‹ Mémoires d'un petit hommeChapitre 2 sur 14 · DE RICHES ET DE PAUVRES · texte numérisé non relu

DE RICHES ET DE PAUVRES

J'ai dit que notre porte s'ouvrait fréquemment à de pauvres gens auxquels ma mère distribuait, avec d'abondantes aumônes, des conseils de résignation ou d'énergie dont la justesse et la discrétion assuraient l'efficacité. Elle n'était point sermonneuse, sachant que l'âme demeure fermée quand le corps a faim. Mais elle accompagnait chaque menu don d'une bonne parole, et, par une habitude que j'ai souvent constatée sans pouvoir discerner si elle venait d'un calcul ou d'un instinct, réservait ses meilleurs morceaux pour envelopper les paroles sévères.

Je ne sais pourquoi, dès que je pense à ces distributions matinales auxquelles j'assistais quelquefois, le miracle évangélique me revient à la mémoire. Nous étions assez nombreux à la maison, et mon père, qui n'aimait pas les bouches délicates, encourageait nos jeunes ap-

petits. Cela n'empêchait pas ma mère de répéter deux fois par semaine le doux et humain miracle de la multiplication des restes ; et si l'on n'emportait pas des corbeilles pleines après que tous avaient été rassasiés, c'est que la créature ne peut mettre dans ce qu'elle fait cette merveilleuse surabondance qui est le signe de l'amour et de la toute-puissance divine.

Elle s'étonnait parfois, comme d'une récompense excessive, de la reconnaissance que la plupart d'entre ses pauvres lui vouaient. Je crois qu'elle était la seule qui pût s'en étonner. Elle avait une charité avenante et simple, qui donnait meilleure odeur à sa modeste aumône qu'à l'or hautain des riches. Je suis sûr que beaucoup de ceux qui étaient là, et qui auraient pu frapper à des portes plus grasses, venaient pour son geste et son sourire.

Ma mère allait aussi voir ses pauvres chez eux. Elle aimait à dire que cela leur faisait plus d'honneur, et j'ai remarqué souvent que, loin d'atténuer, par une sorte de pudeur, l'élégance de sa toilette lorsqu'elle les visitait, elle tenait à ne pas faire de différence entre eux et ses belles relations. En réalité, elle n'avait pas besoin de ces petits artifices pour être à l'aise

avec ces humbles et pour les mettre à l'aise. Ma mère possédait cet art admirable et fier de rester elle-même toujours et partout, et de se donner à tous, grands et petits, sans avoir jamais Tair ni de se hausser ni de s'abaisser. D'ailleurs, seule, la richesse égoïste et inutile peut se sentir honteuse devant la misère. Cellelà n'avait pas sa demeure chez nous.

Ma mère nous emmenait quelquefois avec elle chez des familles qu'elle choisissait, je pense, comme les plus propres à exciter notre pitié et à former notre charité, sans risquer de déflorer trop tôt l'image encore parfaitement pure et innocente que nous nous faisions de la vie. A vrai dire, je ne sais pas si j'ai jamais tiré de ces visites l'enseignement que ma mère désirait y mettre. M'accoutuma-t-elle trop tôt au spectacle de l'indigence? Il est certain que je considérai fort longtemps la répartition du genre humain en riches et en pauvres comme une chose aussi naturelle et immuable que sa division en deux sexes. Il y avait, pensais-je, des riches pour secourir les pauvres, comme il y avait des messieurs pour se marier avec des dames.

Pour tout dire, il y avait dans mon cas quelque chose de beaucoup plus grave, dont

l'horreur ne me fut révélée qu'un certain soir de ma huitième année, ainsi qu'on va le voir. Je visitais d'habitude avec ma mère des familles ornées de nombreux enfants auxquels je portais de vieux vêtements, des jouets défraîchis, ou de petites friandises. Ma mère avait soin, en sortant de ces pauvres demeures, d'insister sur la différence de ma condition, pourvue de toutes les délices de la vie, avec celle de ces petits malheureux, dénuée souvent du plus strict nécessaire. Je répétais avec elle divers détails de ce parallèle. La plupart étaient gravés dans ma tète commeune leçon apprise. D'autres m' avaient frappé personnellement, comme le manque de rideaux à leur lit, de ces précieux rideaux blancs, bien clos, qui me garantissaient des précipices où je manquais de tomber toutes les nuits; ou encore l'absence d'une peau moelleuse devant l'âtre, comme celle où j'exposais délicieusement mes pieds nus à la flamme, en sortant de mon bain. Bref, nul plus que moi ne semblait persuadé que mes petits amis pauvres fussent bien malheureux, et que je leur dusse une part de mon bonheur d'enfant riche. On m'avait vu d'ailleurs plus d'une fois leur abandonner — avec un geste où je n'affirmerai point

qu'un certain souci de l'opinion ne se glissât (jéjà — des jouets magnifiques et qui n'avaient encore rien perdu, que leur nouveauté. Ma mère gardait dans son cœur le souvenir et la fierté de plusieurs traits de ce genre

Or, un soir que mon frère Jean accomplissait sa neuvième année (j'avais donc sept ans et quelques mois), on avait fait pour lui, suivant une coutume qu'on observait fidèlement et joyeusement pour chacun de nous à la maison, un gâteau, orné tout à l'entour de neuf petites bougies, et d'une dixième au milieu, pour l'année qu'il commençait ce jour-là. A cet âge, on est déjà un petit homme, et l'on annonce volontiers quelle figure on fera dans la vie quand on sera tout à fait un homme comme papa. Tandis que nous entamions le gâteau, chacun de nous ouvrait donc avec une belle assurance les portes dorées de l'avenir, et la petite flamme bleue qui courait sur nos parts, grâce aux quelques gouttes de rhum que ma mère y avait versées, éclairait nos futures destinées d'une lueur capricieuse et magique. Je ne dirai pas tout ce que mes frères avaient choisi pour leur part de bonheur en ce monde : la vie — et la mort, hélas 1 — ont été trop cruelles pour ces rêveries d'enfants. Mon

père s'aperçut que je n'avais pas encore parlé.

— Et toi, petit, me dit-il, qu'est-ce que tu voudrais être?

J'hésitai un instant. Ni le chapeau à plumes d'un général, ni le commandement d'un gros cuirassé, ni les lions du Soudan n'avaient encore hanté d'une façon précise mes songes d'avenir. Je me rejetai sur des réalités plus proches, et dont l'attrait mieux connu parlait davantage à mon imagination.

— Moi. dis-je tranquillement, je voudrais être un petit enfant pauvre.

Dans le moment où je piquais de ma fourchette un gros morceau du bon gâteau aux bougies, cette déclaration aurait pu paraître une moquerie fort peu honnête, et qui méritait d'être relevée. Mais ma mine sincère et mon ton sérieux ne trompèrent pas ma mère, car je vis se peindre sur son visage une stupéfaction qui m'avertit assez que je venais de dire une grosse sottise, et qui me fit avaler sur-le-champ, comme pour la refouler dans ma gorge, un second morceau de gâteau. Mais hélas I elle s'était envolée. Mon père haussa les épaules en disant : « Tu n'es qu'un petit bêta! » Celte épithète me parut beaucoup moins grave que le

silence de ma mère. L'instant d'après, elle parla d'autre chose. Mais je compris qu'elle avait gardé le propos dans sa mémoire, et qu'il en serait sans doute encore question. Le reste de mon gâteau, où la petite flamme bleue s'était éteinte, me parut moins savoureux.

En effet, le soir, au border du lit, quand les rideaux blancs eurent enfermé la belle tête douce de ma mère au-dessus de la mienne dans leur enclos tiède et propice aux confidences, il en fut question pendant un assez long moment.

J'étais, m'a-t-on dit, un enfant d'humeur vive et d'un naturel assez ardent, enclin à se cabrer sous les premières contraintes de l'éducation. Mais je n'étais pas dissimulé. Ma mère, qui avait dans son trousseau domestique d'autres petites clés que celles qui ouvraient les armoires, dut obtenir sans peine, ce soir-là, l'explication de l'étrange souhait qui l'avait tant étonnée, et un peu attristée.

Mon Dieu I oui, je savais fort bien que mes petits amis du quartier étaient très malheureux. Je n'ignorais pas que lorsqu'on n'a qu'un logis étroit et mal clos, qu'on ne mange jamais de dessert et pas toujours de pain, qu'on porte des chaussures qui laissent entrer l'eau et la neige,

on ne peut qu'être très malheureux. Je savais tout cela comme autant de définitions indiscutables, telles les définitions des îles, des golfes, des caps et des promontoires dans ma première année de géographie. Mais, pour ma part, je n'avais jamais vérifié les unes plus que les autres. Je n'avais même jamais éprouvé bien nettement le bonheur d'avoir du feu, du pain, des souliers solides, étant né parmi toutes ces excellentes choses et n'ayant jamais cessé de les avoir à portée de ma main. Mon imagination n'allait pas jusqu'à m'en faire sentir très vivement la privation. En revanche, que mes yeux m'avertissaient bien d'un certain nombre d'avantages précieux, de privilèges enviables, dont mes petits amis pauvres étaient favorisés! Ils ignoraient le supplice des gants; celui de faire une demi-heure de piano chaque jour; celui d'avoir à se laver les mains chaque fois qu'on était appelé à table, ou qu'on allait auprès de papa, ou qu'on sortait avec maman; celui... Je n'en finirais pas de les énumérer tous. Ils sui- ^;aient l'école, c'est vrai; mais je les rencontrais souvent dans la rue quand ils en sortaient, et j'aurais volontiers demandé d'aller à l'école, moi aussi, si l'on voulait me laisser prendre ma

part des jeux, des gambades et des bonnes parties auxquelles je les voyais se livrer à ces moments-là. Les petites filles menaient leur cerceau en pleine chaussée, parmi les voitures : qu'on m'eût pris à cette fantaisie-là 1 Impunément les garçons faisaient au marchand de marrons des niches qui m'eussent valu une avanie publique et une correction privée. Toutes ces choses, et beaucoup d'autres que j'avais pu remarquer, constituaient un paradis qui m'était impitoyablement fermé. — Quelques jours auparavant, ma mère m'avait pris avec elle pour aller visiter une famille du quartier. C'était jour de terme, et les pauvres gens achevaient d'introduire leur mobilier misérable et noir dans un taudis à lucarnes, où l'on craignait de heurter le plafond dès qu'on se redressait. Nous avions grimpé, pour arriver là, une série d'escaliers dont le dernier ressemblait fort à une échelle, et je dois avouer que cela me paraissait bien sombre et pas très rassurant. Je n'imaginais pas volontiers mon lit là-dedans. Mais, tandis que ma mère ne voyait certainement que l'insalubrité du logis, les traits pâles et flétris de la femme, la phtisie du père que toutes ces épreuves précipitaient, j'avais remarqué, moi, deux gar-

çons qui aidaient joyeusement à monter les lils et les chaises, poursuivaient entre temps le chat de la concierge, et fumaient à eux deux, tout le long de l'escalier, un bout de cigarette qu'ils cachaient dans le creux de leur main quand ils arrivaient en haut. Bref, ils mordaient à pleines lèvres à tous les fruits qui m'étaient défendus. La supériorité de leur sort sur le mien ne faisait pour moi aucun doute.

Il va sans dire que je me suis élevé depuis à un point de vue moins puéril. J'ai compris, par exemple, que cette belle liberté que je leur enviais n'était guère que la liberté du mal, et que ces privilèges, qui me rendaient si jaloux, se ramenaient presque tous à un seul, hélas ! le droit au vice. J'ai appris également à établir une plus juste proportion dans la valeur des choses qui rendent l'existence heureuse ou malheureuse. Il ne m'est pas prouvé, toutefois, que j'eusse tort de croire mes petits amis très heureux. L'enfant n'a pas notre perspective : des riens le font jouir ou souffrir autant, souvent plus, que des choses d'importance. La cigarette de mes gamins pouvait compenser bien des privations. Je persiste à penser aujourd'hui que, jugeant des enfants avec mon instinct d'enfant, j'étais

2è MEMOIRES D'UN PETIT HOMME

meilleur juge que n'importe qui, et je ne mo trompais pas. Ils étaient heureux (je ne parle pas, bien entendu, des exceptions attristantes que l'on rencontre parfois, lorsque la misère et le vice ont fait d'un père ou d'une mère d'ignobles brutes), et, si j'eusse songé à la leur offrir, ils n'auraient eu que faire de ma pitié.

Je me suis demandé souvent si nos relations avec ces grands enfants que sont la plupart des pauvres gens ne devraient pas, en usant du discernement nécessaire, s'inspirer de la même psychologie. Il n'est personne, parmi ceux qui ont un peu fréquenté les misérables, qui n'ait pu constater la résignation profonde avec laquelle ils acceptent la dureté, sans cesse renouvelée, de l'existence. C'est vraiment une grâce d'état. Qui donc disait que la société ne repose que sur la résignation des pauvres? Parole merveilleusement juste! Trop juste, pourrait-on dire, car son évidence est, pour la plupart des riches, une sécurité conseillère d'indifférence et d'égoïsme. Mais cette résignation estbonne, car, si l'on excepte quelques malheureux que lamisère déprime et dégrade, elle ne diminue pas l'énergie. Elle est faite de bon sens et de vaillance. Elle sait aue demain n'apportera, sans doute,

pas beaucoup plus de bonheur qu'aujourd'hui, mais que la vie est comme cela, et qu'il faut lutter quand môme, au jour le jour, et ne pas so laisser monter sur le dos par le malheur. Connaissez-vous celte humble, si humble formule, qui vaut à mon sens tant de beaux mots fiers et sonnants dont l'histoire a prolongé jusqu'à nous l'orgueilleux écho : « Ma chair m'est plus que ma chemise »? Combien de pauvres gens, même sans l'exprimer, la répètent tous les jours par leur vaillance à vivre malgré tout et tant bien que mal!

Dès lors, est-il bien opportun d'introduire notre pitié larmoyante, au nom d'une sensibilité affinée par la culture, dans ces pauvres logis où ce n'est pas elle, certes, qui aidera à faire meilleure figure devant la vie? Ne sommesnous pas, sans le vouloir, comme la mauvaise fée des contes, qui vient gâter par un dernier don perfide l'œuvre de toutes les autres? La pitié est un art difficile, auquel bien peu entendent quelque chose, quoique chacun s'y croie maître du premier coup. Il est, sans doute, à la portée de tout le monde, une pitié sentimentale et brouillonne, qui ouvre les yeux des misérables sur des privations qu'ils ne remarquaient

guère, et qui demeure elle-même aveugle à leur misère véritable et profonde. Mais il me semble que j'entends le malheureux nous crier : « Eht mon ami, plains-moi donc un peu moins, et aide-moi un peu plus. Puisque tu connais si bien ma misère, fais-m'en sortir, au lieu de t'y attarder avec moi... »

Car il faut vivre, avant de philosopher sur la misère de vivre! Ce que demande le malheureux dans sa lutte quotidienne contre la dureté des choses, c'est une pitié virile, active, qui lui apporte une aide efficace au lieu de paroles vaines. A cette pitié-là, d'ailleurs, il suffit d'un rien pour faire sentir le cœur qui l'inspire. Un regard, un serrement de mains, révèlent assez sa douce et profonde origine. Mais, comme celle des grands fleuves bienfaisants, la source en demeure lointaine et cachée. Elle ne se fait connaître que par les espoirs qu'elle sème sur sa route, les bonnes volontés qu'elle féconde, les énergies qu'elle relève, les aubes nouvelles qu'elle fait éclore parmi les jours sombres.

J'ai connu un homme qui, né parmi ceux qu'on appelle les heureux de ce monde^ avait eu, par un étrange démenti aux horoscopes qu'on dressait près de son berceau, de grands

et d'incessants revers. Déçu dans ses affections les plus chères comme dans ses ambitions les plus légitimes, il avait cherché le remède à ses souffrances dans le soin de celles des autres, et il était arrivé à s'oublier lui-même entièrement. C'était une âme noble, d'un cristal clair et délicat, en qui toutes les injustices et toutes les misères avaient un écho pur et douloureux. Il visitait ses pauvres avec bonhomie; puis rentré chez lui, gardait leurs plaies dans son cœur et souffrait pour eux, plus qu'eux-mêmes.

J'avais pour lui une grande vénération. Il me semblait accomplir silencieusement une fonction admirable, qui était de souffrir pour ceux qui ne savent plus souffrir, comme d'autres prient dans les cloîtres pour ceux qui ne savent plus prier. Il relevait leur humanité, dégradée par l'habitude de la misère jusqu'à n'en plus sentir l'affront. Il rachetait leurs âmes de cette déchéance, en prenant sur lui leur souffrance, comme l'Homme-Dieu prit notre péché.

J'en ai connu un autre — aussi bon à so manière — qui me disait : « Non, non, pas de pitié inutile! Le monde ne s'améliore pas avec des larmes, mais avec de l'énergie. Moi, je donne volontiers cent sous à un pauvre diable,

et mon pied au derrière ensuite. « Tire-toi d'afa faire, mon ami : je n'ai pas de courage à « perdre pour toi. » Tout ce qu'on doit à ses frères, c'est l'exemple de sa vaillance, et un coup de main chaque fois qu'on le peut. »

Croyez-vous qu'entre la conduite de ces deux hommes il y eût vraiment une contradiction? Pour moi, il n'y en avait point. Ils pratiquaient, chacun suivant son tempérament et les circonstances de sa vie, la pitié saine et utile, celle qui fortifie à la fois celui qui donne et celui qui reçoit. Au fond, riches ainsi que pauvres, chacun ici-bas a ses luttes, comme aussi ses secours, sa « peine de vivre » comme ses raisons de vivre. Ce qui importe, c'est de ne pas sombrer. La vraie lutte est une lutte morale, et la misère matérielle n'est mauvaise que parce qu'elle multiplie autour du pauvre la tentation, en même temps qu'elle risque d'obscurcir sa claire vue du devoir, de diminuer son ressort moral, de faire en un mot que sa volonté soit moins forte que les circonstances. Parfois, au contraire, elle exerce et aguerrit cette volonté, elle lui donne une trempe fière et admirable : et combien de riches à la vie trop facile et amoUissante ont besoin alors de l'aumône des pauvresl

Plus d'un, qui n'imaginait pas ce renversement des rôles, a dû vérifier au cours de sa vie combien était juste, d'une douce, heureuse et chrétienne justesse au demeurant, la fable gracieuse qu'il apprenait tout enfant : « On a souvent besoin d'un plus petit que soi. » — Je l'ai vérifié pour ma part, et je ne m'en plains point. Cet esprit d'égalité véritable et de sympathie, avec lequel il faut aborder les pauvres, si j'ai pu le retrouver depuis par la réflexion, je ne songerai point à m'en faire un mérite : car je le dois sans doute h ma mère, qui l'avait instillé en moi, dès l'enfance, par ses leçons et son exemple. Il en est de cet esprit, dirai-je, comme de ces langues étrangères que l'homme fait n'apprend plus qu'avec peine et ne pratique qu'avec gaucherie, tandis que Tenfant qui les a balbutiées sans effort en retrouvera toujours plus tard, si longtemps qu'il les ait oubliées, l'accent pur et authentique.

JE m'affranchis DE LA SUPERSTITION

Ceci n'est qu'un bien petit fragment du miroir où j'essaye de rassembler aujourd'hui la figure brisée et dispersée de mon enfance. N'importe : l'image qu'il me renvoie, je la fixe au passage. Il n'est si humble goutte d'eau qui ne puisse refléter un grand morceau de ciel.

... Nous revenons de la promenade, mon frère Jean, ma petite sœur et moi. Nos jambes ne traînent pas comme de coutume; il nous semble que nous avons faim. C'est qu'une petite fête nous attend au goûter. Hier, pour l'anniversaire de notre bonne anglaise, Dorothée, nous avons résolu, dans un mouvement généreux, de vider nos bourses pour lui payer ce qu'elle aime le mieux au monde : un quart de thé en poudre à trois francs soixante la livre. Denise s'est chargée de l'achat. Et aujourd'hui

nous en aurons chacun une tasse, au lieu de fade eau rougie.

... Le thé arrive, tout préparé; il y a un niiage de lait à la surface, il sent bon, nous battons des mains. Quand il est bu, Dorothée annonce qu'elle va dire la bonne aventure avec sa grande tasse, mais celle fois ce sera pour nous trois, puisque le thé vient de notre munificence. Donc, Dorothée vide à peu près sa tasse, puis lui fait décrire deux ou trois cercles en l'air, et la retourne sur le marbre du poêle, pour la bien égoutter. Nous attendons dans le silence que le mystère s'accomplisse. Dorothée prend la tasse, et commence à déchiffrer le langage des petits dessins tracés au fond du récipient par les particules de thé que la passette n'a pas retenues. Au bout d'un moment, elle déclare :

— Mes enfants, je vois un grand bonheur pour demain.

Explosion de joie. Mon frère entonne un refrain d'allégresse, je monte sur une chaise, ma sœur esquisse un pas de bamboula. Nous faisons tant de bruit que l'on n'entend pas quelqu'un venir : la porte s'ouvre, et ma mère entre. Dorothée n'a pas eu le temps de cacher

sa tasse dans le chauffoir du poêle, comme elle fait d'habitude. Elle rougit.

— Eh bienl qu'est-ce qui rend le monde si joyeux? demande ma mère.

— Il y aura un grand bonheur pour nous demain, crions-nous.

— Et qui est-ce qui a dit cela?

— C'est Dorothée qui sait lire dans le fond des tasses, après qu'on a bu, affirmé-je.

Je me sens tout fier. Est-ce de la science de ma bonne, est-ce de notre thé, qui lui a donné une si belle occasion de l'exercer?

Ma mère rit :

— Eh bienl Dorothée est une savante!

Puis, sans gronder trop fort, car elle a vu

l'embarras de la pauvre fille :

— Je veux bien qu'on joue, Dorothée. Mais ne les faites pas croire à ces choses-là, n'est-ce pas? Ne leur mettez pas de sottises dans la tète.

— Ohl non, Madame, c'est seulement pour amuser les enfants.

« Pour amuser les enfants? » Je demeure stupéfait du cynisme de Dorothée. Mais j'ai un Ijon argument pour punir la menteuse :

— Eh bienl Dorothée, si ce n'est pas vrai,

pourquoi est-ce que vous regardez toujours dans votre tasse quand vous attendez une lettre? Et l'autre jour, est-ce que la lettre n'est pas arrivée juste le lendemain matin?

Dorothée rougit tout à fait cette fois. Qu'elle réponde si elle peuti Je crois qu'elle m'avalerait volontiers. Mais elle aurait du mal, car mes trois pieds six pouces en valent bien le double en ce moment.

— C'est une coïncidence, répond pour elle ma mère. Dorothée sait bien que tous ces petits tours-là n'ont été inventés que pour qu'on s'en amuse. Allons, mes enfants, il est l'heure des devoirs. Travaillez bien, et alors le bon Dieu vous enverra peut-être un bonheur demain pour vous récompenser...

Les devoirs finis, mon frère et ma sœur ne pensent plus à la bonne aventure interrompue. Mais dans ma tète à moi, les idées trottent et retrottent sans fin. Je prends ma mère dans un coin :

— Maman, pourquoi est-ce que ce n'est pas vrai qu'on puisse lire dans les tasses?

— Parce qu'il n'y a que Dieu qui connaisse l'avenir, mon enfant, et qui puisse dire ce qui arrivera demain.

ZJk MÉMOIRES D'UN PETIT HOMME

— Alors, pourquoi est-ce que Dorothée le fait?

Ma mère n'écartait jamais une occasion que lui offrait la vie de nous parler comme à des petits hommes. Même te scrupule de diminuer mon respect pour ma bonne ne la retint pas cette fois :

— Dorothée croit à ces choses-là parce qu'elle n'a pas reçu assez d'instruction, vois-tu. Ce n'est pas de sa faute : ses parents n'avaieat pas d'argent pour lui donner des livres et des maîtres autant que tu en auras, toi. Elle a appris cela des gens de son village, quand elle était petite comme toi, et personne ne lui a dit plus tard que ce n'étaient que des bêtises. Ce n'est pas mal de sa part.

Je comprends et pousse un soupir : décidément il faut faire mon deuil du bonheur prédit pour demain. Mais je me sens fier d'une science nouvelle, bien supérieure à la science grossière de Dorothée.

... Pourquoi personne n'a-t-il dit à Dorothée que ce n'étaient que des bêtises? Moi, je peux bien le lui dire, maintenant que je le sais.

Le lendemain soir — est-ce par précaution que

j'ai attendu jusque-là? — quand ma bonne m'a couché, que la journée est bien finie, qu'elle n'a rien amené d'extraordinaire, je sens qu'il est temps de parler.

— Dorothée I

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Vous voyez bien qu'il ne nous est pas arrivé de bonheur aujourd'hui. . 11 ne faut pas croire à ce qu'on lit dans les tasses, Dorothée, parce qu'il n'y a que le bon Dieu qui connaisse l'avenir.

— Eh! laissez-moi tranquille avec cela... Chacun croit à ce qu'il lui plaît de croire. Dépèchez-vous de dormir.

Dorothée ne veut pas m'entendre. Elle veut demeurer dans les ténèbres de sa superstition. Moij je saurai tant de choses plus tard, qu'elle ne saura jamais... A quoi bon, si personne ne m'écoute mieux que ne fait Dorothée ? Et je suis triste un instant, triste comme si j'avais entrevu tout à coup, bien loin de moi et pourtant tout près de moi, la masse sombre des pauvres âmes qui ne veulent pas recevoir la lumière.

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