CHAPITRE II
La pension Landry. — Charles Massel. — Le violon de Blondel. — Au lycée de Versailles. — Je danse avec l'impératrice. — La visite du prince impérial. — Mon évasion. — Clapisson. — Une soirée au Conservatoire. — Au ycée Saint- Louis. — Raoul Rigault. — Alphonse Humbert — Musette. — Je conspire. — Georges JMonval. — Alceste et Pyrrhus.
Mon éducation ne s'est pas faite spécialement au Café de la Portc-Sainl-Martin,
Je commençai mes études à la pension Landry, située alors au coin de la rue Chaptal et de la rue Blanche et dirigée par deux ex-polytechniciens, anciens condisciples du premier des Lapparent qui laissa de si beaux souvenirs dans le monde scientilique. Je m'y liai d'une amitié qui dure encore avec Charles Masset, que je retrouvai ensuite pensionnaire de la Comédie-Française, baryton à la Gaité, co-directeur du Théâtre Sarah Bernhardt, alors Théâtre Historique, puis directeur du Gymnase avec Emile Abraham. Il est le fils du célèbre Masset qui fit les beaux jours de l'Opéra-Comique, avec Mocker, Marié, Roger, Couderc, Mme Damoreau, Jenny Colon
et Mme Borghèse. Je salue en passant le père Masset, comme on Tapi^elait au Conservatoire, mort très âgé, entouré d'amitiés et couvert de gloire. Les bons moments que je lui ai dus, quand il jouait de ce même violon dont il s'était servi pour le rôle de Blondel, quand il consentait à nous fredonner les airs de son répertoire, lorsqu'il multipliait les anecdotes que lui fournissait une longue carrière!
A la pension Landry mon séjour dura peu. On y jouissait d'une liberté inquiétante pour les familles. Mon père lui préféra le lycée de Versailles où il avait été élevé ainsi que mon oncle dont je vois encore le nom inscrit entre deux branches de laurier, sur les murs du réfectoire. Hommage réservé aux prix d'honneur.
J'y restai deux années, les seules douloureuses de ma vie, l'internat me pesant au point de passer mes jours à pleurer et mes nuits à méditer des projets d'évasion. Notre proviseur se personnifiait pourtant sous les traits d'un homme aimable et bienveillant. Je lui <lus l'honneur de danser avec l'impératrice et de réciter un discours — en vers, s'il vous plaît — au prince impérial.
Le susdit proviseur. M. liaric, était frère d'une des dames d'honneur de l'Impératrice Eugénie. Un jour, à propos de l'anniversaire du prince, l'Impératrice manifesta le désir de présider une fête par elle offerte aux lycées de Paris et de Versailles. On réserva, pour la circonstance, le jardin des Tuileries « aux invités de. la cour », après y avoir construit une série de kiosques à friandises. La fête commencée, je me promenais avec mon voisin d'étude, lelils du général Froissard, lorsque l'impératrice s'approcha de mon
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condisciple pour lui adresser des paroles de bienvenue. Elle rayonnait alors de toute sa majestueuse beauté, il s'en échappait un charme si pénétrant qu'il opérait même sur des enfants de notre âge. Froissard demeurait interdit, je restais cloué au sol, quand Sa Majesté lui demanda de vouloir bien danser avec elle. Froissard s'excusa de son incompétence et me désigna, bien que rien ne me recommandât pour une fonction aussi impressionnante et délicate. L'iml)ératrice ne me laissant pas le temps de répondre, m'entraîna. Comment remplis-je le rôle de favori de la reine? je me le demande. Je me souviens seulement que mon bras n'osait pas effleurer sa taille et que mon orgueil s'attiédissait de la crainte de marcher sur les pieds de ma danseuse. Je ne suis pas le seul auquel elle octroya cette faveur, je n'en tire donc qu'une gloire passagère.
Quelques mois après, M. Baric nous annonça que le prince impérial honorerait le lycée de sa visite. Chaque classe devait réciter un compliment, même celle des petits, dont j'étais. On chargea de la besogne le premier de ma section. 11 se déroba pour raison politique. Je laisse à deviner la stupéfaction (lu proviseur en face d'un pareil refus catégoriquement opposé par un gamin de douze ou treize ans. Va\ quelques secondes, la nouvelle se répandant, tout le collège la commenta.
M. Baric ne chassa pas le dissident, il faut lui rendre cette justice. Ajoutons que noire jeune républicain fit son chemin. Nous le retrouverons plus tard. Il s'appelait Raoul Rigault.
A défaut de Rigault, j'acceptai la besogne. Je ris-
quai une ode avec cette confiance qui caractérise les innocents. Le jeune prince, droit dans son costume de grenadier, voulut bien l'écouter, et me remercia par une poignée de main. Telle est la seule marque de sympathie dont m'aient gratifié les gens au pouvoir. Il est vrai que je n'en sollicitai jamais d'autres.
Malgré ces deux témoignages d'une impératrice et d'un prince, le lycée de Versailles n'en demeurait pas moins une prison. Je m'en échappai une première fois. Sur l'insistance de mon père, on consentit à me reprendre. C'était à recommencer. Je n'y faillis point, dans les circonstances que voici.
Outre Raoul Rigault, j'avais un second camarade, lequel également insoumis aux exigences de l'internat et troublé par ma première escapade, rêvait de conquérir sa liljerté. Il s'appelait Glapisson, et était le fils du compositeur Glapisson, l'auteur de la Fanchonnelle ^ la Perruche, et tant d'autres opérascomiques, sans compter la romance des Vingt sous de Permette que chantaient nos sœurs. Le (ils Glapisson s'ouvre à moi. Je l'écoute avec transport. Nous préparons un plan d'évasion. Le voici dans toute sa simplicité : à neuf heures du soir escalader le mur du collège, acheter pour la route une cinquantaine de boîtes d'allumettes, sortir de la barrière, suivre Fosse-Repose, traverser Ville-d'Avray, Saint- Gloud, Suresnes, Boulogne, gagner Paris et aller se jeter aux pieds soit de son père, soit du mien, selon que le sort en déciderait. Il faut dire que le chemin de fer nous était interdit, nos uniformes en défendaient l'accès sans exeat.
Nous voilà en route par une nuit d'hiver bientôt compliquée d'une pluie torrentielle rendant nos allumettes superflues. A minuit nous atteignons la barrière de l'Étoile. On tire à pile ou face le nom du paternel auquel sera réservé la surprise. Le sort désigne le père de Clapisson. J'éprouve un soulagement et nous prenons le chemin du faubourg Poissonnière.
Clapisson dirigeait alors le Conservatoire. 0 surprise! Le bâtiment où s'agitent tant de destinées artistiques, étincelle de mille feux, comme la Venise iVHaydce. Devant la porte s'alignent des voitures. Il y a grande réception. Nous mourons de fatigue et de faim, nos vêtements sont trempés et nos souliers couverts de boue.
— Bah ! s'écrie le iils Clapisson, après quelques minutes d'hésitation, chez papa la pitié l'emportera sur la colère.
Et nous entrons.
Je n'insiste pas sur l'étonnement des invités à la vue de deux vagabonds ruisselants. Nous traversâmes un premier salon, d'autant plus facilement que les habits noirs et les robes de bal s'écartaient prudemment à notre passage, et nous arrivons devant le père Clapisson. Ce que nous lui dîmes, je n'en sais rien. Ce qu'il nous répondit, je l'ignorerai toujours. Je n'ai gardé que le souvenir de deux claques si prestement appliquées que nous vîmes cent fois plus de chandelles que notre corrigeur n'en avait fait allumer. Mon complice tourne sur lui-même et tombe dans les bras du ténor Duprez. Je me retrouve dans ceux de M. de Saint-Georges.
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0 cher monsieur Clapisson! Ame tendre dont les héroïnes préféraient infailliblement aux rubans « un bleuet cueilli dans l'herbe » ! Musicien aux proportions si étroites que Janin vous accusait de réaliser des économies sur le papier à musique! Paisible collectionneur de sifflets, plus par originalité que prévoyance, puisque vous n'eûtes jamais à les redouter! Je ne vous en veux pas! Peut-être empiétiez-vous sur vos droits de père de famille en comprenant dans la distribution de vos sévérités un moutard qui vous était étranger. Je vous le pardonne! On se crée des relations comme on peut, surtout à l'âge que je portais. De ce jour-là datèrent les nôtres, car vous ne tardâtes pas à pardonner aux deux réfractaires et je dus à un moment de vivacité la satisfaction d'obtenir mes entrées au Conservatoire.
En 1865, un an avant sa mort, je dînais chez le père Clapisson. La conversation fut mise sur cette nuit historique :
— Maintenant, me dit-il, je pais vous avouer pourquoi je me suis montré si vif. Montjauze venait de chanter comme un cochon!
C'est ainsi que je dus ma première insulte à la défaillance d'un ténor!
Le fds Clapisson rentra au lycée de Versailles. Récidiviste, on refusa de m'y reprendre. J'espérais que mon indignité me rendrait libre. Elle ne me valut qu'un changement de prison, et quelques jours après, j'entrais au lycée Saint-Louis pour n'en sortir qu'au bout de longues années.
Je devais y retrouver Raoul Rigault. Il avait quitté
le lycée de Versailles où les études étaient faibles, pour Saint-Louis qui préparait à l'École normale. Notre jeune amitié se resserra. Elle dura jusqu'au jour où, dénoncé par son concierge, mon camarade tombait, la tête fracassée par un sous-of licier versaillais.
Je n'ai jamais pactisé avec la Commune. Mon amour invétéré de l'ordre a toujours été si profond qu'à l'heure cù j'écris je passe - à juste titre — pour un des derniers que ses regrets rendent réactionnaire. On ne m'accusera donc ni d'une amitié aveugle, ni de parti pris politique, si je raconte un Rigault faisant prévoir un exalté, mais pas un criminel. L'histoire, raisonnable en se montrant sévère à son égard, a eu le tort de pousser la sévérité jusqu'à l'injustice, quand elle représente sous les traits d'un monstre de naissance un malheureux d'abord déséquilibré par un besoin d'opposition qu'il tenait de son père, des lectures dangereuses, un idéal faux, et plus tard livré sans défense à ces tourbillons soulevés par le destin, qui vous saisissent, vous enveloppent, vous emportent et vous broient.
Le premier résultat de notre nouvelle amitié de collège fut une présentation mutuelle à nos familles. Le père de Raoul lligault, ancien sous-préfet de 48, dégommé i)ar le coup d'État, tenait alors la caisse de la maison Christophe, au Pavillon de Hanovre. Il entretenait pour le régime impérial une haine qu'il épanchait soit dans des libelles — ils abondaient alors — soit dans des réunions clandestines dont le choix était facile, malgré le zèle d'une police outrancière, et qu'il prêchait non seulement à Raoul, mais
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au jeune frère de ce dernier qui, entre parenthèses, avec un beau geste, s'engagea dans les chasseurs le lendemain du jour où son frère paya sa dette à l'émeute.
Raoul profita des leçons paternelles. A douze ans, enthousiasmé pour leurs héros, il savait l'histoire de toutes les conspirations modernes et passait ses dimanches à lire les journaux républicains de la semaine écoulée, soigneusement collectionnés par le père. Durant les récréations, il pérorait volontiers, soutenu par un pion nommé Chauret, abominable bohème excusant la malpropreté de ses vêtements sous prétexte que chez l'homme « seule compte la majesté du physique », et que j'ai retrouvé depuis garçon de bureau au Rappel.
Comme, durant certaines vacances de Pâques, j'avais emmené Raoul chez mon père, aux environs de Neauphle-le-Chàteau, je dus, pendant huit jours que j'aurais si volontiers employés à courir les champs, subir une série de conférences sur le fameux procès Jules Favre qui passionnait Paris. Plus Raoul Rigault avançait en âge, plus son idée fixe se développait. A seize ans, il écrivit un panégyrique de Marat. A dix-sept, il publia dans une revue suisse une étude sur Blanqui, dont il devenait l'apôtre. A dixneuf, renonçant de concourir pour Normale, il entrait dans la vie courante et se jetait, tête baissée, dans le parti révolutionnaire. 11 acquit bientôt au Quartier latin une réputation lui attirant, chaque fois, des démêlés avec la police : réputation justifiée par ses discours, ses articles, la manière dont il chantait :
Amis du pouvoir, Voulez-vous savoir Comment Badinguette, Un jour de goguette, Devint par hasard Madame César?
Et aussi la façon dont il dansait, à Bullier, le « Pas des Sénateurs » consistant à esquisser entre chaque reprise le geste d'un révolutionnaire fusillant un bonapartiste. Hélas ! Ce pas il le dansa bientôt dans la rue et il fallut un revolver pour couper court à sa verve.
Eh bien, dans la vie privée, cet exalté était Tindividu le plus doux, le camarade le plus dévoué, le compagnon le plus sûr que l'on puisse imaginer. Ajoutez qu'il possédait une instruction solide, à la fois scientifique et littéraire, car il récitait du Tacite avec la même aisance qu'il résolvait une é([uation. Je pourrais citer de lui cent traits qui souligneraient l'existence d'un brave garçon au lieu de préparer la vie d'un communard. En voici un qui le peint tout entier.
Après avoir joué son rôle au 31 octobre, — l'histoire est trop connue pour que j'y revienne, — il semblait demeurer à l'écart, et son père, que ses opinions républicaines n'entraînaient pas jusqu'à la Commune, s'en félicitait, quand, un samedi où j'avais été chercher ce dernier au Pavillon do Hanovre, nous voyons, au coin de la rue de la Chausséc-d'Antin qu'occupe aujourd'hui Paillard, coller une affiche annonçant à la population que Rigault exercerait dorénavant les fonctions de délégué à la Préfecture
(le police. Le pauvre père devient soudainement pâle, je le sens peser sur mon bras, la terre se dérobant sous lui. Je cours à la Préfecture où je trouve Rigault en exercice. 11 s'amusait, je dois l'avouer, à terroriser un jeune prêtre, arrêté sous un prétexte quelconque, en faisant déiiler sous ses yeux tous les supplices imaginables. Le prêtre rendu à la liberté, sur ma prière, je raconte à Rigault dans quel état j'ai laissé son père. Il demeure quelques instants immol)ile, des larmes coulent sous les verres de son l^nocle, inondent sa barbe en broussailles, puis il se lève, m'embrasse et, se raidissant :
— Si jamais tu racontes que tu m'as vu pleurer^ je te fais fusiller !
Raoul Rigault ne fut |)as le seul de mes condisciples qui paya son tribut à la politique. Je m'étais lié d'une sincère amitié avec un ancien élève du Lycée de Versailles, venu, lui aussi, achever ses études à Saint-Louis : Alphonse Humbert. Bien qu'il dût se retrouver avec Rigault sur le terrain révolutionnaire, Humbert se montrait plus réservé. Il lui fallut l'apprentissage du Quartier latin, où les esprits étaient montés, pour foncer plus tard sur ce qu'on appelait alors « les sbires du despotisme ». Mais une nuance les différencia toujours. Rigault, absorbé par sa manie des conspirations, manquait de jeunesse. Alphonse Humbert cherchait volontiers à ressusciter la légende déjà vieillie des personnages de Murger. Quand, assis sur la tribune d'une salle publique, son béret rouge sur sa tête chevelue, il avait d'une voix tonitruante interpellé le commissaire de police, excité l'auditoire à la révolte, il aimait à grimper les
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cinq étages de son hôtel meublé, à tomber dans les bras d'une brave fille intitulée Musette, à chanter d'autres chansons que la Marseillaise. Parfois il les interrompait, si, par exemple, Rigault, Dacosta, le cordonnier Trinquet, Lullier entraient pour le prévenir qu'avant quarante-huit heures le peuple envahirait les Tuileries ; mais, ceux-là partis, Humbert reprenait sa chanson que scandaient joliment les baisers de sa maîtresse.
Par quelles épreuves ils m'ont fait passer !
Cédant à la curiosité, il m'arrivait quelquefois de suivre Rigault et Humbert. Je me revois encore dans un sous-sol, à Charonne. Humbert pérore. Rigault, un poignard à la main, jure de percer le cœur de César. La police arrive et menace d'envahir la salle. Humbert se barricade. Rigault sort deux pistolets d'arçon achetés le soir même chez un brocanteur de la rue Monsieur-le-Prince. L'assistance, pour résister, s'empare de tout ce qui lui tombe sous la main, La police va pénétrer. Ne me sentant aucune parenté avec Brutus, j'avise une trappe et descends dans la cave. Je devais y passer la nuit!
Un autre jour je prends rendez-vous avec eux, place de la Bastille, où s'organise une démonstration populaire. Je passe dans la ceinture de mon pantalon un couteau espagnol, j'empoche deux revolvers, quitte la rue Meslay où j'habitais chez ma grand'mère, et me voilà en route pour démolir un trône. Le long du chemin je fais mon examen de conscience. Mon aversion à l'égard de Bonaparte est-elle vraiment assez profonde pour risquer la prison si l'on m'empoigne armé jusqu'aux dents? Non. J'entre chez
un concierge de la rue Bérenger et j'y dépose mon yatagan. Il consent à m'en soulager sans explications, ce qui montre l'état mental du moment. Rue Amelot, j'avise un cordonnier travaillant à la lueur de sa lampe. Je m'explique. Évidemment je vais porter un coup terrible à la tyrannie, mais afin d'éviter des complications en cas d'infériorité, je me débarrasserais volontiers de mes pistolets. Il en accepte le dépôt. Me voilà place de la Bastille. Rigault et Iluml)ert se tiennent à l'entrée du boulevard Richard-Lenoir, entourés de partisans qui défient de la voix et du geste la police massée devant la gare du chemin de fer de Vincennes. Aux alentours, un va-et-vient inquiétant d'ouvriers et de mouchards.
^ Monte le faubourg Antoine, fait Rigault, et raj)porte-nous ce qui s'y passe.
J'obéis. A l'entrée du faubourg je croise un enfant «l'une quinzaine d'années soutenu par doux béquilles. 11 crie : « Vive la République! » Un sergent de ville, sorti je ne sais d'où, lui assène un coup de cassetête. L'enfant tombe. Je vois rouge, saute sur le sergent ; bataille. Le peuple prend mon parti, et mon adversaire va succomber sous le nombre, quand la masse noire groupée devant la gare s'avance l'épée à la main. Sauve qui peut! J'enfde avec mille autres victimes de la tradition napoléonienne le boulevard bmgeanl le canal et cours affolé jusqu'au Quartier latin. Le boulevard Saint-Michel est noir de monde. Emile Olliviev conférencie à la Sorbonne et Jules Simon parle au Ghàtelet. Nous nous perdons dans la foule. Les poursuivants luttent avec les étudiants, la victoire reste à la basoche et je retrouve Raoul
Rigault, debout sur un banc, qui brandit le tricorne d'un sergent de ville, tricorne destiné à enrichir son musée révolutionnaire.
Ce soir-là, ce fut tout le butin de l'opposition.
Combien souvent je me suis rappelé ces détails ! Quand j'appris la mort de Rigault; quand je vis partir Humbert pour le l)agne ; quand, huit ans après, j'assistai à son dél>arquemcntà Port-Yendrcs ; quand je le retrouvai président du Conseil municipal, montrant à l'amiral Avellan les beautés de la capitale !
Si ces lignes lui tombent sous les yeux, elles lui rappelleront un passé qui lui coûta cher, des enthousiasmes qui lui valurent les galères, et il constatera peut-être que l'humanité ne mérite ni tant d'efforts, ni tant de maux. Peut-être aussi, remettant en place les hommes et les choses, comprendra-t-il que mon indifférence politique [)rouvait tout de môme un peu de sagesse.
11 ne faudrait pas croire que le lycée Saint-Louis fût exclusivement fréquenté par des révolutionnaires, et que mes amitiés se restreignissent aux futurs membres de la Commune. Parmi mes camarades en existait un autre plus paisible et qui, s'il eut aussi SCS moments d'enthousiasme, les dépensa sans y mettre un prix aussi exagéré. J'évoque la physionomie moliéresque de Georges Mondain, dit Monval, mort archiviste retraité de la Comédie-Française.
A sa sortie du collège, Monval songea tout d'abord à écrire pour le théâtre. Je garde dans mes cartons une pièce écrite en collaboration avec lui, intitulée :
Alai7i Charlier. Le soir, après avoir potassé le droit, nous nous réunissions à la Pépinière, un joli coin disparu du jardin du Luxembourg, et cherchions à raconter scéniquement l'histoire du baiser de la reine Marguerite. Les joyeuses heures passées ensemble sous les lilas des quinconces à travers lesquels se glissaient de temps à autre le parfum des roses et la musique tles rimes! le parfum dû à la science horticole du père Joseph, sous-jardinier qui, jaloux de ses fleurs, en décorait pourtant quelquefois nos amantes ; la musique rythmée par Théodore de Banville, solitaire et nocturne improvisateur de vers.
Tout à coup, Monval devient préoccupé. Interrogé, il m'avoue nourrir l'ambition de monter sur la scène, s'y croyant appelé à d'indiscutables succès. La difficulté consistait à obtenir l'autorisation familiale. Son père, colonel d'artillerie en retraite, ancien attaché militaire en Serbie, consentira-t-il jamais à ce que sori fils paraisse sur les planches? Je fus chargé de la démarche et peu s'en fallut que la réception du colonel Mondain ne me rappelât celle du compositeur Clapisson. Monval baissa la tète sans désarmer, fréquenta les directeurs, entretint des relations parmi les artistes, apprit le Misanthrope et écrivit à son père que, bravant toute défense, il se décidait à montrer au public du théâtre de la Tour-d'Auvergne comment on devait interpréter Alceste. Le coup fut rude pour le soldat. L'émotion le rendit miséricordieux. Il me pria de prévenir son fils qu'il n'utiliserait pas la force publique, mais qu'il soumettrait sa clémence au talent dont ferait preuve l'enfant prodigue.
Monval débuta. A cette représentation sensationnelle, assistaient Ednnond About, Francisque Sarcey, M. Charles Legrand, notre ancien proviseur à Saint- Louis et Prudhon, le futur sociétaire de la Comédie- Française. Monval se montra exécrable ! Je crois même qu'on ne lui permit pas de finir. Un seul spectateur prit plaisir à l'entendre : le colonel, voyant dans cette défaite la fin d'une vocation.
Il se trompait, hélas! Monval. exigeant la revanche, entra dans la troupe do Ballande, l'inventeur des matinées, cabotina en province, et tenta un second débuta Paris dans le rôle do Pyrrhus.
J'ai peine à continuer.
Quelques minutes avant le lever du rideau, j'entre dans sa loge et recule épouvanté devant une perruque ardente le faisant ressemblera ces diables qui sortent ])rusquement d'une boite.
— Pourquoi cette chevelure rubéfiante?
— Tous les mêmes ! s'écrie-t-il, en levant les épaules. Lorsque les Molosses révoltés chassèrent Eacide et mirent sur le trône le fils de Néoptolèmc, Pyrrhus était encore à la mamelle...
— Je ne sais pas...
— N'interrompez pas, murmure rbabillcur, ébloui par tant d'érudition.
— Androclide, poursuit Monval, qui dérobait l'enfant à leurs recherches, l'a dépeint avec des cheveux roux, détail sur lequel insiste Plutarque. Voilà pourquoi, malgré les observations de tous, j'ai décidé de frapper un coup en rompant avec la tradition!
L'argument était sans réplique.
On sonne aux artistes. Monval descend, il entre en
scène. A quelques pas du portant, il s'arrête, considère sa bague, un camée de famille et, la retournant de façon qu'on ne voie plus que l'anneau :
— J'oubliais, s'exclame-t-il, que Pyrrhus était chevalier !
Que son ombre me le pardonne ! A la vue d'un Pyrrhus écarlate, le public sourit. Monval lève les bras pour attester les Dieux, le camée en dedans donne rillusion d'une main à Tenvers. L'assistance éclate. Pyrrhus qui gagna, paraît-il, plus de villes par l'éloquence de Cinéas que parla force des armes, n'ayant pas de Cinéas pour le défendre, bat en retraite, et mon pauvre Monval disparaît, victime de sa probité historique.
Il Ht quelques autres apparitions chez Ballande, à rOdéon, et finit par renoncer à l'art du comédien. A partir de ce jour ce ne fut plus le même homme. Il en voulait d'être mauvais à lui-même et aux autres. Sa renommée justifiée de moliériste, ses curieuses études sur notre grand comique, les éloges mérités qu'elles lui valurent, les satisfactions qu'il trouvait au milieu des archives de la Comédie, ne le consolèrent jamais. Il m'en faisait l'aveu quelques mois avant sa mort, roulant ses pauvres yeux aveugles comme s'il cherchait à revoir des illusions envolées.