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CHAPITRE PREMIER

I\rdinand Diigué. — Le boulevard du crime. — PauldeKock.

— Histoire du concierge de Paul de Kock. — Adolplie d'Ennery. — Mme Desgrange. — Anicet Bourgeois et Théophile Gautier. — Louis Enaull. — Le café delà Porle-Saint-Martin. Quelques gloires du boulevard. — Brindeau et Victor Koning.

— Bocage et Paul Burani. — Frederick Lomaitre. — Desrieux.

Si, avec le recul des années, je consulte ITiurizon de ma prime jeunesse, j'y vois se dresser la silhouette d'un homme qui, heureusement, vit encore et que j'aime profondément. Il est grand, beau, trè'^ beau. Sur sa tète un peu chauve, encadrée d'une barbe taillée à la Shakespeare, repose un chapeau haute forme, aux larges ailes, penché sur le coté, à l'artiste. Son corps se dessine sous les plis d'un macfarlane noir, à la boutonnière duquel s'attache un ruban rouge, lequel, pourquoi? ne s'est jamais arrondi. Près de lui, assise devant un piano, sa compagne, merveilleusement jolie, parcourt de ses doigts fuselés un clavier auquel l'accoutuma le grand Hertz et chante d'une voix si souple et si claire qu'un jour

â MÉMOIRES d'un PARISIEN

(j'y étais) elle stupéfia Mlle Miolan, bientôt Mme Carvalho. Dans la pénombre, deux lillettes, sur la limite séparant l'enfant avec ses grâces de la femme avec ses charmes : Berlhe et Marie. Hélas! J'ai vu mourir Marie, la plus jeune, devenue Mme Egberl Abadie. En 1909, j'accomplis un pèlerinage au château de Mainvilliers, où elle rendit à Dieu ce qu'il lui donna de séduction et de bonté. Dans le silence d'un grand parc abandonné, je parlai d'elle avec le jardinier. Il m'autorisa à couper des lilas encadrant la fenêtre par où s'envola l'âme de la disparue. L'autre jour j'accompagnais la mère au cimetière et, bien qu'elle comptât quatre-vingt-deux ans, il me sembla, comme à tous, qu'on se pressait un peu au Paradis. Dugué, l'époux, le vieux camarade, était là. Se? quatre-vingt-seize ans dénudent tout à fait son front, blanchissent sa barbe, creusent les rides, mais le conservent droit sous le chapeau de forme immuable et le mac-farlane traditionnel. Il montre une douleur héroïque. Comme les fossoyeurs — nous leur en sûmes gré — cherchent à lui éviter l'horrible spectacle d'une descente de cercueil, il les écarte d'un geste brusque, autoritaire, contemple longuement ce qui reste de soixante quatre années de bonheur conjugal et crie à la chère dépouille un : « A bientôt! » qui, si l'âme est immortelle, dut, un instant, secouer la morte. Et quand je quittai le cimetière avec le pauvre veuf, je regardai autour de moi ce qui restait de tant d'alfections. Je reconnus Gabriel Morris, l'époux de Berlhe, l'aînée des demoiselles Dugué, aujourd'hui grandmère et, parmi ses gendres, mon excellent ami le peintre Gueldry. El aussi la fille de Marie, divorcée du fils de Claude

Vignon, dont le beau-père fut Rouvier. Et jamais je ne me rendis mieux compte de ce quelafaulx de la Mort peut abattre d'illusions et moissonner de souvenirs. Pour la jeune génération, Ferdinand Dugué n'évoque que des succès lointains. Elle sourit aux titres des Pirates de la Savane, de Salvator Jiosa. t\e La Fille des Chiffonniers, de Benvenuio Cellini, La Bouquetière des Innocents, etc., etc., car le bagage est énorme... Elle se révolterait, peut-être, si je lui disais qu'en rendant compte de La Misère, Théophile Gautier traita Ferdinand Dugué de « poète distingué », « d'esprit sérieux ». Aux aînés, il rappelle le boulevard du Crime, trop joliment raconté par Georges Gain, pour que j'y revienne. 11 ressuscite Alexandre Dumas, d'Ennery, Anicet Bourgeois, Victor Séjour, Auguste Maquet, les frères Gogniard, Hector Grémieux, Siraudin, Glairville, Adolphe Jaime, Hervé, Deburau, Victorien Sanlou, Théodore Barrière, Decourcelle, Lambert Thiixtust, etc., etc., pour ne parler que de ceux que j'ai connus. Et aussi tant d'artistes dont le public faisait des idoles, car le comédien, au lieu de se prodiguer comme aujourd'hui par le monde, de perdre son prestige en se prêtant à toutes les indiscrétions et à tous les contacts, vivait à part, auréolé d'une étrangcté particulière, tels les Mélingue, les Dumaine, les Taillade, les Paulin Ménier, les Lafcrrière, les Maurice Coste, les Parade, les Laurent, les Deshayes, les Gharles Pérey, les Lacressonnière, les Milher. Mmes Viardot, Gabel, Marie Sasse, Garvalho, Marie Laurent, Guyon (décidément la liste en serait trop longue) et enfin, saluez ! Frederick Lemaîtrc et Déjazet!

Pour moi, voilà pourquoi j'y insiste, Ferdinand Dugué est l'initiateur aux secrets des coulisses, à la connaissance des auteurs en vogue et des artistes en renom.

J'avais à peine neuf ans quand, un jour qu'il me conduisait par la main, il me montra un vieillard coiffé d'une calotte, emmitouflé dans une robe de chambre à ramages, les bras sur l'appui d'une fenêtre située au second étage de la maison flanquée à droite du théâtre de la Porte-Saint-Martin : Paul de Kock.

— Regarde, me dit-il, du rire vivant!

Paul de Kock n'éveillait en moi que des idées confuses, et si son nom avait frappé mes oreilles, il faut probablement en accuser la femme de chambre de ma mère. Je me sentis conquis par la l^ienveillance du bonhomme, qui criait :

— Montez donc, Dugué!

Nous montâmes. Paul de Kock m'assit sur une chaise et « pour que je demeurasse tranquille » me mit entre les mains des Voyages illustrés. On y voyait — je m'en souviens — un troupeau de vaches marines armées de crocs énormes, gravées sur une page qu'il fallait replier en trois pour qu'elle rentrât dans le volume. Absorbé par ces monstres qui me rappellent en ce moment les crocodiles de Copperfield, je n'entendis pas les paroles qu'échangèrent Dugué et de Kock, mais j'en conserve le bruit. La conversation épuisée, l'auteur de La laitière de Montfermeil me dit :

— Si tu travailles bien, je te raconterai un jour riiistoire de mon concierge.

Elle me fut contée plus lard par les Beauvallet qui répétaient à Déjazet un vaudeville intitulé : Les

Femmes de Paul de Kock. Le susdit concierge était un ancien sergent de la garde impériale, lequel, surprenant sa femme en conversation criminelle avec le cuisinier de M. de Villèle, prévint le délinquant qu'il ne lai restituerait pas son pantalon avant qu'il n'eût crié : « Vive l'Empereur! »

J'ignore si je travaillai bien, mais je doute qu'à neuf ans, j'eusse considéré l'anecdote comme une récompense.

C'est encore chez Dugué que je rencontrai pour la première fois Adolphe d'Ennery. Je n'oublierai jamais mon émotion d'enfant. D'Ennery représentait la gloire du boulevard dans tout son éclat, quelque chose comme le Jupiter du mélodrame. Je demeurai stupéfait que le héros olympien fût rapetissé à la taille commune des hommes. Quelques années après j'éprouvai un autre étonnement, celui de constater qu'il n'attaquait jamais une question dont on pût tirer quehjue enseignement. En revanche, il jouait du mot avec une virtuosité surprenante, le décochant sur les contemporains gêneurs sans jamais manquer lo but. On a collectionné ses boutades.

Quel malheur que sa prodigieuse imagination dramatique, desservie par le stylo, soit condamnée au néant des idées mal écrites!

Tandis que d'Ennery vidait son carquois, au fond du salon, silencieuse, les yeux constamment baissés sur une tapisserie, travaillait une dame dont l'application pénélopienne intriguait les nouveaux venus. Elle écoutait le maître, sans relever la tête, osant à peine souligner le trait d'un sourire. On l'appelait Mme Desgrange. La jolie muette, car elle ne manquait pas

d'attraits, s'entêtait à fleurir de laines son indispensable trame afin de dissimuler un strabisme inquiétant pour les uns, excitant pour les autres. Il paraît que son apparente soumission prenait sa revanche dans l'intimité du dramaturge qui subissait sa loi rigoureuse. Les anciens, ne possédant pas d'horloges, les remplaçaient par des machines vivantes criant l'heure après consultation de la clepsydre ou du cadran solaire. Il existait même à Rome des gens dont le sacerdoce consistait à prévenir de la fuite du temps Jupiter Capitolin. Chaque matin Mme Desgrange remplissait cette fonction auprès de d'Ennery qui ne se serait pas avisé d'une révolte ou même d'une observation. Tous deux y gagnaient d'ailleurs. D'Ennery avançait une l)esogne effroyablement multiple, puisqu'il fournissait tous les théâtres du boulevarti, et Mme Desgrange jouissait plus tût d'une lil)erté dont la légende affirme qu'elle usait volontiers. Passionnée collectionneuse do magots chinois, les Parisiens ne lui faisaient pas horreur. Un jour, d'Ennery, qui lui donna son nom, se départit de sa patience au point de se montrer uiiloritaire. Elle lui lança un qualiîicalif ciier à Molière.

— Oh! répondit-il, avec ce sourire d'une incomparable finesse que n'oublient pas ceux qui l'ont connu, plus maintenant!

Son seul tort fut, peut-être, pour se venger de sa femme, d'attendre qu'elle eût des cheveux blancs.

La vie patriarcale de Dugué écartait de chez lui beaucoup d'artistes qui l'aimaient sans vouloir se plier aux sévères exigences de celui qu'au ministère de l'Instruction publique on appelait : « le pasteur des

bonnes mœurs ». Je me souviens pourtant encore d'Anicot Bourgeois, dont la caractéristique était une implacable rancune contre Théophile Gautier qui s'entêtait à lui contester le plus petit mérite littéraire. Vingt années auparavant, Gautier ayant gentiment plaisanté un D'jenginz Khan (le diable soit des mots chinois!) lequel n'était, paraît-il, que Gengis-Khan barbarisé, Anicet lui en gardait une haine encore si vivace que, durant toute une soirée, je l'entendis déblatérer contre « les suppôts du romantisme. » Ferdinand Dugué, qui entretenait le culte de Victor Hugo, accabla l'auteur des Pilules du Diable, et ce jour-là, j'assistai à la déroute d'un mauvais classique. J'aperçois encore Louis Enault, petit, maigre, pétulant, gai et quelquefois spirituel. Le reste s'efface dans le lointain...

Poussé par l'irrésistible besoin de voir de près les célébrités du boulevard, Ferdinand Dugué, sans qu'il s'en doutât, me fut une recommandation auprès d'elles. Je ne perdais pas une occasion d'aller en cachette au Café de la Porte-Saint-Martin — où il ne mettait jamais les pieds — sous prétexte de l'y Irouver, et do me faufiler au milieu des habitués. Ma jeunesse les amusait et mon aplomb les rendait indulgents. Dans ce café où l'on accédait par cinq marches au haut desquelles trônait une reproduction du Voltaire de lioudon, se réunissaient toutes les après-midi les gloires de la scène boulevardière.

Mélingue, déjà avancé, y tenait le sceptre du talent et du succès. Ce diable d'homme, artiste jusqu'au bout des ongles, puisque, outre ses immenses quali-

tés do comédien, il poi^mait comme on Ta vu ])ein(Ire dans Salvator Jiosa et sculptait comme on l'a vu sculpter dans Benvenuto Ce//inr, procédait par magnifiques envolées. Soulignant chacune de ses paroles d'un geste que semblait toujours envelopper la magnificence d'un costume, lançant des éclairs par des yeux pétillant d'expression et de vie, avançant la mâchoire inférieure comme ces condottieri que l'on retrouve dans les primitifs italiens, mâchoire dont les dents eussent rivalisé avec celles de Gynégire, il discutait le drame de la veille, vantait celui du lendemain, puis, d'un bond, passait du théâtre aux expositions, aux musées, à la littérature, conquérant son auditoire, comme, quelques instants après, il conquerra son public, et se retirant sur une terminaison si merveilleusement improvisée ([u'on le cherchait encore quand il avait disparu.

Dans cet auditoire je retrouve Lacressonnicre, impeccable de tenue; Dumaine, beau comme l'antique, de cette beauté qui troubla tant de bourgeoises quand il joua, presque nu, avec Périga sans voiles, le Paradis Perdu; Maurice Coste, sans cesse Bonaparte ; Charles Peray, Alexandre qui, plus tard, devait me jouer un rôle dans Coquin de Printemps! ; Paulin Ménier, reconnaissable à son chapeau à reflets, son paletot court sous le collet duquel s'envolait un éternel foulard, son pantalon rayé, ses bottes irréprochables, et ses gants qu'il tenait de la main gauche, le coude à hauteur des hanches, tandis que de la dextre il faisait siffler son stick ; Claronce, Castcllano dont la voix sifflante étourdissait les grisettes du Paradis ; Orner, toujours digne, ce qui lui valait le sur-

MEMOIRES D UN PARISIEN y

nom d'O mer-Pacha ; Machanette qui, malgré la négligence de son extérieur, s'avisa de séduire la caissière du Café de Foy, sous le titre de comte Joubert, nom qu'il portait dans Les Paian'es de Paris, Machanette qui devait plus tard remplir le rôle d'un bourgmestre dans La Famille des Gueux, les débuts au théâtre de Jules Claretie. J'en passe et des meilleurs pour arriver à un petit incident que je sais inédit.

Parmi les assidus du Café de la Porte-Saint-Martin, figurait Brindeaii que nombre de mes lecteurs ont pu connaître. Brindcau, volontiers batailleur, endurait mal la critique et menaçait volontiers ses détracteurs d'une correction que, d'ailleurs, il n'administrait jamais. Une fois pourtant, la mauvaise humeur l'emporta. La veille, dans un petit journal dramatique, un jeune homme s'était permis une observation malveillante et, paraît-il, imméritée. Le lendemain, notre Aristarque commit l'imprudence de venir au susdit café recueillir des compliments. Tandis que j'écris, le portrait de la victime se profile devant moi. Elle est de petite taille, un peu bouffie, frisée, légèrement barbue, correctement hal)illée. Brindeau l'aperçoit et vient à elle.

— Monsieur, vous vous êtes permis à mon égard des plaisanteries d'un goût répugnant, et vous allez m'en demander pardon !

— Monsieur ! s'écrie la victime devenue pâle et treml)lante, on ne fait pas d'excuses dans mon journal.

— Alors ce n'est pas du journaliste que j'en réclamerai, mais du jeune polisson qui, pendant une année, est venu m'importuner dans ma loge pour me vendre du fard de pacotille!

La victime n'a pas le temps d'ajouter un mot. Brindeau la prend dans ses bras, l'enlève, lui fait faire deux tours, et la fourre sous la ])anf|uelte, aux applaudissements des consommateurs.

La victime s'en releva. Je la rencontrai depuis sous les traits d'un Parisien aimable, d'un journaliste suivant son chemin par des sentiers plus fleuris, d'un directeur heureux. Elle s'appelait Victor Koning.

Une quinzaine d'années plus tard, je me retrouvai au Café de la Porte-Saint-Martin dans des conditions que nul d'entre nous n'eût jamais soupçonnées. On était au 18 mars 1871. Au lieu de commenter le dernier succès de Mélingue et le dernier cri de Mme Marie Laurent, on s'occupait de l'Assemblée Nationale qui, les préliminaires delà paix ratifiés, siégeait à Versailles ; du pouvoir exécutif luttant contre les difficultés de la situation ; de la faction anarchiste dont les canons avaient été enlevés le matin par les troupes régulières ; des bataillons de Montmartre et de Belleville qui, profitant de la lenteur des Versaillais obligés de traverser Paris avec deux cent cinquante attelages, se préparaient à une revanche ; de la captivité des généraux Lecomte et Clément Thomas. Tout à coup nous entendons un bruit de foule. Nous sortons et apercevons, à la hauteur du fau!)ourg Saint-Martin, une civière sur laquelle est un cadavre. Le convoi funèbre s'approche. Le corps est celui du patron du café qui, poussé par la curiosité jusqu'à la place Vendôme, a été frappé d'une balle en pleine poitrine. Les porteurs grimpent les marches, et l'on ferme.

Si. à cette époque, les cafés s'étendant de la Porte- Saint-Martin au boulevard des Filles-du-Calvaire, servaient principalement de lieux de réunion aux comédiens, il ne faudrait pas croire que tous en fussent des assidus. Certains d'entre eux s'y refusaient. Frédéric Febvre, qui débuta à l'Ambigu dans La Maison du Pont Notre-Dame, professait une sobriété exem- [)laire. Bocage estimait sa dignité incompatible avec la fréquentation des estaminets. 11 s'en ouvrit plus tard à moi dans des conditions amusantes.

Il s'était pris d'amitiépour un jeune homme nommé Urbain qui, voulant faire du théâtre, prolitait de ses leçons. Quelles leçons !

— Mon ami, lui disait Bocage, le secret du talent consiste à croire que c'est arrivé. Donc, en scène, chaque fois que vous vous trouverez en face d'un rival, persuadez-vous que ce rival est vraiment une crapule, et l'insultez à voix basse. L'insulte en dedans, donnera un ton naturel et justifié à celle du dehors.

Urbain est désigné par le directeur du théâtre de Bellcville, pour débuter dans le personnage de Ben- Lail du Fils de la Nuit, créé par Fechter. Bocage l'entreprend, et pour que son protégé ne s'écarte pas de ses recommandations, lui commente son rôle. Voici un passage amplifié par Bocage. Il s'agit d'une tirade adressée à un grand seigneur muet et conséquemment représenté par un figurant. Les passages soulignés sont ceux que, d'après les indications de son maître, le malheureux Urbain devait prononcer en dedans.

— Oui, bonnes gens, oui. [Montrant le seiijneur.)

Cette saloperie, je l'ai vue qui ne trichait pas au jeu, non, mais qui aidait adroitement la fortune à se mettre de son côté... Oh ! lui sauter à la gorge et l'étrangler!... Je l'ai vue fourrer adroitement les mains dans les poches de ses voisins et se mordre les doigts de ce qu'elles étaient vides!... // ny a donc plus de gendarmes pour empoigner de telles abjections!... J'ai vu des hommes ingambes se métamorphoser en culs-de-jatte... Que je t'y donnerais bien mon pied!... De beaux seigneurs, comme celui-ci, tenant comptoir d'amour... Ignoble vadrouille! Tout cela vous est égal, c'est votre affaire!... [Bien sous le nez). Mais je te ferai la tienne !

L'homme du peuple qui, lui aussi débutait, supporta durant les répétitions les ajoutes de Bocage. Mais le jour de la première, quand il se vit insulter en dedans devant une nombreuse assistance, le sang lui montant à la tête, il eut le tort de s'oublier au point de tomber à bras raccourcis sur Urbain Ben- Lail et de lui administrer une formidable volée. Scandale. On baisse le rideau. On rend l'argent.

Urbain, déconfit, osa s'en prendre aux superfétations de son maître.

— Monsieur, répliqua Bocage, il fallait que cet homme fût abominablement saoul pour ne pas comprendre la véritable intention de mes mots. Croyez-en un artiste qui ne va jamais au café !

Urbain renonça au métier de comédien. Il eiil raison. Quelques années après, déjà célèbre par sa chanson des Pompiers dcNanterre, il venait me demander de guider ses premiers pas dans le journalisme, puis, revenant au théâtre en qualité d'auteur, donnait à

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l'Athénée de Montrougc Le Cabinet Piperlm, qui fut Je commencement de sa vogue ; aux Folies-Dramatiques, Les Bourgeois de Calais, mis en musique })ar André Messager, etc., etc. De Paul Urbain il avait fait Paul Burani. Son admiration pour Bocage avait été remplacée par une autre pour Clairville. Il est mort aveugle, regretté de tous.

Frederick non plus ne fré(iaentait pas les cafés. Quand il ne se grisait pas Au Banquet crAnacréon, il s'étourdissait dans sa loge, ou se pochardait chez les marchands de vin. Je fus plus tard — j'y reviendrai — son historiographe. 11 me contait son histoire dans un appartement de la rue de Bondy que Cantin lui loua ailn qu'il mourût abrité (on ignore tout le bien qu'a fait sournoisement Cantin), il me la contait aussi bien que le lui i)ermettait un incurable ulcère à la langue, quand, faisant allusion à sa passion pour la bouteille :

— Ce n'était pas par fierté que je m'abstenais des cafés où fréquentaient mes camarades. lime semblait peu distingué d'y demander du vin !

Cela me rappelle Desrieux, l'exquis artiste du Vaudeville, le second époux de la très regrettée et très respectable Marie Laurent. Privé par cette dernière de la liberté d'aller au café (la chère femme en connaissait les suites), emprisonné chez lui quand son service ne l'appelait pas au dehors, il se faisait monter des bouteilles dans un corbillon, avec la complicité du patron du Café de Malte. Le jeu amusait les passants, défrayait les chroniques. La soif l'emportait... Elle l'a emporté !

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