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LES JURONS DE CADILLAC

Comédie en un acte de Pierre Berlon.

LE CAPITALNE M. Landrol.

LA COMTESSE M''-'' Céline Montaland.

Je passe les intermèdes. Jamais on ne vil réunies autant de gloires. La représentation et la tombola produisirent la somme totale de 79.0 10 fr. 30.

Pour satisfaire au vœu de l'opinion publique, les organisateurs prélevèrent un capital de 30.000 fr. afin de constituer à Déjazet une rente viagère de 4.038 fr., payables en douze termes de 336 fr. 50 chacun.

Et pour répondre au désir de la bénéficiaire qui souhaitait de laisser à ses enfants autre chose qu'un nom connu, ils employèrent le reste à l'achat d'un titre de 1.750 francs de rente 3 pour 100 sur l'État français, immatriculé à son nom pour l'usufruit et,

pour la nue-propriété, aux noms d'Eugène-Josepli Déjazet et Herminie-Virginie Déjazet, ses deux enfants.

Récapitulons. Par le fait de son bénéfice, Déjazet, outre 7.521 francs touchés directement, jouissait d'une rente annuelle de 5.788 francs, lesquels joints aux 2.000 francs que lui comptait le ministère et aux 1.200 francs que lui servait le Figaro, lui constituaient une rente totale de 9.488 francs.

Le terme fatal approchait. Quelques jours après, elle crut pourtant pouvoir jouer M. Garai au Vaudeville au bénéfice de je ne sais plus qui. J'eus, ce soir-là, l'honneur de la reconduire jusqu'à sa porte. Elle me raconta que lors de la première de M. Garai, un Anglais vint lui demander un autographe. Accédant à sa demande, elle écrivit sur sa carte :

Lisette à la vieille Angleterre, Salvt!

Deux ans après, TAnglais mort, son lils hérita du susdit autographe qu'il vendit à un lord Waiting, pour la somme de vingt livres sterling, lequel lord Waiting en fit don à Dickens qui le garda précieusement et s'en inspira pour écrire une des dernières nouvelles parues dans The Chronic : The Flistory of an avtograph.

Le 7 octobre 1875, elle tombait malade et se faisait porter chez son fils, 23, rue Clavel, à Bellevillc. Après deux ponctions sans résultat efficace, sentant approcher la fin, elle demanda l'abbé Carie, vicaire de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste, réclama le

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viatique et mouriil dans les jjras fie son fils en lui (lisant :

— Ne pleure pas... je suis ("«vec Dieu !... Mais juremoi que tu n'auras de haine pour personne!

On a remarqué parmi les artistes figurant au bénéfice de Déjazet le nom resplendissant de Frederick Lemaitre, pourtant vieux et malade. Il atteignait sa soixante-quinzième année et soufïrait d'un mal incurable. Frederick, lui aussi, nous apparaissait ceint d'une auréole. Élevé au milieu d'une jeunesse éclatante, active et féconde, il s'illuminait de ces rayons avec lesquels le dieu forgeron forgea les foudres de Jupiter. Il assista à d'admirables accouchements. Caressant le dragon à la queue mélodramatique et à la gueule romantique il l'enfourcha pour voler à la gloire. Gomme pour Déjazet je fus son biographe, écrivant sa vie dans son petit appartement de la rue de Bondy, à l'époque où, dans la même maison, Burani servait de secrétaire à Mogador.

Nous venions d'applaudir Frederick au Théâtre Cluny, dans une reprise du Crime de Faverne. Nous apprenons qu'il est mort.

Quelques mois auparavant, je montais chez lui.

— Vous voyez, me dit-il, dans quel état je suis! (Et il se drapait encore dans sa robe de chambre comme jadis dans le manteau de don César.) Soufrant et pauvre ! On me dit que Rossi va jouer Kean, Je vous serais reconnaissant de lui demander s'il consentirait à donner sa première à mon bénéfice.

Je me rends chez Rossi, que j'avais connu en Italie.

— Mon cher Duval, me dit-il, les aiiïaires vont

mal. Perdre en co moment une recette est impossible. Mais si Frederick est malheureux...

Je m'imaginais que l'artiste italien saisirait l'occasion de rendre hommage à son maître; il me proposait une aumône. Je partis.

Huit jours après Rossi tombe chez moi :

— J'ai une grande idée, me dit-il... Si je donnais une représentation en l'honneur de Frederick Lomaître ?

J'allais m'écrier : « C'est ce que je vous demandais l'autre jour et vous avez refusé! » Je rélléchis. Il me sembla plus pratique d'admirer son inspiration. Rossi me demande de vouloir bien m'occuper.du programme. Je ne trouve partout qu'enthousiasme et dévouement. Emile Perrin me promet de faire royalement les choses, Montigny se met à ma complète disposition, Paul Féval s'inscrit pour une conférence. A la fin de la représentation, après une pièce de vers dite par Mounet-Sully, défilé des principaux artistes de Paris devant le buste du bénéficiaire.

C'est alors que commencèrent les difficultés.

J'annonce à Rossi que la première couronne sera déposée par Got, doyen de la Comédie-Française. Rossi veut s'en réserver l'honneur. 11 veut aussi supprimer Mounet-Sully, supprimer Paul Féval.

— Nous remplacerons la conférence, me dit-il, par un petit dialogue. M. Paul Féval terminera une apos trophc par une phrase dont nous conviendrons, et je lui donnerai la réplique. Je suis chez moi !

Chez lui ! Le seul parti à prendre était de l'y laisser. Heureusement de bons conseillers persuadèrent Rossi du danger qu'il courait à demeurer sous l'ac-

CLisation d'une ingratitude évidente. Il se ravisa. La représentation eut lieu. Le résultat en fut médiocre. Frederick demeurait pauvre.

Bientôt de Frederick n'allait plus rester qu'un pou de terre et un nom. Ci-gisent Ruy-Blas, Kean, don César de Bazan, Napoléon! La pourpre du comédien n'est plus qu'un linceul !

Mais Frederick triompha après sa mort, comme Duguesclin gagnait des victoires. Tout Paris — celui de Déjazet — suivit son cercueil enfoui sous un amoncellement de couronnes. Il fut conduit à l'église par Victor Hugo, Ilalanzier, le baron Taylor, Uumaine, Laferrière et Duprez qui tinrent les cordons du poêle. L'abbé Taillefer, curé de la paroisse, célébra roflice.

Une anecdote à ce })ropos.

MM. Frederick et Napoléon Lemaître s'étaient rendus la veille à Saint-Martin-des-Marais.

— Votre père, leur dit l'abbé Taillefer, était un grand artiste et un bon chrétien. A ce double titre, notre pays doit en être lier. Je serai très honoré de recevoir dans mon église ses restes mortels et de prononcer sur sa tombe les dernières prières.

Les enfants du défunt observant (ju'ils étaient hors d'état de faire de grandes dépenses pour l'enterrement de leur père, l'abbé Taillefer répondit :

— Puisque Frederick Lemaitre est mort pauvre, vous paierez les frais de l'enterrement des pauvres, mais je considère comme un devoir de donner à ses funérailles toute la solennité possible.

Au cimetière, trois discours : le premier de Victor Hugo, les autres de Ferdinand Du'j'é et Du-

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maino. Mounet-Sully clôtura la cérémonie en récitant de lieaux vers de Jean Ricliepin.

Voici le discours de Victor-Hugo :

« On me demande de dire un mol. Je ne m'attendais pas à l'honneur qu'on me fait de désirer ma parole: je suis bien ému pour parler; j'essaierai pourtant.

(( Je salue dans cette tombe le plus grand acteur de ce siècle, le plus merveilleux comédien, peut-être de tous les temps.

(( Il y a comme une famille d'esprits puissants et singuliers qui se succèdent et ont le privilège de réverbérer pour la foule et de faire vivre et marcher sur le théâtre les grandes créations des poètes ; cette série superl)C commence par Thespis, traverse Roscius et arrive jusqu'à nous par Talma; Frederick Lcmaître en a été dans noire siècle le conlinualcur éclatant.

(( Il est le dernier de ces grands acteurs par la date, le premier par la gloire. Aucun comédien ne l'a égalé, parce qu'aucun n'a pu l'égaler; les autres acteurs, ses prédécesseurs, ont représenté les rois, les pontifes, les capitaines, ce qu'on appelle les héros, ce qu'on appelle les dieux: lui, grâce à l'époque où il est né, il a été le peuple : pas d'incarnation plus féconde et jdus haute. Étant le peuple, il a été le drame; il a eu loutcs les facultés, toutes les forces et toutes les grâces du peuple; il a été indomptable, robuste, pathétique, orageux, charmant ; comme le peuple, il a été la tragédie el il a été aussi la comédie.

« De là sa toute-puissance ; car l'épouvante et la pitié sont d'autant plus tragiques qu'elles sont mêlées à la poignante ironie humaine. Aristophane complète Eschyle; et ce qui émeut le plus complètement les foules, c'est la terreur doublée du rire. Frederick Lemaitre avait ce double don; c'est pourquoi il a été, parmi tous les artistes dramatiques de son époque, le comédien suprême.

« Il a été l'acteur sans pair. Il a eu tout le triomphe possible dans son art et dans son temps; il a eu aussi l'insulte, ce qui est l'autre forme du triomphe.

(( Il est mort. Saluons" cette tombe. Que reste-t-il de lui aujourd'hui? Ici-bas un génie. Là-haut une âme.

« Le génie de facteur est une lueur qui s'efface ; il ne laisse qu'un souvenir. L'immortalité qui appartient à Molière poète n'appartient pas à Molière comédien. Mais, disons-le, la mémoire qui survivra à Frederick Lemaître sera magnifique ; il est destiné à laisser au sommet de son art un souvenir souverain.

« Je salue et je remercie Frederick Lemaitre. Je salue ce prodigieux artiste. Je remercie mon fidèle et superbe auxiliaire dans ma longue vie de combat. Adieu, Frederick Lemaitre !

(( Je salue en même temps, car votre émotion profonde, à vous tous qui êtes ici, m'emplit et me dél)orde moi-même, je salue ce peuple, ce peuple qui m'entoure et qui m'écoute. Je salue en ce peuple le grand Paris. Paris! quelque effort qn'on fasse pour l'amoindrir, reste la ville incomparable.

« Il a cette double qualité d'être la ville de la révolution et d'être la ville de la civilisation, et il lestem-

père l'une par l'autre. Paris est comme une àme immense où tout peut tenir. Rien ne l'absorbe tout à fait, et il donne aux nations tous les spectacles. Hier il avait la lièvre des agitations politiques; aujourd'hui le voilà tout entier à l'émotion littéraire ; à l'heure la plus décisive et la plus grave, au milieu des préoccupations les plus sérieuses, il se dérange de sa haute ot laborieuse pensée pour s'attendrir sur un grand artiste mort.

« Disons-le bien haut, d'une telle ville on doit tout espérer et ne rien craindre ; elle aura toujours en elle la mesure civilisatrice; car elle a tous les dons et toutes les puissances. Paris est la seule cité sur la terre qui ait le don de transformation ; qui, devant l'ennemi à repousser, sache être Sparte; qui, devant le monde à dominer, sache être Home ; et (]m, devant l'art v[ l'idéal ;i honorer, sache cire Athènes ! »

J'ignore si Déjazet et Frederick se sont croisés au Paradis, mais devant moi leurs ombres se sont rencontrées à la Salle des Ventes.

Connaissez-vous le testament de Jean-Frédéric Lcssering, l'acteur allemand qui, se rendant justice à lui-même, se condamna à être après sa mort écorché vif?

« Je me connais, disail-il, et, sachant le peu que je vaux, j'ai voulu laisser ai)rès moi un monument de mon passage sur cette terre. Hélas ! nous autres comédiens, on nous flatte, on nous vante, on nous expose à la fumée enivrante de tous les encens, et c'est là ce qui nous rend insupportables. J'ai donc pensé que si l'on voyait, après tant d'apothéoses, un

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coméflien écorché vif des pie'Is à la têto, et sa viande exposée à tous les regards, le public, habitué à nous voir la tête couronnée et le sceptre à la main, en manteau de pourpre l>rodé d'or, finirait par se persuader que nous sommes mortels.

(( Oue de peaux chargées d'oripeaux, de croix d'or, le collier au cou, l'anneau au doigt, le bracelet au bras, le rubis à la jarretière, la rose au côté, le jasmin sur le front, auraient changé volontiers leurs ornements et leurs parures contre une année de moins ! Faire peau neuve ! Oh ! le beau rêve, et si l'on faisait peau neuve, en effet, vous ne tàteriez pas si tût de ma peau !

(( Mais enfin j'y renonce, et je vous la donne, afin que vous jugiez par vous-mêmes du sac vide qui a pu contenir tant de rires et de larmes, tant de passions et tant de douleurs. Le vase imbibé d'une liqueur généreuse en garde longtemps l'odeur enivrante ; il faut espérer que la peau de votre ami le comédien aura gardé le pli solennel que lui imposait vivante, le jeu multiple et varié des rôles et des vices de l'es-, pèce humaine ! 0 mes amis ! étudiez cette peau que je vous laisse avec le soin que mérite un- livre précieux, et vous reconnaîtrez, sans doute, à quelques plis du visage et du front, les émotions de mon cœur. ))

Ainsi parlait Jean-Frédéric Lissering.

J'ai vu vendre, à l'Hôtel des Ventes, la peau encore chaude de Frederick Lemaître ; on en fit des manchons à la Comédie, des gilets au Drame, des gants au Vaudeville. On m'a dit que Jean Ziska, lorsqu'il se sentit tué par les Hussites. voulut que sa peau fût

tendue sur un tambour. Sur ce tambour on battit avec des os de mort en guise de baguettes, et le sombre roulement alla d'âme en âme à travers l'armée ennemie. Ainsi de la peau de Frederick, et, tandis que le commissaire-priseur multipliait le ra et le fla, les artistes présents tressaillaient.

On a vendu les froques du maître, salle n° 15. Dix francs les haillons de Robert Macaire ! Un Banville avec autographe : vingt francs. Un lot d'autographes de Hugo, Vigny, Monselet : vingt francs. Six paniers de brochures, pièces et autographes : cent francs. Trente-sept autres autographes, dont un de Félix Pyat, à propos de la reprise du CInffonnier : trente francs. Des Couronnes : quinze francs. Le buste de Frederick par Dalay : cinquante-quatre francs. Son râtelier : quarante-sept francs. Une tabatière : neuf francs. Un couteau (celui d'Othello !) : treize francs. L'cpée de don César ! dix-neuf francs. La cotte de mailles de La Tour de Nesles : six francs.

Et tandis que des Juifs se partageaient les haillons de César, dans une salle à côté, d'autres spéculaient sur la peau de Frétillon.

L'oiseau est mort, tirons ses plumes, ses belles plumes qu'elle faisait si coquettement miroiter au soleil du lustre, qu'elle lissait si élégamment aux yeux émerveillés du public, en gazouillant ses chansons. Prenez-les puisqu'on vous les donne, mais n'allez pas les revêtir I Songez quel babil, quelle grâce, quelles agaceries, quels battements elles habillaient! Voici l'habit bleu du marquis de Lauzun, la tenue galante de Richelieu, la chaude douillette de la douairière de Brionnc, le haut-de-chausses de Vol-

taire, l'uniforme de Gentil Bernard, avec le casque qu'elle posait si coquettement sur l'oreille qu'on eût (lit une statuette de Saxe descendue de la cheminée. Voici la culotte de Figaro, le gilet de Létorière, si Ijrodé que dix ouvrières ont dû passer des journées à se piquer les doigts. Voici encore les peignes, les dentelles, les foulards, les chiffons, un tas de souvenirs à la Marjolaine qui nous en conteraient de belles si on les laissait faire, et enfin le paravent qu'il vaut mieux ne pas interroger. Tout cela se vend en tas, sans religion, sans pitié. Tandis que dans la salle 25, le crieur aviné s'égosille à dire :

— Le cabaret de Frederick Lemaitre ! les flacons vides, bien entendu...

Celui de la salle 26, hurle avec des gestes de voyou :

— La jupe de Lisette, un peu fripée, cela va sans dire!

Et pas une comédienne pour acheter ces reliques dispersées au vent d'enchères, poussées par des marchandes à la toilette.

Frederick et Déjazet au Tem|)le !

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