‹ Mémoires d'un petit hommeChapitre 13 sur 14 · UNE HUMBLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

UNE HUMBLE HISTOIRE

J'ai dit que ma mère nous apprenait la charité presque en même temps que l'alphabet, et qu'elle ne craignait point de donner à nos jeunes esprits le spectacle et l'enseignement de la misère.

A la maison, on n'épargnait rien pour que nous fussions heureux. Nous ne connaissions guère, à vrai dire, les petites gâteries par où de niais parents se concilient les grâces capricieuses de leurs enfants. Mais comme on s'ingéniait à nous rendre le travail attrayant, le jeu sain et profitable, la vie plaisante et l'univers intéressant! Et comme les contraintes nécessaires de l'éducation prenaient peu à peu, pour notre volonté bien dirigée, une grandeur simple, aisée, bienfaisante ! Tous les sacrifices qu'ils pouvaient faire à la santé de nos membres ou à celle de notre âme, mes parents les faisaient. En retour,

mon père n'admettait point qu'un enfant lui montrât un visage maussade. Que de fois on fît la guerre à mes airs taciturnes 1 Et si ma petite sœur ne fut pas boudeuse, ce ne fut pas la faute de la nature 1

Ma mère, qui était l'ouvrière infatigable et douce de ce bonheur, ne voulait pas que la trame en fût tissée seulement d'ignorance et d'insouciance. Nous savions par elle que la destinée ne filait pas de ces beaux fils d'or et d'argent pour tout le monde, et qu'il ne sortait de ses doigts, pour la plupart de nos frères, que le chanvre rude des privations, de la lassitude, de la faim.

Quand l'un de nous atteignait une quinzaine d'annéeSj il n'accompagnait plus ma mère dans ses visites charitables. Elle choisissait une famille, et la lui confiait. Il devait l'aider désormais comme bon lui semblerait.

La fierté et l'appréhension se partagèrent mon cœur lorsqu'on me donna le soin des B... et de leurs six enfants. C'était une de ces familles comme on en voit tant dans nos villes, dont les charges deviennent trop lourdes pour les ressources, et qui vivent dans le face à face terrible de la misère, assurées qu'à la première malchance elles tomberont en pays conquis et

en servitude. J'avais pour les aider, outre ma bourse personnelle, un petit crédit de 20 francs par trimestre, et carte blanche pour tout ce qui touchait à l'assistance morale.

Je n'entreprendrai pas de raconter ici l'histoire entière de cette famille. Les péripéties d'ailleurs en seraient monotones. Le cauchemar du terme quatre fois l'an ; la visite au Mont-de- Piété presque chaque mois; les joies rares, et toujours chèrement payées; chaque jour apportant non pas sa peine, ce qui serait supportable, mais son incertitude et son angoisse du lendemain. L'imprévu même, dans ces existences, n'a qu'un visage : celui du malheur. On entend ses pas sur le chemin; on le connaît sans l'avoir vu; et s'il dépasse la porte, c'est qu'il va frapper à celle du voisin. A suivre les B... presque jour par jour pendant plusieurs années, j'appris le sens profond de cette formule : la lutte pour la vie, que j'avais entendu courir, si légère et si banale, sur tant de lèvres. Et je me disais souvent qu'il fallait que l'amour de la vie fût bien chevillé au cœur de l'homme, pour lui faire accepter chaque matin de recommencer la lutte, sans connaître même l'espoir lointain d'un avenir meilleur. Je ne plaignais guère mes amis de

leurs privations quotidiennes. Je ne les croyais pas beaucoup plus malheureux que moi parce qu'ils soupaient de légumes secs tandis que je goûtais des viandes et des sucreries. Mais cette insécurité du lendemain, Fatum implacable de ces vies obscures, me paraissait épouvantable. Ce trou noir pour tout horizon me glaçait le cœur.

Je prenais mon rôle fort au sérieux, vous pouvez m^en croire, et, les premières timidités passées, j'étais enclin à régenter un peu, beaucoup même, mes protégés. Je rêvais le monde parfait. Mon intransigeance d'adolescent était comme un de ces outils tout neufs, que l'usage n'a pas façonnés à la matière : j'appliquais à ces pauvres gens le même crible au travers duquel mes pensers et mes actes passaient soigneusement chaque soir. Le treillis en était un peu fin pour eux. Il en résulta qu'ils me supportaient à cause de mes secours, mais ne m'aimaient guère. J'étais mécontent d'eux, sans m'apercevoir que j'aurais dû l'être de moi-même. Cela ne marchait pas. Et je fus bien tenté de prier ma mère de me confier une autre famille, à la suite d'un petit incident qui m'humilia fort.

J'avais pu constater rapidement l'insuffisance

du crédit que m'allouait ma mère. Ma bourse s'épuisait à l'allonger. Mme B... m'affirmait sans cesse que ses enfants n'avaient rien à manger. Un jour que trois litres de vin mal cachés avaient imprudemment diminué la force de cette affirmation, je résolus de fermer ma bourse et d'ouvrir un crédit chez le boulanger. Je parlai de deux pains par semaine, d'un peu de lait pour les petits, et je me sentis plus tranquille.

C'était une sécurité trompeuse. Un mois plus tard, je me présentais pour régler mon compte dans la petite boutique que m'avait désignée MmeB... C'était une épicerie-fruiterie qui tenait en même temps un dépôt de lait et un dépôt de pain, dans un passage sordide, et vendait toutes ces denrées quelques centimes moins cher que dans une rue convenable . Deux hommes, auprès de petits verres vides, faisaient un Zanzibar sur le comptoir. La patronne riait avec eux, secouant les flammèches sales de son chignon tordu à la hâte du petit jour.

— Je viens payer ma note pour Mme B..., dis-je en ouvrant mon porte-monnaie qui contenait onze à douze francs.

— Attendez, je vais vous la faire, dit-elle. J'attendis longuement. Derrière les hommes

qui me barraient la vue du comptoir, je commençais à me demander ce qui motivait d'aussi copieuses écritures. Enfin la femme me tendit le papier. Mon regard courut au total : il était de vingt-quatre francs passés. Mme B... avait multiplié les pains et fait couler à flots le lait nourricier. Mais je ne vis qu'une chose : c'est que mon porte-monnaie ne pouvait faire face qu'à une faible moitié de ma dette. Dans l'ombre louche de la boutique, sous le gros rire des joueurs de Zanzibar, je rougis jusqu'aux oreilles en balbutiant :

— Mme B . . . aura pris plus que je n'avais dit. . . Voilà dix francs : je vous paierai le reste demain...

Et je m'esquivai comme un voleur, croyant sentir s'allonger dans mon dos la main de la patronne, prête à me saisir au collet.

Une fois assuré qu'elle ne me poursuivait pas, je regagnai assez de présence d'esprit pour me mettre en face de l'implacable problème : « Où trouverai-je ces quinze francs que j'ai promis de payer demain? »

J'explorai le fond de toutes mes bourses, et j'en retirai à peu près cinq francs. Pour rien au monde, je n'eusse demandé à ma mère do m'a-

vancer les dix francs qui manquaient encore. L'indélicatesse de Mme B... me semblait un affront à mon prestige et un démenti à ma perspicacité que je préférais ne point révéler. La nuit me porta conseil. Je l'employai à passer en revue les objets que je pourrais bien vendre, louer ou prêter contre un double écu sonnant. Les deux plus beaux timbres de ma collection me parurent condamnés. Mais une inspiration les sauva. Mon frère aîné partait pour l'Angleterre quelques semaines plus tard. Je lui proposai pour dix francs un excellent petit dictionnaire de poche qui m'en avait coûté douze un mois auparavant. Il accepta. Mon anglais en souffrit, mais mon crédit dans le quartier demeura intact.

Ces petits déboires, et d'autres désillusions, me rendaient ma tâche assez lourde. Si, à ce moment, je ne priai pas ma mère de l'ôter de mes épaules, ce fut à cause de l'aîné des enfants, auquel je m'étais beaucoup attaché. Louis B... avait deux ans de moins que moi. C'était un petit Parisien aussi vif d'esprit que de corps, très ouvert, très affectueux, un peu vicieux, hélas! mais si plein d'un repentir sincère quand il m'avait fait quelque vilain coup 1 J'avais avec

lui une assez grande intimité, scellée dans des communions à la même Table. Et quand il m'échappait, il semblait ensuite me dire si gentiment : « Reprends-moi doncl » que je ne résistais pas à l'appel de sa faiblesse. Le bien que je lui avais fait, celui que j'espérais lui faire encore, était désormais, de lui à moi, un lien qu'il pourrait rompre peut-être, mais que pour ma part je ne pouvais plus briser.

Pourtant, pas plus que sa mère, il ne me faisait connaître souvent la douceur d'une gratitude. Lorsqu'il eut quitté l'école, ses parents voulaient le placer dans quelque magasin où il eût gagné tout de suite quinze ou vingt sous. Je comprenais le besoin qu'ils avaient de ce misérable surcroît de ressources, mais cela me paraissait un crime contre l'avenir de l'enfant. Je réussis à faire prévaloir mon avis, et, grâce à l'appui d'un ami de mon père, je pus faire entrer Louis comme apprenti dans une fabrique d'appareils pour la télégraphie. Il ne devait rien gagner pendant deux ans; mais ce gamin-là avait la petite mécanique dans le sang et dans les doigts, et il était assuré de devenir là un bon ouvrier, stable et bien payé. Quand j'allai le présenter au directeur, les ateliers, l'outillage, les appareils.

tout ravit l'enfant, qu'on avait menacé d'épousseter à perpétuité des galoches et des napolitains :i la devanture d'un magasin du quartier. Il était sans doute si content qu'il oublia complètement de me remercier, quand je le ramenai au coin de la rue, embauché pour le lendemain..

J'étais jeune, moi aussi. J'en fus si triste vraiment que je ne pus m'empêcher le soir, ayant raconté à ma mère mes luttes et mes démarches pour Louis B..., de lui dire l'ingratitude que j'en recueillais pour toute récompense. Ma mère me prit la main et m'embrassa tendrement :

— Est-ce que tu avais fait tout cela pour son merci, mon enfant? dit-elle. Non, n^est-ce pas, tu l'avais fait pour Louis et pour le bon Dieu. La joie d'avoir agi ainsi ne te suffît-elle pas? Une charité n'est-elle pas plus belle, où l'égoïsme ne trouve pas son compte? Louis n'a connu qu'une vie rude, où il n'a pu acquérir cette délicatesse de sentiments que tu voudrais trouver en lui. Il en est de même de ses parents. Je pense que cela ne saurait te décourager, et que tu es au-dessus de ces petites misères?

— Oui, mais ils ne m'aiment pas.

— C'est parce que tu n'as pas encore bien su

te faire aimer, reprit doucement ma mère. On nV arrive pas toujours aisément. Mais l'amour véritable est patient et obstiné; il a toujours le dernier mot, quand il veut. Écoute-moi, mon enfant, je ne sais si tu comprends comme il faudrait ton rôle auprès de ces pauvres gens. Ils ne sont pas tout à fait pareils à toi. Ils n'ont pas eu l'esprit ni le cœur formés comme toi, et il ne faut pas vouloir régler leurs sentiments ni leur conduite exactement comme tu fais les tiens. Avant tout, ils ont du mal à vivre, et s'ils vivent honnêtement, courageusement, le reste ne pèsera pas lourd contre eux dans la balance de Dieu. Ne crois pas cependant qu'ils te soient inférieurs. Ils ont leurs qualités et leurs vertus, qui ne sont pas les tiennes, mais qui l'emportent peut-être sur les tiennes au regard de Celui qui s'est réservé la justice et le jugement. Il faut donc éviter de leur imposer tes volontés sur le seul titre de ta supériorité sociale. Laisse-les maîtres chez eux. Donne-leur le réconfort de ton amitié, l'appui de ton exemple, un bon conseil à l'occasion, et un secours matériel lorsqu'il leur est absolument nécessaire. Mais garde-toi d'intervenir constamment dans leurs affaires, c'est-à-dire d'empiéter sur leurs droits comme

sur leurs devoirs essentiels. Une personne et une liberté humaines sont des choses sacrées. Ne penses-tu pas, mon ami, qu'ils t'aimeraient mieux si tu t'imposais moins à eux?

Je réfléchis longuement sur ces paroles. Il m'en coûtait, au fond, de m'effacer ainsi. Mais je me persuadai que ma mère avait raison. Je changeai de méthode avec les B..., et j'eus la satisfaction de voir que les choses allaient beaucoup mieux.

Ainsi, des occasions fréquentes d'apprendre la vie et l'âme humaine naissaient pour moi de cette humble tâche que ma mère ne m'avait pas confiée sans de bonnes et profondes raisons. Elle savait qu'à la bien remplir j'en tirerais plus de profit encore que mes protégés. Mon esprit, qu'une pente naturelle inclinait peut-être un peu trop vers la spéculation et la rêverie, reçut de là quelques leçons de vie réelle qui lui furent précieuses. Les livres m'auraient pris tout entier. Mon commerce avec les B... rompit leur charme subtil et dangereux. Je fis vraiment mienne, pendant les quelques années décisives de l'adolescence, leur lutte pour la vie. J'appris que la question du pain quotidien, brutale ou déguisée, était la question primordiale pour les

quatre cinquièmes de l'humanité. Je compris que la vie ne posait pas de la même façon que les poètes ou les philosophes, les problèmes que toute destinée humaine doit résoudre. Tout cela me fut prodigieusement salutaire.

Pourrai-je oublier, d'autre part, la force morale que je tirai, aux heures difficiles, de la pensée que j'étais chargé, moi chélif, d'en soutenir d'autres? Fis-je plus pour Louis B... qu'il ne fit pour moi sans le savoir, dans cette crise de la virilité, que nous traversâmes à peu près ensemble? Étrange beauté de cette loi humaine et divine à la lois, qui fit de quelques pêcheurs de la Galilée les apôtres du monde, parce que le Christ avait choisi leur ignorance pour éclairer celle de leurs frères, leur taiblesse pour fortifier la faiblesse d'autrui î

Dirai-je encore que cette expérience m'épargna le grand écueil de nos enfances molles et faciles, le manque absolu de responsabiUtés? On m'avait confié sans restrictions le patronage des B... Ma mère était heureuse que je prisse son avis quand j'avais quelque direction délicate à donner, mais elle ne me le proposa jamais la première. Ainsi, chaque fois que les B... prenaient, sur mon conseil, une déci-

sion de quelque importance, j'avais conscience d'engager l'avenir d'un enfant ou d'une famille et d'en être responsable. Il n'y eut pas de meilleure école pour mûrir mon jugement et former ma volonté.

Un de mes coups d'audace, en fait de responsabilités, et la plus jolie de mes inspirations peutêtre, fut de transporter un beau jour tous mes gens hors de Paris. Je voudrais pouvoir dire franchement : à la campagne, mais je dus me satisfaire d'une modeste banheue. N'importe : ce fut, j'ose le croire, un fameux service que je rendis à cette famille, ou à ceux qui devaient naître d'elle. Originaire du Centre, elle était déracinée depuis trois générations. Les grandsparents étaient venus à la capitale pour gagner un peu plus qu'au pays; les fils étaient restés sans bien savoir pourquoi, avec des éclairs de nostalgie au cœur; l'enfance des petits -fils n'avait eu pour horizon que les bâtisses de Grenelle, et les collines de là-bas ne les appelaient plus. En si peu de temps, Paris avait fait son œuvre. Sur les six enfants des B..., deux encore étaient singulièrement robustes, enfants des sillons plus que des pavés; trois autres portaient déjà dans leurs membres grêles et leurs

yeux trop profonds la fatigue des villes ; le dernier luttait, avec ce qui lui restait de la vigueur de sa race, contre un mal de Pott sans reniède. Encore une génération sans air, et la phtisie pourrait entrer dans le domaine qu'on lui avait préparé.

J'étouffais pour ces pauvres gens dans leurs deux chambres à peine soulagées d'un misérable cabinet. Je pinçais les joues des gamins sans qu'il y vînt de sang. Quelquefois, les dimanches de printemps, j'emmenais Louis avec deux ou trois petits dans les bois des bords de la Seine. Ils revenaient si fatigués, si pâles de ce grand bain d'air, que je me demandais si je n'aurais pas mieux fait de les laisser chez eux, entre leur poêle de fonte et leur linge qui séchait sur des cordes.

Mais comment les sortir de ces cours sombres et de ces logements meurtriers? La famille entière vivait sur le gain du père, qui était employé a la Halle aux Vins avec un bon salaire. Le malheur vint en aide à mes désirs. Depuis quelques années, le pauvre homme se plaignait de sa vue qui faiblissait. On lui avait soigné les yeux plusieurs fois : le mal renaissait. Son patron avait dû le mettre à un travail plus facile

et moins bien payé. Un jour, il lui déclara qu'il ne pouvait plus lui donner qu'une tâche de manœuvre; encore le gardait-il par charité. Je saisis l'occasion pour parler aux B... de mon idée, les gagner à la cause de la banlieue. L'homme pourrait s'occuper dans un petit jardin, rendre encore des services; la femme, trouver un petit commerce. Les enfants coûteraient moins à élever ; tout le monde se porterait mieux. J'eus de la peine à les décider : les malheureux savaient que le soleil et l'air pur ne nourrissent que les cigales, et je ne sais vraiment d'où je tirais, quant à moi, la confiance que j'avais pour eux î

Après bien des recherches, je découvris un fonds d'épicerie-mercerie à Joinville-le-Pont, qu'une vieille femme cédait en se retirant pour un morceau de pain. Il y avait une maison proprette, trois pièces en bas et quatre en haut, dont le propriétaire, un vieux bonhomme solitaire, gardait une partie, louant le reste pour sa nourriture. La combinaison était avantageuse, et un bout de jardin la rendait plus précieuse encore. J'aurais eu gros cœur de la manquer. Mais il fallait sur-le-champ la somme énorme de deux cents francs, et un troisième

billet quelques mois plus tard. Mon oncle Élie m'aida généreusement. L'exode fut décidé. J'eus la chance de passer mon baccalauréat de philosophie dans les trois mois qui suivirent. Pour la seconde fois, je fis face avec honneur à mes engagements.

Ce fut une grande journée. Dès l'aube, après avoir fait quelques ballots pour le chemin de fer, les B... avaient entassé lits, chaises, table, fourneau, sur deux charrettes à bras. A sept heures, avant d'aller au lycée, j'étais là, assurant le bon ordre du départ, encourageant mes amis, appelant secrètement le sourire de la Providence sur cet humble foyer qui s'en allait tout branlant vers l'inconnu. Les vieux meubles craquaient d'inquiétude; et les gens, sous leur affairement, cachaient la même résignation, la

même angoisse Au lycée, pendant la classe

du matin, Leibniz s'évertuait vainement à me prouver que le monde actuel est le meilleur des mondes possibles : je trouvais, moi, que le philosophe ne l'avait regardé que dans le miroir complaisant de sa pensée, et je voyais sur la route de Joinville deux charrettes qui tiraient péniblement, s'arrêtaient aux bornes pour prendre haleine et mesurer le chemin, recevaient

les ondées de cet Avril moqueur... C'était un jeudi : mon après-midi était libre. Après un déjeuner luiiif^ je prenais le train pour Joinville. J'arrivai vers deux heures, une demi-heure après les charrettes qu'on déchargeait déjà. Du soleil entrait par toutes les fenêtres, meublant à lui seul les pièces où il n'y avait rien à mettre. Les petits couraient du haut en bas, de la cave au jardin; ils n'avaient jamais vu tant d'espace. Leur joie naïve avait dans mon cœur un écho profond. Un moment, la petite fille m'attira dans un coin et me parlant à l'oreille :

— Est-ce que c'est vrai, Monsieur Pierre, qu'il n'y a pas de concierge?

— Mais non, dis-je, c'est bon pour les maisons de Paris, ces monstres-là!

Ses yeux brillèrent, elle courut communiquer la nouvelle à ses frères, et les trois pauvrets eurent une explosion de bonheur que j'entends encore...

Dans le jardin, un vieux cerisier penché sur un puits et deux poiriers au mur étaient blancs comme pour une fête. Le père B... s'arrêta un instant de monter les lits pour venir m'y rejoindre.

— Je pourrai m'occuper là dedans, dit-il. Je

verrai assez clair pour ça. J'apprendrai à faire des légumes. Il n'y a pas si longtemps que les grands-parents cultivaient la terre...

La terre déjà le rappelait à elle. Il mit dans ma main sa main qui tremblait d'avoir tiré la charrette pendant cinq heures :

— Nous vous remercions bien. Monsieur, dit-il.

— Vous me remercierez en vous portant mieux et en étant plus heureux, dis-je.

Je ne doutais pas qu'ils fussent plus heureux — si seulement ils pouvaient manger à leur faim. Mais, au milieu de mon triomphe, il ne m'échappait point que cette condition première de la félicité humaine ne serait peut-être pas remplie. J'avais remplacé les petites ressources dont les B... vivaient encore à Paris par de... belles espérances. Avant de les quitter, je traversai le magasin qui était sur le devant. L'inventaire en fut vite fait. La vieille femme y avait laissé une vingtaine de harengs secs, un sac de lentilles et un de haricots, quelques bonbons rances, et quelques épaves de mercerie. Sans doute, la dizaine de clients qui lui restait s'en irait avec elle. Mme B... n'était pas au bout de ses peines, ni moi de mes soucis. Pourrais-je

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les soutenir jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur élan? Les enfants grandissaient : aurais-je autant de ressources qu'à Paris pour leur trouver un emploi? Je mis dans ma poignée de main d'adieu aux B... tout ce qui me restait de confiance, et je n'emportai avec moi que des réflexions un peu sombres. La ville étendait ses tentacules plus loin que je ne pensais : elle n'abandonnait pas ses proies si facilement. No reprendrait-elle pas, membre à membre sans doute, celle que j'avais cru lui arracher?

En attendant, elle gardait l'aîné, Louis, quo je n'avais pas voulu enlever à son apprentissage. Il partait tous les matins à six heures et demie pour trouver en rentrant un souper froid : mais au moins il avait son content d'air à respirer la nuit, et des dimanches qui lui donnaient de l'appétit.

Il n'avait pas fini non plus, celui-là, de me donner du fil à retordre. Un soir, en sortant de l'atelier, il vint me trouver.

— Monsieur Pierre, dit-il, c'est embêtant... Le directeur vient de me donner mon sac...

Je le confessai. Louis avait le sang vif du Parisien, et ses gestes suivaient d'ordinaire trop rapidement les mouvements de son âme.

Sur une observation — injuste et g/ossière, affirmait-il — du contremaître, il lui avait envoyé sa casquette dans la figure.

Dès le lendemain, je pris mon courage et je fus demander audience au directeur. Il avait la moustache en brosse, un air militaire, et des principes sur la discipline qui rendirent pénibles les débuts de notre entretien. Cependant, il parut soudain se raviser, et je vis alors que son regard était intelligent et bon.

— Mais enfin, pourquoi vous intéressez-vous tant à ce petit bonhomme? dit-il.

— C'est mon ami, dis-je, presque mon frère. Il a des défauts, mais il peut et il doit bien faire.

— Eh bienl soit, je m'arrangerai pour le reprendre. Vous avez sans doute de l'influence sur lui. Tâchez qu'il ait une conduite et un travail excellents pendant deux mois. Je lui ferai des compliments. Il sera sauvé. C'est le seul moyen qui réussisse avec l'ouvrier, quand on peut l'employer. Les reproches et les amendes ne font rien. L'ouvrier est un enfant.

Il abrégea mes remerciements pour me congédier.

Donc le lendemain, après un long entretien

avec moi. Louis rentra à Tatelier, s'appliqua comme un brave et devint rapidement un excellent ouvrier. Il honore aujourd'hui un métier dont il est fier. Il me rappelle parfois son incartade, et comment je la réparai. Cela me fait toujours plaisir, je l'avoue, et j'aime à me redire, avec l'esprit chrétien qui inspirait le grand médecin Paré : « Je l'aidai, Dieu le sauva. »

Hélas î j'ai l'orgueil d'appliquer la même parole à tous les siens; et c'est pourquoi j'ai manqué, je le vois, à la promesse que je m'étais faite de ne pas retracer ici leur histoire. Je veux dire seulement en peu de mots ce qui advint d'eux.

Paris reprit une des filles. L'autre aida si bien sa mère dans la misérable boutique qu'elle en fit, après pas mal de dures années, quelque chose comme une des premières épiceries de Joinville. C'est elle que je vais voir maintenant, un dimanche de printemps et de flânerie, souriante en son beau magasin et parée de bonheur et d'enfants. Le petit infirme mourut à quinze ans, privé d'air dans sa maigre poitrine et de sang dans ses veines bleuâtres depuis trois générations. Son jeune frère eût doublé le tribut au monstre si je ne l'eusse arraché à ses griffes

tout jeune encore. Je le vis reprendre lentement la volonté et le pouvoir de vivre. J'exigeai qu'il fût place, à treize ans, chez un horticulteur du pays; et s'il prit, à dix-huit, le chemin de la vie au lieu de celui du cimetière, je crois bien que c'est à moi qu'il le doit. Les B... vécurent assez pour connaître, au soir d'une étape accablante et sombre, quelques instants de repos dans une pâle brise de bonheur. Ils purent emporter au moins dans leur dernier regard le sourire d'enfants qui seraient plus heureux qu'eux.

Je m'excuse encore : comme si vous étiez curieux de savoir tout cela! Mais les B... sont un peu les fils de ma pensée et de ma sollicitude. J'ai pour les humbles péripéties de leur destinée les complaisances qu'un père a pour les menues prouesses de ses fils. Je vous permets de sourire de moi.

Parce que mon orgueil et ma joie sont audessus de votre sourire, après tout. La famille B... arrachée aux suggestions mauvaises delà misère, à l'épuisement des villes, aux dégénérescences physiques et morales qui guettaient les enfants, voilà peut-être mon meilleur titre à la gratitude de mon pays et à l'indulgence de mon Dieu.

Vauvenargues disait : « Tôt ou tard, on ne jouit que des âmes. » Je dirai avec lui : « Tôt ou tard, quand la vie ne mène plus au-dessus de nos tètes son grand train de passions et de rêves, on ne songe plus qu'aux âmes. On se souvient avec plus de joie peut-être du verre d'eau donné à l'une d'elles sur le bord de la route, que des acclamations, de la louange, des heures de triomphe et d'orgueil. Et ne semblet-il pas vraiment, que les œuvres qu'on a laissées derrière soi, celles même où l'on avait enfermé le plus d'enthousiasmes et de fiertés, celles qu'avait dorées peut-être un rayon de gloire ou de renommée, s'évanouissent dans la brume pour laisser surgir seulement l'image de quelques âmes qu'on a gardées du mal ou remises dans le droit chemin? »

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