COMMENT JE FUS INITIE A LA QUESTION SOCIALE
Ma mère était une sainte femme, et pleine d'un bon sens à la fois solide et fin. Elle ne passait pas beaucoup de temps dans les confessionnaux ou les sacristies, et déplorait souvent, avec une humilité charmante, la sécheresse de son âme rebelle aux élans spirituels, ou inapte à comprendre les joies mystérieuses qui avaient inondé certaines âmes de saints. Mais ses œuvres parlaient à Dieu pour elle. L'oisiveté de Tesprit lui était aussi inconnue que celle des mains, et ses journées s'écoulaient comme une prière que
les heures venaient varier sans l'interrompre jamais.
Quand je fus assez grand pour la comprendre et la juger — hélas I ce fut un moment bien court, hâté même, je crois, par Tapproche de la mort qui ouvrit tout à coup mes yeux d'enfant — elle m'apparut comme un vase où les vertus chrétiennes et les vertus humaines mélangeaient leurs parfums en un encens exquis, qui ravissait le cœur des hommes en même temps qu'il devait être d'agréable odeur au Très-Haut; et depuis ce moment, chaque fois que mon souvenir évoquait la chère image pour l'entretenir solitairement (avec un regret cuisant et presque un reproche que je me faisais de ne pas l'avoir connue plus tôt), elle était toujours accompagnée pour moi de la parole du Livre qui semblait la dépeindre tout entière : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » Ma mère avait eu le cœur pur, et certainement elle voyait Dieu.
Tout humble qu'elle fût, ou qu'elle voulût paraître, devant les gros livres qui tapissaient les murs de la bibliothèque de mon père, elle s'occupait beaucoup de notre éducation, à mes frères et à moi. Elle critiquait peu, par égard
sans doute pour mon père, l'instruction que nous recevions dans nos écoles, mais je me figure qu'elle la goûtait peu aussi et qu'elle en apercevait surtout les lacunes. Elle s'attachait à les combler par tout ce qu'elle nous disait ou nous faisait faire avec elle. Quand, le soir, nous nous plaisions à étaler devant elle, avec un orgueil d'autant plus frotté de malice que nous la croyions ignorante, notre petit bagage de savoir tout frais acquis, elle faisait semblant de nous admirer beaucoup, et d'être fière de ses petits hommes qui connaissaient tant de belles choses. Mais aujourd'hui je crois qu'elle était beaucoup plus réellement fière à d'autres moments, lorsqu'un acte ou une parole lui révélait un bon cœur, ou un essai de caractère. C'est là ce qu'elle s'attachait à développer en nous, ainsi qu'un jugement personnel, droit et indulgent, de la vie, toutes choses à quoi nos bouquins et nos pédagogues ne lui semblaient guère bons.
Je me souviens en particulier du soin qu'elle mettait, dans les moindres circonstances, à nous rappeler, sous la diversité des conditions humaines (que son bon sens lui faisait accepter comme nécessaire et bienfaisante), la commune
origine et la fraternité de tous les hommes en Jésus-Christ. Son attitude envers les inférieurs^ la grâce de ses manières lorsqu'elle traitait avec de petites gens, l'aisance et l'autorité qu'elle savait garder devant ceux que la fortune ou le rang avait élevés considérablement au-dessus d'elle, formaient un merveilleux commentaire des conseils qu'elle nous donnait à ce sujet. Elle trouvait sans doute, avec juste raison, qu^'en un temps où les mots de démocratie et d'égalité hantent les cerveaux et les lèvres du grand nombre, toutes les leçons de fait que nous recevions de notre milieu et les exemples quotidie^^s sur lesquels nous étions entraînés à modeler notre conduite n'allaient qu'à fortifier encore le sentiment des castes sociales et le souci des distances qui nous séparent de nos voisins : je dis ceux d'en bas, car pour ceux d'en haut nous voyons assez que nul ne fait difficulté d'oublier, dès qu'il le peut, ces mêmes distances.
Cette simplicité et cette bonté que ma mère apportait dans toutes ses relations ne me frappaient pas lorsque j'étais enfant, bien entendu, car c'est l'éducation qui élève et entretient la plupart de ces barrières morales que les hommes
ont mises entre eux, et dont ils réparent soigneusement les brèches si quelque audacieux réussit à les violer. Mais, aujourd'hui, je ne puis m'empécher d'admirer la singulière qualité d'âme qu'elles révélaient, lorsque, m'efforçant à revivre les jours d'autrefois, j'entends ma mère commander à nos serviteurs, réconforter ou gourmander les pauvres qui venaient frapper à notre porte, rappeler d'un mot telle personne à la charité et telle autre au respect, ou encore juger avec une sévérité indignée certains égoïsmes ou certaines petitesses qui n'étaient pourtant que la formule courante des relations sociales.
C'est sans doute à cet exemple et à cette éducation que je dois de n'avoir jamais pu me résoudre à étudier la « question sociale » dans les livres, où elle m'a toujours paru fastidieuse et rebutante. Combien ma mère, avec son air de n'en rien connaître, me l'avait mieux fait toucher du doigt, et comme elle avait su m'en indiquer en même temps le remède, plus sûrement que tous les livres des économistes!
Une des premières révélations qui m'en vinrent, une des plus anciennes du moins que je me remémore, prit place vers ma cinquième ou
sixième année. Nous habitions à ce moment la campagne. J'étais entré souvent déjà dans l'église du village; je savais que le bon Dieu était là, mais qu'il fallait le prier sans le voir, puisqu'on ne le voit qu'au ciel; et je m'étais fort moqué de ma petite sœur qui, un jour, tandis que nous étions agenouillés dans l'ombre des bancs, voyant sortir M. le curé de la sacristie, s^écriait innocemment : « Tiens! voilà le bon Dieul «Mais, comme j'étais un peu turbulent et que la grand'messe durait assez longtemps, on ne m'y menait pas encore. Un dimanche pourtant, ma mère m'annonça que je m'habillerais pour neuf heures et demie avec mes frères et ma sœur aînée, et que je les accompagnerais à l'église. J'avais, paraît-il, quelques jours auparavant, répondu à une dame que je ne pouvais pas encore aller à la messe puisque je n'avais pas de sous à moi, et je crois que ma mère, légèrement confuse, avait jugé le temps venu de compléter ridée un peu élémentaire que je me faisais du saint sacrifice. Nous partîmes donc tous les quatre en rang, moi le plus fier des quatre, avec un livre beaucoup trop gros pour une seule de mes mains, mais qui était rempli d'images et qui devait me donner de l'occupation à feuilleter.
Je savais déjà par mes frères que la messe était bien longue, mais qu'il y avait deux bons moments : celui où l'on attendait M. le curé ou la quêteuse pour mettre les sous dans la bourse
— il fallait même quelquefois la prendre dans sa main pour la passer jusqu'au fond du banc
— et un peu plus tard celui où l'enfant de chœur apportait la corbeille de pain bénit. Après cela, quand on avait fini de manger son morceau de pain, on n'en avait plus pour bien longtemps.
Nous entrâmes, et je me tins le plus sage que je pus, entre ma bonne et l'aîné de mes frères. D'ailleurs, le spectacle était nouveau, et les vitraux n'avaient pas encore épuisé pour mon imagination leurs histoires merveilleuses. L'attente de la quôte ne me parut donc pas pénible. Je crois même que je n'y pensais plus que vaguement lorsque je vis ma mère tirer son portemonnaie de sa poche et y prendre beaucoup de gros sous. Il y en avait un pour chacun de nous; on me passa le mien, et j'attendis, un peu ému, pour faire comme je verrais faire aux autres.
Mais voici qu'une piécette circula encore de main en main. Était-ce pour moi? Je me sentais suffisamment fier d'être pourvu comme mes
frères et ma sœur, et je lui faisais un accueil un peu défiant lorsque mon frère, en me la glissant dans la main, me dit tout bas : « Pour Dorothée. » L'idée qu'une grande personne comme ma bonne n'eût pas de sous à elle et que ma mère fût obligée de lui en donner un heurta sans doute dans mon esprit toute une conception de la richesse et de sa distribution parmi les hommes qui jusqu'alors m'avait paru aussi naturelle et inébranlable que la succession du jour et de la nuit, car j'eus peur d'avoir mal entendu le chuchotement de mon frère, et je demeurai perplexe un long instant avec la pièce dans ma main gauche. Ma bonne était au fond du banc. Elle s'en aperçut et me délivra doucement de l'embarrassant dépôt. Il lui était bien destiné, du reste, car je la vis bientôt déposer ses deux sous après moi dans la bourse de M. le curé. Elle me parut, à ce moment, avoir la conscience tranquille, et je ne découvris pas la moindre trace d'étonnement sur son visage.
Jusqu'à l'arrivée de la corbeille de pain bénit, qui entraîna mes réflexions sur une autre pente, je ne cessai point de retourner dans ma tête ces idées qui y bouleversaient subitement tant de
choses : « Ma bonne n'a pas de sous à elle, c'est donc qu'elle est pauvre. Pourtant elle n'est pas Iiabillëe comme les pauvres. C'est peut-être parce qu'elle est pauvre qu'elle est à la maison, au lieu d'être cliez ses parents. C'est pour cela qu'elle est avec nous au lieu d'avoir des enfants à elle. C'est peut-être pour cela aussi qu'elle ne dîne pas dans la salle à manger et que maman ne lui parle pas comme aux autres dames... » De déductions en déductions et de découvertes en découvertes, je demeurai bien cinq minutes sans penser aux vitraux ni au pain bénit. Je n'avais sans doute jamais appliqué mon esprit aussi longtemps de suite à un même objet, et, à vrai dire, je crois que c'était le premier essai de raisonnement personnel auquel je me livrais. J'en éprouvais une impression considérable. Mon gros livre à images tomba trois fois, sans que cela me rendît bien honteux, car ma mère se décida à me le faire retirer des mains, avec un regard qui à tout autre moment m'eût fait rougir jusqu'au bout des oreilles. Mais j'étais tout à l'ivresse des horizons nouveaux qui s'ouvraient devant mon intelligence.
Les hommes sont ainsi faits qu'ils ne peuvent saisir la vérité que par éclairs, et leur esprit
trop faible n'en saurait soutenir à la fois tout lo rayonnement. Mais, par une illusion consolante, Téblouissement qu'ils reçoivent de la moindre échappée vers cette lumière est tel qu'ils s'imaginent aussitôt l'avoir mesurée tout entière de leur regard. J'éprouvais un sentiment de cette sorte. La question sociale m'était apparue sous un angle évidemment assez étroit, mais dont l'ouverture me semblait à cette minute embrasser tout le champ de la réalité.
Le choix difficile de mon morceau de pain bénit, joint à la fatigue cérébrale que je commençais à j'essentir de ce considérable effort de réflexion, aida mon esprit à s'échapper. Mais je me souviens que, au cours de cette journée, n'étant plus aveuglé par l'illumination première, j'aperçus dans mon problème quelques obscurités que je demandai à ma mère de dissiper. Ma mère aimait ces occasions de nous instruire qui naissaient de l'éveil même de notre curiosité au contact de la vie. Elle profitait des plus petites avec une attention vigilante et un art exquis. Elle savait que l'esprit ne retient bien que ce qu'il a désiré d'apprendre. Elle répondit à toutes mes questions et m'aida à en débrouiller quelques autres que j'avais peine à formuler
tout seul, mais sans vouloir forcer l'élan spon* tané de ma curiosité ni dépasser ses limites ; et, pleinement satisfait, je me crus désormais en possession de la question sociale.
J'avais ainsi acquis, sans doute, le droit de n'y plus penser, et j'en usai largement pendant un temps qui fut, je crois, assez long. L'univers sensible n'avait pas encore achevé de m'étonner et de m'émerveiller, et le monde des formes extérieures m'offrait encore assez d'explorations nouvelles pour retenir ma raison naissante loin du monde des idées. Cependant, les notions importantes que je venais d'acquérir sur l'inégalité des conditions humaines demeurèrent avec moi, non pas, dois-je dire, sous la forme d'un problème douloureux qui hantât mon esprit, mais bien plutôt sous l'aspect satisfaisant d'une constatation dont je me sentais un peu fier. Quelque chose en fut changé, cela est certain, dans mes relations avec ma bonne Dorothée. Auparavant, elles étaient, de mon côté, fort humbles. Ma science nouvelle de la vie me releva à mes propres yeux. (Je ne donne pas ce raisonnement comme bien juste, ni ce sentiment comme excellent, oh! non, mais ils sont si humains l'un et l'autre 1) Assurément, j'avais
encore beaucoup moins de sous, actuellement, que Dorothée. Mais mes parents en avaient pour moi. Je me sentais du côté des riches. Je plaignais Dorothée d'être de l'autre. Et il y eut désormais dans mon attitude à son endroit une nuance de pitié et de protection où se satisfaisaient à la fois ma vanité et mon bon cœur. Je levais ma tête de dessus mon livre d'images pour la regarder, occupée près de la fenêtre à recoudre notre menu linge ou nos effets, et je lui disais en moi-même : « Je sais bien, Dottie, que tu n'es pas riche et que c'est pour cela que tu es chez maman. Mais je t'aime tout de même autant; même un peu mieux, peut-être. Je tâcherai de te donner un peu moins de peine pour ma part, et je persuaderai à ma sœur d'essayer aussi. Mais elle ne comprend pas encore. Moi, je serai riche plus tard, et alors, ne t'inquiète pas, je te donnerai tout l'argent que tu voudras. » Et je me souviens très bien que, ayant été mis au pain sec, à goûter, un jour de cette semaine, pour une sottise accomplie sur l'inspiration de ma petite sœur et dont celle-ci devait porter, à mon avis, toute la responsabilité, je pansai la blessure faite à mon amourpropre (qui était beaucoup plus sensible que
mon estomac à ces sortes de punitions) par le raisonnement suivant : « C'est injuste. C'est abominablement injuste. Mais Dottie est pauvre et moi je serai riche plus tard. Il faut avoir pitié d'elle. Je ne réclamerai pas. a