vos teles , sous la condition que vous demeurerez fideles jusqu'a la tin. avec l'autorite de la pretrise, au nom du Pere, du Fils et du Saint-Esprit. Amen. » Le grellier enregibtre alors

sur le grand livre la date et le lieu du mariage, ainsi que les noms des temoins. Tel est. exacteinent le ceremonial avec lequel des milliers de manages ont ete contractus et celebres dans 1'Utah depuis quelques amides. Voila comment les choses se passent ; j'en parle de visu, et je demande ou Ton peut apercevoir dans tout ceci la trace d'une autocratie quelconque de la pari de Brigham.

Nous l'avons dit, ce qui porte surtout les Mormons a epouser ainsi plusieurs femmes, c'est le devoir religieux de se creer rapidement une nombreuse famille. Or, en faisant meme abstraction de toute revelation, de tout commandement divin, nous croyons que la situation generate de l'humanite,-et les conditions speciales dans lesquelles setrouvele continent americain, fontde la prompte multiplication des habitants de ce continent l'une des necessites socialesles plusimperieusesqui aient jamais existe. En France, nous sommes tiers denosprogres en tout genre, de notre litterature, de nos decouvertes scientifiques, du premier rang que nous avons reconquis dansle monde. Ne en France, j'aime ardemment ma patrie. Je me ferai toujours gloire d'etre originaire d'une nation a jamais illustre parmi les plus illustres. Mais chaque peuple a sa mission providentielle a remplir. L'Amerique a une superficie decuple de celle de l'Europe ; elle s'etend d'un pole a l'autre, et, par con sequent, reunit lesclimats les plus varies. La Tamise, la Seine, le Rhin, le Danube meme, ne son t que d'insigniiiantes rigoles a cote de ses fleuves ; ses havres et ses immenses golfes eclipsent tous ceux de 1'ancieii conti-

m£moires d'un mormon. 205

nent. Ses richesses minerales et metalliques sont inepuisables, ses forets sans rivales, ses terres vierges depassent en fertilite celles des plus riches pays du globe. Elles peuvent tout produire, depuis la pomme de terre jusqu'a la vanille. En un mot, l'Amerique est plus richement dot6e et mieux favorisee sous tous les rapports possibles, que les quatre autres parties du monde, et pourtant sa population totale n'estguere que de soixante millions d'ames, quand elle serait capable d'en nourrir a elle seule trois ou quatre milliards. L'Amerique est la Terre-Promise, dont l'autre etait le symbole. Voila pourquoi nous avons recu la mission et les ordonnances necessaires pour peupler rapidement, tres-rapidement la Sion des derniers-jours.

Combien de femmes a le prophete? Les uns ont dil vingt, les autres trente, quarante, soixante: on lui en a attribue jusqu'a quatre-vingts. La verite est qu'il en a quinze ; mais il est bon d'observer que plusieurs de ces femmes, compagnes de sa jeunesse, et toujours traitees avec toute la deference et les egards imaginables, ne sont plus pour lui que des amies. Ces quinze femmes vivent ensemble dans Lion's Mansion, ou chacune a sa chambre a coucher particuliere. Elles prennent leurs repas en commun ; Brigham y assiste, fait les differentes prieres de la journee, donnedes instructions a ses enfants, et visite chacune de ses femmes chaquejour. La premiere, c'est-a-dire celle qui occupe le premier rang par anciennete de manage, dirige les travaux interieurs de cette grande famille.

Quelques autres patriarches, tels que Kimball, Orson

J06 VttMOIRES D'UN MORMON.

Pratt, et autres chefs eminents de l'ftglise, vivent 6galement sous le meme toit avec toutes leurs femmes. La tnaison du premier reunit l'elegance d'une habitation champetre a tout le confort d'une maison de ville. Ghaque fenime a sa chambre particuliere, et toutes s'entendent, sous la direction de la plus ancienne, pour executer les divers travaux du menage. Les enfant s jouent ensemble, en se traitant de frere et desocur, et tous portent le nom du pere. Mais la plupart des freres polygames tiennent leurs femmes dans des maisons separees, et pen eloignees les unes des autres. Ghacone alors eleve et gouverne exclusivement ses propres enfants. Nous avons deja dit quelles sont les regies strictes et austeres que suivent nos patriarches pour la mise en pratique de leur polygamie. Cette institution est beaucoup trop recente pour qu'il soit deja possible d'en apprecier les resultats. Les regies ordinaires de la statistique se trouveraient ici coinpletement en defaut. Nous nous bonterons a donner, a litre de renseignc merit historique, le produit d'un recensement fait ;i la tin de 1 808, pendant la derniere campagne des Ame'ricains contre les Mormons. Ce document porte a trois mille six cent dix-sept lenombre des maris polygames en Utah. Ge chiffre se decompose ainsi :

Maris ayant sept femmes et davantage. . :i87

Maris ayant cinq femmes 730

Maris ayant quatre femmes 1,100

Maris ayant plus d'une femmeet moinsde

quatre 1,400

3,8tt

MEMOIRES D'UN MORMOR. 207

Placons ici line anecdote qui introduira le lecteur dans un menage mormon. La presse de Paris n' ay ant guere servi jusqu'ici que d'dcho aux divagations des journaux americains, on croit generalement en France que le plus dur esclavage, la plus humiliante degradation, pesent sur le beau sexe dans le terriioire d'Utah. Voici 1' anecdote :

Un jour, ce qui nous arrivait assez frequemment, nous nous trouvions dans le salon de John Taylor, 1'un des douze, et le seul europeen qui soit apotre. Nous etions a causer familierement avec lui et sa premiere femme, quand survinrent deux jeunes et belles dames, tres-bien mises, ayant chacune un superbe enfant nouveau-ne dans ses bras. 11 est bon de vous dire qu'il a sept femmes, toutes convenablement logeesa part dans les alentours de sa maison. Nous vimes ces dames presenter successivement leur enfant a M. Taylor, leur mari, qui, apres les avoir embrasses, les remit luimeme sur les genoux de sa premiere femme. Celle-ci, dame anglaise des plus respectables, se mit alors a les choyeret a les dorloter absolument comme si ces deux cherubins etaient sortis de ses propres flancs. Ensuite une conversation des plus gaies s'engagea tres-naturellernent parmi ces dames.

Et voila comment nous avons vu, dans une foule d'autres maisons, de jeunes et belles femmes deployer les unes pour les autres des sentiments d'affection. impossibles dans aucune des societes dites chretiennes. La paix et l'harmonie regnent en general dans nos menages polygames. Nous pourrion^ invoquer a cet egard

208 MKMOIRES f)'UN MORMON.

de nombreux temoignages. II y a sur les bords du Lac- Sale des dames capables de briller dans les premiers salons del'Europe.

11 en est de la polygamie comme de tous les autres problemes qui ont ete si hardiment poses par le mormonisme. Toute la question est de savoir si cette restauration du manage patriarcal vient de Dieu ou des hommes. En dehors des Ventures, l'une des plus fortes preuves que 1'onpuisse produire en sa faveur, e'est que les femmes, non pas seulement celles d'Utah, mais des milliers de saintes repandues dans les Etats-Unis, en Angleterre, en Suisse, en Scandinavie, enfin un peu partout, ont generalement accept^ cette loi. Laissons done parler lavoix puissantede l'experienee. A en juger simplement par les fruits merveilleux qu'elle a deja produits dans l'Utah, je considere la polygamie, entre les mains des Mormons, comme la massue d'Hercule. En effet, la miseen pratique des austeres enseignements de nos prophetes sur cette loi revelee donnera naissance a une population saine, male et robuste. 11 sortira du sein de nos montagnes des hommes doues d'une force extraordinaire; notre mariage patriarcal enfantera rapidement une race de veritables geants.

La polygamie a ete le pretexts des attaques les plus vives qui aient ete dirigees contre les Mormons, meme par des |)ublicistes serieux. G'est done l'occasion de dire ici un mot de leurs travaux, et notamment de Pouvrage le plus considerable qui ait ete publie sur nous en France, le Voyage an pays des Mormons, de M. Jules Remy. Trois choses nous ont frappe danscet

memoir es d'un mormon. 209

ouvrage : les efforts louables, qaoique souvent malheureux, de son auteur pour demeurer impartial ; les pompeux eloges qu'il prodigue partout aux Mormons , mais surtout l'inanitedes arguments qu'il produit pour demontrer l'imposture du fondateur 'de cette oeuvre. Pour lui, Joseph Smith n'est qu'une « sortede Tartufe sauvage et gigantesque, plus curieuxque l'autre, mais qui, pour avoir fait plus de mal, est peut-etre moins digue de mepris. » Parti de Sacramento (Californie) en compagnie deM. Brenchly,naturaliste anglais, M. Remy a bravement depense quarante mille francs pour aller passer un mois sur les bords du Lac-Sale. Dans quel but? Pour avoir le droit de dire qu'il avait etudie sur les lieux ce phenomene si rare d'une nouvelle religion, d'une puissanteEglise-nation, surgissant tout d'un coup an milieu d'une grande societe democratique. A-t-il surpris le secretde ce curieux phenomene social? Non. M. Remy part de cette supposition que le prophete americain n'a ete toute sa vie qu'un speculateur religieux, un habile imposteur, et toute son argumentation repose entitlement sur cette base. Or, en en elaguant simplement certaines pages, on ferait de son livre meme une veritable apologie. L'histoire des Mormons ecrite par notre touriste est generalement exacte, sauf un certain nombre d'inventions apocryphes qu'il a eu letort d'y joindre, sur lafoi de nos ennemis. Ainsi, la bantjueroute du prophete Joseph, la fameuse doctrine de la femme spirituelle, la resurrection delacalomnie usee qui fait du Livre deMonnonun plagiat du roman de Salomon Spaulding, les epreuves formidables de

210 MKMOIRES D'UN MORMON.

I' Endowment-House, la redoutable soci&e" secrete des Danites ou ani/es destructeurs, 1'organisatioD de la

maconnerie dans l'Utah, l'&ude tres-seriruse qu'en feraient les Mormons sous des chefs exerces, etc., sont autant de fables qui deparent sa narration.

Dernier ecrivain francais qui ait parle de nous, M. Reniy insiste tellementsurlapretenduecontrefagon commise par Joseph Smith an prejudice de Salomon Spaulding, ancien ministre protestant de l'Ohio, qu'il nous force a nous occuper de cetLe accusation puerile. Quel homme serieux admettra jamais qu'un jeune paysan illettre ait su metamorphoser un roman historique de quelqnes pages en une Bible nouvelle, et qu'il ait pu, en treize ans de temps et en plein xixe siecle. la faire accepter comme une revelation divine par des hommes tres-eminents, et par plus de cent cinquante niille proselytes? Fahrique des l'annee 1834 par certains ministres americains, ce conte ridicule a ete s| soijvent et si victorieusement refute, (|ue, depuis pies de vingt ans, nos ennemis n'osent plus le mettre en avant aux Etats-Unis. Cela est tellement vrai, que \1. Agenor de Gasparin, c'est-a-dire Tun des plus habiles ecrivains du protestantisme en France, ay ant puhlie dans les A rehires du chrislianisme (annees 1 8o2 et 1 853) un travail considerable centre les Mormons, tout en exhumant cette fable du roman de Spaulding, n'osait plus des lors y adherer formellement. 1! se tirait de ce mauvais pas par un detour assez habile. « Nous ignorons, dit-il, ce qui en est, et a vrai aire, nous nous en inquietons peu. Ceci est trop se-

rieux pour que nous nous preoccupions de propriete litteraire. » G'est dans le texte meme du Livre de Mormon que M. de Gasparin s'esL efforce de trouver des preuves serieuses d'imposture. II a no ye quelques rares objections dans six longs articles. Geux qui voudraient s'edifier sur la puissance de ses arguments n'ont qu'a lire l'ouvrage intitule : Les Mormons et lewrs Eunemis, par F. B. H. Stenhouse (Lausanne 1854), important ecrit apologetique, omis sans doute involontairement par M. Remy dans sa liste des ouvrages de notre Eglise.

La lecture de l'etude de M. de Gasparin a produil. sur moi un effet qui assurement n'etait pa%entre-dans les previsions de son auteur. Elle contribua beaucoup a me faire partir pour aller etudier sur les lieux la societe de ces « bandits religieux (sic) » dans leur affreux repaire du Lac-Sale. Grace a M. de Gasparin, je sais maintenant, mieux que jamais, a quoi m'en tenir sur les assertions erronees qu'il a prodiguees contre les Mormons.

Je saisis cette occasion pom- remercier l'illustre publiciste d'avoir conseille, dans son pieux libelle, a ses coreligionnaires d'Amerique , d'aller exterminer les colons d'Utab. Pour avoir suivi ce sage conseil, M. Buchanan y a gagne l'honneur d'avoir ete le dernier des presidents des Etats-Unis. Aujourd'hui, sous la presidence de son successeur, la grande rej)ublique de l'Occident tombe en poussiere. M. de Gasparin a recemment publie sous ce titre : Ln grand peuple qui se releve, un livre qui nous devoile sa profonde sagacite

212 M6 MOIRES l)'n\ MORMON.

politique. Onze cent mille baionnettes americaines travaillent actuellement a la restauration pleine et entiere de I'ceuVre de Washington, pour realiser les prophetiques conseils de M. de Gasparin. Nous verrons, dans )e dernier ehapitre, quel sera le denouinent, final des grands evenements qui s'accomplissent de l'autre cote de 1' Ocean.

Si nous avions a relever toutes les erreurs qui deparent l'etude de M. Remy, la liste en serait encore longue. h Les ecrits publies sur les Mormons, dit-il dans sa preface, se trouvent entaches d'inexactitudes ou plutot d'erreurs si nomhreuses, que j'ai vu la un sujet a trailer, un sujet que je pouvais aborder avec d'autant plus de confiance que j'avais eu le privilege d'etudier au coeur meme de leur empire ces nouveaux sectaires. » II les a si bien etudies, qu'il n'a pas meme compris ce principe des plus elementaires, que les Mormons sont tous indistinctement pretres, tous attaches a fun des grands corps de leur hierarchic Pendant son sejour d'un mois sur les bords du Lac-Sale, il n'a guere pu voir que la surface des choses. L'entretien qu'il s'attribue avec une dame mormone tresintelligente sur la mise en pratique du manage patriarcal n'est qu'une paraphrase ingenieuse de 1'opuscule de madame Belinda Marden Pratt, que nous citions precedemment : Defence of polygamy, by a lady of I tali. 11 a etudie l'important probleme de la pluralite des femmes dans le plus violent libelle qui ait ete publie contre les Mormons, celui de John Hyde, cet illustre renegat dont nous avons deja parle. G'est la qu'il a

m£moires d'un mormon. 213

pris re qu'il raconte du pretendu mepris de Brigham pour les livres et les savants. Avant de songer aux etudes classiques, il fallait defricher l'immense desert, cultiver la terre, se batir des maisons, se faire des habits, en un mot, se creer le necessaire. C'est ce que firent heroi'quement les Mormons. M. Remy trouve etrange « qu'au-dessus des ecoles primaires il n'ait rien vu chez les Mormons qui puisse etre assimile a nos colleges, n C'est absolument comme si Ton reprochait a un enfant qui vient de naitre de ne pas porter de moustaches. Au moment de sa visite, la capitale des saints comptait sept ans d'existence. Le plus grand des prodiges eut ete de trouver sur les bords du Lac-Sale des etablissements universitaires analogues a ceux de Paris. C'est encore John Hyde qui a appris a notre voyageur que Brigham a toujours fait une opposition systematique aux tentatives de certains professeurs mormons pour ouvrir des ecoles superieures sur les bords du Lac-Sale. II est parfaitement vrai que, dans l'unique but d'empecher tout schisme dans l'Eglise, il a constamment combattu ia tendance d'Orson Pratt a s'aventurer dans le sombre labyrinthe de la me'taphysique. Certaines speculations philosophiques devaient eveiller la sollicitude d'un tel pasteur du peuple. M. Remy fait un eloge pompeux « d'Orson Pratt, l'apotre, le philosophe, le theologien, homme d'un vaste savoir en toutes choses et surtout en mathem'atiques et en astronomie, ame candide et pure, qu'on ne peut voir sans regret plongee dans les tenebres de la foi mormone. n II nous apprend gravement « qu'on est si

214 me mouses d'un mormon.

convnincu du danger de l'instruction acquise par l'etude qu'on en tend souvent les Mormons les plus sinceres dire trcs-serieusement qu'Orson Pratt est fro]) savant pour rester longtemps hors de la perdition ; aussi s'attend-on a le voir apostasier un jour ou l'autre. » En attendant que cette prophetic se veriiie, Orson Pratt a retracte publiquement, le 27 Janvier I860, certaines erreurs qu'il avait avancees dans sa inethaphysique, sur l'essence intime de la divinite. Son amende honorable a 6te complete et d'autant plus meritoire, quelle etait entierement spontanee.

D'apres M. Kemy , l'immense majorite des saints n'aurait ete conquise a I'ceuvre de l'imposteur Joseph <tue par les magiques jongleries de nos missionnaires. jongleries dont les details fantastiques remplissent plusieurs pages. Les appreciations psychologiques <[u'il consacre a expliquer les conversions a la nouvelle religion, ainsi que les pratiques dont seservent les thaumaturges mormons pour les operer constituent, a notre avis, la partie la plus amusante de son livre. D'apres cette interpretation, l'Utah ne serait qu'un immense Charenton. Mais, chose etrange, il prodigue en meme temps de pompeux eloges aux habitants de ce Charenton. Ge sont des mystiques, mais sages, des fanatiques, mais vertueux, des polygames, mais d'une chastete exemplaire. II nous depeint le chef de cespauvres fous, « le premier pape des Mormons, » sous les traits les plus aimables. C'est un despote introuvable, un autocratc impossible.

Nos observations personnelles, resultat d'un sejour

MKMOMSKS D'UN Mt)RMON. . 215

plus long, d "etudes plus approfondies que celles de M. Hemy sur les bords du Lac-Sale, nous aulorisent a inlirraer completement les recits des apostats qui onl abuse de sa credulite, ainsi que ses ridicules appreciations psychologiques, en ce qui concerne cette fantasmagorie mystique don I. il fait honneur a nos missionnaires. Une experience de onze annees nous a appris que les visionnaires fmissaient tous par quitter notre Eglise. De 1855 a 1839, nous avons trouve ca et la dans l'Utah quelques jeunes tetes exaltees, mais aucun fanatique.

D'apres M. Remy, Joseph Smith n'a ele toute sa vie qu'un imposteur, maissa fable des lames d'or a produit le plus grand phenomene social du present siecle. Ge peuple, compose des elements ies moms homogene3, est le peuple leplus moral qui existe sous le soleil. II realise pleinement la fraternite chretienne, sous la houlette d'un pasteur tendrement cheri de ses ouailles. Ceci nousdemontre tres-clairemenl quele bienpeutnaitre du mal, le bonheur du mensonge, la verite de l'erreur, I'unite religieuse, politique et sociale d'un peuple, du cerveau d'un faux prophete : ce qui revient a dire que Satan est plus habile, plus puissant que Dieu meme. Voila l'etrange paradoxe que nous developpe en deux volumes M. Jules Remy, naturaliste.

L'appelchaleureux, qu'il adresse au congres federal pour l'engager a accorder aux Mormons leur autonomie politique, est une des pages les meilleures de son livre. Depuis douze ans, le congres nous repousse syslematiq;iement de l'Union, comme Etat souverain. Au

milieu des circonstances si critiques ou se trouve le peuple americain, ce qui nous surprendrait le plus, ce serait de voir les legislateurs de Washington faire droit aux instances honorables de notre compatriote. Enfin son ouvrage contient une grave objection scientitique contre l'ceuvre de Joseph. Nous la reproduisons sans I'attenuer en quoi que ce soit.

Le 5 juillet 1835, le fondateur du mormonisme acheta des raoraies egyptiennes et des papyrus, don I il traduisit une dizaines de pages dans le Times and Seasons en 1842, sous ce titre : Le Livre a" Abraham. « Traduction d'anciennes annales sur papyrus qui, des catacombes d'Egypte, sont tombeesdans nos mains, et qui paraissaient etre ecrites d' Abraham quand il etait en Egypte. Traduit du papyrus par Joseph Smith. » On trouve dans le The Pearl of Great Price (Liverpool, 56 pages in-8°), la traduction en anglais de ces ecrits d' Abraham, avec le f'ac -simile de trois des papyrus. M. Remy ayant soumis ces facsimile a l'examen de M. Theodule Deveria, jeune egyptologue du musee du Louvre, celui-ci n'a trouve dans ces papyrus que des rituels funeraires d'Osiris. » Son interpretation publiee en regard de celle de Joseph Smith, en diilere completement. Apres cet appel a la science, M. Remy conclut triomphalementpar ces paroles : « Apres les revelations que nous venons de faire, si les Mormons persistent a croire que leur prophete ne savait pas mentir, ils conviendront, au moins, que la puissance divinatoire de l'Urim-Thummin n'est pas infaillible. » On le voit, l'objection est des plus serieuses. Mais

MtiMOIRES D'UN MORMON. 217

maintenant que la science a pa.rle, qui nous dira que son verdict est sans appel ? Qui voudra se charger de nous prouver que Iqs .regies posees par Champollion pour dechiffrer les glyphes egyptiens sont immuahles? Nous ignorons par quel moyen Joseph a etudk; ces papyrus, dontil n'a, au surplus, traduit que quelques pages. II y a la, nous l'avouons sans detour, une difticulte que l'avenir eclaircira sans doute. Mais on va trop vite et trop loin en pretendant faire de cet incident secondare et assez obscur, un Waterloo scientifique du mormonisme. Ce Waterloo ne sera accompli que le jour ou un nouvel OEdipe aura explore , dechiffre les monuments glyphiques dissemines des bords de la baie d'Hudson a ceux de la Plata, et y aura trouve l'intirmation des faits attestes par le Livre de. Mormon. Nous attendons avec pleine confiance cette epreuve, en souhaitant a la civilisation et aux savants de l'ancien inonde le temps et la possibility de l'accomplir.

Liiiimigration. — Caisse du i'onds perpctuel. — Organisation des compagnies. — Corral. — Aspect des prairies. — Bisons. — Rencontre avec les Sioux. — Details sur les Indiens. — Miracle de courage. — Nouvelle route.

L'immigralion ayant une grande importance dans la nouvelle religion, nous allons initier le lecteur a la

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maniere dont les saints effectuent cette partie de leur osuvre. Les details suivants sont scrupuleusement conformes a nos souvenirs personnels.

Les proselytes emigrent a leurs frais, mais on vient en aide aux raoins fortunes. Depuis dix ahs, une caisse speciale a ete creee sous le nom de Fonds perpe'l net. pour subvenir aux depenses de l'immigration de tous les saints indigents. Fondee sur des bases larges et liberates, administree par nos chefs les plus 6minents, et constamment alimentee par des dons volontaires, cette caisse a deja employe plus d'un million de francs pour cet objet. Or, comme les individus qui emigrent dans ces conditions sont tenus de rembourser peu a peu les avances qui leur ont ete faites, et que les fonds de cette caisse, exclusivement consarres a 1'immigration des pauvres, s'accroitront ainsi sans cesse, unjour notre « Fonds perpetuel » deviendra une institution fmanciere de premier ordre.

G'est de Liverpool que partent nos emigrations europeennes. L'Eglise a, dans cette ville, une agence spCciale, qui affrete ordinairement tout un navire pour chaque voyage. L'ordre le plus parfait preside a l'installation de nos emigrants a bord. Pour la proprete, la decence, le contort et l'abondance des provisions, il y a une difference sensible, toute a notre a vantage, entre nos emigrations et celles des autres etrangers qui passent en Amerique. Nous pourrions invoquer, a l'appui de ceLte assertion, des documents emanant du parlement anglais. Placees sous la direction d'un president et de deux conseillers, divisees en tribordais et en ba-

m£moibes d'un mormon. 219

bordais, et subdivisees en escouades, nos compagnies a bord d'un navire offrent constamment 1 'image et la regularite d'un corps militaire. Gardes pendant la nuit, lavage de Tentrepont, distribution journalieredel'eau, heures fixes pour la cuisine et les repas, recreations, reunions publiques sur le pont, rien enfin n'est neglige pour rendre ces voyages aussi commodes qu'attrayants. II est rare que des manages n'aient pas lieu durant la traversee. Je me souviens du coup d'ceil que presentait le Chimborazo, superbe trois-mats americain qui nous transporta de Liverpool a Philadelphie, lorsque, ainsi divises et installes dans son immense entrepont, nos six cents emigrants mormons chantaient ensemble leurs beaux cantiques de Sion en trois langues differentes : en francais, en anglais et en gallois. Ghaque dimanche un autre spectacle, non moins curieux, nous etait donne sur le pont. Le grand cabestan se transformait en tribune sacree, du haut de laquelle nos orateurs prSchaient en plein vent atous les passagers et a I'equipage. Debarques a New- York, nos emigrants sont immediatement diriges par les voies ferrees sur Florence, petite ville du Nebraska, situee sur la rive gauche du Missouri, ou depuis cinq ans s'organisent nos caravanes pour franchir les quatre cents lieues de desert qui separent ce territoire du Lac-Sale. Les emigrants passent la plusieurs semaines, reunis dans le meme campemenl au nombre de deux ou trois mille, en attendant que nos agents se soient procure les vivres, le betail et les chariots necessaires au voyage. Chaque caravane se compose ordinairement de cinq a six cents personnes, avec

•220 m£moires d'un mormon.

un materiel d;une cinqiiantaine de chariots iraines par des bceufs.

L'organisation presque militaire de ces coinpagnies caracterise d'une fagon particuliere l'esprit d'ordre qui, en toutes cireonslances, preside aux mouvements des Mormons. Nos convois sont divises en petites compagnies de dix chariots chacune, que commande un capitaine, et ces diverses coinpagnies marchent sous la direction d'un chef qui exerce le coinniandement general de la caravane. On le voit frequemment galoper u la tete de sa colonne, allant a la recherche du meilleur gite pour la nuit. Veterans de l'Eglise, ces chefs connaissent parfaitement toutes les localites qu'ils ont a traverser, comme aussi les noms des rivieres , des moindres ruisseaux et de tous les campements qu'iis ont a faire pendant cette tongue marche. Rien de pittoresque comme ces convois de chariots mormons, couverts d'une toile blanche, trainesparleurs attelages de bceufs, cheminant lentemenl a la lile, k travers les i-avissantes prairies du Kansas ou du .Nebraska.

Je n'oublierai de ma vie les douces emotions que j'eprouvai a la vue de l'immense tapis de verdure qui, en sortant d'Atchison, sur le Missouri, se deroula tout d'un coup devant moi, et sur lequel nous marchames jusqu'a 1'etape de Mormon-Grove, joli bouquet d'arbres situe a onze milles plus loin dans le Kansas. G'etait la premiere fois que je contemplais les prairies americaines. Environ trois mille individus, empruntes aux principales nationalites de l'Europe, se trouvaient la reunis dans un meme campement, en attendant le jour

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de leur depart pour le Lar-Sale. Des parfums d'une suavite incomparable s'exhalent de ce jardin enchante du desert, plus grand a lui seal que bien des Etats de l'Europe. Toute cette region apparait au voyageur comme une vivante image d'Eden, conservee et retrouvee dans le nouveau monde. C'est surtout au printemps que l'aspect en est feerique et presque divin dans les plaines du Kansas et du Nebraska , quand l'herbe jeune et touffue se pare d'innombrables fleurs de toute forme et de toute nuance. Ge tapis d'odorante verdure s'etend souvent apertedevue, sans trahiraux yeux les plus percants la moindre ondulation. D'autres fois , au contraire, cette majestueuse uniformite fait place a des paysages d'une variete et d'un charme infinis. Soudain l'horizon se releve et se rapproche ; le terrain se presente gracieusement accidente de bouquets d'arbres pittoresquement groupes, d'eaux limpides qui tantot se reunissent en lacs paisibles, tan tot s'eparpillent en ruisseaux capricieux, de collines entre lesquelles de fraiches et mysterieuses coulees semblent provoquer le regard.

Quand le chef de la caravane a fait choix d'un emplacement favorable pour la nuit, on procede immediateinent a l'organisation du corral, suivant 1'usage traditionnel du pays. Le corral est un vrai camp retranche, de forme ovale, ouvert a chaque extremite. A mesure que les chariots abordent le terrain choisi, ils se divisent en deux files et vont les uns apres les autres se ranger symetriquement des deux rotes du camp, de maniere a ne laissor entre eux que deux pieds de dis-

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tance. Puis une forte chaine les relie tous ensemble, et fait de ce retranchement improvise une citadelle facile a defendre an besoin contre les Indiens. Ce mode de eampement fortifie est celui des anciens pionniers americains. II fut adopte lors de notre premiere emigration, et Ton s'y conforme toujours, bien que les dispositions de la plupart des tribus dont on traverse le territoire soient generalement pacifiques, et meme amicales.

Une fois debarrasses de leur joug, les boeufs se repandent dans les meilleurs herbages, ou ils sont gardes toute la nuit par un piquet de jeunes gens amies de carabines, qui se relevent de deux en deux heures. Gette garde nocturne a pour but principal d'empecher ce qu'on appelle, dans la phraseologie particuliere du Far-West, une stampede de la part des Indiens. Ce mot , richement technique , merite quelques explications.

Les Pawnees, les Sioux, les Crows et autres tribus nomades tres-belliqueuses, repandues dans ces immenses plaines de l'Ouest, ne vivent que du produit de leurs chasses et sont souvent en quete d'aventures au depends des blancs. Parmi les tribus indiennes du bassin de la Platte, les Cheyennes tiennent le premier rang. Ne pouvant assaillir a force ouverte les nombreuses cara vanes d'emigrants, ils ont recours a la ruse. Malheur a la compagnie qui, dans certains parages, neglige de faire bonne garde la nuit sur ses animaux. Deux ou trois Indiens suffisent pour la depouiller entitlement, en peu d'heures, de tous ses

moyens de transport. C'est pendant le silence de la nuit que les Peaux-Rouges se livrent a ce genre de maraude. Un d'eux penetre a pas de loup vers le centre du troupeau de bceufs. Au moment on, couches par terre, ils se reposent en ruminant, il se met tout a coup a agiter vivement, et dans tous les sens, une peau de bison, en poussant une serie de cris sauvages capables d'effaroucher tous les diables de l'enfer. Saisis d'epouvante, les boeufs se levent soudain et s'enfuient avec une vitesse incroyable dans toutes les directions. Le lendemain matin, les Peaux-Rouges n'ont plus qu'a se mettre en quete pour rassembler ce betail eparpille, et voila ce qu'on appelle une stampede.

Les Mormons dressent leurs tentes symetriquement en dehors du corral, et allmnent leurs feux sur la tneme ligne. Aux femmes incombe naturellement le soin de faire la cuisine et de cuire le pain. A cet effet, chaque famille est munie d'un petit four portatif en fonte. Au moyen de cet outillage primitil, je fabriquais moi-meme tous les jours le mien, digne de figurer sur la table d'un roi, tant il etait exquis.

Rien de pittoresque comine l'aspect d'un camp de Mormons, assis sur les bords sauvages de la riviere Nebraska, et vis-a-vis d'un petit archipel d'iles boisees. G'est surtout pendant les loisirs d'un sejour que nos camps offrent un coup d'ceil anime, et souventdes tableaux varies dignes du pinceau de l'artiste. Parmi les emigrants, les uns se livrent a la peche ou a la chasse, les autres butinent dans les iles des fruits, et surtout des raisins sauvages (labruska).

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On sait que plusieurs tentalives pour acclimater les raisins d'Europe ont echoue jusqu'ici sur divers points du sol americain. Toutefois, ces tentatives n'onl ete ni assez nombreuses ni assez suivies pour qu'on puisse en induire l'impossibilite absolue de cette transplantation. Mais la voie des semis me semble infiniment preferable. Lors de mon premier voyage, une reussite partielle vint recompenser mes efforts. Depuis mon retour a Paris, ayant envoye des pepins de raisins empruntes a nos meilleurs erus, j'ai recemment appris que ces pepins avaient parfaitement leve et promettaient une vegetation des plus vigoureuses. Je suis convaincu que, par le semis, nos meilleures cepees pourront se naturaliser dans 1'Utah. J'attache un grand prix a cet essai d'acclimatation d'un produit qui est une des gloires pacifiques de mon pays. Peut-etre un jour des compatriotes malheureux me devront un adoucissement aux souffrances de l'exil, en retrouvant chez les Mormons nos vins de France ! Apres le raisin, ce sont les prunes sauvages qu'on trouve le plus abondamment dans cette region. Dans certaines localites, notamment le long des bords richement boises de la Little-Blue (Petite-Riviere-Bleue) , la nature a fait des plantations considerables de pruniers. Les cayottes, on loops de prairie, sont fort avides de leurs fruits.

Les caravanespeuventfrequemment s'approvisionner depoisson. La Sweet- Water riviere douce) est le courant d'eau le plus poissonneux que Ton rencontre sur la route. Dans la caravane dont je faisais partie, mes eompagnons s'ingeniaient pour varier un peu leur

m£moires d'un mormon. 225

nourriture. L'abondance du poisson &ait telle en certains endroits, qu'avec un simple drap de lit nous fimes des peches vraiment miraculenses. Chose assez singuliere, nous ne trouvames la qu'une seule espece de poisson.

La vallee de la Platte offre les chasses les plus abondantes, les plus pittoresques qui puissent se rencontrer dans le monde entier ; aussi recoit-elle aujourd'hui de frequentes visites de gentlemen anglais. On y trouve des myriades de bisons (bos americ ■anus), variete de buffle particuliere a ces regions. Un pare naturel de 100,000 lieues carrees s'etend le long des Montagnes- Rocheuses et des bords du Missouri. La vivent en hordes nomades des quantites incroyables de cespuissants quadrupedes, dont la chair est la nourriture habituelle des Peaux-Rouges. Parfois nous en avions en vue de vraies annees ; la terre, aussi loin que le telescope pouvaif l'embrasser, en etait litteralement couverte. L'aspect deces gigantesquesanimaux, tantot paissant au repos, tantot s'ebranlant, se divisant et se subdivisant en une multitude de troupeaux, pour galoper en sens contraire a travers l'immensite de ces prairies, est un spectacle vraiment imposant, 1'un des plus curieux qu'il m'ait ete donne de contempler icibas. Un jour, les hordes de ces animaux etaient telle ment nonVoi'euses et si peu farouches, qu'un superbe male, s'en detachant en eclaireur, vint tete baissee, et en courant a toutesjambes, rouper notreconvoi, apres avoir brise une grosse chain, dans l'impetuosite de son elan. Nous etions, en ce moment, en vue de la riviere

On sait que plusieurs tentatives pour acclimater les raisins d'Europe ont echoue jusqu'ici sur divers points du sol americain. Toutefois, ces tentatives n'onl ete ni assez nombieuses ni assez suivies pour qu'on puisse en induire l'impossibilite absolue de cette transplantation. Mais la voie des semis me semble infmiment preferable. Lors de mon premier voyage, une reussite partielle vint recompenser mes efforts. Depuis mon retour a Paris, ayant envoye des pepins de raisins empruntes a nos meilleurs crus, j'ai recemment appris que ces pepins avaient parfaitement leve et promettaient une vegetation des plus vigoureuses. Je suis ronvaincu que, par le semis, nos meilleures cepees pourront se naturaliser dans l'tftah. J'attache un grand prix a cet essai d'acclimatation d'un produit qui est une des gloires pacifiques de mon pays. Peut-etre un jour des compatriotes malheureux me devront un adoucissement aux souffrances de l'exil, en retrouvant chez les Mormons nos vins de France ! Apres le raisin, ce sont les prunes sauvages qu'on trouve le plus abondamment dans cette region. Dans certaines localites, notamment le long des bords richement boises de la Little-Blue (Petite-Riviere-Bleue) , la nature a fait des plantations considerables de pruniers. Lescayottes, on loups de prairie, sont fort avides de leurs fruits.

Les caravanespeuvent frequemment s'approvisionner depoisson. La Sweet-Water riviere douce) est le courant d'eau le plus poissonneux que Ton rencontre sur la route. Dans la caravane dont je faisais partie, mes compagnons s'ingeniaient pour varier un peu leur

nourriture. L'abondance du poisson £tait telle en certains endroits, qu'avec un simple drap de lit nous fimes des peches vraiment miraculeuses. Chose assez singuliere, nous ne trouvames la qu'une seule espece de poisson.

La vallee de la Platte offre les chasses les plus abondantes, les plus pittoresques qui puissent se rencontrer dans le monde entier : aussi recoit-elle aujourd'hui de frequentes visites de gentlemen anglais. On y trouve des myriades de bisons (bos ainericanus), variete de bufde particuliere a ces regions. Un pare nature! de 100,000 lieues carrees s'etend le long des Montagnes- Rocheuses et des bords du Missouri. La vivent en hordes nomades des quantites incroyables de cespuissants quadrupedes, dont la chair est la nourriture habituelle des Peaux-Rouges. Parfois nous en avions en vue de vraies armees ; la terre, aussi loin que le telescope pouvait l'embrasser, en etait litteralement couverte. L'aspect deces gigantesquesanimaux, tantot paissant au repos, tantot s'ebranlanl, se divisant et se subdivisant en une multitude de troupeaux, pour galoper en sens contraire a travers 1'immensite de ces prairies, est un spectacle vraiment imposant, 1'un des plus curieux qu'il m'ait ete donne de contempler icibas. Ln jour, les hordes de ces animaux etaient telle ment nombreuses et si peu farouches, qu'un superbe male, s'en detachant en eclaireur, vint tete baissee, et en courant a toutes jambes, couper notre convoi, apres avoir brise une grosse chain, dans I'impetuosite de son elan. Nous etions, en ce moment, en vue de la riviere

228 memojres d'un mormon.

£veillent tout le monde, partout les feux se rallument pour l'importante operation du dejeuner, et lesboeufs, repus et bien reposes, sont ramenes an milieu du corral. Une fois reunis la, les deux larges ouvertures se ferment, chacun prend ses animaux, les attelle a son chariot, et le depart general recommence.

La route, presque toujours belle et bien tracee, serpente a travers des plaines indeterminables. Les parties sablonneuses sont les plus difficilcs a franchir. On traverse les rivieres a gue ; Green-River, aussi large que la Seine, est la plus considerable. II faut passer le Nebraska quatre fois. On cotoie durant l'espace d'environ deux cents lieues la rive droite de cette riviere, ou viennent s'abreuver journellement des millions de buffles. On double les attelages aux monies et aux passages les plus dilliciles. Les marches journalieres ne sont guere que de quinze a vingt milles ou de cinq a six lieues. Aujourd'hui, nos veterans du mormonisme font ces longs trajets comme une simple promenade. Pour donner l'exemple a nos jeunes gens, j'ai rnoimeme fait a pied res quatre cents lieues, sans monter an seul instant sur mon chariot; et deux jeunes filles, nos compagnes de voyage, suivirent bravement mon exemple. Le voyage s'accomplit, terme moyen, en soixante-quinze jours aver des bceufs. Au retour, nous n'en mimes que vingt-huit aver des mules. Les visiles pacifiques des Indiens sont la principal e distraction de nos caravanes dans ces parages. Une anecdote suilira pour donner au lecteur une ide"e de ces rencontres avec les enfants du desert.

C'etait le 22 septembre 1855. Notre convoi, fort de cinq cents ames et de quarante-cinq chariots, cheminait lentement a travers une vaste pleine couverte d'artemisia {sage brush), sorte de sauge, quand une bande nombreuse de Sioux, tous a cheval, vint nous barrer fierement le passage.

« On ne passe pas, se mirent-ils a nous baragouiner en mauvais anglais, sans nous donner dix sacs de farine!

— .le n'ai pas une once de farine a vous distribuer, repliqua Charles Harper, notre brave capitaine, mais une forte provisions de cartouches. En voulez-vous ? On va vous servir. »

Puis, joignant Taction a la menace, il prit en main son revolver en criant aux armes ! A l'instant, cent cinquante carabines chargees brillerent sur les epaules de nos gens. Notre contenance imposa aux Peaux- Rouges. lis iivrerent immediatement passage a la caravane, et se contenterent de nous suivre jusqu'a la nuit. Je pus ainsi les examiner a loisir ; ils en valaient la peine, lis formaient une troupe de cinq ou six cents hommes a faces patibulaires, tous a cheval, armes d'arcs ou de vieux fusils, et affubles des oripeaux les plus fantastiques, d'origine europeenne. L'un d'eux, d'une taille demesuree, portait avec une gravite ponti- (kale un habit de tambour-major a peine assez grand pour tui. Cet uniforme, qui venait terminer son destin d'une fagon si inattendue dans les solitudes du Nouveau- Monde, etait evidemment un rebut de notre Temple parisien. Les industriels qui commercerit avec ces Indiens leur vendent des habillements de toute sorte, et

les plus excentriques sont ceux dont le placement est le plus facile. Grotesque au premier abord, cette I'm derniere des haillons de notre civilisation avait son cote philosophique et attristant.

Les chefs ainsi que leurs femmes, etaient magnifiquement vetus, c'est-a-dire couverts d'etoffes aux couleurs eclatantes, charge's de bimbeloterie et d'ornements en cuivre de la tete aux pieds. Aucune procession de carnaval en France ne saurait donner une idee du comiqtie et prodigieux aplomb de leurs guerriers ainsi affubles, se livrant sur leurs coursiers a des evolutions impossibles a decrire. lis executerent devant nous une sorle de fantasia, empreinte de couleur locale, et des scenes heroico-comiques, tres-variees, d'une adorable sauvagerie. Parmi leurs montures on voyait ga et la des poneys remarquables par l'elegance de leurs formes et la richesse deleur robe. Le bai-clair etait la nuance dominante.

Les relations les plus amicales se forme rent promptement entre les emigrants et leurs sauvages visiteurs. L'un des chefs poussa l'amabilite jusqu'a me faire monter son Bucephale. Dans la soiree, un systeme actif d'echanges s'etablit de part et d'autre, a la lueur des feux de nos bivouacs. Les Indiennes deployerent la toute la coquetterie feminine, toutes les ruses naturelles aux fdles d'Eve, pour captiver les bonnes graces de nos femmes et en obtenir des chiffons. Elles palperent avec convoitise les robes moelleuses, les lines mousselines, les douillettes, les chapeaux de soie, les gantsfourres et les chauds tricots de nos jeunes filles.

11 fallut tout leur faire voir. Mais c'est le Sucre qui devint 1'objet principal de leur ardente convoitise. Ces aborigenes en sont excessivement friands ; avec quelques morceaux de cassonnade, on fait parfois des marches fabuleux.

Avant de prendre conge des Peaux-Rouges, je dirai ([ue Tun des plus ravissants spectacles que j'aie vu dans mes lointains voyages me fut donne par une bande d'Indiens Grows (Corbeaux), au milieu meme des eaux du Nebraska. Pour franchir cette riviere large et roulant sur un fond de sable, on est oblige de doubler les attelages. Nos emigrants procedaient tour a tour a ce penible travail. J'&ais seul a garder mon chariot, quand une vingtaine de ces sauvages, richement costumes , franchirent la riviere d'un galop effrene en me saluant de leurs joyeuses acclamations, lis passerent pres de moi comme un eclair. Je vivrais mille ans, que je ne pourrais oublier l'agreste beaute du paysage, l'elan vertigineux qui faisait miroiter les verroteries, ondoyer les plumes de cet escadron de jeunes Indiens. lis couraient a toute vitesse prevenir les tribus voisines de notre arrivee.

Ce jour-la, notre campement reunissait toutes les conditions voulues : les eaux pures et limpides du Nebraska, des paturages excellents et une abondance extraordinaire de bois sec. Gampes sur la lisiere d'un bois touffu, nos gens firent en un clin d'ceil des amas de combustible considerables. Une importante decouverLe vint aussi recompenser mes explorations dans ce bois ; j'y trouvai une vieilie pirogue indienne qui fut

23J2 MEMOIR ES D'UN MOltMON.

immediatement metamorphosed en fourneau pour toutes mes operations culinaires. 'Les hommes de Jersey formaient la grande majorite de notre compagnie frangaise. Enrages melomanes, ils s'elaient toujours montres avides d'entendre les chants de nos grands poetes. II me fallut leur exiber ce soir-la presque tout mon repertoire. L'air des Girondins, Ma Republique, de Beranger, une foule d'autres chansons, exciterent desapplaudissements frenetiques. Le Fou de Tole.de, de Victor Hugo, faisait surtout leurs delices. Un incident burlesque vingt egayer cette derniere seance. Le refrain si connu du chosur des Girondins, chante par les soixante-douze voix de la compagnie francaise, puis repercute par les bruyants echos du bois, produisait un effet d'un grandiose admirable, quand des centaines de loups, melant tout d'un coup a notre festival leurs glapissements, nous forcerent au silence, tant nous rimes de bon coeur de ce surcroit d'harmonie. Ils ne cesserent jusqu'au point du jour de celebrer leuitriomphe, et sembiaient se repondre des differents points de l'horizon. Ges cayottes pullulent tout le long de la Platte, et il est rare qu'on y passe une nuit sans les entendre.

De grands ieux, aliiuentes par les homines de la garde, brillerent toute la nuit autour de notre corral, des groupes nombreux de Crow s ne cesserent d'y circuler pour echanger leurs viandes seches et leurs fourrures contre nos brimboiions d'Europe. Des marches incroyables se conclurent avant notre deparl. Pour dix liyres de sucre, dont le cont primitif ne

depassait pas le chiffre de trois francs, 1'un des notres eut un excellent poney. Un jeune cheval pour trois francs ! De pareils marches ne se voient plus qu'en Amerique.

Les Indiens du Nord-Amerique, bien que decimes par des guerres intesLines interminables , par la petite verole, les liqueurs fortes, et tous les vices que leur ont inocules les Americains, forment encore une nombreuse population. Sans nous hasarder a en preciser le chiffre total, nous savons de bonne source que leurs tribus reunies peuvent mettre sur pied plus de cent mille cavaliers. L'un des objets du mormonisme est de rendre tous ces sauvages a la civilisation. Cette oeuvre est deja serieusement commencee. Un assez grand nombre d'lndiens, devenus • meinbres de l'Eglise, ont abandonne la vie nomade pour l'agriculture. Beaucoup de nos jeunes elders, envoyes en mission parmi les plus puissantes tribus, travaillent avec zele et ardeur a cette regeneration sociale. L'un des plus curieux spectacles que j'aie vus au Tabernacle est celui qui nous y fut donne par feu Arrapeen , chef fameux des Indiens Utes. Membre de l'Eglise, et invite par Brigham a prendre la parole, il nous fit, un dimanche, du haut de la tribune sacree, un discours extremement pathetique en son idiome national. J'etais ravi d'entendre ainsi perorer ce Demosthene du Grand-Bassin. Jamais harangue de 1' eloquent adversaire du roi Philippe ne fit sur les Atheniens une impression plus favorable que celle d'Arrapeen sur l'esprit de ses auditeurs. Cette sauvage improvisation, qu'il necessa d'accompagner des gestes

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les plus expressifs, et qu'il termina par une solennelle priere, fut interpreted pour l'edification ties fidelespar l'un de nos missionnaires.

Situe vers le centre des plus puissantes tribus d'lndiens, l'Utah estdeja, dans les mains de la Providence, un point d'attraction considerable, un foyer delumiere, notre drapeau civilisateur, qui ralliera peu a peu ces enfants de la barbarie pour les rendre tous au culte du vrai Dieu, noble but que les missionnaires protestants et meme catholiques n'ont pu atteindre jusqu'ici. Les Indiens, ayant tous plus ou moins conscience de cet avenir, temoignent, par leur attitude envers les Mormons, qu'ils savent apprecier a leur juste valeur le bon vouloir, le zele de leurs initiateurs. 11 y a un abime entre la politique des saints envers les indigenes et les sanglantes repressions, les impitoyables traitements que la race anglo-saxonne n'a cesse de leur prodiguer. Refouler dans l'interieur du pays, affaiblir par tous les moyens, eteindre enfin la population des legitimes possesseurs du sol, telle a ete dans tous les temps la politique du gouvernement de Washington envers les Indiens. Les Mormons travaillent avec ardeur a en faire des etres civilises, tandis que les officiers de l'armee federate ne parlent jamais que de les exterminer pour s'emparer de leur dernier tresor, c'est-a-dire du vaste theatre de leurs chasses continuelles.

A mesure que Ton avance vers les montagnes, le pays presente un aspect de plus en plus sauvage, et, sauf ga et la quelques fertiles oasis, finit par devenir impropre a la culture. Ce sont d'immenses plaines

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desolees , couvertes d'artemisia , sorte de buisson epineux qui leur donne une teinte agreste et melancolique. La caravane, epuisee d'une si longue marche, ne fait plus alors que de petites e tapes. Les dernieres journees sont les plus penibles. Les abords de la cite, du cote de Test ou par la route ordinaire des Etats-Unis a travers FEcho-Kanyon, sont extremement difficiles, et meme dangereux pour des voituriers etrangers. La grande montee de la Big- Mountain offre sur bien des points un sentier obstrue de grosses pierres, des passages roides et etroits, des ravins presque infranchissables. II ne fallut pas moins de quatorze bceui's pour aider notre chariot a gravir cette terrible montagne. Du haut de la montee, un magnifique panorama s'offre tout a coup au regard. C'est un pele-mele inoui de rochers nus et de pics gigantesques, affectant les teintes les plus variees et s'elangant dans les nues comme pour lutter d'orgueil. Du sommet de la Big- Mountain on decouvre des champs cultives, premiers indices de civilisation dans ces parages. Le surlendemain, apres avoir atteint et traverse la ville sainte, la caravane va jeter son dernier camp sur l'Union-Square. Au bout de quelques jours, tous les emigrants, riches ou pauvres, ont trouve chez leurs freres un asile pour y passer confortablementl'hiver. Au printemps suivant, chacun d'eux s'ingenie pour exercer une industrie quelconque dans sa noavelle patrie. Des lors commencent les epreuves: Tagriculture et l'eleve du betail sont les occupations les plus lucratives, comme les plus prosperes. Pour donner une idee de l'immense

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recolte des cereales de cette annee (1861), il nous suffira de dire que nos moissonneurs gagnent trentecinq francs par jour ; et neaninoins, telle est la pdinurie des bras, qu'un tiers de la recolte perira sur place. Quiconque aime le travail peut se creer rapidement chez les Mormons, non pas une fortune, mais cette douce aisance tant prisee par les anciens sages. Nulle societe sur la terre ira devant elle un avenir plus assure que celle des colons d'Utah. Et pourfant celui qui ne va la que dans un but ego'iste et purement temporel ne peut y rester : le mirage aurifere des placers californiens l'attireinvinciblementvers le nouvel Eldorado, ou bien, s'il est Americain, les florissants Etats de l'Ouest l'attirent dans leur sein, sinon il retourne a son pays natal. Nous ne saurions trop le redire, le mormonisme est une rude £cole ; il n'y a que ceux qui comprennent bien cette ceuvre et qui ont en elle une foi vive, ferme et eclairee, qui peuvent y cooperer utilement et y perseverer jusqu'a la fin.

A propos de nos emigrations, il nous reste a mentionner l'extreme modicite des prix du voyage. II est facile de comprendre qu'en marchant ainsi par cara vanes, les Mormons operent necessairement des economies considerables. La sagesse de leurs dispositions est telle, que les emigrants aises ne depensent qu'environ cinq cents francs par tete, depuis Liverpool jusqu'aux bords du Lac-Sale. La distance est de deux mille quatre cents lit'ues. Les moins fortunes depensent un |ieu plus de la inoitie tie cette somme. Presentement, des convois de nos Emigrants traversent cbaquc annee les plaines en

trainant eux-memesdes chars a bras (hand-carts), sorte de petite voiture a deux roues. Ce mode d'emigration, infiniment plus economique que l'emploi des chariots traines pardesboeufs, dont beaucoup perissent en route, est en usage depuis cinq ans. Dans chaque caravane, on voit de belles Anglaises, dont les pieds delicals n'avaient jamais foule que le tapis de leurs salons, fraiichir de la sorte ces immenses solitudes. Tels sont les miracles que la foi religieuse sait accomplir.

Nous signalerons ici un nouveau mode d'emigration concu par Brigham, et qui a ete mis en pratique cette annee menie avec un grand succes. Autrefois, nos agents achetaient sur la frontiere les vivres, les chariots et le betail necessaires au voyage des caravanes. Ann de favoriser de plus en plus Immigration des indigents, Brigham s'est avise d'expedier deux cents chariots, traines par des bceufs et charges de provisions, avec une garde a cheval et des chefs experimentes pour dinger toute 1' operation. Des depots de vivres ont el6 faits sur divers points de la route. Arrives a Florence sur le Missouri (territoire de Nebraska) , ces deux cents chariots se sont charges chacun de douze a quatorze emigrants, puis, divises en sept convois differents, ont repris le chemin d'Utah. C'est ainsi que deux mille Mormons europeens, et plus d'un millier d'Americains, sont alles cette annee rejoindre leurs freres a Sion. 11 suffit d'enoncer ce nouveau mode d'emigration pour en faire comprendre le mecanisme, et. la grande economie qui en resulte. Allranchis de 1'obligation de conduire eux-inemes leurs chariots et de garder les boaufsdurant

238 M&MOIRES d'un mormon.

la nuit, et diriges par des chefs experimented, aujourd'hui nos emigrants ne mettent guere que deux mois pour atteindre les bords du Lac-Sale. Notre malle-poste quotidienne franchit la meme distance en treize jours, et le poney-express (ligne postale a chcval) en neuf jours.

Une nouvelle route a ete recemmenl decouverte. Dans un avenir assez prochain, au lieu d'avoir quatre cents lieues a faire, nos emigrants, apres avoir remonte le Missouri jusqu'a son confluent avec Yellow- Stone (la Pierre jaune), s'engageront dans cet affluent, aussi loin qu'il sera navigable. Une importante colonie sera fondee a la bifurcation des deux rivieres. Une fois debarques, nous n'aurons plus qu'une centainede lieues a faire par terre pour gagner Cache-Valley, la plus riche et la plus fertile des vallees de l'extreme nord de l'Utah. On voit combien s'abusent les ecrivains qui, depuis tant d'anne'es, prophetisent periodiquement la dissolution de la societe des Mormons. Tout conspire au contraire a la forlifier, tout la prepare a ses hautes destinees.

Utopios socialistes. — Notions sociales des Mormons. — Loi de la consecration. — Loi de la dimt1. — Lois civiles et criminelles. — Toute-puissance morale de Brigham Young.

Personne encore n'a su nous comprendre en France, meme parmi ceux-la qui sentent le plus vivement l'imminence da peril social que nous sommes appeles a conjurer. Unecrivain catholiqued'un grand talent a dit que « les Mormons etaient des socialistes de la pire espece. » Suivant les protestants, plus injustes encore a notre egard, meme dans l'ancien monde, «l'etablissement des Mormons sur lesbordsdu Lac-Sale est la plus grande tentative communis te de notre epoque. » II faudrait cependant s'entendre sur ces denominations banales, et il suffiraitd'un peu de reflexion et de bonne foi pour reconnaitre que les tentatives vraiment communistes qui se sont produites de nos jours different essentiellement de la notre, dans leur objet comme dans leurs resultats.

Pendant ces dernieres annees, la France a produit une foule de systemes socialistes, tels que les theories des saints-simoniens, celles de Charles Fourier, de Pierre Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, de Proudhon, de Buchez, etc., pour eteindrele pauperisme et ramener ici-bas les merveilles de Page d'or. On sait ce qui

240 memoir es d'un mormon.

est advena de tous ces essais, nialgre 1 'incontestable talent de plusieurs de leurs auteurs. En Amerique, du moms, le socialisme a fait des efforts plus serieux pour passer de la theorie a la pratique. Voyons ce qu'il a produit.

Un jour, Robert Owen, avec pre.s de deux millions dans sa poche, arrive a Washington, preche devant le Congres son systeme de reforme universelle, continue son apostolat dans toutes les grandes villes americaines, et recrute un nombre d'adherents considerable. Entrant ensuite dans le domaine des faits, il fonde la colonie de New-Harmony dans l'indiana ; et, peu de temps apres, son utopie s'ecroule comme un chateau de cartes.

Ancien procureur general et depute sous le regne de Louis-Philippe, M. Cabet croit trouver dans le systeme de la communaute le dernier mot de la Revolution franchise. II formule ses idees dans le roman d'Icarie, et, apres un premier echec de ses disciples dans le Texas, il va bravement se mettre a leur tete pour r^aliser l'egalite sociale absolue sur les bords du Mississipi, oil il achete des terrains de M. Babbitt, l'agent des Mormons a Nauvoo. Apres des tiraillements sans nombre, l'lcarie finit par se disloquer, et son fondateur, abandonne de la majeure partie de ses disciples, va mourir a Saint-Louis, apres avoir ete pendu par eux en effigie !

Sorti de l'ecole polytechnique, le successeur de Charles Fourier propage dans la De'mocratie paci- (iqw les sublimes theories du grand revelateur, les preche apres la revolution de 48, dans la Chambre des representants de la France: et, fauted'avoir puobtenir

m£moires d'un mormon. 241

d'eux la foret de Saint-Germain pour y fonder son phalanstere, part pour 1'Amerique avec des fonds considerables, et va tenter au Texas la realisation des merveilles promises. La, frappe de paralysie, M. Victor Considerant, qui intitulait ses conceptions humanitaires : « socialisme scientifique, » n'a pas encore pu construire une simple bicoque. Faute de quinze petits millions de francs, le salut de 1'humanite est ajonrne : le fameux phalanstere reste a l'etat d'utopie.

Maintenant, qu'on nous explique pourquoi ces trois chefs d'ecole, ayant a leur disposition des ressources importantes, ne rencontrant aucune opposition hostile a leurs essais de colonisation, ont si miserablement echoue la ou Joseph Smith, le jeune paysan pauvre et illettre, en butte au feu croise des quatre mille journaux americains, expose aux attaques de quarante mille theologiens protestants acharnes a le combattre, a pu en treize ans reunir et fonder un peuple ; comment son oeuvre a progresse par la persecution et le martyre, et se developpe indefiniment sous la direction de son successeur? Qui pourra jamais nous reveler la cause des progres moms de cette ceuvre ? Nous serions charme qu'un philosophe voidut bien se charger de repondre a ces deux questions.

Dans ces derniers temps , on a singulierement berce les Francais de reveries socialistes. Paris, cette reine illustre du monde civilise, est a la fois la citadelle du scepticisme et la grande manufacture des utopies contemporaines. Les ideologues, les prophetes, les revelateurs de tout genre y abondent. 11 n'est pas un lettre\

242 m£moires d'un mormon.

dans cette ville qui n'ait bati son petit systeme religieux, politique et social. Cela depasse, en anarchie intellectuelle, la confusion dc la tour de Babel. Quant' done les Francois pourront-ilscomprendre que le champ de l'utopie, comme celui du roman, etant infini et indefini, toutes les theories passees, presentes et futures, qui n'emanent que du cerveau de l'homme, ne seront jamais que des conceptions irrealisables? Que diriezvous d'un architecte qui s'aviserait de vouloir batir en l'air? Robert Owen, Cabet et Victor Considerant, ayant tente de construire leur cite stir le neant du materialisme, ont tous les trois commis une faute plus grave encore. II y a plus de parcelles de la verite divine, plus de ressources vitales et de puissance de productivite' dans les plus na'ives superstitions du moyen age, dans celles memo de nos Peaux-Rouges d'Amerique ou des sauvages de la Polynesie, que dans tous ces systemes, dans toutes ces utopies materialistes, dernier mot de l'orgueil humain livre a ses seules forces. Le sauvage, enfant de la nature, vierge des souillures d'une civilisation decrepite et destinee a perir, est susceptible, une fois initie aux verites de l'Evangile, de s'elever graduellement et indefmiment dans l'echelle des etres. Homme-animal, jouet de ses passions, se vautrant sans remords dans le bourbier des vices les plus monstrueux, le materialiste cherche a effacer dans son esprit toute tendance ideale, a eteindre en lui toute virtualite creatrice. Une nation de materialistes marcherait droit an neant.

Nous l'avons dit, la philosophic, impuissante a rien

fonder, n'a qu'une seule mission : celle de d&ruire. Depuis Aristote et Platon jusqu'a Hegel et M. Cousin, elle n'a su nous fabriquer que des systemes aussi steriles qu'ils sont nombreux. Dans l'antiquite, le scepticisme qui trouva en Lucrece un eloquent interprete, tua le polytheisnie, base de la republique de Rome. Apres avoir perdu sa foi religieuse, le peuple romain perdit promptement sa foi politique, puis sa liberte. Dans nos temps modernes, l'encyclopedie, consequence de la reforme de Luther, porta de meme un coup fatal aux croyances religieuses des masses en France. A sa suite vint la Revolution. Sans vouloir medire d'elle, nous affirmons qu'elle n'est au fond qu'une immense negation. Nous avons ete trop revolutionnaire pour ne pas la connaitre. A part de nobles et precieuses exceptions, dans les hautes regions de la democratic franchise, l'individu le plus sceptique est considere comme l'esprit le plus eclaire. Parmi nos penseurs de bas etage, celui qui nie tout passe pour le patriote le plus avance : le progres, tel que l'entendent ces derniers esprits forts, est synonyme de neant. La revolution est loin d'avoir dit son dernier mot. Rien des circohstances, bien des luttes partielles peuvent retarder encore sa victoire definitive. Mais, suivant nous, elle finira par tout detruire en Europe ; rien, absolument rien, ne restera debout devant elle. S'imaginer qu'elle puisse remplacer le catholicisme par le protestantisme, celui-ci par le rationalisme ou par tout autre systeme de religion naturelle, et batir la-dessus l'avenir de l'humanite, est aussi sage que de croire que le cratere du Vesuve serait capable

MKMOIRES D'UN MORMON.

de porter un edifice stable. Volcan providentiel, la revolution est le grand Vesuvc des derniers temps.

Tous les peuples sont solidaires. La France a 6te la fille ainee de l'Eglise. Durant quatorze siecles, les lumieres du christianisme ont guide sa destinee. Le plus grand malheur des generations actuelles est d'avoir perdu l'antique foi de nos peres. Aujourd'hui, l'erreur capitale des liberaux francais est de vouloir remplacer le dogme catholique par les tenebres de la philosophie du xvur siecle. Jamais le ralionalisme n'a servi ni ne pourra servir d;assise permanente aune grande nation. En dehors de la foi chretienne, il n'y a de possible que le regne de la force. L'atheisme politique est la peste morale qui perdra la France, etqui, en segeneralisant, fera perir 1 'Europe entiere clans d'effroyables convulsions sociales. Dans le plan de la Providence, la destinee de l'Amerique est de succeder a l'Europe. Voila pourquoi Joseph Smith a pu, lui, fonder en plein xixe siecle cette ceuvre, et Brigham la developper. En presence des miracles accomplis par ces deux prophetes illettres, les saints n'ont-ils pas le droit de rire un peu de la ridicule impuissance de toutes les utopies contemporaines? Gomparez, s'il vous plait, les progres gigantesques des uns aux steriles efforts des socialistes des deux emispheres. Jamais constraste fut-il plus saisissant?

Aujourd'hui la question economique prime la question politique. L'extinction du pauperisme constitue en effet le probleme social le plus important qui soit presentement pose devant le genre humain. Avantd'initier

le lecteur a la maniere dont les Mormons se flatten! de pouvoir resoudre ce probleme, nous dirons que les citoyens d'Utah sont regis par deux constitutions part'aiteinent distinctes. Bien que la premiere base de notre societe soit entierement religieuse, notre constitution civile est semblable a celle de tous les territoires de l'Union. Le pouvoir executif reside dans la personne d'un gouverneur nomine directement par le president des Etats-Unis, et dont les fonclions durent ordinairement quatre ans. Le gouverneur est en meme temps le commandant en chef des milices du territoire. Nous avons vu que Brigham Young fut nomme, dansleprincipe, gouverneur de l'Utah. II cumula pendant huit ans ces fonctions avec celles de surintendant des affaires indiennes. Letraitement qu'il recevait dugouvernement. federal a ces differents titres, etait de 3,000 dollars (1 5,000 fr.). Le pouvoir legislatif se compose d'une chambre haute, qui compte treize conseillers, et d'une chambre de representants qui compte vingt-six membres. Les conseillers comme les representants sont directement elus par le suffrage universel. Toutes les lois votees par 1'assernblee legislative doivent recevoir la sanction du gouverneur avant d'etre soumises a l'approbation du congres de Washington, on elles peuvent etre rejetees par un re lo decisif. Le pouvoir judiciaire se compose d'une com supreme formee d'un chef de justice et dedeuxjuges associes, de trois cours de district presidees chacune par un juge de la cour supreme, d'une cour pour la verification des testaments {pmhate court), et de plusieurs juges de paix.

Les trois juges de la cour supreme sont noinmes par le president des Etats-Unis, de meme que le prefet de police (mar-shall), le procureur general, le secretaire d'Etat et le niaitre de poste. Enfin, le territoire envoie an Gongres federal un delegue elu par le suffrage universel. Nous ajouterons que les causes criminelles sojat si rares en Utah, que les fonctions des juges federaux y sont de- veritables sinecures. En void la preuve : dans une periode de dix ans, c'est-a-dire de 1 847 a 1 857, deux meurtres seulement ont ete commis, tousles deux pour cause d'adultere. Admirez ce contraste : pendant les deux ans de l'occupation americaine, la justice a enregistre dix meurtres, tous attribues aux aventuriers qui avaient suivi l'armee. Quant aux causes civiles, les Mormons ont le bon sens de les porter devant leurs tribunaux ecclesiastiques, dont nous avons explique ci-dessus 1' organisation, tribunaux ou la justice leur est rendue sommairement, tres-impartialement, et sans bourse delier.

Les lois composant le code d'Utah sont peu nombreuses : quelques-unes paraitraient d'une rigueur draconienne dans bien des societes tres-civilisees. Les fragments suivants sufliront pour faire connaitre l'esprit de notre legislation civile.

Le rapt et le viol sont punis d'un emprisonnement a vie ou de dix ans au moins. — La simple seduction, si elle n'est pas suivie de manage, est punie de vingt ans de prison et d'une amende de cent a mille dollars. — L'adultere est puni de trois a vingt ans de prison, ou d'une amende de trois cents a miile

m£moires d'un mormon. 247

dollars. Si le crime est commis par deux personnes dont l'une est mariee, toutes les deux sont coupables d'adultere et punies comme telles. On ne peut exercer de poursuites en cas d'adultere que sur la plainte de la femme ou du mari. — Quiconque est convaincu d'avoir tenu une maison de prostitution est passible d'une amende de cinq cents dollars et d'un a dix ans de prison. — Celui qui trompe une femme reputee vertueuse et l'attire dans une maison de debauche, ou celui qui recele sciemment ou aide a receler une femme ainsi abusee, dans un but immoral, est puni de cinq a quinze ans de prison. L'assassinat, sans circonstances attenuantes, est puni de mort, et, avec ces circonstances, d'un emprisonnement qui peut etre a vie et ne doit jamais etre moins de dix ans. — L'incendiaire est puni de l'emprisonnement a vie s'il a malicieusement mis le feu pendant la nuit, et, si c'est pendant le jour, d'un emprisonnement qui peut clurer trente ans. — Chacun est libre de disposer de ses biens par testament, comme il lui plait, a l'exception pourtant de la quotite necessaire pour l'acquittement de ses dettes, et pour le domicile que loi garantit a la femme et a la famille. — Le domicile occupe par la famille d'un defunt n'est pas saisissable pour dettes. — Quand le decode n'apaslaisse de testament, sa femme herite de tous ses biens, et apres elle ses enfants, chacun pour une part egale. — Les enfants natureis et leurs meres, reconnus ou non par leurs peres et amants, heritent comme s'ils etaient legitimes, lorsque la Cour est suffisamment assuree de i'idendite du pere. — Les

parents beritent de leurs enfants morts non mari§s et sans posterite; mais lorsque le defunt laisse une femme quoique sans enfants, celle-ci herite de ses biens, a la condition de garder le nom de son mari defunt. — Le mari herite de sa femme, comme la femme de son mari.

Notre constitution politique, ainsi que les lois civiles qui en decoulent, seront sans doute profondement modifiers apres l'admission d'Utah dans 1' Union comme £tat libre et desormais souverain, ou, ce qui nous parait infmiment plus probable, apres que les Mormons auront proclame leur independence nationale. C'est alors qu'ils mettront leur legislation completement (i 'accord avec leurs croyances.

Abordons maintenant la question de la propriety, probleme social le plus important du siecle, que les citoyens d'Utah resoudront completement dans un avenir tres-prochain.

Toutes les religions qui se partagent le monde sont basees sur la revelation. Le mormonisme a cela de commun avec. toutes les societes religieuses actuelles. Mais en quoi dil'fere-t-il des autres communions chretiennes ! Essentiellement et indefmiment progressive en toutes choses, notre Eglise a pour principe une nouvelle revelation, qui non-seulement contirme les revelations anterieures, mais qui en est l'indispensable couronnement ; tandis que les autres Eglises chretiennes ne reconnaissent que la Bible pour regie de leur foi, et comme contenant exdusivement la parole de Dieu. Fondees sur d'antiques revelations. r,es der-

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niere-; se gouvernent uniquement par la tradition. L'Eglise des saints reconnait bien la divinite de toutes ces revelations, mais en admet une nouvelle, qui ne doit pas etre la derniere. Ainsi, doctrine, dogmes, sacrements, mariage, divorce, propriete, hygiene, tout enfin est regie chez nous, ou susceptible de l'etre par une nouvelle revelation.

« Soyez un : si vous rtetes pas un, vous ne pouvez pas etre mes disciples. » Tel est le commandement donneaux saints des derniers-jours, des l'annee 1831, avant meme que l'Eglise eut un an d'existence. Sous quels rapports les saints sont-ils tenus d'etre un? Nous repondons : ils sont tenus d'etre un en choses temporelles comme en choses spirituelles, un en biens terrestres et en biens celestes. Ce commandement. !< d'etre un » embrasse et complete tous les autres commandements. G'est la la fin derniere et tout le but du grand plan de salut que contient l'Evangile. Des maintenant, nous sommes « un » en doctrine. II nous reste a devenir un en choses temporelles, sans quoi nous ne pourrions jamais devenir completement egaux en choses spirituelles. Etablir dans leur organisation sociale une unite complete et l'egalite fraternelle," voila l'ideal des saints modernes. Cet ideal est la realisation du dogme de la charite chretienne, tel que les premiers enfantsde l'Eglise du Christ le comprirent et le mirent en pratique sur l'ancien continent. G'est, en el'fet, sur ces principes que fut edihee a Jerusalem l'Eglise primitive. Apres avoir mis tous leurs biens en rommuns, les saints de ce t.emps-la devinrent tous un et egaux

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en richesses temporelles. Ay ant consacre au Seigneur tout ce qu'ils possedaient, ils choisirent des homines integres pour distribuer ces biens aux aulres, suivanl leurs besoins, et sans aucune partialite. Aucune portion, auame parcelle du grand fonds mis en commun n'elait consideree coinme appartenant a quelques individus a l'exclusion des autres. Tout appartenait a Dieu, et a tous les saints egalement. Les homines charges de leur faire les distributions n'avaient pas plus de droit a ces biens que le dernier membre de l'Eglise ; et c'est ainsi qu'ils etaient Lous egaux en choses temporelles.

Une loi semblable, la loi de Consecration, a ete revelee au prophete Joseph. Aussitot que les saints cominencerent a serassembler dans 1'Elat du Missouri, ils furent tenus de consacrer a Dieu tous leurs biens. Mais, par l'effet des fausses traditions de ieurs peres, 1'avarice avait jete dans leurs cceurs des racines si profondes, que cette loi, trop saintement radicale pour eux, demeura sans application. Et si elle avait ete suivie dans toute sa rigueur, peu de saints seraient restes dans l'Eglise. Ils manifesterent leur esprit d'egoisme en refusanf de se conformer aux prescriptions de la loi ; et ceux qui etaient riches refuserent d'emigrer. Ce fut la la cause reelle de leur expulsion du Missouri. Les docteurs Mormons, reconnaissant la main de Dieu en Loutes choses, nous enseignent qu'il decida que, puisqne les saints ne voulaient pas se conformer aux prescriptions de sa loi, ils ne resteraient point presentement sin- ; a Lerre sainte, sur sa terre de predilection, pour la coirompre et la profaner. II permit done a leurs ennemis

mSmoires d'un mormon. 251

de les chatier rudeuient, de les chasser de comte en comte, et fmalemenl de les expulser de cette riche et belle region, la plus fertile de toute l'Amerique du Nord. Mais, connaissant qu'ils n'avaient puise cette avarice et tous leurs penchants egoistes que dans les traditions corrompues de leurs peres, il ne le rejeta point, completement. II savait que, faibles dans la foi et depourvus d'experience , ils etaient neanmnins enclins, pour la plupart, a faire le bien. II leur donna done une autre loi, mieux appropriee a leur etat moral.

La premiere, celle de stricte consecration, enjoignait aux saints de consacrer a Dieu la totalite de leurs biens sans exception, et les rendait coproprietaires et usufruitiers du fonds general de l'Eglise. C'etait , comme nous le verrons plus loin, un systeme unitaire d'une grande simplicity, qui embrassait et reglait toutes les relations sociales des citoyens. Elle leur enjoignait de consacrer annuellement tous les produits de leurs fermes, de leurs usines et de leurs ateliers, sauf ce qui leur etait necessaire pour leurs besoins immediats. La seconcle admet un mode de consecration mitige, en quelque sorte. Elle exige des saints seulement la dime annuelle des produits et revenus, leur laissant la jouissance integrale du surplus.

On peut voir, d'un seul coup d'oeil, toute la difference qui existe entre la loi parfaite d'unite qui servira de base a l'edifice social des Mormons et le reglement provisoire auquel ils obeissent encore, dans leur etat de bannissement. Mais telle est la force de Tego'isme individualiste des temps actuels que nos proselytes de

tous pays seraient encore incapables d'ob&r pleinement ineme a cette loi de la dime, qui, tout en attribuant aux citoyens une part plus large dans la libre disposition du revenu, n'impliquait pas rnoins, comme la loi parfaite, le dessaisissement de la propriete du fonds. Ainsi, quand ils emigrent au territoire d'Utah, au lieu de consacrer la totalite de leurs biens, comme 1'exige cette loi, ils n'en donnent que le dixieme, et payenl ensuile la dime de tous leurs revenus annuels. 11 est bon d;observer que 1'evaluation de la somme a verser en arrivant, comme la quotite des versements annuels a operer, sont entierement laisses a la conscience des saints. Mais le jour viendra ou Tindividu qui apportera cent mille francs, par exemple, au lieu de n'en donner que dix mille et d'en garder quatrevingt-dix pour lui, sera tenu d'en verser la totalite dans les coffres de l'Eglise, a l'exception des fonds necessaires a ses besoins immediats. A son arrivee, le proselyte le plus riche ne pourra disposer que des sommes indispensables a l'exploitation d'une industrie quelconque-, proportionnellement a l'aisance dont jouiront s s autres freres.

D'apres ce qui precede, on voit que, places sous une sorte de gouvernement transitoire, les citoyens d'Utah ne sont regis que par des lois preparaioires, pour ce qui concerne la grande question de la proprie'te'. Ils ne sont encore qu'a l'ecole. Mais la Presidence, le college des douze, les autres autorites, les membres les plus anciens de l'Eglise, ayant depuis longtemps donne l'exemple en consacrant pleinement

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a Dieu toutes leurs proprietes individuelles, s'occupent activement de disposer le peuple a mettre en pratique la loi parfaite d'unite et d'egalite. Gette loi, et celle de la pluralite des femmes, constitueront les bases fondamentales de la Sion des derniers temps. La premiere fera d'importantes conquetes en Europe, l'autre nous enfantera rapidement en Amerique une innombrable population.

Dans une revelation donnee en 1832, Dieu parle « d'un ordre et d'un e'tablissement eternels, » dans lesquels tous les inembres de l'Eglise doivent etre organises, afm qu'ils soient egaux en choses celestes et egaux pareillement en choses terrestres, pour pouvoir obtenir toutes les richesses intinies de l'eternite. <( Car, dit l'Eternel, si nous n'etes pas egaux en choses terrestres, vous ne pouvez etre egaux pour acquerir les choses celestes. » ( Doctrines et Alliances. LXXVI,\). Voila le principe clairement pose. Mais le remede nouveau qui nous a ete revele pour nous soustraire a la grande et terrible loi de l'inegalite sociale, dont Dieu a si longtemps permis le regne dans les societes humaines , pour resoudre pacifiquement le probleme de l'extinction du pauperisme, ce remede, dis-je, n'a rien de commun avec les utopies qui ont si miserablement avorte en Amerique et ailleurs dans ces dernieres annees. Essayons d'expliquer par quel mecanisme social, sans violence ni spoliation d'aucune Horte, nous esperonsarriverun joural'accomplissement complet de ces paroles de notre revelation : « 11 n'a pas ete commande qu'un homme ait plus qu'un autre

254 MfcwoiiiKs d'in moumon.

hoimne; c'est pourquoi le inondc demeurfl dang le p£che\ » {Doctrines et Alliances.)

Les Mormons possedent dans le drand-liassiii plus tie trois millions d'acres de terre vierge, d6ja arpentees par le surveyor federal, sans compter le reste. lis oni les plus riches pal u rages du monde, de fertiles valli'o bien arrosees et susceptibles do nourrir line population considerable; trois villes modeles, de nombreux el llorissants villages, d'innoinbraMrs fermes, des usines de tout genre, des Iroupeaux en abondanco, etc., J ibrment deja le no\ an d'une puissanlo nation. L'Utah, pays d'une rare saluhrite, produisant tout, depuis Le coton, 1'oranger et i'liuile d'olive, jusqu'a L'humble pomme de terre, colonise par des hommes essentiellement pratiques, conjtient tons les elements d'une tres-grande prosperiic matdrielle. Supposons que de tels elements de tichesse aationale fussent demain repartis eiiire tons les habitants d'une maniere parl'ai- Lement egale, qu'arriverait-il ? Que les circonstances ne manqueraient pas de les rendre promptement inegaux. En effet, des malheursimpre'vus, des piecomptes, ^es accidents, la maladie on d'autres calamites reduiraient un certain nombiv de propriclaires a J 'indigence ; tandis que d'autres, plus habiles ou mieux favoris& par les circonstances, accroilraient considerablemrnt leur avoir, pourraienl le decupler et meme le centUpler. De la on a conclu, et Ton a hi grandemenl raison. que l'egalite sociale*, si ses partisans parvenaient a I'etablir par un parlage, ne pourrait jamais se maintenir, el que, devenus tous egau.x aujourd liui. ils

MEMOlltliS D'UN MOKMOiN. 2 •')•">

redeviendraient forcement inegaux demain. Dans l'antiquite comme clans les ages modernes, toute loi agraire a deja produil et produiiaii encore inevitablement ce resultat.

Mais le plan que Dieu a trace pour rendre ses saints egaux en richesses temporelles est bien different des utopies plus ou nioins sinceres des philanthropes avides et ambitieux de l'ancien monde. Nous les avons vus de pres, et nous savons trop que, pour la plupart d'entre eux, les theories de bonheur des masses, de redressement des griefs du pauperisme, ne sont que des moyens d'accaparer ces jouissances egoi'stes de la fortune qu'ils reprochent si amerementa autrui. Notre plan est simple comme l'Evangile , mais autrement noble et eilicaee que toutes les conceptions humaines. Ce plan n'amenera done aucune subversion violente, aucun partage egal des proprietes, ni aucun parlage quelconque ; il etablira le regne de l'egalite parini les saints, non par une repartition egale ou inegale, mais par 1'union intime des proprietes, par la complete fusion des richesses nationales. Voici comment et si if quelles bases s'etablira ce nouvel ordre social.

'tons les biens de 1'Kglise, au lieu d'etre morceles el poss^des individuellement comme aujourd'hui, seronl reunis en un fonds general, et geres par des lois strides, mais impartiales. Au lieu d'etre individuelle, la propriete deviendra nationale. Chaque membre de l'Kglise sera coproprietaire des biens du fonds general. Obligatoire pour tons, le travail intellectuel ou manuel sera le commun lot des saints. Chaque individu rein-

2o6 m£moires d'un mormon.

plira, suivant son aptitude, une fonction utile, profitable a la societe ; l'un sera fermier, I'autre charpentier, celui-ci peintre, celui-la commercant. INeanmoins, les professions de banquier, d'agent de change, de courtier plus ou moins marron, et meme celle d'avocat, y auront des chances de succes tout a fait problematiques ; et cela ne laisse pas de nous inquieter quelque peu.

Chaque famille exercera done une industrie , en nianiant des capitaux plus ou moins considerables, selon rimportance ou la nature de cette industrie. Mais chaque anuee, fermiers, artistes, artisans, industriels ou commercants, auront arendre compte de Jeur administration et de l'elat reel de leurs affaires aux homines que Dieu a nommes juges en Israel, ou, en d'aulres termes, a des chefs elus par le peuple. Tous les ans, chaque famille recevra, pour' son entretien particulier, une portion suffisante des objets de consommation et de tous les produits agricolesou manufactures, suivant ill) maximum base sur l'elat de la prosperite publique, et sur le nornbre d'individus qui composeront chaque famille. De la naitra la plus parfaite egalite, et cette egalite pourra de cette faconsemaintenirindefiniment. En effet, les niembres de l'Eglise etant tous associes, et chacun deux se trouvant coproprietaire du grand dumaine territorial et de toutes les richesses nationales, aussi longtemps que durera cet ordre de choses, rien ne donnera prise a l'inegalite.

Tel est l'avenir»social des Mormons. Tot ou tard le regne du tien et du mien cessera d'exister dans le

mSmoires d'un mormon. 257

Grand-Bassin. L'instruction publique de tous les degres etant accessible pour toutes les families, les enfants des deux sexes pourront librement. developper leurs facultes naturelles. Chacun suivra la carriere ou exercera l'industrie qu'il aura preferee. Tous les membres de l'Eglise auront ainsi part a la totalite des richesses natiouales. Le pluspauvre emigrant qui, echappe aux naufrages des vieilles societes, arrivera sans un centime a Sion, epuise de fatigue, nu et affame, y sera, des le jour meme de son arrivee, aussi convenablement loge et meuble qu'aucun de ses freres.

Telles sont les principales dispositions de notre loi de consecration. Comme elle neblesse en rienla dignite ni la liberte de l'homme, nous la croyons destinee a produire rapidement les plus merveilleux resultats. Dans ce nouvel ordre de choses, il y aura toujours, bien entendu, libre circulation des metaux precieux, usage de la monnaie, achat et vente des denrees agricoles, negoce interieur et exterieur, importation et exportation de marchandises, echange enfin de tous les produits. Nul, en effet, ne pourra prendre gratuitement le moindre objet provenant de l'industrie d'un autre frere. Chacun aura part a la jouissance de la totalite des richesses natiouales, mais moyennant reddition de comptes et attribution proportionnelle de la quotite necessaire a sa consommation et a son fondsde roulement.

II y aura bien, et cela est inevitable, de notables disproportions relativement a 1'importance des diverscs fonctions sociales. Un cordonnier, parexemple, n'aura

258 mi;: moii'.ks d'un moi;\k>\.

jamais a sa disposition les capitaux indispensables a la fabrication du sucre en grand, cela va do soi. Certains individus auront a remplirdes fonctions beaucoup plus importantes que d'autres, et leur responsabilite en deviendra naturellement d'autant plus grande. II est des industries qu'on ne saurait exploiter avec succes sans Hfl capital vingt Ibis, cinquante, rent, et m6me ttiille Ibis plus considerable que pour d'autres fabrications. D'ou il resulte que les differents emplois exerces par les saints varieront en valeur comme en importance, suivant la nature des professions, et suivant la difference des talents et des rirconstances dans lesquelles se trouveront places ^es divers fonctionnaires. Mais comme les profits resultant de ces diverses administrations iront tons indistinctement au fonds general, les membres de la societe, sans aucune exception, seront tous egalement enrichis par ces benefices.

Telles sont les bases de 1'avenir social des Mormons. On a pretenduqirils avaient puise ces notions dans k's ecrits des socialistes contemporains. Le seul expose "qu'on vient de lire prouve numifestement le contraire. De plus, je me suis assure que les grands dignitaires actitels de l'Eglise ignorent le nom memede nos reforniateurs europeens. II est positif qn'aucun ouvrage socialiste n'existe dans notre bibliotheque publique, ni dans aucune de leurs bibliotheques particulieres. Cette oeuvre d'unilication nous est essentiellementet specialement propre. Nous marcbonsdans notre voie, comme I'ancienne civilisation dans la sienne. Nous admettons sans difficulte qu'a toutes les epoques de l'histoire, et

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aujourd'hui memo, Pinegalile sociale a ete frequemment rachetee, legitimee meme, paruncniploi honorable de la puissance et dela richesse; mais les jours de Pindividualisine sur la terresont desormais comptes. Telle est du moins notre conviction, et nous avons recu un commandement nouveau.

Sous le regime provisoire de la loi de la dime, nos emigrants sont tenus de remettre a PEglise le dixieme de leursbiens, et fontdu reste ce qu'ils veulent. II y a dans PUtah des millions d'acres de terre excellente ([ui appartiennent au domaine de la nation, et qu'on peut acquerir au prix fixe d'un dollar vingt-cinq cents Pacre. environ sept francs Parpent de France. II arrive tous les ans de deux a trois mille emigrants europeens ou americains. Le plus grand nombre s'adonne a Pagriculture, les autres exercent une industrie quelconque. Geux qui n'ont rien entrent au service des plus aises, jusqu'a ce qu'ils se soient procure les premiers instruments de travail, c'est-a-dire unepaire de boeufs et une charrue. Des lors ils peuvent acheter du terrain en s'etablissant sur le domaine national, ou bien ils louent un champ, en payant au proprietaire la moitie de la recolte, si ce dernier fait Pavance de la semence et de la charrue, et, dans le cas contraire, le tiers seulement. Tout individu doue d'energie, tout homme industrieux peut acquerir rapidement un grand bien-etre materiel. Mais, nous ne saurions trop le redire, ce n'estpas la qu'il faut aller pour faire fortune. Ceux-la qui neviennent en Amerique que pour y amasser de Por, et courir bien vite se replonger dans les corruptions de Pan-

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cien monde, n'ontquefaire parmi nous. Leur place est en Californie, ou mieux encore aux gites auriferes de Pike-Peak dans le Kansas occidental. Nul individu ne doit emigrerchez les Mormons s'il ne connait parfaiteinent leur osuvre, s'il n'aspire a unc existence ais£e seulement au prix du travail, et s'il n'a rompu que par necessite, et en conservant l'esprit de retour, avee les habitudes perverses de la vieille civilisation.

La dime actuelle, dont on laisse 1'evaluation a la conscience des fideles, se paye le plus souvent en nature. Placee sous la direction de l'eveque general (presiding bishop), la dime joue un role tres-important dans notre Code administratif. Trait d'union entre la possession individuelle etla mise en pratique de l'egalite sociale, elle forme des a present les liens d'une intime solidarite parmi tous les habitants d'Utah. Dans la metropole, d'immenses magasins sont destines a en recevoir les produits. Le produit de la dime est affecte aux frais de l'Eglise, a la construction du temple, au soulagement des veuves et des orphelins, a 1'entretien des families des missionnaires, a l'assistance des indigents, auxquels on procure du travail, etaux premiers besoms des immigrants. A cet effet, chaque semaine, des delegues de l'eveque visitentles famillespour s'assurer si toutes ont leur necessaire. Les fonctions du sacerdoce, pour tons les degres de la hierarchie, sont entierement gratuites. Le president et ses conseillers, les apotres, coinme tous les autres dignitaires, ne recoivent aucun salaire ; chacun d'eux vit du produit de sa ferme ou des fruits de son industrie. Les prix de la

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farine et du froment sont invariables dans les bureaux et lesmagasins de la dime. Celui de la farine est de six cents (trente centimes) la livre ; le ble vaut deux dollars (dix francs) le boisseau ou les soixante livres. Dans les transactions operees sur tous nos marches, le prix de ces denrees, comme ceux de tousles produits agricoles ou manufactures, subissent naturellement les variations ordinaires du commerce. Population essentiellement agricole, les habitants d'Utah mettent tous plus ou moins la main a la charrue. L'eveque de nos eveques laboure son champ comme le dernier de ses administres, bien que des millions passent tous les ans par ses mains. II n'est pas rare de voir un apotre conduire son chariot attele de bceufs, ou bien gacher du mortier dans la rue. L'or et l'argent de toute provenance circulent librement dans le pays. Les echanges se font ordinairement en nature ; tous les marches se concluent de gre a gre. Avec des oeufs, vous pouvez acheter toutes sortes d'articles dans les magasins. Le ble passe partout comme argent comptant. Les objets manufactures et certains articles d'epicerie, tels que le sucre, le the, le cafe, etc., sont importes de Saint-Louis ou de New-York par des maisons de commerce etrangeres. La plus considerable et la pins ancienne est la maison Livingston, Kinkead etC1'. Elle importe annuellement pour environ trois cent mille dollars de marchandises. Immediatement apres vientla maison Gilbert et Guerrish, puisplusieursautresd'une moindre importance. Les magasins occupes par ces negociants sont des proprietes appartenant a l'Eglise, qui les leur loue

directement. A la suite des troupes federates, de nombreux speYuIateurs avaient iuonde le pays de produils ('•hangers de toute espece. lis out generalement fait de tristes affaires. Nos capitalistes commencent afaireaux plus forles inaisoiis une concurrence seYieuse. Pour s'affranchir enlierement du lourd tribut annuel qu'ils leur payaient, nos dignitaircs oflt pi is le parti de tirer directement de l'Union les epiceries et autres articles que ne produit pas encofe le pays. Les fonds apportrs tous les ans par nos immigrants ont ete jusqu'ici plus que suffisants pour solder les importations etrangeres. L'excedant du betail que nous ecoulons en Californie contribue egalement a maintenir la balance commerciale en notre faveur. Bref, comme la politique des Mormons est de proteger leurs manufactures et d'arriver graduellement a fabriquer eux-inemes tous les articles de premiere necessite, le jour approche ou les maisons de commerce etrangeres se verronl contraintes d'abandonner le pays.

Selon toutes les apparences, les Mormons profiteront do la crise americaine pour proclamer leur independance nationale. L'exercice de l'autonomie politique leur fera mettre prompteinent leurs institutions civilos en harmonie avec leurs croyances. Alors, la piuprieu'% d'individuelle qu'elle est encore chez eux, deviendra stricteinent nationale. Aujourd'hui, l'Utab peut etre considere comme une ecole modele, coinme une sorte d'experience tentee sur une vaste echelle, ayant pour mission de resoudre pratiquement les plus importants problemes sociaux de l'avenir.

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Maintenant, quel nom convientril de donner an gouvernement des saints modernes ? Est-ce la restauration de l'antique theocratie de Moi'se ? Est-ce une imitation de l'autocratie moderne des czars? Ni l'une ni 1'autre. II nous semble impropre de donner Ie nom de theocratie a une societe dont tous les membres sont pretres, et peuvent aspirer tous indistinctement aux plus liautes fonctions de l'Eglise et de l'Etat. Ge serait une grande erreur de s'imaginer que l'autorite, qui forme en realite l'unique base du mormonisme, absorbe a son profit l'element tempore!, car, nous l'avons dit, toutes les fonctions religieuses sont entierement gratuites dans notre Eglise. L'autorite divine forma-nt la base de leur hierarchie, et l'esprit de leurs institutions politiques et sociales etant profondement democratique, il faudrait inventer une locution franchise propre a definir un tel etat social. iNous proposerions celle de theo -democratic.

Un reproche fort grave, dont nous tenons a disculper les Mormons, est celui de servilisme. S'il fallait en croire nos detracteurs, nous ne serions que des esclaves soumis. Cette imputation n'est pas mieux fonde'e que les autres. On a ecrit des centaines de volumes sur la theorie et l'essence de la liberte de l'homme. 11 y a dix-huit siecles que saint Paul I'a dit : « La ou est l'esprit de Dieu, Id reyne la liberte. » Les citoyens d'Ltah sont, de nos jours, un vivant exemple de cette grande verite; ils sont libres, tous libres, comme l'air pur et vivifiant de leurs montagnes. Pourquoi ? Parce qu'ils sont dignes de l'etre. La liberte constitue le plus

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riche tremor d'une nation ; mais chacune ne peut jouir que du degre de liberty jqu'elle merite.

La tolerance est inseparable de la liberte\ Pour donner au lecteur une idee de la tolerance religieuse que les saints pratiquent envers tous les cultes, il me suffira de mentionner qu'un dimanche j'ai vu celebrer, dans notre Tabernacle, le service divin par un ministre anglican. C'etait le chapelain du fort Laramie. L'aftlaence des curieux etait enorme. Chose incroyable, apres le service et son sermon, qui fut ecoute par nos Mormons avec le plus profond silence, Brigham, puis Kimball, son premier conseiller, parlerent longuement l'un et l'autre, sans meine faire allusion au spectacle etrange que ce ministre venait de donner aux habitants de la ville du Lac-Sale. Que les fanatiques de l'Europe comparent cette tolerance inou'ie aux barbares traitements que notre Eglise a successivement eprouves dans quatre Etats de 1' Union.

Aujourd'hui, le successeur de Joseph est en realite, dans sa sphere, le souverain le plus omnipotent et le plus influent de notre planete. Aucun potentat, aucun monarque de l'Europe n'exerce une autorite comparable a la sienne. L'empereur de toutes les Russies est infiniment moins puissant que lui. Jugez-en. Chef spirituel de la religion grecque, le czar cumule en ses mains les deux elements theocratique et autocratique : il est pontife-roi, double titre qu'il ne doit qu'a sa naissance. Mais enlevez-lui sa marine et son million de soldats, et vous verrez que son droit divin n'est absolument qu'une chimere. Son immense puissance n'a

done pour fondemenl que la force physique. Qu'il envoie, en sa qualite de pontife, des missionnaires sur tous les points du globe habitable, sans d'amples frais de route, et nous verrons combien de popes oseront partir a son commandement. Et pourtant, voila le grand miracle que fait Brigham depuis seize ans. Chaque annee, de nombreux missionnaires mormons partent des bords du Lac-Sale, sans obole et sans bagage, pour se repandre dans tout l'univers connu. Ges homines courageux ne recoivent que leurs leLtres credentielles et la benediction apostolique du pape des Mormons.

Tete de notre Eglise , Brigham en dirige tous les niembres, non dans son interet personnel, mais pour le bien general de tous. 11 est Tame, l'idole de son peuple, parce qu'il est digne de le gouverner. Tout homme ayant l'esprit de cette ceuvre le considere comme son Moise vivant. Quiconque perd la foi ne peut plus rester avec lui ; tous les apostats retournent promptement dans le monde. 11 faut avoir vu Brigham a l'ceuvre pour pouvoir l'apprecier sainement. Ses ennemis memes avouent la fascination souveraine qu'il exerce sur tous ceux qui l'approchent. En frappant du pied la terre, il peut en faire sortir une armee de seize a vingt mille hommes, prets a repousser toute agression etrangere , sans que cela coute un centime a l'Eglise : tous sont prets a mourir pour lui. Nul monarque vivant ne compte un si grand nombre d'amis, des amis aussi profondement devoues que les siens. Sa puissance est immense, souveraine, sans bornes; mais, apres tout, ce n'est qu'une puissance purement morale.

266 m£moires d'un mormon.

V.Utre particularity digno d'etre signalee. On sail que le systeme financier de certaines banques ainericaines repose sur des fondements bien fragiles. De la ces perturbations commerciales qui desolent periodiquement les Etats-Unis. En sa qualite d'administrateur general des biens de l'Eglise {trustee in trust). Brigham jouit aujourd'liui d'une telle reputation d'intf'grite sur les places principals, que sa signature a plus de valeur financiere que noinbre de ces banques. La rare ponctualite de ses payements lui a conquis cette confiance universelle. Sa reputation a cet egard esl parfaitement etablie, a ce point que partoul ou l'Eglise a eu a traiter des affaires, nos agents, munis des pleins pouvoirs du president, trouvent a eniprunter les plus fortes somines. De graves crises financieres se preparent sur les deux bemispberes. Au milieu de ces perturbations de plus en plus desastreuses, d'immenses eapitaux ironttrou\er naturellement dans les mains de Brigbam une securite pleine et entiere.

Apres avoir remlu compte des motifs de mon retour en tVance, ainsi que des pi'incipaux in( idenls du voyage, nous examinerons quel sera l'avenir de cette ceuvre si puissante, si prolbndement originale. Ses detractems les plus |)assionnes ne lui contestenl pas du moins ce double merite.

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Episodes de mon s^jom a la ville du Lac-Sale. — Je suis appele ;i la direction de la mission francaise. — Principaux incidents de tnon retour en Europe. — Situation des succursales de Suisse et de France.

Avant d'arriver a la conclusion de ces recits, je crois devoir y ajouter quelques details tout personnels. Ce n'est pas que j 'attache de 1 'importance a ce qui peut me concerner particulierement, mais je tiens a edifier le lecteur par tous les moyens possibles sur la sincerite de mon temoignage.

J'ai habite quatre ans la ville du Lac-Sale. Pendant un si long sejour, je n'aurais pu demeurer un serviteur inutile de notre Eglise. Les frelons d'aucune sorte ne sanraient vivre dans cette ruche humaine. Une nombreuse et riche collection de graines de toute espece, quej'avais importee dans le pays, m'avait pennis de me liver a des experiences interessantes d'horticulture. Apres bien des tatonnements, j'avais acquis une telle habilete ^dans le jardinage que j'obtins dix premiers prix a nos expositions publiques annuelles ; je cumulais les fonctions de jardinier, pepinieriste et marchand de graines. Notez que de ma vie je n'avais manie jusque-la aucun outil agricole ni meme plante un chou. Je tirais directement mes graines de Paris. Mes supei bes <: houx-

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fleurs/ enormand, ainsi que d'autres plantes d'origine franchise, eclipsaient constamment les produits am6ricaius de mes confreres. Sitae dans l'un des plus beaux quartiers de la ville, et non loin de la residence princiere du gouverneur Gumming, mon vaste jardin reunissait tous les avantages naturels, sol legerement ondule, d'une fertility extreme, surtout propice a la culture des arbres fruitiers, source d'eau limpide, inalterable, coulant a quelques pas de la maison. J'etais particulierenient tier de mes pecherset pommiers, surtout de mes riches plantations de melons. Geux de France reussissent admirablement sous cette latitude ; les pasteques du midi y acquierent des dimensions fabuleuses.

Nos plus belles dames mormones se disputaient mes pots da ileurs, et les jeunes lilies du voisinage venaient regulierementcueillir domes fruits, et surtout mes currants, sorte de groseille sauvage que la culture rend propres a faire d'excellentes confitures. En ete, je couchais a la belle etOile, sur I'herbe, devant ma maison, et la porte ouverte. C'est la coutume generale des colons d'Utah. Les scies, les haches a fendre le bois restent la nuit dans la rue, et jamais personne n'y touche. Durant les quatre ans de mon sejour chez les Mormons, je n'ai ete victime que de deux vols. Je cultivais un superbe melon Cincuuiatus pour notre exposition nationale annuelle, lorsqu'un beau jour on vintenplein midi lecueillir, pendant mon absence, et le manger sur le seuil meme de ma porte. Le cas etait pendable, d'autant plus que ce melon etait le seul de rette variete qui out reussi. D'apres des renseignements

positifs fournis par mes voisins, le coupable etait un Fraftigais, l'un de mes amis les plus intimes, mais non converti au mormonisme. Le malheureux a constamment nie son crime.

Void 1'autre larcin. A l'approche de l'hiver, la metropole des saints est inondee d'Indiens qui viennent demander aux « pales visages » les moyens de combattre les rigueurs du froid. lis parcourent alors la cite, de maison en maison, et cbacun leur donne selon ses facultes. Un jour un couple indien vint me trouver dans mon ermitage. C'etait l'un des plus beaux echantillons de la race sauvage que j'aie vus.dans les deux Ameriques. Representez-vous l'Hercule Farnese, couvert d'oripeaux, arme d'un revolver et d'une double carabine. Sa femme, a la fleur de l'age, etait en tout digne d'un tel chef. Nous dirons, en passant, que les aborigenes de l'interieur du Grand-Bassin ne sont pourtanL que les parias ou le rebut des puissantes tribus qui les environnent. J'avais apporte de Paris un miroir a barbe, qui eut sans doute pour la belle squaw un attrait irresistible. 11 me fut escamote d'une facon tellement subtile, en ma presence meme, que je ne m'en aperQus que bien longtemps apres le depart de ce couple interessant.

Le tour etait digne d'un pick-pocket emerite de Londres. Voila, durant quatre ans, les seuls vols dont j'ai ete victime chez les Mormons. Les plus beaux jours dema vie, jo les ai passes dans cet ermitage, jardinant du matin au soir.

Ma femme, uneParisiunne attachee a sa ville natale,

270 MtiMOJKES I)' UN MORMON.

et mere de famille accomplie, n'avait p;is voulu me suivre dans l'Utah. Brigham me donna le conseil de former en Utah d'autres noeuds et d'y fonder une nouvelle famille. 11 croyait que , sous l'empire de cet incident inattendu, ma femme s'empresserait de venir me rejoindre; je pensais le contraire, et dans le but de la conquerir plus tard, ainsi que ses deux fils, a la nouvelle religion, je m'abstins. Les gens du monde s'imaginent volontiers que les Mormons ne pratiquent la polygamic que dans un but purement sensuel. Cette opinion est aussi generale qu'erronee. Un saint des derniers-jours , j'entcnds un homine veritablemenl digne de ce nom, doit an '-ontraire s'appliquer, par la pratique constante de la priere et du travail, a maitriser absolument. ses passions. J'ai cru devoir insister sur cet incident de mon existence privee, pour mieux montrer que je pouvais parler polygamic en liomnie parfaitement desinteresse dans la question.

La maniere dont je fus appele, par le ponlife des Mormons, a remplir ma presente mission en France, est trop particuliere pour ne pas figurer dans ces memoires. Apres mon initiation aux rites sacres de YEndoicmeiit . j'eproiivai le besoin de consulter Brigham sur une affaire delicate, et qui m'etait toute personnelle. C'est ce que je fis par ecrit. Ma lettre portait la date du 24 aout 18a9. Un po.st-scriptum contenait ces mots : « Je presume que lorsque la guerre actuelle entre la France et l'Autriche sera terminee, vous m'enverrez en mission dans mon pays natal. Si telle est votre determination, ayez la bonte de me le faire savoir un

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peu d'avance. » A cette epoque , j'ignorais encore que la France avait glorieusement conquis la paix sur le champ de bataille de Solferino. La reponse du president m'annonca que plusieurs missionnaires partiraient en septembre pour 1'Europe , et qu'il serait bien aise que j'eusse le temps d'arranger mes affaires pour me joindre a eux. Le 1 7 de ce mois, il me fit delivrer une double commission imprimee, qui me chargeait officiellement d'aller prendre en main la "direction de la mission francaise pour notre Eglise. Des le lendemain, il nous confera sa benediction apostolique dans les bureaux des historiographes. Ses deux conseillers et quatre membres du college des douze assisterent a la ceremonie. Georges Watt, stenographe en chef de 1' Eglise, transcrivit textuellement son allocution generale, ainsi que les paroles qui fluent tour a tour prononcees, d'abord sur la tete de Ch. Hooper, notre representant au Congres federal, puis sur celles des missionnaires. Jamais Brigham n'avait parle d'une maniere plus solennelle ni plus divinement inspiree.

Avant de prendre conge de Brigham, je lui indiquai parecrit les noms de deux saints parlant notre langue, avec priere de les envoyer en France. Le premier, Philippe de La Mare, natif de Jersey, preside aujourd'hui les succursales des iles normandes, l'autre, Eugene Henriod, originaire du Havre, dirige la conference de Southampton (Angleterre).

Apres avoir fait mes adieux a nion jardin, le i8 septembre, je me joignis a notre petite caravane. Elle se composait de seize individus, dont huit missionnaires

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pour PEurope, avcc dix chariots legers traines par des mules. Elle marchait sous les ordres du capitaine Hooper, notre mandataire a Washington. Parmi nos niissionnaires, je dois citer en premiere ligne Nat. Jones, celebre chez les Mormons par ses longues peregrinations dans PInde, et J. Van Cott, 1'habile directeur de la mission scandinave. Nous avions aussi avec nous John Smith, fds d'Hyrum, celui quifut martyrise" avec le prophete Joseph. John Smith, aujourd'hui grand patriarche de PEglise, se rendait a Florence (Nebraska), pour en ramener sa sceur et toute sa famille. Nous avions encore PhonorableM. Wilson, attorney general d'Utah, et sa jeune femme, Pune des plus aimables Americaines qu'il m'ait ete donne de connaitre. Rien de plus agreable que de voyager a travers ces vastes solitudes, durant cette saison de Pannee. Mais notre niarche , constamment tres-rapide , m'empechait de tenir regulierement mon journal. Nous ne vimes que rarement les indiens, et n'aperqumes qu'un seul troupeau de bisons. Toutefois, il est encore bien rare qu'un semblable voyage ne presente pas quelques aventures. Voici celles dont j'ai garde le souvenir.

Situe sur la riviere Platte, et a moitie chemin environ des quatre cents lieues qui separent les bords du Lac-Sale du Missouri, le fort Laramie est leposte militaire le plus important que possede PLnion dans ces parages. Je me souviens qu'une fois, que nous etions campes a dix lieues tout an plus de ce fort, sur les bords du Nebraska, le capitaine Hooper m'eveilla en sursaut au point du jour avec ces mots : « Alerte, Pa-

risien ! allons voir ou sont nos mules ! » Nous explorames vainement les environs, tous ies coins et recoins du cours sinueux de la riviere et nous revinmes fort desappointes, avec 1'inthne persuasion que les Indiens avaient enleve dans la nuit toutes nos betes, et la douce perspective de faire a pied les deux cents lieues qui nous separaient encore du Missouri. Le capitaine surtout etait inconsolable, et il y avait bien de quoi. Au retour, nous fumes accueillis par un deluge d'epigrammes qui auraient du nous faire deviner tout d'abord que plusieurs de nos compagnons, plus habitues que nous a la traversee des prairies, etaient au fond rrioins inquiets que nous, et se raillaient tout simplement de notre maladresse. Le loustic dela caravane, Milo Andrus, originaire de l'Ohio, et 1'un des veterans du mormonisme, se distinguait entre tous par ses quolibets intarissables. II ne nous restait plus qu'un cheval pour nous tous. A cette occasion, le Parisien et le capitaine devinrent le point de mire de bien des epigrammes. Andrus finit par enfourcher cet unique cheval. « Capitaine, dit-il d'un air narquois, si nos mules ne sont pas a plus de trois cents milles d'ici, je me fais fort de vous les ramener toutes avant cinq heures de temps. » Effectivement, bien avant l'heure indiquee, notre jovial compagnon ramenait triomphalement toutes nos betes. Les odorantes emanations du buffalo-grass, precieuse graminee particuliere a cette region, les avaient entrainees au loin dans la prairie. Andrus et nos autres compagnons, ayant deja fait bien des fois le voyage, connaissaient mieux les localites que moi et que Hoo-

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per, aricien negotiant californien,fraichementconverti au mormonisme. lis avaient ete" droit au pacage en question, siirs d'y retrouver nos mules. Jc fus des lors convaincu qu'en compagnie de Mormons £merites, la traversee du grand desert americain n'oflre guere plus d'embarras que celle du bois de Boulogne a des Parisiens.

Un peu plus loin, je devins le heros involontaire d'une autre aventure. Nous venions de depasser le fort Kearney, poste militaire important, situe non loin du Nebraska. C'esL la que nous traversames pour la derniere fois cette riviere. Elle se divise, un peu plus haut, en quatre branches tres-larges, mais peu profondes, encore subdivisees par des iles charmantes et d'une rare fertilite. Un jour, d'importautes cites s'eleveront sur les bords de cette riviere. Nous passumes la nuit sur la rive gauche. J 'avais jpour habitude de faire tous les matins une portion du chemin a pied, en partant avant le convoi. Done, des les deux heures du matin, tout etant pret pour le depart, je m'acheminai hardiment a grands pas, suivant une belle route qui serpentait le long de la riviere. La caravane, coupant a travers champs, prit, elle, une autre direction presque parallele a la mienne. mais beaucoup plus courte. Au bout d'une heure de marche, n'entendant rien venir derriere moi, je revins sur mes pas, persuade que le depart avait ete diflere par un incident quelconque, el n'ayant aucunement l'idee que nos chariots eussent pu prendre un autre chemin, et se trouver au contraire fort en avant, ce qui etait pourtant la verite. Nalurel-

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lenient done, je continual a ne rien voir, a ne rien entendre. La nuit etait des plus sombres, et le calme profond qui m'entourait me sembla bientot effrayant. II t'allut me rendre a l'evidence : j'etais perdu, entierejnent perdu dans l'immensite de ces prairies. La perspective que j'avais clevant moi n'etait rien moins qu'agreable. Comment sortir vivant de cet interminable labyrinthe ? Cette epreuve physique et morale a ete certainement l'une des plus graves de ma vie. Avec d'autres compagnonsde voyage, je me serais cru perdu, je 1'aurais ete peut-etre. Mais avec des Mormons, avec des veterans d'une Eglise qui a victorieusement sup porte les epreuves les plus affreuses, avec des temoins oculaires des vertus divines de Joseph Smith, pouvaisje croire a une coupable insouciance du sort d'un de leurs freres ? Au bout de trois mortelles heures, en eflet, un cri faible et lointain parvint a mes oreilles ; on etait a ma recherche ! Je repondis a cet appel. D'autres cris plus rapproches se firent entendre, et je marchai a grands pas dans la direction qu'ils in'indiquaient. La nuit etait admirablement belle, mais toujours noire comme l'Erebe, et, pour comble d'embarras, les herbages de la prairie s'elevaient dans cet endroit a une telle hauteur, qu'ils depassaient paribis ma tete de plus d'un pied. Guide par les appels reiteres de mes compagnons, je les rejoignis neanmoins sans accident. Cette aventure m'apprit a ne plus devancer desormais le depart de la caravane sans me renseigner soigneusement sur la direction a suivre.

Nous voyagions a grandes etapes. La moindre de

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nos journees etaitdc quinze lieues. Andrus egayaitnos bivouacs de mille histoires drolatiques. La musjque etait aussi Tune de nos distractions favorites. Douei d'une voix de tenor des plus agreables, Jacob Gates, l'un de nos meilleurs missionnaires, nous fit souvent passer de bien douces heures. Je n'oublierai surtout de ma vie le charme inexprimable que j'eprouvai en l'ecoutant chanter la complainte melancolique d'un pauvre esclave kentuckyen, batelier du a pere des eaux, )) qui ayant perdu une epouse adoree, la redemande a Dieu, ou le conjure de l'appeler aupres de sa Nelly. Mais rien ne trompait mieux l'ennui de nos longues inarches, rien nesauraitexprimer l'effet solennel que produisaient nos hymnes sacres, chantes en chceur par tous nos voyageurs, au milieu des splendeurs du desert, et parfois en presence de ses sauvages habitants. Le cantique 0 my Father, de miss Elisa Snow, est surtout un chef-d'oeuvre en ce genre.

Notre derniere entrevue avec les Indiens merite une mention speciale. Nous venions de traverser le Loup- Fork, riviere aussi considerable que la Seine. La ville commencee de Genoa, habitee en grande majorite par des Mormons, s'eleve pittoresquement sur sa rive droite. Pour l'atteindre plus directement, mais surtout pour eviter certaine vallee infestee de Peaux-Rouges, nous dumes faire un detour qui nous prit une journee entiere. Nous eumes a parcourir ce jour-la 1'une des plus ravissantes contrees du Nebraska, le plus vaste des territoires americains , dont l'etendue depasse a elle seule celle de la Grande-Bretagne. En revenant de la

Chine, j'avais passe six mois a Manille ; j'avais foule les fraiches savanes de Mindanao ; j'avais visite Timor, puis Celebes; j'avais reside sept mois a Java, cette superbe reine de l'Oceanie. Je connais egalement le Bresil, le cap de Bonne-Esperance ; mais dans toutes ces contrees favorisees du ciel, jamais je n'avais rien vu de comparable aux paysages qui se deroulerent ce jour-la sous mes yeux.

C'etait le 22 octobre. INous jouissions d'une de ces tiedes matinees , si communes dans cette delicieuse saison connue sous le nom d' Indian summer. Le soleil nous eclairait de ses plus doux rayons, l'atmosphere etait d'une transparence sans egale. Diriges par 1'elder Jones, nous marchions a l'aventure, car nulle trace de sentier n'etait visible a nos regards. Nous avons deja essaye precedemment de donner une faible idee des varietes infinies d'aspects qu'offrent ces solitudes, mais en ce jour la nature semblait s'etre surpassee, et ce que je voyais ne saurait ni se decrire ni s'oublier. C'etait tantot un immense pare naturel, orne ga et la de bouquets d'arbres, tantot un gracieux vallon borde d'arbustes sauvages, ici des ruisselets aux ondes cristallines, la de petits etangs decores de saules-nains, plus loin, une suite de ravissantes ondulations de terrain couvertes de graminees gigantesques. Dans le lointain, de majestueux cours d'eau empruntaient an soleil des reflets d'argent, et des futaies d'une vegetation luxuriante encadraient dignement cet Eden a reconquerir ! J'etais ebloui, fascine de ce spectacle, et j'iniplorai pour nos saints des vertus dignes de leur assurer

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une longue et heureuse possession de cette terre promise des derniers jours.

A la halte de midi, Andrus eL Jacob Gates, son compagnon de voyage, partirent en avant avec leur chariot, esperant atteindre et franchir avant nous le Loup- Kork. Cette fois , leur sagacite fut en defaut ; ils se perdirent dans le dedale inextricable de la prairie, et ne purent retrouver nos traces que le lendemain. Quant a nous, nous n'arrivames qu'a minuitsur les bords boises de la riviere, ombrages d'arbres touffus. Ces lieux enchantes constituent le champ de chasse des Pairnees, les Indiens les plus pillards du lNord-Amerique. Sur ce terrain dangereux, nous dumes faire bonne garde jusqu'au matin, autrement nous aurions couru grand risque de perdre cette fois nos mules pour tout de bon.

Le lendemain, apres avoir traverse en bac la riviere, nous vimes ces terribles Peaux-Rouges. A peine eumesnous atteint remplacement ou s'elevent les premieres constructions de la ville projetee de Genoa, qu'une multitude de sauvages vint nous assaillir avec des gestes et des paroles suppliantes, que leurs figures haves de ['aim nous expliquaient trop clairement. II me restait encore unecertaine quantite de provisions,* notamment des crackers, sorte de tout petits biscuits delicieux que labriquent nos boulangers, plus de vingt livres de bceuf fume, etc. , provisions qui, en raison de notre prochaine arrivee sur les bords du Missouri, me devenaient inuliles. Mes largesses me conquirent a l'instant le cceur des squaws (femmes indiennes). Elles m'entourerent en si grand nombre que le surplus de mes vivres y eut

bientot passe. Un jeune et beau cavalier pawnee, penche sur le cou de sa monture, m'indiquait de son doigt celles qui meritaient mes cadeaux de preference ; c'etaient probablement ses femmes. Parmi ces Indiennes, une surtout etait remarquable par l'extreme regularite de ses traits; elle ne paraissait pas avoir plus de vingt ans. Jamais je n'avais vu plus belle sauvagesse, et je suis sur que, vetue convenablement et soigneusement debarbouillee, cette Venus au teint cuivre aurait produit le plus grand effet a Paris. II fallait entendre raqueter ensemble ces filles d'Eve, tantot chuchotaut joyeusement, tantot eclatant en rires inextinguibles. La Venus en question s'emancipa jusqu'a ajuster sur son nez mes besides, ce qui provoqua une nouvelle explosion de folle gaiete.

Nous fumes ensuite temoins des curieuses evolutions d'une autre troupe de Pawnees, composee de cent dix cavaliers, commandes par un chef a peine sorti de l'adolescence. G'etait visiblement un escadron d'elite, qui nous donna pendant plus de deux heures le spectacle de ses manoeuvres. Le jeune chef paraissait aussi gai qu'alerte. Des eclats de rire continuels accueillaient prcsque tous ses commandements, faits d'ailleurs avec une aisance merveilleuse, et ponctuellement executes. Dans la soiree, je sus par un Mormon du pays que ces guerriers s'exercaient pour entrer prochainement en campagne contre une tribu voisine. Genoa et ses environs avaient, a cette epoque, une population d'environ trois cents proselytes, la plupart d'origine europeenne, et qui, etablis la provisoirement, travaillaient a se com-

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pk'terun pecule pouremigrer plus tard dans le Grand- Bassin.

Depuis cette ville jusqu'au Missouri, le territoire de Nebraska n'offre plus qu'une immense prairie, legerement ondulee, et coupee de petits courants d'eau plus ou moins richement boises. II y a la des elements de production immenses et a peu pres inexplores. Le Nebraska, qui n'a encore qu'une population de 40 , 000 Ames, pourra certainement en nourrir 50 millions. Les fermes, naturellement tres-isolees sur un aussi vaste espace, ont generalement pour maitres des yankees, emigres des Etats du New-England. Pour donner une idee au lecteur de l'aisance exceptionnelle dont jouissent ces colons, nous dirons ici que notre capitaine, s'etant adresse au proprietaire de la premiere ferme que nous rencontrames, lui demanda combien de temps il lai faudrait pour preparer a diner pour toute la caravane. Cet hote improvise ne demanda qu'une demi-heure, et le repas fut splendide. Je comptai sur la table onze especes de metS' chauds et froids, avec the, cafe, et diverses liqueurs. Le tout pour vingt-cinq cents par tete !

Le 27 octobre, nous arrivames a Omaha, capitale du Nebraska, jolie petite ville situee sur la rive droite du Missouri. Nous n'avions mis que vingt-huit jours pour franchir le grand desert. Des lesurlendemain, nos missionnaires prirent passage sur le Colonel-Guslinn, joli steamer, en partance pour Saint-Joseph. Dans la soiree, le capitaine Hooper me jouaun tourdesa facon. Trois cents passagers etaient reunis dans le grand salon. Un petit corps de musique militaire y jouait des

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fanfares. « Concitoyens, s'ecria notre mandataire au congres, je vouspresenteM. Bertrand, d'Utah, en route pourlabelle France. II va nouschanter \aMarseillaise. » A l'instant, la musique attaqua la ritournelle de cet hymnefameux. Devant unesemblable invitation, il n'y avait pas a reculer, et je ne leur fis pas grace d'une seule strophe. Des applaudissements frenetiques accueillirent ce chant national, qui, depuis 1792, a fait tant de fois le tour du monde, et auquel se rattachent, meme dans ces contrees lointaines, de glorieux souvenirs. Ce fut en chantant la Marseillaise que des colons de la Lonisiane, encore Frangais de cceur en depit de la diplomatic, repousserent victorieusement un debarquement anglais en 1 81 2.

Le cours du Missouri, dont les eaux etaient assez basses dans cette saison, se trouvait obstrue de snags, troncs d'arbres morts, souvent enormes et fort desagreables a rencontrer. Cet encombrement rendait la navigation impossible pendant la nuit. Les bords de cette riviere, embellis d'une multitude de jolis villages, sont incomparablement plus pittoresques etmieux boises que ceux du Mississipi.

De Saint-Joseph nous nousrendimes, par lavoieferree, a Hannibal, sur le Mississipi. Nous y arrivames a la tombee de la nuit. Le steamer Di Vernon1 nous attendait la pour nous transporter a Saint-Louis. Je fus ebloui des installations de ce beau .navire. Le salon,

1 Di, dirainutif de Diana; Diana Vernon, ce !ype enclianteur cre6 par Walter Scott, dans son beau ronian de Hob-Roy.

282 MtiMOIRES d'un mormon.

richetnent decore, n'avait pas moins de 250 pieds de long sur 40 de large et 32 de haut. La table, divisee en deux parties, et qui occupait toute la longueur du salon, etait servie avec un luxe princier. L'heure du the venait de sonner. Deux series, chacune de ciuq cents passagers, se succederent a ce lunch, et il fallut un troisieme service supplemental. Les domestiques etaient tous des homines blancs,et je ne vis aucun noir a'bord. Apres le the, je visitai tous les coins et recoins du navire, et je retrouvai partout le meme luxe. Jl n'v avait pas jusqu'au salon du barbier qui ne flit un vrai boudoir, avec des meubles dignes d'un palais. Veritable palais flottant, \el)i Vernon offraitsur son pont l'image de l'arche de Noe : depuis la poule jusqu'au cheval de prix, tous lesanimaux s'y trouvaient dans lesmeilleures conditions d'amenagement.

A mon retour au salon, je vis que la grande table avait ete demonteeet metamorphosee en une multitude de tables dejeu. En facede la buvette, un groupe fori nombreux de politicians discutait avec chaleur les chances des divers candidate a la presidence des Etats- Unis. L'institution particuliere du Sud y etait vivemenl battue en breche par un orateur de Boston. Apres de violents debats, un chaud republican s'avisa de proposer un vote fictif parmi les assistants, afin de pressentir, dit-il, par ce poll anticipe, l'opinion publique des citoyens americains a la future election presidentielle. Le r^sultatde cette etrange operation montraque la majorite des assistants etait en faveur du senateur Douglas. Ge pronostic, toutefois, ne s'est pas veriiie.

Cependant le Di Vernon voguait majestueusement, sur le « pere des eaux. » Aucune oscillation cle vagues n'etait sensible a bord de ce noble steamer. Sa proue, vivement eclairee, projetait au loin une lueur eblouissante et fantastique a travers les tenebres. Parnii les trois mille steamboats qui naviguent sur les eaux du Mississipi, de l'Ohio et du Missouri, celui-la est a la fois I'un des plus rapides et des plus magnifiques.

Le lendemain, au point du jour, nous debarquames a Saint-Louis. Je fis la ines adieux au capilaine Hooper, et partis seul pour Philadelphie. La distance entre ces deux villes est d'environ douze cent quarante milles (ilSlieues). Di verses voies ferrees les relient ensemble. Je pris celle de l'lllinois et de l'lndiana. Dans les wagons americains, les sieges ne sont pas disposes en travers, comme en France, maisenlong; ce quipermet aux voyageursde communiquer tous ensemble. lis sont de plus parfaitementrembourres, autre etagreable dissemblance. Je remarquai aussi, non-seulement qu'il etait defendu de miner dans les wagons de premiere classe, mais qu'eftectivement on n'y fumait pas. L'egalite democratique la plus complete regna constamment entre nous pendant ce long trajet. A chaque instant du jour et de la nuit, on nous offrait des journaux et toutes sortes de fruits et de patisseries. A Pittsbourg (Pensylvanie), des sleeping cars, sorte de larges fauteuils a bascule, remplacerent les sieges ordinaires.

En rail-way, comme sur le steamer, la politique faisait les frais de presque toutes les conversations. Le proces cnminel de John Brown qui, a cette epoque,

s'instruisait en Virginie, les consequences probables de cette affaire sur la future election du president, la brulante question de l'esclavage, etc., preoccupaient vivement l'esprit de nos voyageurs. Nos quatre cent treize lieues de distance furent franchies en quaranteneuf beures. A Philadelphie, je trouvai la plus gracieuse hospitalite chez l'elder Ch. Maser, qui presidait les saints de cette ville. Je fis dans sa maison connaissauce intime avec l'elder George Q. Gannon, alors directeur de toutes nos succursales des Etats de l'Union. De Philadelphie, je me rendis a New-York, ou je regus egalement unaccueil fraternel.

Le 20 novembre, je partis de New- York sur le steamer Vanderbilt, a destination de Londres. J'avais pour rompagnon de voyage W. Gibson, Ecossais, l'un de nos missionnairesenvoyes en Angleterre. A Londres, j'appris de la bouche de l'elder Asa Calkin, directeur de nos missions europeennes, qu'unschisme ayant eclate dans la branche de Paris, elle ne comptait plus que treize membres

Le 10 decembre 1859, j'arrivais a Paris. Depuis dix ans, il existait dans cette ville une petite succursale de notre Eglise, et une autre plus importante au Havre. Une quinzaiue de saints francais ont emigre dans l'Utah. Si Ton me demandait pourquoi le mormonisme n'a pas conquis en France un plus grand nombre de proselytes, je repondrais que l'Evangile des derniers jours n'a ete annonce publiquemeut que deux fois a Paris : en 1851 , dans le faubourg Saint- Antoine. La liber te des cultes pleine et entiere, telle qu'elle existe en Angleterre et

aux Etats-Unis, n'existerapas de longtemps en France : etje ne sais si, dans l'etatactuel desesprits, cette compression ofiicielle profite a d'autres tendances qu'a celles du materialisme, c'est-a-dire a 1'infirmation de toute croyance religieuse et du principe merae de l'autorite.

Quoi qn'il en soit, notreEvangilea deja conquis plus de cent vingt mille croyants en Europe. L'Angleterre, l'Ecosse, la Suisse, mais surtout la Suede, la Norwege et le Danemark, sont les pays ou nos missionnaires font aujourd'hui le plus de progres. La Germanie protestante fournira tot ou tard des legions de proselytes a L'oeuvre du prophete Joseph. L'anecdote suivante suffira pour faire comprendre au lecteur comment certains Etats allemands ont ete soustraits, jusqu'a ce jour, a notre propagande.

Le 29 Janvier 1853, Orson Spencer, chancelier de notre universite, et Jacob Houtz, adresserent une requeue a M. de Raumer, ministre des cultes a Berlin, pour lui representer que, porteurs de lettres credentielles de Brigham Young, gouverneur d'Utah, ils avaient ete designes par une conference generale de l'Eglise, tenue le 1" septembre 1852 a la ville du Lac- Sale, pour venir solliciter aupres de Sa Majeste le roi de Prusse une audience particuliere, a l'effet d'obtenir de lui l'autorisation de precher l'Evangile dans ses Etats. Dans ce curieux document, ils rappelaient a M. de Raumer que le roi avait recemment ordonne au baron V. Herolt, son ministre a Washington, de s'informer aupres du docteur Bernhisel, notre representant ai;

286 MEMOIRES n'UN MO It M ON.

Congres federal, des principaux dogmes et. de la dortrine de noire Eglise. En reponse a cette demande, nos principals publications avaient ete envoyeesavec empressement a Sa Majeste prussienne, des bureaux du Millenlal Star, journal du mormonisme qui se publie a Liverpool.

Deux jours apres la remise de leur supplique, nos apotres furent mandes parle prefetde police. Ilsfurent minutieusement interroges, par une sorte de cour speciale, sur les motifs de leur arrivee a Berlin. Apres cet examen , cette cour leur fit signifier une sentence motivee, portant ordre de quitter la Prusse des le lendemain matin sous peine de transportation , et defense d'y revenir sous la meme peine. Ainsi, mem ■ en Europe, 1'intolerance de certains Etats protestants depasse celle des pays catholiques. En France , du moins, si Ton nous empeche de precher, on ne nous expulse pas comme des gens criminels ou dangereux.

Lors de mon arrivee a Paris, j'avais trouve que notre branche ne comptait, comme on me l'avait annonre d'avance, qu'un personnel de treize membres. Elle etait presidee par M. E. Huber, d'origine allemande. Un certain nombre de nos freres avaient fait scission, grace aux tenebreuses machinations d'un ex-protestant francais. Son nom est indigne de figurer dans ces memoires. Entre dans notre Eglise a Geneve, ou il etudiait la theologie calviniste, puis envoye par le president de la mission' Suisse dans les vallees du Piemont pour on evangeliser les habitants, ret homme avait intioduit parmi les saints d'ltalie la fausse doctrine d'apres

MEMOIKES I)' UN MORMON. 287

laquelle ils avaienL le droit d'elire directement leurs chefs. Cette heresie, contraire aux dogmes fondamentaux de notre Eglise, valut a .son auteur une premiere sentence d'excommunication. Ayant fait amende honorable, il obtint son pardon, mais ce ne fut que pour retomher dans ses premiers egarements. C'est alors qu'ils vint repandre parmi les saints de Paris la meme doctrine anarchique, savoir, qu'ils avaient le droit legal de nommer leur president. La, comme en Italie, son unique but etait de s'emparer de la direction d'une succursale. Une lettre tres-insolente qu'il ecrivit aux autorites de Liverpool, lui valut une excommunication definitive. II s'avisa alors d'en appeler directement au prophete. Sa requete, formulee en anglais pitoyable, emaillee d'invectives grossieres, m'avait ete envoyee par lui, quand j'etais alors dans l'Utah. Le fond de cet absurde placet etait digne de la forme. II y menacait le successeur de Joseph, en cas de deni de justice, de saisir le gouverneur civil Cumming de cet affaire. Je lui repondis que Brigham etait un personnage beaucoup trop respectable pour que je me permisse de lui presenter de pareilles billevesees. Une nouvelle requete en francais, et formulee cette fois en termes tres-com enables, me fut expediee de Paris. Alors je remis l'une et l'autre a Brigham avec un rapport sur les antecedents du petitionnaire. Depuis, je me suis trouve en relations immediates avec ce personnage, et j'ai acquis la certitude qu'imbu des idees qu'il a puisees dans le Cuatrat social de J. J. Bousseau, cet individu, comme une foule de rationalistes, est aussi capable de com-

288 m£moires d'un mormon.

prendre le mormonisme qu'un aveugle de juger des couleurs.

Les autres dissidents de Paris, ramenes par mes exhortations, rentrerent pour la plupart dans le giron de l'Eglise. Sur l'invitation de l'elder Woodard, president de la mission Suisse, le 2 Janvier I860, je partis pour Geneve. Les saints de cette ville me firent un accueil des plus gracieux. Apres elre reste cinq jours avec eux, je partis avec l'elder Woodard pour Saint- Imier, dans le canton de Berne. Une importante succursale existe dans cette ville. Je visitai le Locle et la Chaux-de-Fonds, puis je revins a Geneve. L'elder With, cuisinier de M. Fazy, y presidait notre succursale. J'eus alors l'occasion de visiter en detail lesomptueux palais ou reside princierement ce democrat e emerite, et de m'apercevoir que democratic n'est pas toujours synonyme de simplicity. Les divers cantons suisses, ceux surtout de la Suisse allemamle, ont deja fourni plus de trois cents emigrants a 1'ceuvre de Joseph. Aujourd'hui, cette mission, dirigee par l'elder John L. Smith, l'un des neveux du fondateur du mormonisme , compte un millier de proselytes. L'elder Ballif, ne a Lausanne, mais qui a reside six ans dans l'Utah, travaille activement dans cette mission depuis un an. Homme instruit, plein de zele et de devouement, parlant parfaitement les langues franchise et allemande, Ballif est un des membres les plus utiles el les plus justement honores de notre Eglise.

En quittant la Suisse, j'allai passer quinze jours a Marseille, ma ville natale, que je n'avais pas vue depuis

m£moires d'un mormon. 289

vingt-neuf ans, et que je trouvai, coinme on pense, prodigieusement changee a son avantage. Je revins ensuite a Paris, ou j'ai constainment reside depuis dixhuit niois. J'ai fait, a diverses reprises, des demarches aupres des autorites frangaises pour obtenir l'autoririsation de precher publiquement notre doctrine. J'epargne au lecteur les details de ces tentatives, infructueuses jusqu'ici ; ces details, penibles pour moi, seraient fastidieux pour lui. Je me console de mon insucces par le temoignage de ma conscience. Elle me dit que, dans cette circonstance comme toujours, j'ai agi avec une entiere simplicite de coeur, sans aucune arriere-pensee d'orgueil ou de cupidite. Je m'abstiens de discuter les motifs qui m'ont valu tantot des refus dedaigneux, tantot un silence plus dedaigneux encore. Mais ne me sera-t-il pas permis de demander humblement si, a une epoque ou les doctrines materialistes et le scepticisme moral font chaque jour de si effrayants progres parmi les homines les plus intelligents, savanls, artistes, fonctionnaires publics et menie universitaires, il y avait un bien grand peril social a laisser precher une doctrine dont la base, apres tout, est la regeneration de l'homme par la foi unie au travail ; une doctrine sans doute progressive, mais qui neanmoins se rattache par d'intimes liens ace qu'ontcru et pratique les homines les plus vertueux, les plus venerables des siecles passes ? Encore si cette interdiction officielle, qui pese sur nous en France, profitait a l'antique foi de nos peres ! Mais, helas ! si les apotres du mormonisme sont muets, les organes des Eglises oflicielles

290 m£moires d'un mormon.

n'en prechent pas moins dans le desert. « Les Francais sont des tetes legeres qui ne pensent pas a Dieu. » Ge reproehe, formule il y a plus de soixante ans par un de leurs plus terribles ennemis (Suwarow), est encore trop merite de nos jours.

Pour moi , tant que notre souverain pontife me jugera propre aux penibles labeurs de l'apostolat, je ne cesserai de multiplier mes efforts pour manifester a mes compatriotes ce que je crois la verite, soit par la voie de la predication, si elle m'est enfin permise, soit par celle de la presse. Puis j'irai finir mes jours dans notre Sion, en faisant des voeux pour que les apolres qui me succederont ici soient plus habiles et plus heureux que moi. Dussent toutes mes tentatives de proselytisme demeurer steriles, je ne serais pas un digne Chretien des derniers jours si, de loin comme de pres, je cessais d'aimer ma patrie, vine patrie comme la France !

Conjectures des principaux p blicistes tVancais sur 1'avei.ir politique dos Mormons. — Cataclysme an^ricain. — R^suniti. — Conclusion.

Tous ceux qui, soit en France, soil ailleurs, ontecrit sur le mormonisme, sont unanimes sur ce point, qu'une telle absurdite ne peut durer; e'est deja trop qu'elle

ait commence. « Trois choses la maintiennent : son isolement, la nouveaute de son enthousiasme et l'habilete de son chef. Or, Brigham mourra, et on trouvera difficilement une suite de chefs aussi bien doues et adaptes a leur role. D'autre part, 1' enthousiasme vieillira, et, si Ton regarde les religions precedentes, on n'en trouvera guere dont la foi vive et la ferveur pieuse ait dure plus de cent ans. Enfin, les deserts se peupleront, et la civilisation ordinaire rejoindra et enveloppera ce petit monde. II est probable qu'alors ses vices intimes feront leur effet ; et Ton a de la peine a croire qu'une societe fondee sur l'ignorance, sur l'asservissement des sujets et sur l'abaissement des femmes puisse durer quand son fanatisme se sera refroidi, quand son chef sera un homme ordinaire, et quand la civilisation environnante l'attaquera par la contagion de la science solide et profonde, de la liberte civile et religieuse, du manage legal et naturel. » Tel estl'oracle qui a ete prononce contre nous par M. Taine. dans les Debats du 31 Janvier 1 86 1 .

L'autorite du celebre inventeur du naturalisine en matiere religieuse est certes d'un grand poids! Nous lui ferons cependant remarquer humblement que l'exil des Mormons dans les vastes solitudes d'Utah leur ayant ete impose par la force, leur isolement actuel n'est nullement volontaire, et n'a nullement ete la condition de leur succes. Cette religion, qui asservit les homines, en etablissant parmi eux la plus grande egalite possible, au point de vue religieux comme au point de vue politique; qui abrutit les femmes, en

292 m£ moires d'un mormon.

faisant de toutes d'hoiinetes meres de families et en detruisant ainsi la prostitution ; cette religion, dis-je, s'etait formee, developpee sous le contact passablement brutal de la civilisation ordinaire du Missouri et de I 'Illinois. La, en butte a des violences immediates et atroces, les disciples de Joseph Smith ont montre le meme devouement a la cause qu'ils croient sainte, la meme chaleur de conviction que dans leur asile actuel, ou la calomnie seule les poursuit encore a travers les deserts.

Nous ne savons pas trop sur quelles donnees historiques se fonde M. Taine pour fixer a cent ans la moyenne de renthousiasme dans chaque religion, comme la climatologie fixe la moyenne de chaleur dans chaque latitude. La mythologie grecque, la theocratie druidique, le brahmanisme, le bouddhisme, et bien d'autres cultes ont regne pendant plusieurs siecles par la foi. Le fanatisme religieux et conquerant des sectateurs de Mahomet a persiste chez les Arabes, puis chez les Turcs, du vne au xve siecle. Aujourd'hui meme, il brule encore dans bien des coeurs ; les evenements du Liban n'ont que trop demontre qu'il y a encore la de vrais musulmans, de meme qu'il y a encore en Bretagne de vrais catholiques. Enfin, la religion qui, a toutes les epoques, a retenu et concentre les plus vives parcelles de la verite divine, le christianisme, dont notre foi est le complement supreme, a eu assurement plus d'un siecle de ferveur primitive. Elle a eu, dans ses evolutions ulterieures, des periodes de recrudescence, d'ardeur religieuse, qui se sont prolongees bien

au dela de ce terme moyen de cent ans, imagine par le rationalisme moderne.

Ainsi, raerae en n'envisageant les choses qu'a un point de vue purement humain, les previsions philosophiques sur la duree dn mormonisme ne sont pas tres-inquietantes. II est un fait plus incroyable que notre revelation, que tous les miracles de la tradition chretienne, c'est la persistance superbe de la raison humaine dans son infaillibilite en presence des rudes dementis qui lui sont infliges chaque jour. II y a trente ans, lorsque Joseph fondait son Eglise dans la loghouse de David Whitmer, a Manchester (New- York), avec un personnel de cinq membres, quel homme d'Etat, quel rationaliste des deux mondes aurait pu prevoir l'etat actuel de cette Eglise? Nous ne voulons pas opposer nos pronostics a ceux du rationalisme, on nous traiterait d'insense , comme on eut fait a ceux qui auraient predit, a l'epoque de la naissance du roi de Rome, la restauration de la maison de Bourbon ; en 1814, les evenements des Cent-Jours, et ainsi de suite. Mais les progres du mormonisme ont ete assez prompts, assez inattendus pour que ceux qui n'ont pas su prevoir ce qui s'est deja realise soient un peu plus circonspects dans leurs appreciations de l'avenir.

Un autre critique de la nouvelle religion s'est occupe de nous sous ce titre : Le Mormonisme et les Etats- Vnis '. Ce titre, pour le dire en passant, est un argument en notre faveur sous la plume de nos adversaires.

1 Revue des Deur-Mondes du 15 avril 1861.

294 MKMOIHES D'liN MOIIMON.

II implique tine reconnaissance involontaire, forcee,de 1 'importance sociale conquise en si peu d'annees par l'oeuvre du prophete americain.

Le critique dont il s'agit ici, M. Elisee Reclus, a visite les Etats-Unis, mais non le pays des Mormons. Ii ne les connait que par des recits ou des ecrits hostiles : «Je ne vois la, dit-il dedaigneusement, qu'un ramassis d'idiots de tout pays, de toute langue, au nombre de cent mille, qui, dissemines sur un plateau presque aussi vaste que la France, ne sont qu'une goutte d'eau au milieu de l'Ocean. Trente millions d'hommes fibres les enserrent de toutes parts. Du cote de la Californie, soixante mille colons s'avancent par Carson- Valley vers les bords du Lac-Sale ; du cote du Kansas, cent mille citoyens marchent a pas de geant vers les Montagnes- Rocheuses. Dans dix ans, un chemin de fer reliera San- Louis a San-Francisco. Pris entre deux feux, les Mormons n'auront qu'a choisir l'une de ces alternatives : se fondre parmi ces societes plus civilisees, ou bien

aller peupler l'une des iles du Pacifique » J'ignore

si M. Elisee Reclus, en tirant cet horoscope, a cru faire honneir au nom du prophete qu'il porte, mais je crains bien qu'il ne se soit etrangement fourvoye. L'avenir, un avenir prochain, demontrera toute l'inanite des pronostics que tant d'ecrivains se sont permis de faire sur l'oeuvre de Joseph. Depuis le jour de sa fondation, les scribes etles pharisiens americains n'ont cesse de prophetiser periodiquement son aneantissement. A force de vouloir exterminer les Mormons, ils en ont fait une veritable puissance.

Des le lendemain de mon retour a Paris (11 decembre 1859), je tins a mes nombreux amis ce langage : « Avant mon depart des Eiats-Unis, j'ai soigneusement etudie l'esprit public du peuple americain. A la prochaine election du president, la brulante question de l'esclavage sera la pierre d'achoppement de cette jeune et puissante republique. Le candidal republicain sera certainement elu. La rupture de 1' Union en sera la consequence immediate. Des lors, les tiers Etats americains marcheront a l'inconnu. L'ceuvre de Washington perira dans un immense bain de sang. »

Gette sombre prophetie, si bien veriuee depuis, ne trouva partout que des incredules. II n'y avaitla, chez moi, aucun merite personnel de divination. Le cataclysme americain est pour nous, Mormons, un article de foi depuis bien des annees.

Des Fan 1832, c'est-a-dire a lepoque on les merveilleux progres de la jeune Amerique excitaient au plus haut degre 1'admiration et Ten vie de l'ancien monde, ou les germes destructeurs qui se developpent si rapidement et d'une maniere si effrayante aujourd'bui etaient aussi bien caches qu'en Janvier les larves d'insectes nuisibles l'ete ; — en 1832, dis-je, la revolution qui commence dans le Nouveau-Monde, et le contre-coup violent qu'elle aura dans l'ancien, ont ete solennellement predits par l'humble fondateur du mormonisme.

Dans l'interet de la verite, je constate, des a present, fRi'aucun publiciste europeen n'avait su prevoir les graves evenements qui, depuis pres d'un an, onteclate

i96 m£moires d'un mormon

de 1 'autre cote de l'Atlantique. Or, la guerre civile actuelle ne constitute que la premiere phase du bouleversement americain, qui nous a ete annonce, il y a pres de trente ans, par l'etonnante prophetie qu'on va lire. Je ferai remarquer, et Ton va saisir l'importance de 1 'observation, que cette prophetie a ete publiee par notreeglise, a Liverpool, des l'annee 1 851 , dans l'opuscule The Pearl of Great I' rice.

Revelation donne'e a Joseph S mil ft.

le 25 decembre 185*2.

((En verite, ainsi dit le Seigneur, touchant les guerres qui eclateront bientot, en commencant par la rebellion de la Caroline du Sud, et qui occasionneront bien des morts et des calami tes ; les jours vientlront ou la guerre se repandra sur toutes les nations, en commencant par cet endroit. Gar, voici : les Etats du Sud se separeront des Etats du Nord, et les premiers feront appel a d'autres nations, meme a la Grande-Bretagne, ainsi qu'elle est nominee, et ces nations feront appel a leur tour a d'autres nations pour se defendre contre d'autres encore ; et ainsi la guerre se repandra sur tous les peuples. Et il arrivera qu'apres un temps les esclaves se revolteront contre leurs maitres, qui s'enroleront et se disciplineront pour faire la guerre. Et il arrivera que ceux qui restent des anciens possesseurs du pays se coaliseront egalement ; ils deviendront extremementfurieux, et infligeront aux

gentils cle rudes chatiments. G'est ainsi que par l'epee et l'effusion du sang seront frappes les habitants de la terre ; c'est ainsi que par la famine, la peste, des tremblements de terre, des eclairs fulgurants et la foudre du ciel, ils subiront les effets de 1 'indignation et. de la main vengeresse d'un Dieu tout-puissant, jusqu'a ce que toutes les nations aient ete completement detruites, aiin que les cris et le sang des saints cessent de monter de la terre vers le Dieu des armees pour lui demander vengeance contre leurs ennemis. C'est pourquoi, restez dans vos lieux saints sans vous troubler, jusqu'a ce que vienne le jour du Seigneur ; car, voici, il vientbientot, dit l'Eternel. Amen. »

Jamais divine prophetie plus claire ni plus precise ne fut donnee au genre humain. Nous engageons tout lecteur serieux a en mediter le texte. Gette revelation deviendra celebre dans l'histoire future de l'humanite. Nous allons assister a son accomplissement litteral sur les deux hemispheres.

Vingt-huit ans moins un jour apres cette revelation, c'est-a-dire le 24 decembre I860, M. Pickens, gouverneur de la Caroline du Sud, annoncait par une proclamation que cet Etat, brisant le lien federal, seseparait de l'Union. A cette nouvelie, les Elie et les Elisee du rationalisme declarerent unanimement que cet acte revolutionnaire n'aurait aucune consequence serieuse. J'annongai, moi, que les Etats rotonniers, puis les autres de 1'extreme Sud, briseraient tous successiveinent le lien federal, pour constituer une nouvelie con-

federation, dont l'esclavage serait la base. Apres l'impolitique pendaison de John Brown en Yirginie, Dieu frappa les chefs du peuple americain d'une cecite morale complete. Le president Buchanan, par son inaction, ses ministres, par leur connivence avec les meneurs revolutionnaires, contribuerent puissamment a propager dans tout le Sud la fievre se"paratiste. Les amis de la Constitution deployerent les plus louables efforts pour maintenir intacte cette premiere grande charte des droits de l'homme. Tout fut inutile. En desespoir de cause, la Virginie, mere de Washington, fit un appel a tous les Etats pour former un Congres de la paix. Environ deux cents vieillards , deux rents hommes fossiles, se reunirent en conference a Washing-j ton pour deliberer, a huit clos, sur le sort de la republique. II ne sortit que de vaines paroles de ce cenacle conservateur.

(dependant, les six Etats a esclaves de l'extreme Sud, ayant forme une nouvelle federation, avaient mis a leur tete Jefferson Davis, un homme de guerre. Alois les yeux des amis de la Constitution se tournerent avec anxiete vers l'elu des Etats libres du Nord. Le moment etait solennel. Une seule chance restait pour sauver l'Union : c'dtait 1'appel au peuple americain. Lui seul avait le droit de donner a une convention nationale le mandat de reconnaitre ou non l'independance de la nouvelle federation. Le 4 mars 1861, jour de son installation, M. Lincoln celehra, dans une effusion lyrique, les ineffables douceurs de la paix. II nia la revolution, et attendit stoiquement le defi de son beau-frere Davis.

m£moires d'un mormon. 299

Cet acconiplissement litteral de la premiere partie de la prediction de Joseph Smith nous dispense de tout commentaire. C'est a Charleston, ville principale de la Caroline du Sud, que s'est detraquee, puis a jamais brisee la puissante organisation du parti democratique qui gouvernait l'Union depuis pres d'un demi-siecle. C'est la que les deux priucipales fractions de ce parti, les partisans quand nienie de l'esclavage et les democrates du Nord, s'etant reunis en convention Ie 23 avril 1860 pour nommer un candidat a la presidence, ne purent jamais s'entendre sur le choix a faire. Des le debut, les exaltes du Sud manceuvrerent pour exclure le fameux senateur Douglas, candidat favori de la ma jorite. Apres les debats les plus orageux, apres cinquante-sept tours de scrutin inutiles, la convention linit par se disloquer miserablement, sans pouvoir rneme nommer un candidat. C'est ainsi que commenca le grand schisme national entre la democratic du Nord et celle du Sud, ce qui rendit possible I'avenement de 1 'abolitionisms au pouvoir. C'est encore dans cette ville qu'a ete proclamee I'independance nationale de la Caroline du Sud. Enfin, le I 2 avril ! 861 , cette meme cite de Charleston a tire sur le drapeau federal les premiers coups de canon qui ont commence la guerre civile.

Ici, au risque d'exciter encore quelques sourires d'incredulite, nous ne pouvons nous dispenser de mentionner un autre document, non plus prophetique, mais historique, et qui emane directement du fondateur du mormonisme. En 1844, le.s disciples de Joseph

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Smith voulaient lui donner leurs voix pour la presidence, et 1'annonce de sa candidature, stimulant la rage de ses ennemis, a sans doute hate l'accomplissement de leurs abominahles projets. Cedant aux vceux manifestos autour de lui, le prophete publia a Nauvoo, le 7 fevrier 1844, moins de cinq mois avant sa mort, un manifeste electoral, sous ce titre : « Vues sur les pouvoirs et la politique du gouvernement des Etats-TJnis. » Joseph ne se faisait assurement aucune illusion sur les chances de sa candidature ; et neanmoins, depuis Washington, jamais le peuple americain n'avait recu de plus sages conseils. II proposait, notamment, 1'affranchissement general des esclaves, au moyen du rachat, proposition dont on ne mdconnaitra pas aujourd hui, sans doute, la clairvoyante sagesse. Void, ce qu'il disait a cet egard aux planteurs du Sud :

« Petitionnez aussi, vous, gens de bien parmi les habitants des Etats a esclaves, pour que vos legislateurs abolissent des aujourd'hui v ou au plus tard vers 18o0, la servitude des noirs, etpour que les abolitionnistes echappent a l'outrage et a la mine, a l'infamie et a la honte. Priez le Gongres poilr que Ton paye a chaque individu un prix raisonnable pour ses esclaves, etqu'on subvienne a cette depense au moyen de l'excedant des ressources que produit la vente des terres publiques, et d'une reduction faite sur le traitement des membres du Gongres. Brisez les chaines des pauvres noirs, et prenez-les a gage comme les autres humains, car une hex re de rertueuse libeite sur la

terre vaut toute une e'ternite d'esclavage Dans

les Etals-Unis, le peuple est le gouvernement, il est le seul souverain qui doive regner, le seul pouvoir qui doive etre obei, le seul gentleman qui doive etre honore, a l'interieur corarae a l'exterieur, sur terre ou sar mer. Si done je devenais president des Etats-Unis par les suffrages d'un peuple vertueux, j'honorerais les anciennes traces des peres veneres de la liberie, -je marcherais dans le sender des illustres patriotes qui porterent l'arche du gouvernement sar leurs epaules, en ne visant qu'a la gloire du peuple. Et si ce peuple petitionnait pour abolir la servitude dans les Etats a esclaves, j'emploierais tous les moyens honorables pour faire exaucer ses prieres, et donner la liberte aux captifs, en accordant aux gentlemen du Sud un equivalent raisonnable de leur propriete, atin que la nation entiere put etre veritablement libre !.... »

A ces avis salutaires, on repondit par 1'assassinat de Joseph, puis par toutes les persecutions dont nous avons donne le detail ; et ces violences iniques, bien loin de nous nuire, n'ont fait que profiter a notre cause. Si les Americains nous laissent quelque repos, e'est qu'une epreuve decisive leur a demontre l'impossibilite de nous forcer dans notre dernier asile, et surtout d'ebranler notre foi. Enfin, leurs propres affaires, qui sont si deplorablement embrouillees, ne leur laissent plus le loisir de s'occuper des notres.

L'histoire des Etats-Unis etait une vivante preuve de la puissance des idees democratiques. Jamais nation.

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ancienne ou moderne, n'avait progress^ si rapidement. que les fils des premiers colons. II y a quelques niois a peine, le peuple americain disputait encore le sceptre commercial de l'univers aux plus puissantes nations de l'Europe. Ses produits figuraient avantageusement sur tous les marches, son pavilion etoile flottait sur toutes les mers. Apres Londres, New-York passait pour la cite la plus commercante du globe; les opprimes de l'ancien monde enviaient an m niveau les bienfaits de l'admirable constitution des. Etats-Unis. Les yeux de tousles amis du progres se tournaient avec amour vers ces rivages fortunes, ou s'elevait majestueusement le plus magnifique temple que des mains humaines eussent jamais edifie a la iiberte\ Cette terre privilegiee devait realiser 1'ideal de 1'egalite sur la terre, inaugurer le regne de la fraternite des peuples. A son exemple, l'ancien monde, brisant cette fois, en parcelles si inipalpables qu'elles ne puissent se rejoindre ni se ret'ors;ev jamais, les vieilles chaines de la superstition et de la tyranniedynastique, n'allait plus former a son tour qu'uneseule republique d'Etats-Unis. Quel reviremeni soudain et terrible! En quel metal, plus vil que le plomb meme, s'est change ce diamant dont les reflets (^blouissaient l'univers ! Nef de Washington, quel noir ouragan a d'un souffle eteint tes etoiles, et, t'entraine, a la seule lueur des eclairs, vers des tourbillons et des ecueils impitoyables !

11 existe dans le monde une grande diversite d'opinions sur les causes qui ont amene cette crise. Les homines du passe, ravis de joie, impriment dans teurs

journaux, disent dansleurs salons, en secouant la tete d'un air capable : « Vous le voyez, la republique n'est qn'une chimere. La chute de l'oeuvre de Washington va demontrer une fois de plus a nos ennemis que 1'homme n'est pas feit pour l'exercice du self-government... » Dans les Etats libres du nouveau monde, ainsi qu'en Europe, les amis du progres, tous les adversaires de l'esclavage, attribuent generalement l'etat actuel de l'Union a cette lepre sociale de la servitude des noirs, qu'ils considerent comme la honte de l'Amerique. De leur cote, les planteurs du Sud mettent sur le compte des abolitionnistes negrophiles du Nord la discorde, l'agitation febrile, ces sentiments de haino feroce qui se manifestent ouvertement entre les deux federations, lis traitent leurs antagonistes de philanthropes hypocrites, et leur reprochent amerement leurs empietements successifs sur les droits imprescriptibles du Sud, leur intervention dans l'existence legale de « i'institution particuliere. » Ces diverses opinions ne vont pas au dela de la surface des choses. Pour nous, nous ne voyons la que des causes purement accessoires ; un mal, bien autrement intime et puissant, a produit cette anarchie intellectuelle qui desole tout le pays. Nousvoulons parler de cette decadence morale qui semble augmenter chaque jour en raison de la prosperite materielle. Peu d'hommes savent, en France, a quel degre de corruption est deja parvenu le peuple a'mericain. Les peripeties de sa presente revolution nous la reveleront dans toute sa plenitude.

D'un cote, raristocratie orgueilleuso des planteur.-. du

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8ud, de l'autre, l'aveugle hostilite des abolitionnistes du Nord, deux fanatismes inconciliables etirreconciliables; puis, au Sud comme au Nord, l'anarchie religieuse, l'indifference , le relachement des liens de la famille, l'oppression et l'extermination systematiques de la race indigene, crime hereditaire qu'il faudra expier cherement tot ou tard ; le luxe inou'i, la venalite des hommes politiques, la corruption des mceurs en haut lieu etdans presque toutes les classes; l'adoration exclusive du veau d'or, la prostitution de la justice, l'influencemalfaisante de la liberte illimitee de la presse, telles sont les formes diverses de cette depravation morale qui a fait dechoir graduellement le peuple des Ktats-Unis. Enfin il a, suivant nous, comble la mesure par le massacre de Joseph Smith, par les persecutions dirigees contre ses disciples, le tout an mepris de la foi juree, et en foulant auxpieds les principes d'une Constitution qui proclame la tolerance universelle, la liberte religieuse et politique la plus illimitee.

La revelation de Joseph, que nous avons produite, n'est pas I'unique lumiere prophetique que possedent les saints sur lesort lamentable qui attend l'oeuvre de Washington. LeLlvre de Mormon est bien autrement explicite la-dessus. On y trouve des details d'une effrayante precision sur les causes qui devaient amener le grand cataclysme du Nord-Amerique ; et tout ce qui s'acromplit, tout ce qui se prepare visiblementdanscette immense region, pour laquelle le nom REtats-Vnis n'est pins qu'un sobriquet derisoire, est striclement ronforme a la revelation faite aux saints des derniers-jours.

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Les premiers evenements ont demontre qu'il existait one grande superiorite de moyens militaires du cote des Etats du Sud, ce qui a surpris bien des gens de ce cote de l'Atlantique. Toutefois, nous croyons qu'apres des efforts prodigieux, le Nord finira par l'emporter, en ayant recours aux mesures les plus extremes, c'esta-dire en appelant les noirs a la liberte. Une guerre servile sera la consequence naturelle de la presente guerre civile. Les abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre travaillent depuis longtemps a preparer le terrain pour amener l'insurrection des esclaves. II ne leur reste que cette alternative devaincre le Sud. Ce grand crime de lese-nation sera certainement commis. Ce n'est la qu'une simple question de temps. Nous verronsalors des Spartacus africains renouveler sur uneimmeuseechelle toutes les horreursde Saint-Domingue. Aujourd'hui ces sanglantes saturnales sont ouvertement provoquees par les puritains negrophiles des Etats du Nord. Tout recemment, dans un meeting du Nord, des applaudissements frenetiques ont accueilli ces feroces paroles : » // faut faire enlrer I'Afrique en ligne de bataille ! »

Le president Lincoln sera lui-meme contraint, par les evenements, de dechainer les esclaves contre leurs maitres.

Mais, selon toute apparence, de nouveaux germes d'anarchie et de dislocation naitront, se developperont par suite meme de cette victoire si cherement achetee. Parmi ces germes de mort, on peut signaler le pauperisme introduit depuis trente ans par les millions d'emigrants de I'Europe. Ces enfants perdus de l'ancien

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monde ont importe dans le nouveau leurs prejug^s religieux, politiques et sociaux, ainsi que toutes les theories modernes qui ont surgi dans leur mere, patrie. hnbus des idees socialistes les plus subversives, les proletaires americains realiseront tot ou tard ces sauvages theories. L'etat deplorable du commerce dans les grandes cites de l'Atlantique, la suspension totale des travaux, le manque absoki d'occupation pour les classes ouvrieres, y ont deja prodiiit une affreuse misere. La faim est une perfide conseillere ; et Ton peut sans etre un grand prophete, annoncer que d'ici a peu d'annees iNew-York, Boston, Philadelphie et d'autres villes encore, deviendront le theatre d'emeutes sanglantes et reiterees.

Nous l'avons indique, les tndiens ne resteront pas non plus des spectateurs impassibles du conflt americain. Descendants des possesseurs legitimes du sol. ils ont un trop grand interet dans le denoument final de r,e drame, qui se joue en leur presence, pour ne pas y prendre part. On verra bientot quel role important ils aurontajouerdans ce grand cataclysme. Nous abstenant ici de toutes speculations intempestives, de toutes verites qui sembieraient encore par trop invraisemblables, nous repeterons simplement : « Attention ! la parole est aux evenements. »

Ce n'est pas tout. La Californie, qui n'attend cm'un moment favorable, proclamera plus tard son independance nationale, et, appelant a elle l'Oregon et le territoire de Washington, constituera la federation du Pacilique. La lievre de la secession travaille les Americains

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d'une etrange faeon. Avant cinq ans, les Etats-Unis formeront une douzaine de petites republiques federatives acharnees a s'entre-detruire. Ainsi sera completee la dissolution de l'oeuvre de Washington. Puis, chaque Etat considerable, tel que celuide New-York, la Pensylvanie, l'Ohio, etc., finira par proclamer son autonomic politique. C'est alors que naitra providentiellement, de la celebre devise E pluribus unum, le plus epouvantable chaos social des temps modernes.

Tel nous apparait, dans son ensemble, l'enchainenement des scenes de ce drame, presentement com- . mence. Nos previsions a cet egard ne se fondent plus seulement sur nos annales religieuses, sur la curieuse prophetie dont nous avons parle, mais sur des elements tout humains de certitude. Chaque correspondance d'Amerique affaiblit l'espoir d'un denoument pacifique ; chaque journee nous montre plus distinct, plus saisissant, ce lugubre et prochain avenir. Nous n'inventons rien, nous n'exagerons rien, et la haine, quoi qu'on en dise, n'est nullement dans nos coeurs. Beni soit Dieu, si la presence de quelque juste parmi ce peuple retient encore son bras pret a frapper! Mais on diraitau contraire qu'il se hate d'enlever tous ceux qui ont merite de ne pas voir ces scenes de carnage et de deuil, ou qui auraient pu contribuer a les conjurer. (1 y a quelques jours encore, la nation americaine a perdu un homme d'Etat, qui a ete Fun de nos plus violents ennemis, mais auquel nous rendons neamoins cette justice, que sa rare eloquence aurait pu exercer, dans la crise actuelle, une salutaire influence. La mort du senateur

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Douglas enleveune chance de plus aux amis de la paix Puisque le nom de Douglas se trouve sous notre plume, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler un nouveau et irrefragable temoignage de la puissance divinatoire dont a joui Joseph Smith. Dans sa biographie, publiee il y a plusieurs annees avec les plus minutieux details par le Deseret-News, notre Moniteur officiel, on trouve le recit d'une longue conversation, qui eut lieu en mai 1843, entre le prophete et M. Donglas. Ce dernier exercait alors les fonctions de juge dans l'Etat d'lllinois. Joseph lui annonca de la facon la plus categorique, la plus solennelle, « que si les Etats-Unis ne se hataient d'accorder aux saints une juste indemnite pour les spoliations dont ils avaient ete victimes dans le Missouri, et de chatier les crimes commis contre eux dans cet Etat par des ofiiciers civils et militaires, la vengeance divine ne tarderait pas a frapperla nation d'une maniere terrible ; que l'Union americaine serait rompue, emiettee en mille debris, pour avoir iniquement permis que le meurtre de tant d'innocentes victimes et la honteuse spoliation de quinze mille de ces ci to yens restassentimpunis, ce qui serait une tacheeternelle sur l'ecusson de cette puissante republique, tache dont la seule pensee eut fait rougir de honte le visage des illustres auteurs de la Constitution ! » Puis il ajouta ces remarquables paroles : « Monsieur le juge, vous aspirerez un jour vous-meme a la presidence des Etats- Unis ; mais si jamais vous tournez votre main contre moi ou contre les saints des derniers-jours, vous sentirez sur vous tout le poids de la main vengeresse du

Tout-Puissant. Vous vivrez assez pour reconnaitre que je dis la verite, car notre conversation de ce jour ne sortira jamais de votre memoire. » Cette curieuse prophetie, relatee dans une publication bien anterieure a la crise americaine et a la mort de M. Douglas, lui fut faite a la suite d'une consultation legale, dans cette meme ville de Carthage, ou Joseph devait perir assassine un an apres. M. Douglas n'avait alors que trente ans, et n'etait pas encore tres-connu. On sait quel role considerable il a joue, durant les six dernieres annees, dans les luttes politiques des Etats-Unis. Apres avoir puissamment contribue a l'election de M. Buchanan, c'est lui qui conseilla de faire exterminer les Mormons par l'armee federale. Puis, s'etant separe de la politique de M. Buchanan sur la fameuse question du Kansas, il se mit a louvoyer a travers tous les partis, dans 1'espoir de lui succeder a la presidence. Tacticien politique consomme, il remua ciel et terre sur toute l'etendue de 1'Union pour atteindre ce but, et n'obtinl neanmoins que les suffrages d'un seul Etat dans la derniere election presidentielle. Avant de mourir, le petit geant de I'Ouestawude ses propres yeux commencer l'accomplissement de la prophetie de Joseph.

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