‹ Mémoires d'un petit hommeChapitre 14 sur 14 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Ainsi coulèrent les jours de mon enfance, emportant dans leur flot léger l'image diverse et curieuse d'un grand pays qu'on appelait la vie. J'ai dit qu'on n'épargnait rien pour nous aider à recueillir tout ce qu'il contenait de sens et de beauté. La paix des choses et l'activité des hommes se reflétaient dans notre âme en images heureuses et graves. Aujourd'hui, quand je songe à ces années lointaines, je suis comme un homme qui repasserait dans son esprit quelque beau voyage accompli jadis, dans un pays merveilleux, avec des guides au savoir inépuisable...

Ce zèle et ces soins que mes parents apportaient à nous faire un si belle enfance ne furent pas perdus. L'homme chemine tout le long de la vie avec le souvenir de ses premières années. Il y puise à son insu les meilleures de ses inspi-

rations, ou les pires. Quand je me retourne vers ma jeunesse, elle a toujours un bon conseil à me donner. Plus je m'éloigne d'elle et mieux j'aperçois ses yeux clairs qui m'encouragent, ses lèvres douces qui me sourient, son doigt levé qui me dit : « Sois bon. Sois pur. Sois fort. Aie confiance. » Je plains ceux qui n'ont pas derrière eux ce bon fantôme.

La plupart des événements de mon enfance furent semblables aux humbles épisodes que j'ai pu retracer ici. Je m'excuserais davantage d'avoir entrepris d'y intéresser mon voisin, si je n'étais persuadé qu'il n'y a pas de petits événements dans une enfance. Il n'y en a guère, d'ailleurs, dans une carrière humaine, si l'on songe que d'un mot, d'une rencontre, d'un regard jeté au bord du chemin, d'une graine perdue que l'oiseau du hasard laisse tomber en passant sur une àme, tant d'inconnu peut naître et tant d'avenir germer. Il n'y en aurait même point dans l'histoire de l'humanité, si l'on en croit l'image hardie oîi l'effrayant génie d'un Pascal essayait d'enfermer un jour toute la philosophie de l'histoire. Mais, à coup sûr, rien n'est indifférent pour une àme qui s'éveille et qui reçoit les premières impressions de la vie.

L'univers de l'enfant n'est pas semblable au nôtre. La plus juste idée que nous en puissions avoir apparemment, c'est celle qu'il nous donne lui-même dans ses naïfs essais pour représenter le monde sensible. Les dessins du bambin ne montrent à l'ordinaire ni perspective, ni proportions. Ainsi sans doute, dans sa première expérience de l'univers moral, tout est sur le même plan, et l'échelle est renversée. Les graves événements se profilent au loin comme le petit monsieur qui se promène là-bas avec sa canne, tandis que les menus incidents deviennent grands comme le roquet qui devait le suivre et qui so trouve être plus gros que son maître.

Quand j'écoutais, petit, chanter les cloches, et que je demandais pourquoi certaines avaient une voix si douce, si prenante, tandis que d'autres ne remuaient rien en moi, on me disait que les cloches étaient bien difficiles à fondre, et que la moindre fêlure, la moindre impureté du métal, pouvait modifier leur note ou gâter leur timbre. Faut-il davantage pour changer le son d'une âme, à l'heure où elle coule, frémissante, dans le moule que la vie lui a préparé?

Je crois avoir une autre excuse encore à la complaisance avec laquelle j'ai interrogé ici le

miroir du passé. Parmi les images qu'il me renvoyait, si je n'ai guère mis d'ordre, j'ai fait du moins un choix. De toutes mes expérienceG d'enfant, je n'ai retenu que celles qui, m'apprenant à connaître mon « prochain » sous tous ses visages, me firent une âme fraternelle et sociale. Si j'aime les yeux bleus ou les yeux noirs, si la poésie me fut révélée par Lamartine ou par Leconte de Lisle, si je m'agenouille plus volontiers devant la Force ou devant la Douceur, je laisse à des gens mieux pénétrés que moi de leur importance le soin d'en informer l'univers. En revanche, je n'ai pas cru qu'il fût inutile de rappeler comment on m'apprit à aimer mes semblables, à ne pas faire de différence entre eux sur leur langage ou leur habit, à vouloir pour tous la même justice que pour moi-même, à mettre même, je l'avouerai, un grain de partialité dans ma sympathie pour ceux qui ont besoin qu'un peu d'amour compense ce qu'ils n'ont pas eu de chance au grand partage des destinées.

Peut-être a-t-on vu dans ces pages combien cela me paraissait aisé. Je sais que beaucoup n'en jugeront pas ainsi. Notre éducation, du haut en bas de la société, est bien peu frater-

nelle, en vérité. Ceux qui occupent, par l'heur de la naissance^ les bonnes places, sont accoutumés à craindre et à mépriser les autres, dans leurs contacts forcés avec eux; ou encore, à leur octroyer quelque pitié lointaine. Les autres sont dressés à un respect sans dignité ou à une envie sans noblesse; et l'ignorance réciproque enveloppe de ses mauvaises ténèbres cette paix armée.

Je ne dis pas que tout soit foncièrement mauvais dans cet état de choses. Il y a une solidarité nécessaire et excellente entre gens qui ont à peu près la même vie, la même culture, les mêmes intérêts. D'autre part, on ne conçoit pas une société sans des classes, et le mot même de déclassé suffit à évoquer Fimprudence ou l'erreur de ceux qui ne veulent pas se maintenir dans leur sphère naturelle. Mais, dans toutes les classes, il y a des hommes, et qui ont une âme pareille, sortie des mains du même Créateur, appelée à la même destinée éternelle. Cela devrait suffire pour nous empêcher à tout jamais de ressusciter les castes antiques, pour que la distinction des classes ne soit plus qu'une distinction économique nécessaire, et pour qu'un large courant de sympathie et d'aide

mutuelle circule de Tune à l'autre. Je n'ai pas la superstition de l'égalité. Ceux qui y enferment tout leur idéal me paraissent des esprits à bien courte vue. Il faut songer à élever plutôt qu'à niveler, et le but suprême de l'humanité est assurément de faire tous les hommes meilleurs, plutôt que tous égaux. Mais pour cela même il faut qu'une fraternité sincère unisse tous les enfants d'un même sol, que l'exemple des aînés descende librement vers les cadets, que le respect des petits aille au-devant du dévouement des grands, et que l'Envie et le Mépris ne se lèvent pas la nuit pour aller arracher ce que la Justice et l'Amour ont semé pendant le jour. Cette âme commune que le patriotisme peut éveiller subitement chez tout un peuple en face du danger, la force lente et sûre de la raison et de l'amour n'arrivera-t-elle pas à la créer parmi nous, non plus pour une heure, mais pour toujours?

Graves et beaux problèmes, qu'il ne serait pas inutile de sonder obstinément du regard, même si leur solution n'était qu'une Terre promise où l'humanité n'entrera jamais...

Mais parlons plus humblement. Si le spectacle de la vie a toujours sollicité mon esprit à réflé-

chir sur ces choses, et si je me suis plu à cultiver en moi le sens social, c'est que l'exemple des miens en avait déposé de bonne heure le germe au fond de mon cœur. J'ai assez dit combien ma mère avait fait sienne la belle parole de saint Jean : « Celui qui prétend aimer Dieu, qu'il ne voit point, alors qu'il n'aime pas son frère qu'il voit^ celui-là est un menteur. » Là était vraiment la pure lumière de sa foi, la pure essence de ses œuvres. Mon père avait su faire de sa profession d'avocat, qui pour d'autres est si souvent l'art d'apprendre aux hommes aléser leur prochain sous le couvert de la loi, un admirable instrument d'équité. Il avait au Palais une réputation qui dépassait le respect dû à son talent, et quand il avait accepté une cause, on savait que non seulement le droit, mais la justice était pour elle. Mon oncle ÈHe, accoutumé à regarder les choses du présent avec un recul de vingt siècles^ les jugeait en hbre esprit que les opinions communes et les préjugés du jour n'embarrassaient point. Tandis que, le soir, accroupi devant son âtre somnolent, j'attisais ce qui restait de braise (il m'appelait alors, à l'imitation d'un petit bronze antique de ses collections, son Puer siiffitor), j'entendais tomber

de ses lèvres maints jugements que de sages esprits eussent qualifié d'anarchiques, mais qui secouaient ma pensée, l'affranchissaient tout à coup des formules courantes, et dressaient devant mes yeux l'image d'une société reposant sur moins d'égoïsmes, de mensonges, de pharisaïsmes et d'injustices.

Ainsi, après que les bonnes fées qui avaient été conviées à ma naissance eurent répandu dans mon berceau toutes les promesses dorées de la vie, il en resta trois, plus aimantes et plus précieuses encore que les autres, qui me dirent : « Nous veillerons sur toi jusqu'à ce que tu sois un homme. Nous empêcherons que les dons de nos sœurs ne te soient funestes. Nous te préserverons du malheur de croire que tous les hommes sont heureux parce que tu l'es. Nous te rappellerons chaque jour que tu as reçu ces trésors moins pour toi-même que pour tes frères. Et nous t'aiderons à en jouir de la meilleure manière, qui est en les multipliant par l'amour. » Ces bonnes fées-là ne sont pas invitées auprès de tous les berceaux des riches. C'est une grande faute, et une grande pitié.

Le souci constant de la justice et de la charité envers le prochain ne fut pas le seul enseigne-

ment par lequel nos parents firent de nous des hommes sociaux. Ils n'épargnèrent rien pour bien nous pénétrer de la loi du travail, et pour nous faire entendre que notre temps et nos forces appartenaient à la société. Nous ne fûmes point des révolutionnaires, en dépit du bon curé d'Harny. Nous apportâmes à la société dont nous faisions partie mieux que des critiques, même justes et salutaires, je veux dire des services réels. Nous avons fait de notre mieux, chacun de nous, pour servir notre pays et notre temps avec désintéressement. Heureuse loi du travail, qui obligeait déjà nos premiers parents dans leur jardin de délices, et qui se fait de jour en jour plus bienfaisante, en nous enseignant plus clairement la solidarité humaine : car quel homme, auJDurd'hui, mange le pain qu'il a semé ou vêt la toile qu'il a tissée? Chacun vit du travail de ses frères et les aide en retour à vivre du sien. Celui qui, pouvant s'y soustraire, aime mieux se soumettre à cette loi profonde et fraternelle, a racheté par avance, je veux le croire, sa part de complicité dans le mensonge et l'iniquité sociale. Bénis soient ceux qui nous apprirent à ne pas détourner dans notre jardin d'oisiveté un peu du grand fleuve du travail

humain, sans le grossir en retour de notre flot!

Je n'avais pas vingt ans quand ma mère, toute blanche sur sa dernière couche, me rappela quel homme elle avait voulu faire de moi. Ce me fut une grande douleur, et peut-être une grande grâce. Je compris soudain tout ce qu'elle avait déposé lentement, goutte à goutte, dans le vase précieux de mon cœur d'enfant. J'entrais dans la vie comme elle la quittait — et, sentiment étrange, comme s'il eût fallu qu'elle la quittât pour m'y faire entrer. Aujourd'hui encore, au fond de mes meilleurs pensers et de mes meilleurs actes, je retrouve ce parfum de son âme dont elle avait empli la mienne, et ma vie en demeure imprégnée, malgré l'eau et la boue que j'y ai pu mélanger... Ce parfum, quand j'essaie de le définir, le mot qui vient à mes lèvres est bien celui-ci : la charité du Christ. Ma mère se défendait d'être une sainte, et je ne puis l'en blâmer, si le mystère redoutable de ce nom demeure le secret de Dieu seul. Mais, comme la paix de Dieu gardait toutes ses pensées, la charité du Christ inspirait toutes ses actions. Elle n'en tirait pas les grands renoncements qui mènent aux cloîtres et aux péni-

tences; elle la parait d'un sourire de femme et de grâces bien humaines, et la promenait ainsi parmi le monde et les hommes. Ma mère n'avait pas tous les héroïsmes de la sainteté, mais elle en avait tout le charme et le rayonnement.

Caritas Christit Si, de Tâme d'une femme, à travers d'humble^s souvenirs, quelque souffle en a passé jusque dans ces pages, je serais heureux qu'il pût aider d'autres âmes à se sentir plus justes et plus fraternelles.

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