CHAPITRE XIV
Le marquis de Chennevières. — Un traducteur allemand. — Tn bal à l'Élyséc. — Jules Janin. — M Debruusse. — La maréchale de Mac-Mahon et Villemessant. — Discours sur la sympathie. — Ledru-Rollin. — La République est reconnue. — Dom Guéranger. — Réception d'Alexandre Dumas. — Balzac ii l'Acadëniie. — Paul Foucher.
La postérité serait injuste d'accuser en l'occasion rindill'érence du directeur des Beaux-Arts.
Jean de Falaise, M. de Saint-Sauton, la Roussardit're, Ph. de Pointel, qui n'étaient que les pseudonymes de Charles Philippe, marquis de Chennevières, lui en voudraient, et ajuste titre, eux qui — avant d'être nommés au poste officiel — se présentaient si aimablement à leurs lecteurs par des envois comme celui-ci :
Je vous envoie, ô mes amis, Amis qui datez de l'école, Le livre des péchés commis Au cours de ma jeunesse folle.
Pauvres péchés mignons ! Je mens Si je dis que je les regrette.
Ah! qu'ils portaient bien leurs vingt ans, Pied leste et la joie en aigrette !
Ils sentent le cidre, mais foin
De ceux que le cidre dégoûte
Et qu'un brave homme entonne au coin
D'un cabaret de grande route.
Je ne crois pas faire grand tort.
Le laissant à Jean de Falaise ; -J'en ai la conscience à l'aise ; Ce qu'il aimait, je l'aime encore :
Les bons curés et les bons drilles, Les mains franches, les cœurs ouverts, Le gai refrain, les belles filles, Les beaux pommiers et les prés verts !
M. (le Ghcnnevières avait fait son possible pour sauver Frederick et Déjazet de la misère, mais que pouvait-il contre la mort?
Il me raconta ses efforts dans ce sens un soir où Ton recevait chez M. Caro, lequel posait alors sa candidature à l'Académie Française ; il me les raconta tauflis qu'autour de nous les uns improvisaient l'oraison funèbre de M. de Beauchêne et que les autres écorchaient légèrement M. Gaston Boissier. Caro les interrompit pour nous expliquer dans quelles conditions sa Philosophie de Gœihe venait de paraître en Allemagne. Elle était tout simplement signée : Wickner. 11 écrivit à Leipsick afin d'obtenir une explication qu'on ne lui donna pas tout d'abord.
Enfin, après un mois, il reçut une réponse du Wicknor en question, lequel ne permettait pas qu'on lui contestât le droit de signer les livres qu'il tradui-
sait sans nommer l'auteur original. Et il avait fait estampiller sa lettre par un commandant de uhlans !
Je repris ma conversaliDn avec M. de Chennovicrcs qui me parla de Courbet dont TÉtat venait de faire vendre les œuvres disponibles, à la suite du procès que l'on sait. S'il en voulait au déboulonneur, il aimait l'artiste qu'il avait connu danS son atelier situé à l'entresol d'une maison de la rue Ilautefeuille et que moi-même j'avais souvent fréquenté chez Laveur, le teneur d'une table d'hôte de la rue des Poitevins où se réunissaient tous les samedis, Toussenel, Dupré, Vallès et André Lemoyne. Puis il passa à André Gill dont il aimait l'esprit et la verve. Pour un marquis, fonctionnaire sous l'ordre moral, on conviendra que son éclectisme ne laissait rien à désirer.
Quelque temps après Je le retrouvai au milieu d'une fête, à l'Elysée; la plus intéressante parmi celles auxquelles j'assistai durant la présidence du maréchal. J'y revois Numa Baragnon narrant à M. Allou une histoire scandaleuse. A côté, M. Depeyre, le nouveau garde des sceaux. Un peu plus loin, MM. Batbie et Beulé, grandeurs déchues ! M. de Chandordy discute avec M. de Larochefoucauld-Bisaccia et j'entends ces paroles : « L'Angleterre est une puissance qui n'a pas le droit de discuter les pesées, puisque c'est elle qui fournit les balances. » M. de Gontaut-Biron et le comte d'Armont se regardent, muets. Peut-être écoutent-ils M. Target expliquant à M. Buffet la difficulté que l'on éprouve à tirer les vers du nez d'un diplomate hollandais. Une voix s'écrie : (( Allons voir les femmes! » C'est M. de Tillan-
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court qui marche sur les pieds de l'amiral La Roncière Le Noury afin d'arriver plus vile.
Je m'assieds et je prends des notes : « La maréchale, toilette en faille blanche, avec plumes dans les cheveux. Mme de Troubeskoï, toilette de soie bleue; aigrette de diamants avec perle à la base. Duchesse de Chartres, jupe de faille rose, avec corsage de même couleur, brodé de soie blanche. »
Un invité qui lisait par-dessus mon épaule, s'écrie :
— Le déshabillé des Muses !
Encore M. de TillancourL !
A la fin de la soirée je retrouve M. deChennevières. Il s'est absenté pour aller au galop de deux bons chevaux chez Jules Janin, dans son chalet de Passy. Il l'a trouvé assis dans un grand fauteuil et à peu près immobile. Il m'apprend que Janin, si gai, si souriant, est devenu taciturne. « La maladie, me dit M. de Ghennevières, a moins de part à cet état nouveau que l'ingratitude du Journal des Débais qui l'a récemment privé de son feuilleton. » Et le directeur des Beaux-Arts ajoute que, durant sa visite, Jules Janin a reçu une dépêciie d'Évreux lui annonçant la mort de son beau-père, M. Huet. Sur quoi il s'était écrié : « Voyez la perlidie de la fortune ! Je perds mon feuilleton, mon beau-père, et voilà que je deviens millionnaire, ù dérision ! quand la goutte me prive des bras, des jambes, du goût, tout ce qui constitue les ressorts de la vie active ! Allons, je suis un académicien au grand complet! »
Qui se souvient de M. Debrousse, un ancien maçon
devenu millionnaire grâce à son activité et à son intelligence? Sachant tout juste l'orthographe, il apportait dans les discussions administratives une telle clarté, il possédait si curieusement les chiffres qu'il devenait indispensable à toutes les grandes entreprises. Ces qualités lui ayant rapporté des millions, il habitait un très bel hôtel situé près des Champs-Elysées et couchait dans une chambre splendide décorée d'un des plus beaux Véronèse qu'il m'ait été donné de voir.
M. Debrousse émit l'idée d'une fête nationale dont il laisserait l'organisation aux soins de la presse parisienne, qui aurait pour but de stimuler le commerce de Paris et de venir en aide aux malheureux. Trente-quatre journaux promirent leur concours. Un comité se constitua avec L'Assemblée Nationale, La Liberté, Les Débats, Le Moniteur Universel, L.e National, L'Ordre, La Presse et L'Événement. Je représentais ce dernier journal. Etant le plus jeune, on me nomma secrétaire.
J'avais la naïveté de croire que les rivalités et les haines du moment désarmeraient devant une bonne action à accomplir, d'autant plus que M. Debrousse ne représentait aucun parti combattant. Dès la première séance les passions politiques se déchaînèrent. On discuta la question de savoir si la fête prendrait un caractère républicain, bonapartiste, orléaniste ou royaliste. En vain quelques esprits censés firent observer qu'il suffisait qu'elle eût lieu au {irofit de la charité. La méfiance continua de régner.
Et pourtant la maréchale de Mac-Mahon ne négligeait rien pour tout concilier. Nous fûmes conviés
par elle à l'Élysée. Villemessant, Edmond About et moi. Elle écouta patiemment les obsei'vationsd'About qui, à ce moment, faisait une guerre sans merci à Tordre moral, et ne dédaigna pas de sourire à quelques-unes de ses réflexions un peu inopportunes, mais risquées avec tant de finesse! Il faut avoir connu About pour se rendre compte du charme de son esprit et de la façon dont son sourire désarmait un adversaire. 11 parlait comme il écrivait. Elle soulTrit sans broncher les familiarités de Villemessant (jui, cha([ue fois qu'il prenait la parole, attirait son attention en l'effleurant de sa canne. Je crois bien que ce jour-là, Mme la duchesse de Castries s'aperçut que l'éducation de la nouvelle République valait mieux que celle de la monarchie désuète. About s'en amusa beaucoup.
Finalement le projet fut abandonné et M. Debrousse, ne voulant pas que les malheureux pâtissent de l'état des choses, envoya cent mille francs à l'administration du Mont-de-Piété, afin qu'on rendit leurs matelas à ceux qui, dans leur détresse, s'étaient vus dans la nécessité de les engager.
A la sortie de l'Élysée, Villemessant remonta en voiture, et About me prenant le bras me pria de l'accompagner juscju'au A'/A'"' Siècle. II m'annonça la mort de Jean Bonfrain, un graveur de talent demeuré ignoré et avec lequel il avait vécu à Athènes. Jean Bonfrain avait été trouvé la veille, sur un grabat, la tête trouée par une Italie.
— Vous devriez, me dit About, écrire un article sur lui. Je vous donnerai tous les détails relatifs au pauvre garçon dont le seul tort fut de n'être pas
sympathique. Oh ! la sympathie ! Dès qu'un enfant naît en France, ou les Fées l'abandonnent à lui-même, ou, se groupant autour de son berceau, elles lui murmurent à l'oreille : « Dans vingt ans, grâce à notre protection, tu seras le sympathique auteur de... A l'audition de ton nom, les cœurs s'ouvriront en même temps que les colonnes des journaux. Cinq ans après, de sympathique tu deviendras célèbre. » L'enfant n'a qu'à se laisser grandir. A peine commence-t-il à ouvrir la bouche, il compte des admirateurs. Ses premiers mots tracés sur le papier, ses premiers coups de pinceau, ses premières notes de musique soulèveront des concerts d'éloges dans lesquels chacun se disputera l'honneur de battre la mesure. S'il se faufile adroitement dans quelque salon à la mode, la société se fera l'écho de la presse. Poussé par une personnalité mâle ou femelle — nous ne faisons plus de ces distinctions — l'étape sera vite parcourue. II est arrivé, fêlé, décoré, l'Académie le guette.
— Supposez-vous le sympathique d'invention moderne?
— Certes non. On accusait Corneille d'être simple, timide, d'une conversation ennuyeuse, de ne juger de la valeur de ses tragédies que d'après l'argent qui lui en revenait. En revanche on se disputait Segrais qui savait plaire. D'ailleurs, convenez-en, la sympathie s'adresse plus volontiers à la médiocrité. N'ayez {ju'un talent inoycn, souriez à tous, distribuez éloges et poignées de mains, autant de pièces fausses sur lesquelles on vous rendra de la monnaie courante. Découvrir du mérite à tout le monde est un procédé infaillible pour que tout le monde vous en trouve.
Mais cette opinion devenue un expédient, afin d'éviter qu'à force de manifestations elle ne passe pour banale, il convient de la racheter de temps en temps par quelques coups de massue assénés à propos sur un homme trop élevé pour qu'il ne dédaigne pas de vous les rendre, ou trop bas placé pour que la riposte vous atteigne. Ah! si ce pauvre Bonfrain n'avait pas vécu dans la sérénité de son talent!
Comme ù cette époque, il était souvent question de Ledru-Rollin, je voulus le voir en pantoufles. Je gravis une route côtoyant le parc de Fontenay-auxfîoses et longeai la propriété de l'inventeur du suffrage universel.
Propriété vaste mais triste, entourée de murs chancelants. De temps en temps, des brèches obstruées par des clôtures en planches. Au bas de la propriété tourne un chemin vicinal boueux et défoncé. Puis un carrefour où s'élève une grande porte cochère vfu'te, flanquée de deux petites portes de même couleur. On m'introduit dans une vaste cour sur laquelle donne une maison à trois étages, d'apparence modeste. Je traverse un corridor prenant jour sur le parc et pénètre dans le salon après avoir franchi une sorte de salle de conseil dont l'ameublement se compose d'une table en acajou et de six chaises. Le salon, d'une simplicité primitive, respire un parfum do vieilles boiseries. Quelques fauteuils, un canapé recouvert d'une tapisserie, deux chaises premier Empire, une table do marqueterie, deux vases de Sèvres. La lumière arrive par deux grandes fenêtres s'ouvrant sur le parc.
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Au bout de dix minutes entre Ledru-Hollin. 11 me prie de m'asseoir et prend place devant moi. Il se fait un silence de quelques instants dont je profite pour étudier mon hùte. Il n'a pas vieilli ; un peu plus d'emi)onpoint, voilà tout. Les cheveux sont châtain-blonds, la moustache et les favoris épais. Pas un poil blanc; Ledru-Rollin semble un propriétaire paisible, dans son large pantalon et sa cotte violette.
Je m'excuse de mon indiscrétion.
— Vous êtes tout excusé, répond-il. Je suis hal)iliié à ces visites iniprompliics. En quoi puis-je vous être utile?
— Permettez-moi d'abord de vous demander des nouvelles de votre santé. Les journaux ont fait courir le bruit (jue vous étiez malade, sans autres explications.
— Vraiment, j'ai été fort malade. En 1871, je dus renoncer à toute candidature. Je crachais le sang et ne me sentais |)as la force de remplir un mandat comme celui de député. Quant à ce fameux voyage que je viendrais de faire dans le départementde Vaucluse, il est faux. A dire vrai, je ne tenais pas à poser ma candidature et, selon mon habitude, j'ai i)ris le parti de laisser faire mes électeurs sans m'occuper de rien. Je reçois de partout des télégrammes et des lettres m'annonçant que la majorité m'est acquise. S'il en est ainsi je reviendrai à l'Assemblée, bien que je me fusse promis de n'y point mettre les pieds avant les élections nouvelles. J'y reviendrai pour me soumettre aux décisions du sulïrage universel que j'ai fondé et que je veux défendre encore si mes
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forces me le permettent. Je n'ai même pas écrit une lettre à la presse, malveillante en général pour moi. Je pourrais même dire qu'elle est ingrate. Elle devrait se souvenir qu'après avoir été sa victime, j'ai eu le courage de défendre ses libertés à la tribune! Et après avoir repris haleine :
— Si vous saviez, monsieur, les histoires fantastiques que l'on a racontées sur mon compte! Vous n'êtes pas, bien que très jeune, sans savoir que l'on m'a accusé d'avoir conspiré contre la vie de Bonajtarte? J'étais alors à Londres, où je voyais souvent Mazzini, un brave cœur mais une tête folle. Il me mit au courant de ses projets. Je ne négligeai rien pour l'en détourner. Je cherchai à lui démontrer que la liberté ne devait pas être donnée à la France par une main étrangère. J'ajoutai que la police de Bonaparte, très bien renseignée, devait déjà traquer les affiliés. Je n'ai donc pris [)art au complot que pour en arrêter l'exécution. Ce qui n'a pas empêché Bonaparte de m'exclure de l'amnistie et de me condamner à vingttrois ans d'exil.
— Vous étiez avec Mme Ledru-Rollin?
— Elle ne m'a pas quitté un instant. Nous vivions comme des forçats. A Londres, il n'y a place que pour les commerçants et les escrocs, c'est ce qui m'a décidé à écrire mon livre sur \a. Décadence de VArKjlelerre.
J'allais pren-dre la parole quand parut Mme Ledru- Rollin.
— Je vous présente ma femme, continua-t-il, celle que l'on m'a accusé de traîner par les cheveux, tandis que nous n'avons jamais cessé d'être un ménage
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parfait. A Londres, elle a passé pour ma maîtresse. Après avoir attaqué ma vie domestique, on m'a accusé de prévarication. Ainsi j'aurais acheté cette propriété avec mes bénéfices sur l'impôt de quarantecinq centimes ; or elle me vient de ma famille à laquelle elle appartient depuis plus de cent cinquante ans. Ma vie politique m'a si peu rapporté, qu'en exil, pour vivre, il m'a fallu traduire en français, pour un éditeur belge, des ouvrages anglais sur l'astronomie, tandis que ma femme traduisait de son côté des livres allemands. Enfin j'ai retrouvé mes pénates, c'est plus que je n'osais espérer. Je tiens à cette maison, construite par Scarron et dont l'annexe a été bâtie par Camus, l'architecte de la Convention. J'aurais pourtant, ajouta-t-il avec un sourire triste, sacrifié la maison, l'annexe, le jardin jadis dessiné par Le Nôtre, aux deux cèdres que vous voyez d'ici.
— Pourquoi?
— Voyez comme ils sont beaux! Ils ont été plantés j)ar les deux fils de mon grand-père, le lendemain de la mort de Robespierre, le 10 thermidor. Mon grand-père était royaliste et est mort guillotiné.
Je me retirai. Ledru-Rollin m'accompagna jusqu'à la porte d'entrée.
— Regardez cette cour où picorent mes poules. La première fois que Quenlin-Bauchart la traversa, il était alors rapporteur de la Commission d'enquête. Je le vis regarder de tous les côtés comme un homme inquiet. 11 cherchait les six lions magnifiques copiés sur ceux de l'Alhambra, lançant des jets d'eau immenses et que la calomnie m'accusait d'avoir fait édifier. Quentin-Bauchart rit encore de la légende.
V lyvénement continuait de naviguer entre deux eaux, et Magnier, sentant le besoin de mettre au gouvernail un homme prudent, choisit Hector Pessard, dont la modération pratique, sans compromettre l'existence du journal, risquait d'augmenter ses ressources pécuniaires, car Pessard était en rapport avec les grosses maisons financières de l'époque et jouissait de la confiance des républicains modérés appelés à détenir un jour le pouvoir. Il marchait llanqué de deux rabatteurs, Ebstein et Jacques Meyer, protégés par M. de Marcère qui enrichit l'un et promit tant à l'autre, (|ue cet autre pris do vertige se suicida. Etnouspolitiquions, ménageant les choux de l'ordre moral et les chèvres du centre gauche, quand arriva la célèbre discussion sur les lois constitutionnelles. Pour le coup l'existence même de la République se trouvait en cause. Magnier perdait la tète. Il me suivit à Versailles le jour où Laboulay*; défendit l'amendement du centre-gauche. Quand le susdit amendement fut repoussé par 359 voix contre 336, Magnier faillit s'effondrer et no reprit possession de lui-même que pour me reprocher amèrement l'indifférence que j'ai toujours montrée pour la politique. Je partais de ce principe que s'il est difficile de faire de la bonne soupe avec du mauvais beurre, il l'est plus encore de constituer un bon Gouvernement avec les hommes qui sentent toujours un peu le rance. Puis il me quitta, je le cherchai vainement, et lorsque je le retrouvai à la gare, il muntait dans le compartiment du duc de Broglie.
Il me suivit également à la séance définitive où M. Wallon défendit le second amendement reconnais-
sant la République avec un président nommé pour sept ans; il me suivit, traînant après lui un marchand de chevaux qui, fournisseur de l'ÉIysée, le menaçait d'une saisie au cas où la tranquillité du maréchal serait en cause. Je regrette de n'avoir pas sténographié la conversation qui s'établit entre le maquignon réactionnaire et le publiciste endetté. Ils étaient l'un à côté de l'autre dans la tribune des journalistes. Lorsque la République fut proclamée par une voix, le maquignon ])ùlit sous le regard triomphant de son créancier qui, constatant la déchéance de l'ordre moral, renouvela ses billets. Ce soir-là Magnier monta dans le wagon de Jules Grévy.
L'Événement devenait franchement réi)ublicain. Magnier, en proie à un libéralisme d'autant moins mesuré qu'il ne le prévoyait pas, ne parlait plus que d'hécatombes et son valet de chambre constata que son maître sifflotait la Marseillaise en changeant de flanelle.
Cet excès de civisme faillit deux fois me bi-ouill'Mavec lui.
La première à propos de la mort de dom Guéranger.
Quelques années auparavant, sous le coup d'un chagrin que connaissent la plupart de ceux qui ont eu vingt ans, j'avais eu l'idée bizarre d'entrer dans les ordres et, pour ce faire, j'adressai à dom Guérangcr une lettre dans laquelle je lui expliquai mon cas. Huit jours après il m'invitait à passer une semaine à l'abbaye de Sulesmes. Je n'y manquai pas et dom Guéranger me raisonna en prêtre qu'apitoient les souf-
frances humaines et en homme qui en a souA^ent approfondi la vanité. Le petits-fils de Mabillon qui, en 1833, avait eu la gloire de reconstituer l'ordre des Bénédictins supprimé par la Convention, ce philosophe, ce savant, ce pasteur d'àmes, me lit comprendre le peu de stabilité de ma vocation et me renvoya au monde, après m'avoir gardé huit jours que je n'oublierai jamais! Oh! les ombrages de cette abbaye que je devais retrouver un jour déserte et occupée par des gendarmes! Les conversations de dom Guéranger ([uand d'un coup d'aile il quittait la terre et s'approchait du Ciel! Celles de ses subordonnés dont les cœurs meurtris débordaient pourtant de reconnaissance et de joie! Le recueillement des offices, les lectures au réfectoire, les promenades aux environs de Sablé, les haltes chez la duchesse de Luynes, les angélus! Pourquoi dom Guéranger m'a-t-il renvoyé à Satan? Probablement parce que j'appartenais depuis trop longtemps au diable.
Lorsque le cher et grand bénédictin do la réforme de Saint-Maur rendit son âme à Dieu, j'écrivis un article où je célébrais son esprit, son cœur et ses talents. Magnier, qui venait probablement de quitter un député en et — car Pessard demeurait un paisible — entra dans une colère épouvantable et me demanda si je voulais remettre à nouveau la France entre les mains du cléricalisme. J'y songeais si peu que je ne pus retenir un éclat de rire qui le désarma. Mais mon article ne passa pas et j'en voulus longtemps à Magnier de m'avoir privé de la satisfaction d'accrocher une couronne à la croix de pierre élevée sur les restes d'un saint.
2b2 MEMOIRES D UN PARISIEN
La seconde fois, la disciission s'éleva à propos d'Alexandre Dumas (ils, dont la réception venait d'avoir lieu à l'Académie.
J'avais et j'ai conservé pour Dumas fds une haute estime littéraire. Magnier, dont la poétique se limitait alors aux vers de Glovis Hugues, le trouvait réactionnaire, car cette épithète absurde était à la mode. On est toujours réactionnaire pur comparaison. Qualifier Dumas de réactionnaire me paraissait aussi bête que d'estimer les vers de Lamartine un peu centre gauche ou ceux de Hugo trop radicaux. Je passai outre et fis mon article. Il ne parut pas. Je donnai ma démission.
De cet article je ne veux retenir qu'un passage, celui oîi je relevais l'erreur de M. d'Haussonvillo qui, répondant à Dumas, s'exprima ainsi : « A l'exemple de lialzac, de Déranger et de tant d'autres, votre père a préféré demeurer ce que vous appelez quelque part « un académicien du dehors ». — Or, Balzac s'est présenté deux fois à l'Académie. La première en 1849, au fauteuil de Chateaubriand. Le duc de Noailles obtint ;^5 voix et iialzac 4. La seconde à celui deVatout. Voici quels ont été les résultats oubliés.
M. de Saint-Priest 10
Nisard TJ
Philarète Chasles 4
Saintino iJ
Balzac ^
Au second tour :
M. de Saint-Pricsl 12
Nisard 11
Saintine 3
Balzac 1
Au troisième tour Balzac n'eut plus de voix et M. de Saint-Priest fut nommé.
Je me demande à quoi a bien pu lui servir ce genre d'immortalité.
Magnier ne voulut pas entendre parler de ma démission. Nous dînâmes le lendemain ensemble, à mes frais.